‹ La médecine et les médecinsChapitre 21 sur 35 · ONTOLOGIE ET ONTOLOGISTES · texte numérisé non relu

ONTOLOGIE ET ONTOLOGISTES

sujet, le réveil deces vieilles querelles au sein de l'Académie et dans la Presse, redonnent à ces souvenirs assez d'actualité pour que le compte rendu qui suit puisse paraître écrit d'hier. Il n'y aurait à changer, hélas !que quelques noms effacés parla mort dans Y Annuaire de l'Académie. 11 ressort d'ailleurs de ces débats certaines moralités qui ne perdent jamais leur à-propos.

Voici donc ce que disait un Feuilleton de celte époque (I) :

— Il n'est pas rare de voir notre bonne Académie médicale se transformer tout à coup en Académie philosophique, et traiter des thèses de métaphysique avec une ardeur et une facilité qui étonnent. Il suffit de rappeler les immortelles et lumineuses disputes sur la méthode numérique, la phrénologie, la théorie des sensations, etc., dans lesquelles tant de beaux arguments furent échangés. C'est ce qui vient de lui arriver encore dans trois séances consacrées à la discussion... devinez de quoi ? De Y ontologie. Or, savez-vous ce que c'est que l'ontologie ? Je ne vous le dirai pas, moi ; mais un des plus grands philosophes du monde, une des autorités les plus graves parmi les métaphysiciens, Wolf va nous l'apprendre : Ontologia seu philosophia prima est scientia entis in génère, seu quatenus ens est — « Yon- « tologie ou philosophie première est la science de l'être « en général, c'est-à-dire la science de l'être en tant « qu'être . » Voilà la définition normale et authentique de l'Ontologie. Cette étude ainsi déterminée vous sem-

(I) Gazette médicale, 21 novembre 1840.

blera peut-être ne devoir pas conduire bien loin ; car quedireetque peut-on savoir de l'être en tant qu'être? Détrompez-vous, car ce même Wolfest parvenu à faire sortir de cette définition neuf cent soixante-sept propositions dogmatiques, escortées d'un égal nombre de corollaires; le tout condensé dans un in-4° de 700 pages. Vous voyez donc que F Académie de médecine eût fort bien pu consacrer ses loisirs à une branche si curieuse et si féconde de l'arbre encyclopédique. Vous savez, d'ailleurs, que nous autres médecins, quatcnas médecins, nous avons non-seulement la liberté de parler de tout, mais encore, ainsi que Fa démontré Broussais en cent endroits, le droit exclusif de traiter et résoudre les questions de la philosophie. De toutes les découvertes de ce grand réformateur, celle-ci est même à peu près la seule qu'on ne lui dispute pas.

Maintenant, pour vous causer une surprise agréable, je vous dirai que l'ontologie, discutée ces jours derniers à notre Académie, n'est pas du tout celle dont vous venez de lire la définition ; ce n'est pas l'ontologie à la manière de la Sorbonne ; c'est une espèce d'ontologie toute particulière , ne ressemblant à rien de ce qu'on connaissait en ce genre ; c'est une ontologie médicale. Rien de plus logique que cette restriction. N'estil pas raisonnable, en effet, que les médecins parlent médicalement dans une académie médicale? Notre ontologie sera donc médicale. C'est, ainsi, au reste, qu'on traite la plupart des sciences à l'Académie. On y a une logique médicale, une physique médicale, des mathématiques médicales, et même quelquefois unegrainmaire

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médicale. Tout s'y comprend et s'y exprime médicalement. C'est ce qui explicpie la surprise dont sont souvent frappés les auditeurs venus de loin et non encore initiés à nos façons de concevoir et de parler. Mais de quel droit exigeraient-ils qu'à l'Académie de médecine on parlât philosophie, grammaire, mathématiques, etc., comme à l'Institut; et ne devraient-ils pas savoir que nous avons changé tout cela ?

Pour bien saisir le sens de cette Ontologie dite médicale, chose tort subtile, comme on le verra, il convient de remonter à l'origine de la discussion.

M. Dubois (d'Amiens) rend compte à l'Académie (1) d'une série d'expériences ingénieuses et fort bien conçues, entreprises par lui pour vérifier la valeur, la portée et la réalité du principe fondamental de la médecine physiologique, à savoir : que la stimulation exercée par un modificateur quelconque sur le tissu vivant détermine sur le point stimulé un état particulier, appelé irritation, lequel est matériellement caractérisé par un afflux de fluides et une accélération de la circulation locale vers et dans ce même point ; principe qui n'est que la traduction de Yubi stimulus, ibi fluxus de l'ancienne école et de l'Épine de Van Helmont, mais auquel Broussaisaprétendu ramener, sans exception, tous les phénomènes de la pathologie et même de la physiologie. L'auteur de ces expériences, ayant dû nécessairement, comme il convenait à un esprit droit et lucide, chercher à bien préciser les termes de la

(Il Bulletin de l'Acad. de médecine, t. VI, p. 191,

question, a commencé d'abord par distinguer les divers sens du mot irritation;, dont on a fait un si grand et si. déplorable usage. Il a montré que ce mot pouvait désigner 1° ou la modification primitive moléculaire, et invisible à nos sens, imprimée au tissu vivant par le contact du modificateur externe, et représenter ainsi la cause inconnue, quoique réelle, des phénomènes ultérieurs dont le point stimulé est le théâtre, ou 2° ces phénomènes mêmes, en tant qu'ils constituent dans les tissus un état matériel particulier pathologique. Ainsi l'irritation a un double sens : par l'un elle est censée précéder et produire les phénomènes, par l'autre elle désigne l'état même des parties irritées. Dans un cas elle indique une cause, dans l'autre un effet. Broussais, ayant fréquemment confondu ces deux sens, a laissé par là de nombreuses équivoques et beaucoup d'obscurités dans sa pathologie ; et lui-même, n'étant pas resté fidèle à sa définition, qui fait de l'irritation l'état même des parties irritées, et la prenant souvent, dans le sens abstrait, comme la cause ou le principe de cet état, et lui faisant jouer, à ce titre, un rôle dans l'économie, il a encouru le reproche qu'il fait à tous les médecins d'avoir admis, pour l'explication des phénomènes vitaux, des agents imaginaires, en un mot, d'avoir fait ce qu'il appelle de l'ontologie. C'est de là qu'est née la controverse. Broussais, qui s'est battu toute sa vie contre l'ontologie, dont il est le parrain et même le père, serait lui-même un ontologiste ; son irritation serait de l'ontologie.

Cette accusation ne pouvait guère passer inaperçue.

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M. Kourcault a ouvert la scène par la lecture d'un écrit ayant pour but de prouver que ['ontologie ne peut servir à rien de bon en médecine. Son raisonnement aurait eu plus de force s'il avait d'abord bien défini ce que c'est que l'ontologie, et si même il y a une ontologie; mais il a oublié de le faire.

Après M. Fourcault est venu le disciple de Broussais le plus distingué, sans contestation, M. Bouillaud. M. Bouillaud ne pouvait se taire, mais il n'a pas mis dans la justification de son maître, qui était aussi un peu la sienne, sa vivacité et sa vigueur ordinaires. Il a bientôt abandonné le champ de bataille pour n'y plus reparaître. Sa retraite a été le signal d'un hourra général. On s'est précipité de tous côtés sur le cadavre de cette pauvre médecine physiologique pour la dépecer à qui mieux mieux ; on s'en est emparé comme on s'empare à la guerre du camp abandonné par l'ennemi, où le vainqueur fait ripaille sous les tentes et auxdépensdu vaincu, llndes plus ardentsaété M. Gerdy,qui semble avoirpris pour devise ego autem contra, et qui, comme il le dit lui-même, n'aime rien tant que rompre des lances. M. Gerdy nousa avertis qu'il était personnellement désintéressédans la question, car étant chirurgien, comme chacun sait, il ne pouvait pas être jaloux de la gloire de Broussais. 11 n'en serait pas de même apparemment s'il s'agissait de la gloire de Dupuytren ou de Scarpa. Du reste M. Gerdy, qui a parlé deux fois et longtemps, a par-ci par-là quelquefois touché à de bonnes raisons, mais il manque un peude méthode dans l'arrangement de ses idées; ses expressions ne sont pas non plus tout

à fait irréprochables sous le rapport de la distinction et de l'élégance.

M. Gerdy n'a aucune aversion pour l'ontologie, car, selon lui, il est impossible d'écrire, de parler et même de penser sans en faire. Il prétend que, les quatre-vingtdix-neuf centièmes des mots de toutes les langues n'exprimant que des abstractions et non des individus réels (ce en quoi nous partageons sa manière de voir), il n'est pas possible d'échapper à l'ontologie, du moins dans le langage. Dans cette partie de son raisonnement (sur l'usage forcé des expressions abstraites ou métaphoriques), il n'a pas peut-être réussi complètement à se faire entendre, ni à se bien entendre lui-même. Quand on se met à marcher de nuit dans un pays inconnu, on peut faire admirer son courage, mais il est très-aisé de se fourvoyer. En somme, loin de proscrire l'ontologie, au sens même de Broussais, M. Gerdy serait plutôt disposé à l'approuver, non-seulement par la considération de la nécessité du langage figuré, mais encore par des raisons plus savantes et plus directes. C'est du moins ce qui nous paraît ressortir moins de ses discours à l'Académie, qui n'ont pas eu des conclusions bien claires, que des vues générales de ce professeur consignées dans ses écrits et en particulier dans son Traité de physiologie. Là, en effet, il soutient nettement lanécessité d'admettre pour chaque ordre de faits vitaux distincts une cause distincte et séparée, comme l'irritabilité, la sensibilité, la contractilité, l'élasticité, etc., etc. Loin de tendre à restreindre le nombre de ces propriétés ou

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