‹ La médecine et les médecinsChapitre 22 sur 35 · ONTOLOGIE ET ONTOLOGISTES · texte numérisé non relu

ONTOLOGIE ET ONTOLOGISTES

causes, il pense que la science doit, en se perfectionnant, les multiplier à l'infini; car à mesure qu'on différenciera mieux les efïels, on sera obligé de différencier les causes. Et cela, remarque-t-il, n'a aucune sorte de danger ; car ne mettant dans la cause que ce qui est dans l'effet et ne lui attribuant rigoureusement que la fonction de produire tel effet et non pastel autre, on est sûr de ne jamais se tromper. C'est là tout simplement le système des propriétés occultas, proprielates occultw, des péripatéticiens scolastiques tant décriées par Descartes et par tout le monde depuis deux siècles. S'il y a digestion, disaient-ils, il y a une cause qui l'ait digérer; il y a donc une force ou cause digeslive; s'il y a dans les phénomènes pathologiques et physiologiques, coction, expulsion, maturation, rétention, eic, il y a une cause ou force ou propriété concoctrice, expullrice, maturante, rétentrice, etc., auxquelles forces ou vertus on peut ajouter sans doute la virtus durmitiva de l'opium, qui explique si facilement et si complètement le quare facit dormire. Partant de ces principes éblouissants de clarté, le physiologiste dont nous parlons n'avait qu'à les appliquer à la question actuelle et dire : S'il y a une irritation, il y a une cause irritante ou irritative. L'existence de la cause est aussi certaine quecelle de l'effet; et si nommer la cause des phénomènes et la faire servir à expliquer leur production, c'est faire de l'ontologie, Bronssais a fait de l'ontologie; mais faire ainsi de l'ontologie, c'est obéira un besoin nécessaire de l'esprit; donc l'ontologie est non-seulement inévitable en fait, mais encore indis-

pensable en droit, etc., etc. Ainsi aurait pu argumenter M. Gerdy et rien n'eut été plus triomphant.

M. Rochoux n'a pas manqué à l'appel. Cet orateur est moins profond que les précédents, mais il est plus amusant. Une querelle philosophique est une véritable bonne fortune pour lui et pour ceux qui l'écoutent.

Caché sous le manteau cTEpicure, son maître,

il en a l'audace et l'intrépidité. Comme lui, il a juré une guerre à mort, une haine implacable à tous les préjugés, enfants de l'imagination superstitieuse des hommes; qu'ils se présentent dans la morale, dans la politique, dans l'ordre religieux, dans les sciences naturelles, il les décèle et les poursuit dans leurs derniers asiles, et quelque forts et puissants qu'ils soient, il lutte corps à corps avec eux.

Primum Graius homo mortales tôlière contra Est oculos ausus, primusque otisistere contra ; Quem nec fama deùin, nec fulmina, nec minilanti Murmure compressit cœlum ; sed eo magis acrem Virtulem inritat animi, confringere ut arda Naturœ primus portarum claustra cupiret.

Tel maître, tel disciple. M. Rochoux, comme épicurien orthodoxe, ne croit à d'autre réalité en ce inonde et en l'autre qu'à celle qui frappe ses sens d'une manière indubitable; il faut, pour qu'il en soit bien sur, qu'elle se présente à lui sous une forme et un volume respectables, comme par exemple, un éléphant ou le pic de Ténériffe. N'espérez pas lui faire admettre l'existence d'une chose quelconque qu'il ne pourra

ONTOLOGIE Kl ONTOLOGISTES. f>|l>

pas tenir entre son index et son pouce et voir sans lunettes. 11 va donc sans dire que l'ontologie de Broussais ou toute autre ne pourrait guère lui convenir. Il a même tellement distendu l'idée qu'on se taisait de l'ontologie médicale, qu'il n'y a plus de place maintenant pour la plustimide et la plus modeste tentative d'explication scientifique. M. Kochoux a multiplié ses ennemis pour avoir plus d'occasions de vaincre. 11 ne s'agissait d'abord que de ces êtres chimériques, qui, sous le nom de fièvres, de typhus, de syphilis, de phthisie, etc., viennent se jeter sur l'homme pour le dévorer. C'était là la seule superstition ontologique attaquée par Rroussais Mais M. Kochoux va plus loin; il ne veut pas même qu'on puisse légitimement assigner une cause quelconque, même d'un ordre matériel, par forme d'hypothèse, à un phénomène donné, sauf à en poursuivre la vérification. Tant que l'hypothèse n'est pas prouvée, dit-il, c'est de l'ontologie. Ainsi, aujourd'hui, on attribue plusieurs fièvres graves à une altération du sang; c'est de l'ontologie, dit M. Kochoux. Cependant le sang est bien un être, lui dit-on, et comme tel il pourrait bien agir et produire des effets. Tant que votre thèse n'est pas prouvée, répondit-il, voire cause est un être de raison, vous êtes dans l'ontologie. Il ne sort pas de là. Mais quelle est la conséquence de ce beau principe ? C'est, dit M. Rochoux, qu'il y aura toujours et éternellement de l'ontologie, et partant, des ontologistes. Si, en effet, toute explication ou fausse ou douteuse est de l'ontologie, il est évident qu'on n'en saurait jamais manquer dans aucune science.

Nous sommes donc tous plus ou moins ontologistes, et nous le serons tant que nous ne serons pas possesseurs (il l'a dit) de la science complète et absolue de toutes choses. Ce jour-là l'oniologïe sera définitivement enterrée, mais ce jour-là seulement. Jusque-là nous ontologiserons sans tin ni repos. Voilà le dernier mot de la science et de M. Rochoux.

Quelques autres orateurs,, tels que M. Dubois (d'Amiens) M. Castel, M. Buusquet, ont pris part à la discussion; mais il serait trop long de les suivre. D'ailleurs, cesdemiers n'ayant dit que des choses qui n'étaient que raisonnables, leurs discours n'ont pu naturellement exciter autant l'attention et l'intérêt que les saillies originales et hardies de leurs collègues.

Au travers de quelques divergences inévitables de détail, nous avons été frappé de l'unanimité de l'opinion et du sentiment qui a dirigé et soutenu cette première attaque publique contre la doctrine deBroussais. Les esprits les plus opposés d'ailleurs par leurs études et leurs vues scientifiques se sont trouvés réunis pour frapper ensemble sur les vaincus et sur les morts. Ce spectacle avait sa tristesse. Il y a peu d'années encore, Broussais était un génie puissant, sa personne était redoutée et vénérée; la foule des hommes se pressait sur ses pas; son geste impérieux indiquait la route; sa doclrine partout professée, partout commentée, partout appliquée, remplissait les livres, les thèses, les chaires, et défrayait la polémique; les anciennes théories livrées au mépris semblaient ensevelies pour jamais, ot on en signalait les derniers. restes comme de

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risibles échantillons des modes d'un autre siècle ! Aujourd'hui Broussais est, un systématique extravagant et étroit; sa mémoire est dédaignée; il est délaissé de tous; sa doctrine est évitée comme un ridicule; les anciennes idées relèvent la tète, et des vieillards qu'on disait morts sont étonnés eux- mômes de se retrouver jeunes et de se faire suivre, eux qu'on avait laissés si loin en arrière ! !

Si l'expérience pouvait corriger les hommes, il y aurait là certes de quoi guérir des illusions de la gloire et des systèmes. Il y aurait aussi matière à de bien décourageantes réflexions sur le triste état d'une science livrée à de telles secousses, et dont on ne peut dire avec certitude si elle y a gagné ou perdu.

Sous le rapport moral, le spectacle de cette discussion n'est peut-être pas moins pénible. Quoi! dans cette nombreuse assemblée, peuplée d'hommes dont un très-grand nombre, le plus grand nombre peut-être, ont partagé l'entraînement public pour la doctrine de Broussais, comme le prouvent leurs livres, qui, la plupart, ont subi le joug de son autorité intellectuelle et rendu hommage à sa puissance, qui, il y a quelques jours à peine, n'osaient soutenir son regard, ni résister à sa parole, quoique si affaiblie; dans toute l'Académie, réunie tout entière, p;ir hasard, pour une élection, il ne s'est trouvé qu'un seul homme pour défendre un mort illustre, membre lui-même de cette compagnie, une des gloires de la science et de la nation ; et encore ce seul défenseur, isolé, perdu, abandonné dans la mêlée, n'a pu, au lieu d'une apologie,

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faire qu'une sorte de protestation sincère, mais insuffisante ! Sic transit gloria mundi.

Dans un judicieux morceau de critique et de philosophie médicales (1), M. le professeur Forget a signalé avec beaucoup de justesse et d'à-propos les côtés faibles des idées médicales régnantes ou, pour parler plus exactement, de l'esprit général de la médecine contemporaine. Où en sommes-nous? sedemande-t-il; que croyons-nous? que devons- nous croire? Ses réponses sentent un peu, avouons-le, le scepticisme. Mais le scepticisme a du bon, lorsqu'il n'est que l'esprit critique en action et qu'il ne porte pas sur les racines mômes du savoir. De même qu'en d'autres temps il n'avait accueilli la doctrine ultra-solidiste de Broussais qu'avec des réserves de droit, M. Forget se permet de douter un peu de la valeur de l'humorisme renouvelé des Grecs et du pharmaco-chimisme qui semble prévaloir maintenant. L'histoire de l'hématologie chimique, qui a été dans ces dernières années le pivot sur lequel on a essayé de faire tourner toute la pathogénie et la thérapeutique des fièvres et la théorie de l'inflammation, lui fournit un argument démonstratif du peu de solidité des théories de la elrimiàtrie moderne. Il fait voir comment cette doctrine , fondée en apparence sur les expériences les plus pré-

(l) Fragments d'histoire médicale contemporaine, discours lu à la séance annuelle, de la Société de médecine de Strasbourg (.1855).

l/lATRO-CHIMISMI. -2"2l

cises et patronée par les autorités les plus respectables (I), n'a pas tardé à être ruinée par des expériences contradictoires, par une étude plus étendue des faits, et s'est à peu près réduite en fumée dans l'esprit même de ses premiers promoteurs. M. Forget a raison de mettre en suspicion ces prétentions des Néoiatro-chimistes. C'est en effet, une des voies les plus incertaines, les plus ténébreuses, les plus dangereuses que la médecine puisse tenter. Elle y est entrée plus d'une fois, avant et depuis Paracelse, et s'en est toujours assez mal trouvée.

La chimiatrie est de tous les temps. Les arguments qu'on lui oppose restentausii invariablement lesmêmes, lisse réduisent à une fin de non-recevoir très-légitime, fondée sur l'impossibilité où elle se trouve de démontrer ce qu'elle avance, à savoir : la réduction complète des phénomènes organiques en faits chimiques. Tant qu'elle sera forcée d'avouer, comme elle le fait, que ses explications n'embrassent qu'une partie de certains faits, et laissent en dehors, en totalité, certains autres (les fonctions du système nerveux, par exemple, la nutrition, la caloricité,la fécondation), elle sera aussi éloignée de son but, comme théorie, qu'elle l'était au temps de Sylvius. Admettre des exceptions, c'est reconnaître implicitement le principe de la doctrine contraire, puisque c'est sur ces exceptions mêmes qu'elle se fonde et repose. Dire que ces exceptions disparaîtront plus tard avec les progrès de la science, c'est faire une pé-

MM. Amiral et Gavarret.

tition de principe, sans compter que l'espérance ou la prévision opposée, celle de l'extension des exceptions, est tout aussi légitime.

A ce propos, on peut se demander de quel intérêt scientifique pourrait être l'assimilation de faits si évidemment disparates? Que les chimistes, les physiciens s'y essayent, on le conçoit ; car chaque science particulière tend à l'absorption et aspire naturellement à ramener tout à ses principes, à devenir universelle. Mais que des médecins se laissent imposer des conclusions si détournées et si arbitraires, c'est ce qu'il est plus difficile de comprendre. La physiologie ne pourrait-elle pas aussi, sous prétexte de réaliser l'unité dans la connaissance, prendre la marche inverse et chercher à soumettre les faits physiques et chimiques aux lois du dynamisme vital? L'entreprise ne serait certes pas plus difficile ni moins bien fondée. La chimie a été pendant des siècles vitaliste. Dans combien de systèmes célèbres le principe actif de l'univers n'a-t-il pas été représenté sous le type de la vie? Kepler attribuait les mouvements des corps célestes à des sympathiesetàdesantipathies, ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de calculer leurs mouvements et d'en constater les lois. Si deux planètes peuvent ainsi se chercher ou se fuir, pourquoi n'en serait-il pas de même de deux molécules ? L'affinité, et surtout l'affinité élective, dont on a fait tant usage dans la chimie moderne, pourrait, sans trop de violence, être assimilée au principe vital. Rien n'empêcherait donc la physiologie d'envahir à son tour le domaine de la chimie et de la physique, et au

l'iatro-càïmisme. -2v2r>

lieu de chercher, avec les chimiâtres, si les phénomènes biotiques ne peuvent pas être ramenés aux lois physiques et chimiques, on pourrait, en retournant le problème, demander si les phénomènes chimiques ne peuvent pas être ramenés aux lois de la vie?

Mais il vaut mieux que la science respecte les différences naturelles qu'une observation sincère a de tout temps reconnues entre les divers ordres de phénomènes ; et si le besoin spéculatif de l'unité nous porte invinciblement à les faire disparaître, c'est uniquement en tant que ces différences seraient conçues comme des oppositions radicales et absolues, ce qui supposerait, en effet, dans la nature, un état de lutte et de combat tout à fait inintelligible. L'unité à trouver est celle qui détruit les oppositions en maintenant les différences, une unité harmonique.

Malgré son animadversion à l'égard de la ehimiâtrie, animadversion qu'il justifie avec tant de sens et de verve incisive, M. Forget conclut pourtant son dire par une sorte de demi- absolution qui permettrait à l'usurpatrice de poursuivre son entreprise en tou'e sûreté de conscience. Les concessions vagues et générales, même avec stipulation de réserves, en science comme en toutes choses, réussissent mal. Les concessionnaires s'en prévalent toujours pour tout prendre. M. Forget ne veut pas refuser absolument à la chimie une part de services et d'influence en pathogénie et en thérapeutique; mais cette part, il ne la lui fait pas. Or, tant que cette part ne lui est pas faite, elle est naturellement tentée de se la faire elle-même, et abusant de

•lit} PHILOSOPHIE MEDICALE.

la permission générale qu'on lui donne d'entrer, elledira bientôt : La maison est à moi, cest à vous d'en sortir. Lisez plutôt le dernier livre de M. Mialhe (1).

Organiciens ! vitalistes ! leur querelle, disions-nous tout à l'heure, date de loin; si elle s'apaise momentanément par lassitude, elle se réveille bientôt au moindre nouveau prétexte. Dans ces derniers temps une étincelle partie du sein de l'Académie et de la main de M. Piorry l'a rallumée sur tout le territoire médical. Des combattants des deux partis sont entrés en lice, mais en proportion bien inégale. Si dans les guerres d'idées la victoire était aussi aux gros bataillons, le Vitalisine pourrait se considérer comme maître delà place. Il parait être en ce moment la doctrine en faveur, ou, comme ou parle à présent, en hausse ; chacun s'empresse de venir lui rendre hommage; et il n'y a pas jusqu'à ses plus ardents adversaires d'autrefois qui n'essayent de se faire pardonner leur ancienne hostilité par quelques révérences.

A l'Académie on n'a guère vu sous le drapeau organicien naguères planté partout, et partout porté au nom de l'école de Paris, qu'un tenant, M. le professeur Piorry, qui seul et malgré les dieux a, comme Ajax, soutenu le choc d'une armée (2).

(1) Chimie appliquée à la physiologie et à la thérapeutique,

(2) MM. Bousquet, Gercty. Bouillant!, Collineau, Parchappe, etc. Voyez leurs discours dans le Bulletin de l'Académie impériale de médecine, 1856, t. XX, p. 649 à 906.

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