ORGANICISME II VITA1 [SME
Au dehors un seul champion aussi a répondu à son appel ; mais il en vaut cent ; c'est, aussi un professeur de clinique, y\n des vétérans «le renseignement et de la presse, de beau renom, de grande et légitime autorité, le docteur Forget.
Au milieu de l'indilférentisme spéculatif qui succéda à l'enivrement dogmatiste du Physiologisme et qui règne encore au-dessous des petites ébullitions qui se produisent de temps en temps, M. Forget a conservé la sincérité et l'ardeur des opinions, la verdeur d'impressions, le tempérament polémiste de la génération médicale à laquelle il appartient à la fois par son âge et par son éducation scientifique. La chaire professorale ira pas été pour lui, comme hélas! pour tant d'autres, l'occasion d'une sorte de démission intellectuelle, un lit de repos après les fatigues de la journée, mais, au contraire, un nouveau et plus large théâtre ouvert, à la studieuse activité de son esprit. De ce lieu éminent, quoique placé un peu loin du centre desafïairesmédicales.il lance de temps en temps sa voix pour nous stimuler, nous gourmander, nous rappeler à l'ordre suivant le besoin. C'est ainsi que dans la récente bataille académique, il s'est présenté seul, ainsi qu'il le dit lui-même, pour relever le gant jeté à l'organieisme, et s'est constitué le défenseur de l'école de Paris, sa nourrice, lâchemont reniée dans sa propre maison par ses ingrats enfants (1).
(1) La philosophie médicale devant l'Académie, lettre à M. L. Pei?se, par M. Forget, professeur à la Faculté de Strasbourg, in-8. 1856.
M. Forget est, en effet, maintenant, avec M. Piorry. dans renseignement officiel, le seul représentant déclaré de la philosophie médicale qui, depuis le commencement de ce siècle, régnait à peu près exclusivement dans l'école de Paris, et dont le plvjsiologisme de Broussais tut l'expression la plus complète. Pour juger de l'énergie de ses convictions sur ce point, il suffit de voir le cas qu'il fait de la doctrine opposée, qu'on est convenu d'appeler le Yitalisme. « Le vitalisme, dit-il, « est l'école de la paresse vaniteuse, l'immobilisme « élevé à la hauteur d'un système... se drapant dans sa a majesté, il se congratule de deux mille ans de cristal- « lisation et se vante de n'être encore aujourd'hui qu'un « pur et fidèle écho de la grande voix d'Hippocrate. »
Ces mots sont violents. Nous supposons que M. Forget ne s'en sert que comme d'une formule pour exprimer son antipathie pour le système en général, et qu'il mettrait des adoucissements à ses paroles à l'égard des vitalistes; sans quoi, nous l'en prévenons, il se fera une infinité de mauvaises affaires. Il n'y a plus, en effet, maintenant, comme je le disais, que des vitalistes ; du moins ils sont les seuls qui écrivent, qui parlent, qui dogmatisent, qui argumentent. Dans la masse d'imprimés nouveaux de tout format et de toute épaisseur qui paraissent, on rencontre, quelque part qu'on mette la main, une de ces bêtes noires de M. Forget.
Voici, par exemple, M. Edouard Auber qui, avec une épigraphe d'apparence neutre : mihi Galba, Otlto, Vilellius nec ùeneflcio nec injuria cogniti, et se présentant au seuil de sa brochure une balance à la main,
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no tarde pas — trahit sua quemque voluptas — à incliner d'un côté, et après avoir sommairement exécuté l'organicisme, il l'enterre avec cette épitaphe : « École « sChismatique, fruit sec et insipide du rationalisme « matérialiste (I). » Vous l'entendez, M. Forget; vous pâdez de cristallisation, on vous répond par fruit sec! Entre deux sentences aussi catégoriques, formulées par des hommes aussi pénétrants et aussi compétents, il y aurait de la témérité à se ranger soit (Y un côté soit de l'autre. Le plus sage est de croire que tous deux peuvent avoir raison.
M. Auber, nous ne l'apprendrons à personne, est un esprit élevé et philosophique auquel toutes les hautes questions de la science médicale sont familières, et qui les a traitées avec autorité et talent dans plusieurs ouvrages justement estimés. Malgré son vif attachement pour le vitalisme, attachement que nous comprenons d'autant mieux que nous serions nous-même enclin à le partager, s'il fallait absolument choisir, il ne peut se dissimuler cependant que cette doctrine, telle qu'elle est ordinairement posée dans un antagonisme absolu avec l'organicisme, n'a pas toute la solidité réclamée par une logique sévère. Il reconnaît mémo expressément qu'elle n'est qu'une des moitiés d'un tout. « En médecine, dit-il, en phy- « sique, en philosophie, en tout on retrouve forcé- « ment cet antagonisme accablant : l'esprit et la « matière, le corps et l'âme, le mouvement et l'iner-
(i) Esyrit du vitalisme et de Vorganic'sme, etc., par le duc tour Ed. Auh^r, I S55J in-S.
« tie, l'organe et la fonction ; la vie et la mort. Mais il « ne se dresse ainsi en antithèse dans notre entende- « ment que par suite d'un effort de la pensée qui, « dans sa fatigue et son impuissance, cherche toujours « à tout diviser, même jusqu'à l'unité absolue, énigme « sublime du Créateur. Ainsi donc le vitalisme et l'or- « ganicisme se résoudront un jour dans une splendide « unité qui absorbera la raison des deux systèmes. » On ne saurait mieux parler. C'est là le vrai point de vue de la question. Nous ajouterons seulement que pour atteindre un jour à ce point d'indifférence où les deux systèmes se trouveront absorbés dans une conception plus haute, il faut d'abord qu'ils cessent l'un et l'autre de se quereller et de s'injurier. 11 faut surtout que chacun abdique toute prétention, avouée ou secrète, de dominer dans la fusion future. La combinaison désirée ne peut se faire qu'à la condition de ce renoncement absolu ; il faut, en un mot, qu'ils perdent leur forme, leur essence logique et jusqu'à leur nom. Sans cette mort volontaire, il n'y a rien de fait.
C'est encore au plus pur vitalisme hippocratique (si tant est qu'Hippocrate fût véritablement vitaliste) qu'appartient la doctrine exposée dans Y introduction des Éléments de pathologie médicale de M. Bayle. M. Bayle, quoique docteur et agrégé de la Faculté de Paris, est un vétéran de l'école de Montpellier. 11 fut avec Rouzet, A. Miquel, Fréd. Bérar I, Am. Dupau, M. Bousquet, un des fondateurs de la Revue médicale. Le grand ouvrage qu'il publie est, ainsi que l'indique formellement le titre, écrit dans l'esprit du vitalisme
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hippocratique. Voilà de quoi bien étonner encore M. Forget! d'autant que M. Bayle ne peut guère être soupçonné d'ignorer ou de dédaigner les travaux des orgauieiens et eii particulier l'anatomie pathologique, à laquelle il doit tenir et tient comme à un bien de famille. Cette introduction est une exposition méthodique et lucide de généralités historiques et dogmatiques distribuées en quelques chapitres dont il suffira d'indiquer les principaux titres pour en faire connaître la substance et la liaison : les systèmes — doctrine d'Hippocrate, — vitalisme hippocratique moderne — force vitale, considérée 1° pendant la formation du corps. 2° dans l'état de santé, 3° dans la maladie, — la nature médicatrice, — rôle du médecin dans le traite' ment des maladies.
Il n'y a, comme il est aisé de le prévoir, rien de nouveau dans cet exposé; c'est même là sans doute, dans l'esprit de l'auteur, un de ses mérites; car les dogmes médicaux, comme on dit dans son école, étant invariablement fixés, il n'y a pas à les modifier ni à les changer. Toute nouveauté serait inévitablement une hérésie, et toute hérésie une erreur. On ne peut que les exposer avec plus ou moins de clarté didactique; et, sous ce rapport, l'introduction de M. Bayle ne laisse rien à désirer.
Dans la pensée des vitalistes purs, comme paraissent être M. Auber et M. Bayle, la force vitale (ils ne disent plus, je ne sais pourquoi, le principe vital) est conçue à la manière d'un être immatériel et même spirituel, doué comme Yumede Stahl, de puissance
motrice et d'intelligence sans conscience. Mais il y a des vitalistes qui, comme M. Labouverie, substantialisent la force vitale dans un fluide impondérable spécial, analogue à ceux auxquels la physique confie la production de tous les phénomènes du monde inorganique (1). Ce fluide vital a, du reste, la plupart des attributs et pouvoirs de la force vitale pure : la sensibilité, la faculté formatrice ou plastique, la puissance conservatrice, directrice et médicatrice. Peut-être, à la faveur de cette incorporation fluidiqtie, la force vitale de l'honorable médecin de Charleville ne sera pas reléguée par M. Forget, comme celle de M. Bousquet, de M. Parchappe et des montpelliéristes , dans le pays des entités nominales et des fantômes. Mais, d'un autre côté, par cette parenté avec la matière, elle perdra peut-être un peu de sa considération auprès de M. Auber et de M. Bayle.
Il y a, on le voit, vitalisme et vilalisme. J'en compte au moins trois : 1° le Vitalisme organique de Glisson, de Haller, de Brown, de Bordeu, de Bichat, de Cabanis. de Pinel, de Chaussier, de Broussais, qui se résume dans la conception des propriétés vitales et qui est encore le credo le plus général et le plus appréciable dans l'école de Paris.
2° Le Vitalisme métaphysique de Montpellier, qui, avec Barthez, présente le principe vital sous la forme abstraite d'une entité idéale, hypolhétiquement admise comme expression abrégée des lois suivant lesquelles s'opèrent les phénomènes propres aux corps
(I) Con'idp'rations pratiques sur la force vitale. 1855, in-8.
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organisés, à l'exclusion toutefois des phénomènes intellectuels et moraux qui relèvent d'un autre principe.
.')" Le Vitalisme psychique de Récamier, de M. Cayol, et des écrivains de la Ikvue médicale, dans lequel la force vitale n'est qu'une dos attributions de Y âme pensai! le.
Ces deux derniers Vitalismes sont d'accord pour honnir et rejeter le premier qu'ils accusent d'être un psoudo-vitalisme, un matérialisme déguisé, et auquel ils reprochent, en outre, de ne pouvoir se défendre contre le mécanicisme, le chimisme, etc. Mais ils se querellent entre eux, et avec d'autant plus de zèle qu'ils sont plus proches parents.
Cette hostilité longtemps sourde a éclaté avec violence quand un des partis a essayé de réclamer exclusivement pour lui les honneurs de la victoire dans la dernière campagne contre l'organicisme. La Revue médicale, organe de ce qu'elle appelle l'Hippocratisme Moderne, entendant après trente ans et plus de prédications in deserlo retentir partout le cri vitaliste, s'est écriée comme Chrysale :
Je le savais bien, moi, que vous l'épouseriez !
Mais Montpellier qui possède ab antiquo le privilège du vitalisme et surtout de l'hippocratisme (I) a trouvé inconvenants et même ridicules les airs de triomphe de ce petit vitalisme parisien. On s'est de part et d'autre renvoyé des arguments, des épigrammes et même des
(l) Olim Cous nunc Monspelliensis Hippncrates.
coups. Les chefs des deux doctrines (1) ont pris la p'ume, et comme ils sont tous deux passés maîtres dans ces luttes d'esprit, plus ils se sont expliqués, plus ils ont été loin de s'entendre.
Le fort de la dispute paraît porter sur la question de savoir s'il y a dans l'homme deux principes de vie et d'action, l'un pour les fonctions corporelles, l'autre pour les fonctions intellectuelles et morales, ou un seul principe remplissant ce double rôle. Le vitaliste de Montpellier tient pour la dualité de ce qu'il appelle le dynamisme humain , dualité représentée par le principe vital qui régit les phénomènes organiques et par le principe intelligent et pensant qui régit les phénomènes spirituels; celui de Paris tient pour l'unité du principe auimique lequel, au moyen de la force vitale qui est une de ses facultés, préside aux opérations organiques en même temps qu'à celles de l'entendement et de la volonté.
Non nostrum inter vos lantas componcre lites ;
Nous avouerons cependant que s'il fallait opter entre ces deux vitalismes, — ce à quoi on n'est pas précisément obligé, — nous inclinerions vers celui de la Revue Médicale. Ce système qui n'est, au fond, quoique l'auteur s'en défende très-fort, que l'Animisme Stahlien, lequel n'était lui-même que la doctrine aristotélique, telle que l'avaient interprétée les principaux docteurs
(l) M. Cayol et M. Lordat. Voy. Réponses à des objections faites contre le principe de la dualité du dynamisme humain, etc., par le professeur Lordat, in-8, Paris, 1854. — Revue médicale, nos des 29 fév. et 31 mars ÎSML — Annales cliniques de Montpellier, 10 (1er. IS55.
ÛRGAN1CISME ET VITAL1SMK. 235
scolastiques (I), a sur celui de Montpellier l'avantage de la simplicité. N'admettant qu'un principe, il est conforme à la grande règle d'économie reçue de tout temps en philosophie : Juitia non sunt multiplicanda prceler nécessitaient, tandis que le second la viole en en supposant deux et en les supposant absgue nécessitait*, car, ainsi que je l'ai remarqué ailleurs (v2), le principe vital Barthézien fait double emploi avec le principe intelligent. Or, hypothèse pour hypothèse, la plus simple est évidemment la meilleure, suivant la devise de Boërhaave, simplex veri sigillum.
Il est un point sur lequel les deux adversaires paraissent pleinement d'accord ; le rejet formel de l'Animisme. Notre vitalisme, disent la ttevue et Montpellier, n est ni ïorganicisme,ni l'animisme, c'est purement et simplement le vitalisme (3). Mais cette peur extrême de l'animisme montre assez combien ils en sont voisins. Disons mieux; ce n'est que par des subterfuges qu'ils prétendent échapper à cette conséquence de leurs principes. Nous les tenons l'un et l'autre, volentesnolentes, pour Stahliens ; et ce n'est pas certes leur faire tort.
(1) M. Cayol s'appuie sur saint Thomas; mais saint Thomas n'est sur ce point que l'interprète d'Aristote, et sa doctrine sur la triple faculté intelleciive, ve'géta'ke et sensitive de l'âme n'est qu'un commentaire du traité De anima. Barthez a fait la remarque très-juste : « que les premiers des médecins Animistes, « ou qui ont attribué à l'Ame seule toutes les fonctions du corps « humain, ont été des aristotéliciens, tels que Téléskis, J. C. Sca- « liger, Sennerl et autres. » Nouv. Elém. de la science de l'homme, tom. 1er, | ,9( 2e édit., Paris, ISOG.
(2) Voir ci-après, |x, Lettres à M. leprofesseurLordat.J.ettre ie.
(3) Revue médicale, ni mars ts.'>(!. — M. Lordat, pasxim dans tous ses ouvrages.
Un autre point de ralliement, au moins intentionnel, entre les deux vitalismes, c'est I'hippocratisme. Ils se prétendent tous deux les héritiers directs et légitimes, les interprèles orthodoxes d'Hippocrate. Lequel croire? on peut dire des livres d'Hippocrate ce qu'un poëte anglais a dit de la Bible :
Voici le livre où chacun cherche son dogme,
Et voici le livre où chacun trouve le dogme qu'il cherche (1).
Toutes les sectes médicales en usent à l'égard des textes hippocratiques aussi librement que les sectes religieuses à l'égard des Écritures. Pendant que les Vitalismes de toutes les dénominations se mettent sous le patronage exclusif du pontife de Cos,ne voilà-t-il pas M.Forget qui a l'insolence de le réclamer pour l'organicisme (2) ! et M. Pidôux qui le rend garant de certaines conceptions chimico-pharmaco-vitalistes, d'ailleurs ingénieuses, de sa façon, donnant pour unique raison de cette licence : « Qu'on ne irouve dans un livre que ce qu'on porte soi-même dans sa pensée (3) ! » Du reste, Hippocrate étant un oracle (-4) il est naturel qu'on trouve toutes sortes de sens à ses sentences. Quel dommage qu'il n'y ait pas en médecine, comme en théologie, une autorité supérieure pour interpréter les textes etfixerles dogmes'.en l'absence d'im tel tribunal, chacun a le droit d'hippocratiser à sa fantaisie et de transformer
(1} This is the hook where each his dogma seeks, And this the book where each his dogma linds.
(2) Union médicale, 1854.
(3) Les principes de la thérapeutique, etc., in-8, ÎSM.
(4) Hippocratù diclio velut dei vox ( Galion). — Mppocratis prœcepta tanquam Apollinis oraruluin (de Haëu).
ORGANICISME El VIIALISA1E. 237
ad libitum le divin vieillard en solidiste, en humoriste, en vitalistc, en organicien, en animiste, en chimiàtre, etc., et la science elle-même restera indéfiniment livrée, suivant la prophétie, disputationibus corum.
Malgré le triomphe du vilalisme, l'organicisme ne doit pas se tenir pour mort ; il subit une de ces réactions dont l'histoire des idées otïre, comme l'histoire politique, l'éternel tableau. Il prendra un jour ou l'autre sa revanche. La question débattue sur le terrain de la médecine a des racines bien plus profondes. C'est une question de philosophie générale. Le vilalisme et l'organicisme sont l'expression d'une opposition fondamentale de la pensée qui apparaît, sous d'autres termes, dans toutes les sphères du savoir. Il suit de là que les deux principes en conflit ne peuvent ni se concilier ni subsister ou périr isolément. Observons, du reste, que les deux thèses n'étant pas contradictoires, mais seulement contraires, et pouvant dès lors êtro toutes deux fausses, il n'y a pas de nécessité logique absolue d'opter entre celle-ci ou celle-là. On a essayé aussi de supprimer l'alternative, en disant que chaque système est en partie vrai, en partie faux et qu'on peut des deux en faire un bon par voie d'épuration et de combinaison; mais ce procédé éclectique, conseillé par un esprit d'accommodement, très-louable au point de vue moral, est tout à fait illusoire au point de vue rationnel et scientifique (I). Il n'y faut plus penser.
(1) Ainsi que l'a parfaitement démontré M. Parchappe dans un
excellent discours à l'Académie. Séance du 3 avril 1855, dans bulletin dp V Académie impériale de Médecine, t. XX, p. 7 12.
238 PHILOFOI'IIIE MÉDICALE.
La seule solution rationnelle possible serait donc le rejet de l'une et de l'autre thèse, et leur neutralisation ou absorption dans une conception supérieure.
C'est vers cet idéal de la pensée scientifique que doit tendre et tend la spéculation. Ce n'est que devant le tribunal d'une forte doctrine unitaire que le vitalisme et l'organicisme, l'animisme et le chimisme, le dynamisme et le mécanicisme, Paris et Montpellier pourront abdiquer leurs prétentions, déposer les armes et se retirer dos à dos, dépens compensés. Jusque-là ces disputeurs éternels occuperont la scène médicale sans pouvoir jamais ni se vaincre ni faire la paix.
Mais où est cette doctrine dont nous parlons si à notre aise?
A ceux qui feraient cette demande indiscrète nous rappellerons la judicieuse conduite de Pilatequi après avoir adressé à Jésus cette petite question :quid est Veritas ? sortit immédiatement sans attendre la réponse (1).
Comme on pense et ce qu'on fait en médecine à Montpellier. Lettres à M. le professeur Lordat (2).
Monsieur,
J'étais loin de penser que quelques lignes relatives
(1) Dixit ei Pilatus : quid est veritas ? et cùm hoc dixisset
exivit. .lohann., cap. xvni. v. 38.
(2) Ces lettres ont été publiées dans la Gaze te médicale, numéros des 20 fév. 1841, 21, 28 janv. et 11 fév. 1843.
Montpellier. 239
à l'Ecole de Montpellier, insérées incidemment, sous forme de Note, dans un ouvrage tout à fait étranger à la science médicale (i), exciteraient quelque attention à Montpellier; niais je devais moins encore imaginer que cette courte note pût sembler assez importante pour qu'un célèbre professeur daignât descendre jusqu'à en faire l'objet d'une critique spéciale et développée. C'est donc avec une véritable satisfaction, mêlée toutefois de quelque surprise, que j'ai lu dans le
(1) L'ouvrage dont il s'agita pour titre : Fragments de philosophie, par M. W. Hamikon, professeur à Edimbourg, traduit de l'anglais, avec une préface, des notes et un appendice du traducteur. Paris, 1840. La note citée se trouve dans la préface, p. cxwi. Elle est ainsi conçue : «Je dois, à propos des médecins « et de la médecine, réparer ici une omission qui m'est échap- « pée (p. vi, Yîii, xi n). Ce reproche de tendances sensualistes el « matérialistes s'adresse en général à l'école de Paris, où les « exceptions, d'ailleurs, ne sont pas du tout rares; mais il faut
< excepter [dus spécialement l'école de Montpellier, qui a tou- « jours professé des principes opposés, et qui s'y est tellement « attachée que la métaphysique lui a fait souvent oublier la mé- « decine. Il suffit de rappeler les travaux des hommes qui, de- « puis un siècle, se sont passé de main en main, comme un héri- « lage, l'esprit de cette école : Sauvages, l.acaze, Bordeu, Desèze, « Roussel, Grimaud, Fouquet, Barthez, Dumas, Fr-éd. Iîérard et « leur dernier successeur vivant, l'illustre professeur Lordat. »
On joint ici, pour l'intelligence de la discussion, les courts passages auxquels se réfère la note précédente. « L'école matéria-
« liste évincée de la Sorbonne, de l'Université, du monde
« philosophique proprement dit, s'est réfugiée dans la médecine, « qui l'a revendiquée comme sa propriété. Là, réduite à des pro- « portions de plus en plus exiguës, elle est devenue une simple « branche de la physiologie, et, de dégradation en dégradation. « elle s'est enfin identifiée avec la phrénologie (p. vi)... Elle se
< recrute presque exclusivement dans 1rs sciences physiques et
< naturelles, et en particulier dans la médecine 'p. \n\ etc.. »
journal de la société de médecine pratique de Montpellier (I) dont je n'ai eu connaissance qu'assez tard, les trente-deux pages où vous avez déployé contre ma pauvre et chétive note un si formidable appareil d'érudition, d'esprit, de dialectique et de philosophie, sous lequel elle a du nécessairement succomber.
Cette attention me flatte, et loin de m'en plaindre, je n'ai qua m'en féliciter. On n'a jamais rien à perdre avec un adversaire qui vous élève par cela seul qu'il vous attaque; car, s'il vous attaque, c'est qu'il vous distingue; et ses réfutations mêmes donnent du poids à vos raisons. Loin donc de me décourager, votre dissentiment est un motif de plus pour moi d'attribuer quelque valeur à mes idées, et par conséquent de chercher à les défendre. Pour cela, je n'aurai guère qu'à les développer et à les expliquer; et j'aime à penser que cette explication une fois faite nous nous trouverons assez près l'un de l'autre pour que la distance qui nous sépare soit réduite au point d'être à peu près inappréciable.
Le point essentiel de notre discussion roule et doit rouler, si je ne me trompe, sur cette assertion de ma note que « l'école de Montpellier s'est tellement attachée à la spéculation, que la métaphysique lui a fait souvent oublier la médecine. » Vous la relevez avec soin, parce que vous en voyez bien la portée. Elle implique en effet un reproche général adressé, non point à tel ou tel disciple de cette école, mais à sa
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MONTPELLIER. "2 il
philosophie même, à ses méthodes d'investigation et de démonstration, à sa logique, en un mot à ce qui constitue la partie à la fois la plus élevée et la plus originale de ses travaux. Aussi la rejetez-vous expressément, d'abord comme non démontrée par moi et gratuitement énoncée, et de plus comme entièrement fausse au fond. Ce reproche, je ne le retire point, mais je demande à l'expliquer. En lui donnant son véritable sens et ses justes limites, il perdra un peu, je l'espère, de cette apparente dureté qui a pu assez naturellement éveiller votre sollicitude et vous faire écrire : « Je désirerais que M. P. voulût nous dire quelles sont les fautes où l'école de Montpellier est tombée, et qui autorisent cette accusation. Jusqu'alors je ne puis ni l'innocenter, ni l'excuser, ni implorer son pardon. » Je tâcherai de satisfaire de mon mieux à cette juste exigence, et j'espère obtenir, sinon une réhabilitation complète, ce qui serait peut-être excessif, du moins une généreuse amnistie.
Mais avant de discuter ce point capital, j'ai besoin d'en dégager les abords et de déblayer le terrain où vous m'avez placé, en détruisant quelques ouvrages avancés qui obstruent les passages et masquent le corps de la place. Pour cela veuillez, Monsieur, partager avec moi le plaisir de relire votre article, en me permettant de m'arrèier de temps en temps sur les points que je ne peux approuver sans restriction, ou laisser passer sans rectification. C'est assez vous dire que mes citations seront nécessairement très-peu nombreuses et nos halles très-courtes.
z42 PHILOSOPHIE MEDICALE.
« Dans cette partie du volume, dites-vous {la préface), les médecins ont été appelés en cause. L'école de Montpellier y a été nommée; elle n'a pas eu beaucoup à se plaindre de l'auteur; mais quand on parle de sa doctrine, elle désirerait qu'on indiquât assez sa direction pour qu'on ne pût jamais la confondreavec d'autres écoles philosophiques. » Plus loin, après avoir cité la note où je sépare la doctrine philosophique de Montpellier de celle de Paris, vous ajoutez: «Ce désaveu formel doit satisfaire l'école de Montpellier... Mais malgré cela l'école ne se sent pas entièrement satisfaite. L'auteur s'est borné à dire au monde ce qu'elle n'est pas, mais elle voudrait qu'il eût exprimé ce qu'elle est sous le rapport philosophique... La réparation semble avoir été faite, non par bienveillance, mais pour se rendre irréprochable. » J'ai la douleur de reconnaître par tous ces passages et autres analogues que vous n'avez pas été tout à fait content de l'auteur de la note; d'autant plus que vous aviez « des raisons pour penser qu'il connaissait et estimait l'école de Montpellier..., et qu'il en possédait les principes. »
Quant à ce dernier point, je crois n'avoir rien dit qui puisse détruire, ni même affaiblir dans votre esprit l'opinion que vous aviez et que je vous prie de conserver. J'estime infiniment les doctrines médicales et philosophiques de Montpellier, et j'ai pour cette école des sympathies qui, comme vous le savez, ne sont pas du goût de tout le monde ici. Mais dans cette courte et si insignifiante remarque de ma Préface, je n'ai pas prétendu juger la doctrine médicale de Montpellier en
file-même d'une manière absolue, et je n'avais même aucune raison d'exprimer une opinion quelconque à cet égard. J'ai voulu seulement marquer sa position relative à l'égard des doctrines psychologiques et métaphysiques régnantes, et énoncer notamment, comme simple fait, l'espèce d'antagonisme de l'esprit général de sa méthode de philosopher avec celui de l'école de Paris. Je n'avais rien à dire sur l'une ou l'autre de ces écoles considérées sous le rapport médical. J'ai voulu seulement affirmer et constater leur divergence, et pour cela je n'avais besoin que d'une simple assertion, dont l'exactitude n'est pas contestée.
J'espère donc que sur ce point vous consentirez à reconnaître, et même, au besoin, à proclamer mon innocence.
Vous avez même déjà commencé à le faire motu proprio, indirectement il est vrai, en renvoyant à d'autres la responsabilité de mes jugements, et ne me laissant à moi que le tort de les répéter. « Je soupçonne, dites-vous, que le reproche vient de quelque ouï-dire malveillant. Notre école subit assez souvent les injustices de quelques antipathies. Je parierais que les instigateurs de la censure dont je parle sont hors d'état d'apercevoir la relation qui existe entre une proposition abstraite que l'école défend avec chaleur, et les nerfs de la science ou les vraies indications thérapeutiques, etc., etc.. » En y réfléchissant mieux vous conviendrez sans doute que je ne peux guère accepter ce mode de justification. Ne voulant pas m'accuser d'inventer de mon chef un méchant propos contre
■24 i PHILOSOPHIE MEDICALE.
Montpellier, vous m'accusez de répéter passivement une malveillante niaiserie; vous justifiez mes intentions aux dépens de mon jugement, et vous aimez mieux me croire dupe que coupable. Permettez-moi de décliner l'une et l'autre de ces fâcheuses alternatives. Je maintiens à la fois, d'une part, la droiture de mes intentions et de l'autre la parfaite spontanéité de mon opinion. Quant à la vérité de mon assertion touchant la métaphysique de Montpellier, j'espère aussi la justifier et lui donner en même temps un sens qui peut-être ne vous déplaira point.
L'école de Montpellier, considérée en bloc dans cette unité traditionnelle de principes que vous aimez tant à faire ressortir, représente, dans le développement de la science en général, et en particulier dans celui de la médecine, l'esprit et les tendances de la grande école platonicienne. Elle est, quoi que vous en disiez, plus inclinée vers la spéculation que vers la pratique, vers la contemplation que vers Tact ion. Toujours et avant tout préoccupée de la poursuite des principes, de la construction de ces propositions généralissimes, comme dit Bacon, qui embrassent tout, elle néglige un peu ces recherches minutieuses du détail des choses qui semblent exiger des facultés moins relevées. Semblable aces physiciens et chimistes d'autrefois, qui auraient craint de salir leurs mains et de rabaisser les nobles occupations de l'intelligence, en maniant lesmatières employées par les artisans, elle est plus portée à systématiser qu'à expérimenter, à expliquer les faits qu'à les chercher, à exercer sa raison que ses sens. Je
MONTPELLIEtt. -243
remarquerai ici d'une manière générale que l'esprit
platonicien est de sa nature un peu paresseux, et qu'en outre, il a fourni très-peu de travailleurs aux sciences qui ont pour objet la nature physique et aux arts qui correspondent à ces sciences. L'école de Platon triomphe dans l'ordre purement intellectuel et moral, mais c'est de l'école aristotélique que sont sortis tous les naturalistes, les physiciens, les chimistes, et en général les expérimentateurs dans tous les genres. L'industrie même, prise dans une signification large et dans un bon sens, comme l'exercice de la puissance intellectuelle de l'homme sur la nature extérieure dans un but pratique, est essentiellement péripatéticienne. Or, la médecine, étant essentiellement une science pratique, c'est-à-dire un art, ayant pour but non-seulement l'intelligence philosophique des lois de la nature, mais la connaissance de ces lois en tant qu'elles peuvent être dirigées, employées, appliquées, utilisées par l'homme à des cas particuliers, la médecine, dis-je, ainsi entendue, et vous ne repousserez pas cette définition, est plus encore un art qu'une science, et, comme telle, elle a spécialement besoin de ces recherches matérielles, détaillées, qui portent sur les différences des choses plutôt que sur leur ressemblance, et que l'esprit platonicien de Montpellier a de la tendance à négliger. Profondément pénétrée de la vérité et de la grandeur de certaines vues générales anthropologiques et médicales qu'elle s'est, pour ainsi dire, appropriées, et qui sont, en effet, infiniment remarquables, votre école s'y arrête, s'y repose dans une suite dequiétede
philosophique, et elle se complaît, tellement sur ces hauteurs qu'elle ne songe que rarement à en descendre. Dans sa conviction qu'elle tient la vérité, et qu'en outre cette vérité est fort ancienne, elle ne sent pas le besoin de changement, et par conséquent de mouvement. Aussi, et c'est là une de ses foutes, elle paraît à peu près immobile. Elle trahit encore en ceci son origine philosophique. Le platonisme était sorti en partie, comme le pyth igorisme, son frère aîné, des temples de l'Egypte, et la science sacerdotale de tous lestempsaeu pour caractère l'immobilité. Montpellier, séparée qu'elle est géogiaphiquement des grands centres d'activité scientifique qui se sont formés depuis plusd'undemi-siècle, s'est trouvée aussi peuà peu dans une sorte d'isolement intellectuel. Au lieu de participer à ces grands mouvements qui se font autourd'elle.ou du moins de les suivre, elle se contente de les observer de loin et de haut; elle ne les considère quecomme des agitations désordonnées de la curiosité humaine, comme une tempête passagère au milieu de laquelle sa doctrine, semblable à la barque de saint Pierre qui ne doit point périr, peut bien être ballottée, mais non submergée.
L'immobilité, tel est donc le grief capital que je crois pouvoir imputer à votre, ou, comme je préfère dire, à notre école. C'est là un grand délit par le temps qui court. Niera-t-on le fuit? je le présume, car c'est le seul parti à prendre; mais comment prouver le contraire? Je sais bien que vous alléguerez vous-même, et vos beaux livres sont là pour en témoigner, que l'école de Montpellier n'exclut aucun progrès, que ses
MON TPELLIEIl . . i'il
dogmes sont largos et ouverts à tous les faits, que sa méthode, loin de repousser l'expérience, est au contraire essentiellement expérimentale, etc. Soit. Mais je me défie un peu des professions de foi scientifiques et autres. Quand l'école de Montpellier parle de progrès, il me semble entendre l'école de Paris lorsqu'elle proteste (cela lui arrive souvent depuis quelqui s années) de son respect pour les anciens et la tradition. Les écoles veulent être jugées, comme les arbres, par leurs fruits. Or, que nous donne Montpellier et depuis bien longtemps? des principes, des méthodes, des spéculations de logique médicale, de magnifiques plans d'études, vrais, je le veux, dans leur haute généralité, et que j'accepte et adopte comme philosophe. Elle produit, avec une fécondité véritablement merveilleuse, de beaux esprits, des intelligences élevées, desécrivains remarquables, des philosophes médecins plutôt que des médecins philosophes. Mais les travaux d'application, les recherches de fait et de pratique, les essais de thérapeutique, les découvertes de détail, les études particulières et spéciales qui seules peuvent mettre les principes au service de l'art (car Y art vit de particularités concrètes et de spécialités, puisqu'il s'exerce sur les individualités que la science pure, chose abstraite, n'atteint pas et ne saurait atteindre), tout cela, dis je, nous vient d'ailleurs; et c'est de tout cela qu'on peut et doit attendre l'extension du pouvoir du médecin sur la nature, c'est-à-dire le perfectionnement de l'art de guérir, qui est le but suprême de la médecine.
Et il ne me sera pas difficile de montrer, comme je
2i8 PHILOSOPHIE AfÉD'JCALE.
dois le faire pour justifier le sens et les termes de mon assertion, que ce défaut de l'école de Montpellier a pour cause l'esprit général de sa philosophie, ou, comme je l'ai dit, peut-être improprement, sa Métaphysique. Frappée de la grandeur et de l'étendue de quelques vérités générales qu'elle a mieux formulées qu'aucune autre, et dont elle fait remonter, à tort ou à raison, l'établissement à Hippocrate lui-même, ce qui leur donne une consécration historique et une vénérable autorité, l'école que vous représentez avec tant d'éclat a le tort peut-être de tellement s'y attacher que pour elle ces vérités remplacent et absorbent toutes les autres, tandis qu'il est bien évident qu'elles ne peuvent suffire à tout. Si elles satisfont l'esprit qui ne veut que comprendre les lois générales de la vie, de la maladie et de la mort, elles sont certes bien loin, soit directement, soit par la déduction de leurs conséquences, avec quelque force d'esprit et de rigueur logique qu'on les traite, de fournir des armes suffisantes à l'artiste, c'est-à-dire au médecin qui a à agir, à opérer directement et immédiatement sur le corps vivant, dans un but particulier et spécial. Or, je le répète, des habitudes d'esprit anciennes, aidées par des circonstances de position et des influences d'autorité, n'ont pas permis à Montpellier de sortir de cette contemplation exclusive de certains problèmes, où elle dépense toute son activité. Il est arrivé de là que, voyant, d'une part, dans ces problèmes à peu près toute la science, et, d'autre part, les considérant comme résolus, cette savante école en a dû conclure assez naturellement qu'il
MOMI'I'I JIEIÎ. 249
n'y avait plus guère à faire en médecine; on, si elle ne le dit pas toujours expressément, le plus souvent elle agit en conséquence de ce point de vue. N'est-ce pas même ce sentiment secret qui vous a porté vous, Monsieur, si capable d'inventer et de découvrir, à prendre pour épigraphe de vos belles Leçons di<: physiologie (1837), celte sentence d'Hippocrate : Arsmedicajammihitota inventa esse videtur, etc.? sentence qui ne me paraît pas plus vraie aujourd'hui qu'elle Tétait il y a deux mille ans. Je ne veux pas dire par là que l'art, c'est-à-dire la thérapeutique, ait fait des progrès proportionnés à cette longue suite de siècles, car malheureusement il n'en est pas ainsi; mais enfin, il en a fait quelques-uns. Ce qui est plus certain encore, et j'ose dire évident à priori, c'est que lorsqu'on compare les besoins et les desiderata de l'art à ses acquisitions réelles, il est impossible d'admettre qu'on doive se contenter de ce qu'on a; et loin de dire que l'art est achevé, il faut dire qu'il commence à peine, quoiqu'il dure depuis longtemps.
Quoi qu'il en soit de ces prévisions ou de ces espérances, toujours est-il que le sentiment opposé, qui est un peu celui de Montpellier, n'est guère favorable au progrès. Croire la médecine finie, et dire qu'elle est dans Hippocrate, n'est pas un bon moyen de la faire avancer. De là, les préventions de Montpellier, sinon les vôtres, Monsieur, contre les innovations. Les innovations y déplaisent généralement; on n'y blâme pas seulement telles ou telles innovations (ce qui est certes souvent et trop souvent bien permis), mais l'esprit no-
vateur même. Comme dans l'église romaine, on y a peur des choses nouvelles, et on les y rejette non point tant comme fausses que comme nouvelles. C'est une orthodoxie un peu jalouse, pour qui toute nouveauté est ou une hérésie, ou un schisme dangereux. Je ne crois pas exagérer ici dans le sens de la critique, car j'aurais plutôt à me défendre intérieurement d'une tendance contraire. C'est là, il faut en convenir, le péché capital de Montpellier. Or, entre ces deux préjugés éternels, toujours et partout en présence, d'une part : que la science n'est pas même commencée et que tout est à refaire, d'autre part : que la science est finie et qu'il n'y a plus rien à faire; je crois qu'ayant à choisir je choisirais le premier. Eh bien, Montpellier me paraît, sinon avoir embrassé le second, du moins y incliner. Or, suivant un mot connu, on tombe du côté où Ton penche, et je vous laisse à juger, monsieur, si cela ne vous est pas arrivé là-bas.
Voilà, Monsieur, ce que j'avais à dire à propos de la métaphysique de Montpellier et de ses inconvénients. Le tout se réduit à un reproche de paresse et de ce qui en est la suite, la stérilité.
Je n'ai rien à dire sur la méthode de philosopher de Montpellier, j'en partage les principes, qui sont excellents au fond, et dont, je le reconnais avec plaisir, l'école a une intelligence à la fois claire et profonde. Vous dites que cette méthode est celle même de Bacon, tant préconisée depuis trois siècles, et admirablement développée par Barthez. Je sais et reconnais, avec vous, que Barthez, ce profond et vaste esprit, honneur de la
MONTPELLIER. J>l
médecine et de la philosophie française de notre siècle, a mieux connu et expliqué Bacon que qui que ce soit, et personne n'était plus autorisé que vous, son interprèle le plus fidèle et en même temps le plus indépendant, à taire cette remarque. Mais il ne faut pas oublier «pie cette méthode , quelle qu'elle soit, est revendiquée par tout le monde aujourd'hui et que l'école de Paris, par exemple, prétend, non moins que celle de Montpellier, l'adopter et la suivre. Cependant vous voyez combien dans le détail les résultats sont différents et même opposés. Ce fait seul doit donc faire soupçonner qu'il y a quelque malentendu en ceci, et que cette fameuse méthode, qui produit des choses si dissemblables, n'est pas entendue partout de la même manière, quoiqu'on soit d'accord à lui donner le même titre et le même parrain. Et, pour ma part, j'irais plus loin, si j'en avais le temps, et j'énoncerais en même temps deux paradoxes, à savoir : 1° que la méthode dite baconienne, telle qu'elle est enseignée par Bacon lui-même, n'a jamais été parfaitement expliquée et connue, et encore moins rigoureusement pratiquée de^ puis trois siècles; 2° que cette méthode, vraie, acceptable sous certain point de vue restreint, est cependant insuffisante et incomplète et ne satisfait pas à toutes les conditions du problème logique qu'elle est destinée à résoudre.
Mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans un aussi vaste sujet.
Ma lettre est déjà bien longue et j'ai a peine effleuré la question. Je n'ai fait porter mes reproches que sur
l'esprit général et les habitudes scientifiques de Montpellier ; et à la rigueur cela suffit pour justifier le passage de ma note qui vous a inquiété. Mais j'aurais désiré aussi ajouter quelque chose d'analogue sur ce qu'elle appelle ses dogmes, dont plusieurs me paraissent inattaquables, niais dont quelques autres tels que son vitalisme, qu'elle prétend faire tenir debout sans appui entre le Psychisme Stahlien et le mécanicisme, me paraît sujet à plus d'une difficulté théorique, et en outre, ce qui est plus grave, mettre opposition à la recherche des conditions matérielles des phénomènes physiologiques et pathologiques. Je ne saurais adopter non plus cet hiatus, cette solution de continuité, comme vous l'appelez (page il 5 de votre article), entre le dynamisme vital et le dynamisme universel. Ainsi que Leibnitz, je ne pense pas qu'il y ait de saltus de cette sorte dans la nature. Je crois à priorik la liaison du tout avec tout; et ce n'est même que cet à priori qui guide et légitime nos recherches et nos expériences. Vous pensez que ie dynamisme vital n'a pu être encore rattaché expérimentalement au dynamisme de l'univers , et par conséquent vous admettez son indépendance et en quelque sorte son isolement absolu. On pourrait contester ce point de doctrine, car expérimentalement même on a quelques moyens de diminuer l'hiatus; mais vous ajoutez que vous n'avez aucune espérance qu'on atteigne ce but, et par conséquent vous ne vous en occupez point. Cette conséquence dépasse, vous en conviendrez, les prémisses. Elle a de plus l'inconvénient, comme plusieurs
autres de vos dogmes, de supprimer d'un coup un ordre tout entier de recherches, dont quelques-unes ont pourtant, vous le savez mieux que moi, singulièrement servi la physiologie, la pathologie et la thérapeutique. Par ce côté encore les principes de Montpellier nuisent en empêchant.
Je terminerai ici cette très-insuffisante réponse que je recommande à votre indulgence. Ces objections ne viennent pas d'un camp ennemi, quoiqu'elles en soient datées; j'aurais pu les faire à Montpellier comme ici. Croyez bien qu'un de mes vœux les plus chers serait d'apprendre qu'elles sont mal fondées ou rigoureusement réfutées.
Agréez, etc.
Monsieur,
Je viensdelire l'ingénieuse et docte dissertation (1) dont la lettre que j'eus l'honneur de vous adresser, il y a deux ans, vous a fourni le sujet. J'ai hésité longtemps avant de me décider à vous en dire mon sentiment par l'intermédiaire officieux de la Gazette médicale. Vous paraissez, en effet, avoir quelques scrupules sur l'utilité d'une correspondance publique.
(1) Journal de la Société de médecine pratique de Montpellier (juillet, auùt, etc., 1842), et publiée ensuite à part sous ce titre : Apologie de l'école médicale de Montpellier en réponse à la lettre écrite par if. Peisse à M. Lordat, etc. (Brochure in-8 de 73 pages.)
Vous craignez, dites-vous, la galerie (p. 1*2) et vous auriez préféré des lettres closes aux ordinaires que j'ai choisis (p. 70). Loin de combattre les motifs de cette répugnance, j'aurais dû m'en assurer le bénéfice, car je sais trop bien quel est celui de nous qui a le plus à craindre la galerie. Le huis clos était tout à mon avantage. Je ne regrette point cependant de m'étre exposé aux conséquences d'une exhibition publique où vous vouliez bien figurer avec moi. Sans cette heureuse imprudence, le public aurait été frustré du plaisir de vous lire, et moi-même je n'en aurais joui qu'imparfaitement, car un plaisir partagé est plus doux. Si d'ailleurs j'avais besoin de me justifier de vous avoir traîtreusement attiré sur un terrain de mon choix, comme vous semblez doucement me le reprocher quelque part, je répondrais que ce n'est pas moi qui ai eu le premier recours à ces dangereuses voies de communication. La malencontreuse phrase, source du procès engagé entre nous, était obscurément cachée dans un coin d'un gros volume de métaphysique, d'où je ne pensais pas qu'elle dut un jour sortir honorée d'un commentaire critique de votre main. Ce commentaire me parvint par un de ces ordinaires dont les services vous sont si suspects. Je ne vis dès lors aucun inconvénient à faire passer ma première réponse par le même chemin ; et si aujourd'hui je me permets encore de vous écrire sous le couvert de la Gazette, c'est que votre dernière lettre m'est arrivée sous la bande du Journal de la société de médecine pratique de Monpellier. Serait-ce la forme épistolairo dont j'ai, à la
vérité, fait usage le premier, qui pourrait vous inquiéter? Je ne le pense pas. Cette forme me paraît commode ; elle se prête à toutes 1< s nécessités de la discussion. Vous reconnaissez vous-même (p. 72) qu'elle a l'avantage d'établir une sympathie réciproque et d'adoucir les aspérités de la polémique. Je suis bien sur que, publique ou privée, notre correspondance aura toujours ce caractère.
Laissons la forme et venons au fond. J'avais cru pouvoir dire qu'à Montpellier la métaphysique avait fait quelquefois un peu perdre de vue la médecine. Celte proposition vous a paru injuste, et vous l'avez combattue. En outre, vous m'avez invité à expliquer ma pensée, à développer les motifs de cette assertion, que vous preniez pour une accusation. Je me suis empressé de satisfaire à votre désir dans ma précédente lettre. Mais je vois par la vôtre que j'ai perdu mon temps et ma peine. Non-seulement, si je dois vous en croire, je n'ai pas justifié mon reproche, mais j'ai encore aggravé ma faute ; et vous accueillez mes explications comme un père tendre, mais inflexible, reçoit les mauvaises excuses d'un fils qui veut se faire pardonner quelques fredaines de jeunesse. Vous m'exposez presque par là, pour suivre la comparaison, à faire comme ces enfants indociles qui, lorsqu'on les bat pour les faire taire, n'en crient que plus fort. J'avais espéré d'abord vous désarmer, et obtenir de vous un arrangement à l'amiable. Mais non; vous voulez que je me rende sans conditions! ce qui veut dire, sans doute, car vous ne voudriez pas qu'on l'interprète autrement.
236 PIIiLOSOPIIlI-: MÉDICALE.
que vous m'invitez de nouveau à me détendre.
Je ne peux songer à discuter en détail votre apologie. Vous y abordez tant de points de philosophie, de médecine, de littérature, d'art et d'érudition, et vous les touchez avec tant de grâce, d'esprit etde délicatesse, qu'il y aurait pour moi autant de péril à lutter avec vous sur ce terrain, qu'il y a de plaisir à vous y suivre. Je n'ai d'ailleurs à ma disposition ni assez de temps, ni assez d'espace; et je dois me souvenir ici d'une sentence rabbinique, citée dans le livre où vous avez rencontré la phrase malsonnante qui vous a tant ému : Dies brevis etopus multum etpaterfamilias urget. Je me renfermerai dans les points principaux du débat.
D'après ma première assertion, d'après les explications dont je l'ai accompagnée, et d'après môme votre propre analyse, les reproches que j'ai adressés à l'école de Montpellier portent sur ces trois points :
i° La métaphysique;
2° La paresse, et par suite la stérilité ;
3° Les dogmes.
J'avoue que l'accusation de Métaphysique était ambiguë dans ma Note; elle avait besoin d'être expliquée. Prise d'une manière tout à fait générale, elle n'aurait aucun sens, car la métaphysique ne saurait en elle-même constituer un délit logique. Il est trèspermis et même très-bon de faire de la métaphysique à Montpellier, comme ailleurs. Je précisais, il est vrai, le reproche en disant qu'on y en faisait trop et que la médecine en souffrait. Mais le reproche ainsi formulé n'exprimait pas toute ma pensée, ou l'exprimait
mal ; car, pris littéralement, il signifiait qu'à Montpellier on négligeait l'étude de la médecine pour s'occuper de métaphysique ; or, ce n'est pas là précisément ce que je voulais dire. Je n'ai nullement songé à transformer les médecins de Montpellier en purs métaphysiciens, à assimiler cette faculté à la Sorbonne; je n'ai voulu par ce mot désigner autre chose que la tendance, exngérée à mon avis, des principaux écrivains de celte école à dépenser toute l'activité de leur esprit à la solution de questions générales de méthodologie et de logique, et à s'arrêter indéfiniment sur ces sommités spéculatives de la philosophie de la science. C'est dans ce sens que j'ai interprété mon assertion dans ma première lettre, et c'est sous ce point de vue que vous l'avez vous-même plus particulièrement combattue. J'ajouterai cependant que, tout en restreignant volontairement ma proposition à cette signification, je serais en droit de la soutenir même dans son sens littéral. Bien que vous répétiez dans votre dernière réponse, ce que vous aviez déjà affirmé dans la première, quon n'enseigne dans cette école que la philosophie indispensable (p. 48), et qu'on n'y fait jamais, par conséquent, trop de métaphysique, je me vois forcé d'opposer à votre témoignage celui d'un de vos plus éminents et fidèles disciples, qui, dans un livre ex professo sur l'école de Montpellier, livre qui est aussi une apologie, écrit ce qui suit : « Plus que dans « aucune autre école ancienne ou moderne on s'occupe à « Montpellier de la science des méthodes. On ne s'en « cache pas; si nous parcourons les ouvrages des fon-
-2ri8 PHILOSOPHIE MÉDICALE.
« dateurs de la doctrine actuelle, nous nous assurons « que tous croient devoir commencer par établir leur « manière de philosopher. Depuis longtemps, c'est « pour nous un usage sacré, une routine inviolable, à « laquelle ne croit pas devoir déroger le plu» mince de a nos auteurs. Nos professeurs, dans leurs leçons, rap- « pellent souvent les principes de l'art de raisonner ; « et c'est à eux qu'ils ramènent presque toujours les « questions les plus particulières, parce qu7/s pensent « que la philosophie générale renferme, à proprement « parler, le code de toutes les décisions de détail. Nos « élèves, obéissant à leurs guides, suivent la route qui
« leur est ouverte Aussi les voit-on lire indif/é-
« remment les ouvrages des grands métaphysiciens, « comme ceux des grands observateurs, Bacon et Hip-
« pocrale, Locke et Sydenham, etc J'en con-
« viens, à notre honte, si l'on veut; mais j'ai lieu de « craindre que plus d'un de nos élevés ne répondît avec a plus d'assurance sur certains dogmes de la manière de a philosopher que sur telle formule de médicament
« ou sur tel point minutieux d'anatomie Quelque-
« fois même, à nous entendre, l'on croirait moins être
« DANS UNE ÉCOLE DE MÉDECINE que DANS UNE ÉCOLE
« de philosophie. » Puis, pour se justifier de ces révélations, il ajoute : « Je dois raconter les choses en « simple historien ;/e dois dire ce qu'on fait chez « nous (1). » Tout mon raisonnement sur Montpellier
(I) Fr. Bérard, Doctrine médicale de Montpellier, et comparaison de ses principes avec ceux des autres écoles d'Europe. 1819, in-8, p. 15 etsuiv.
n'est guère que la reproduction ou le commentaire de l'opinion de votre historien. Je ne suppose pas que vous récusiez ce témoignage, qui a toutes les garanties désirables. Bérard étaitsur les lieux, il racontait eo qu'il voyait, ce qu'il entendait, et vous ne pourriez pas dire de son opinion, comme vous le dites de la mienne, qu'elle n'est qu'un préjugé général (p. 36), accueilli légèrement sur des ouï-dire. Si Bérard s'est trompé sur les habitudes d'esprit de l'école où il avait été nourri et élevé, à l'illustration de laquelle il a consacré sa vie entière, et si le portrait qu'il en l'ait n'est pas ressemblant, je ne sais vraiment à qui il faudra s'adresser pour avoir des renseignements exacts silice point. Dans tous les cas, vous trouverez naturel que, placé entre deux témoignages contraires, j'adopte, jusqu'à plus ample informé, celui qui favorise ma propre opinion.
J'ai donc pu dire avec vérité, et au sens strict, que, dans l'école de Montpellier, la métaphysique faisait un peu oublier la médecine, s'il est vrai, comme l'affirme votre célèbre et bien-aimé disciple, que les élèves sont plus en état de résoudre une question de logique que d'indiquer la formule d'un médicament. Mais, je le répète, ce n'est pas là le sens véritable de ma critique. Je n'ai eu en vue que l'abus de ces spéculations générales sur les principes de l'art, sur la construction .logique de la science, sur la méthode de philosopher qui remplissent tous vos livres, spéculations très-belles en elles-mêmes, et que vos grands maîtres iiit maniées avec une incontestable supériorité, mais
qui ne peuvent cependant pas suffire seules aux besoins immédiats de la pratique. Or, ces spéculations sont signalées aussi par Bérard comme l'étude favorite de vos auteurs même les plus minces. Elle ont passé à tel point dans les habitudes, qu'elles sont devenues une sorte de routine à l'usage de tout le monde. Eh bien! c'est cette préoccupation] extraordinaire pour certaines questions philosophiques qui n'ont avec la science médicale pratique que des rapports trop éloignés pour être utilisés par les esprits ordinaires, que j'ai désignée comme un abus de la métaphysique dans votre école. On peut bien, en effet, soutenir, comme le veulent quelques-uns de vos maîtres, que la philosophie médicale générale contient, pour parler comme Fr. Bérard, le Code de toutes les décisions de détail; car les conséquences sont nécessairement contenues dans les prémisses. Le difficile est de les en tirer, et lorsqu'elles sont très-éloignées du principe, lorsqu'il faut passer, pour y arriver, par une série presque infinie d'intermédiaires, il n'est donné qu'à très-peu d'esprits de les découvrir. Toute règle de pratique doit être fondée sur des principes, car, sans cela, elle ne serait pas règle ; mais ces principes doivent, pour offrir quelque sûreté d'application, être immédiatement dérivés des faits les plus particuliers sur lesquels porte la recherche. On peut dire, par exemple, que tous les phénomènes cosmiques résultent en définitive de l'attraction et de la répulsion des particules de la matière, et ce principe, en le supposant vrai, contient nécessairement toute la physique et toute la chimie ;
MONTPELLIER. 2<'>l
mais me suftîra-t-il d'en déduire rationnellement les conséquences pour prévoir et encore moins pour produire le moindre phénomène? J'exagère à dessein ma supposition pour en l'aire mieux comprendre le sens. Je ne prétends pas que vos doctrines générales philosophico- médicales soient aussi éloignées de l'application que ce principe universel de physique Test des procédés de la science ou de l'industrie ; mais je crois encore qu'elles le sont assez pour qu'on leur reproche leur insuffisance pratique ; et c'est là tout ce qu'il me faut pour ma thèse. Je n'ai dit nulle part, quoiquecertains traits de votre réponse me supposent cette opinion, que votre métaphysique était étrangère ou tout à fait inutile à la médecine pratique ; j'ai dit seulement qu'elle en était trop distante, ce qui est bien différent. Je crois comme vous, et avec Leibnitz, qu'on ne doit mépriser aucune vérité, de quelque ordre qu'elle soit, parce qu'elles se tiennent toutes, et que la plus isolée en apparence finit toujours tôt ou tard par trouver sa place dans la connaissance et son usage dans la pratique. C'est ce qu'il rappela notamment avec beaucoup d'à-propos à Stahl, qui s'était exprimé avec trop de dédain sur certaines applications de la chimie à la médecine dans un écrit polémique dont le titre aurait pu convenir à celui-ci, quoique par d'autres raisons que celles qui le lui firent choisir (1). Je sais aussi que tout chemin mène à Rome et que tout est dans tout. Mais ce n'est pas à un esprit tel que le vôtre que j'aurais besoin de rappeler ces lieux communs.
(1) Skiamackia, son negotium oliosum.
-2(jLï PHILOSOPHIE MÉDICALE,
Je n'ai, au reste, il convient de le redire, l'ait allusion qu'à des tendances, à des dispositions habituelles de l'école de Montpellier, à l'esprit général de ses doctrines. Je n'ai pas prétendu qu'il n'y ait pas de praticiens dans celte école, et que tout son avoir scientifique se réduise à des travaux purement spéculatifs. Le sens général de votre critique me prêterait, si je ne me trompe, une exagération dont je ne me crois pas coupable. Je veux défendre tout ce que j'ai avancé, mais je ne veux avoir à défendre que cela. Or, ce que j'ai avancé dans des termes généraux, je crois pouvoir le maintenir, malgré votre refus persévérant d'y souscrire. Qu'ai-je dit, d'ailleurs, qui ne soit au fond connu ou, si vous aimez mieux, reconnu de tout le monde ? La métaphysique de Montpellier a toujours été, comme le dit aussi Bérard, un scandale pour les faibles : c'est un texte banal de déclamations pour le vulgaire des écoles rivales ; mais précisément parce qu'il est banal, le reproche doit avoir quelque fondement. Vous direz que c'est un préjugé. Mais, vous n'ignorez pas qu'il y a des préjugés légitimes, comme le prouva assez bien Nicole dans le traité qu'il publia sous ce titre contre les calvinistes. Qu'y aurait-il, en définitive, d'étonnant que l'école de Montpellier péchât par quelque point? N'admettrez-vous pas, au moins sous forme de supposition, qu'elle puisse avoir son défaut? La chose est certainement très-probable à priori -, car quelle est l'institution, scientifique ou autre, qu'elle s'appelle école, secte, compagnie ou de tout autre nom, qui n'ait son côté faible? Par quelle pré-
MONTPELLIER, i(53
destination véritablement exceptionnelle serait-il arrivé qu'au milieu des excès et des erreurs de toute nature où sont plus ou moins tombés tous les dogmalismes, soit individuels, soit collectifs, une certaine école eût un privilège exclusif d'orthodoxie et d'impeccabiiité, <'t (pie cette école fût précisément la vôtre ? Or si, d'une part, cette supposition est au plus haut point improbable, et si, d'autre part, la notoriété publique signale unanimement dans cette école un défaut, il y a tout à parier que le défaut existe réellement.
Je sais que ces raisonnements généraux ne vous satisferont point; mais il me suffit à moi qu'ils satisfassent ce que vous appelez la galerie. Vous voudriez des preuves de fait; or vous savez mieux que personne que ceci est une question qui ne peut se décider par des faits concrets et particuliers; et c'est peut-être pour cela qu'en dialecticien habile vous ne cessez de m'en demander. Ceci est un procès de tendance, comme on disait il y a quinze ou vingt ans. Ces sortes de procès ne sont pas admissibles en droit criminel, mais ils le sont très-bien, passez-moi le terme, en droit scientifique. L'esprit d'une doctrine, d'une école, est un être de raison qui ne se laisse saisir qu'au travers d'une infinité d'indices fugitifs ; c'est une résultante dont on ne peut obtenir le produit que par l'intuition rapide et instantanée des éléments sans nombre qui lui donnent naissance ; c'est comme une physionomie dont l'expression est immédiatement saisie dans son caractère distinctif, bien qu'il soit tout à fait impossible d'en exposer analytiquement les con-
ditions matérielles. Votre goût pour les arts du dessin vous permettra d'apprécier la valeur de cette comparaison. Vous assurez quelque part (p. 42) que l'école de Montpellier n'est ni un piano ni même un orgue, et tout le monde sera de votre avis. Elle serait plutôt, selon vous, « un orchestre dont les règles harmoniques sont dans les têtes de tous les concertants. » J'admets la métaphore, et je vous demande comment il faudrait s'y prendre pour apprécier les qualités fondamentales, bonnes ou mauvaises, le caractère musical de cet orchestre ? Vous me direz assurément : Écoutez-le bien et jugez d'après l'impression générale que vous en recevrez. Vous ne me direz pas : Démontez pièce à pièce chaque instrument, écoutez isolément chaque partie ou chaque note.
Puisqu'il nous faut absolument, à ce qu'il paraît, une comparaison pour nous entendre, je préférerais me représenter l'école de Montpellier sous les traits d'une grande et majestueuse femme, d'une beauté régulière et noble, mais sur le front de laquelle le temps a déjà imprimé quelques rides ; son vêtement a de l'élégance et de la dignité, mais son éclat est un peu terni et sa forme est légèrement surannée ; assise comme une reine, sur un siège élevé, dans la demeure de ses pères, elle reçoit de loin en loin les hommages de ses petits-fils, qui ont de la peine à la reconnaître, de quelques anciens vassaux, qui n'ont pas méconnu son autorité féodale. Dans ses discours, pleins de sagesse et d'élévation, elle aime à rappeler l'antique gloire de sa race, et montre avec orgueil aux curieux qui viennent la visiter les
riches insignes de son blason; quoique belle encore, elle a presque renoncé au monde; surprise et secrètement blessée de n'y rencontrer que de froids respects, elle n'y fait que de rares apparitions; elle parait devoir prolonger longtemps encore cette vie d'intérieur digne, mais retirée, renonçant pour toujours aux succès et aux conquêtes, et mettant désormais toute sa gloire à faire noblement les honneurs de sa maison.
Je souhaite que ces explications un peu longues me réconcilient avec vous à l'endroit de la métaphysique de Montpellier. Je dois maintenant passer au second grief qui est, si je ne me trompe, celui de paresse. Mais ce sera, s'il vous plaît, par le prochain ordinaire, celui d'aujourd'hui ne pouvant pas attendre plus longtemps.
Agréez, etc.
ni
Monsieur,
L'imputation de paresse, et partant d'immobilité, semble vous avoir particulièrement mécontenté. Je ne l'avais cependant pas présentée sous une forme absolue et tranchante, comme pourrait le faire supposer l'ensemble de votre réclamation. En ceci, comme pour la métaphysique de Montpellier, j'usais de formules dubitatives et tempérées ; je signalais des dispositions, des tendances, plutôt que des délits positifs. Je ne disais pas qu'on ne fait rien à Montpellier, mais seulement
266 l'HILOSOPHIK MÉDICALE.
qu'on y fait peu ou pas assez; et j'attribuais cette propension au far niente médical à des habitudes générales spéculatives du genre platonicien, et à une certaine prévention systématique contre l'esprit novateur, prévention fondée elle-même sur cette idée, peu juste à mon avis, que la science médicale esta peu près et depuis longtemps arrivée à son terme. Je vous disais, avec la retenue qui me convient, que vous me paraissiez pencher d'un certain côté, et je demandais s'il ne vous était pas arrivé d'y tomber. En un mot, je n'émettais que des doutes, des soupçons, des conjectures, des craintes. Tout cela s'est transformé dans votre esprit en un réquisitoire in forma. Vous avez pris mes suppositions et mes questions pour des affirmations catégoriques et absolues, et vous avez ainsi imprimé à ma thèse un caractère d'opposition décidée et systématique que je n'y soupçonnais pas moi-même; ce qui pourrait me forcer à la prendre plus au sérieux que je n'avais fait d'abord. A l'aspect des forces imposantes que vous mettez en mouvement contre moi, je ne dois plus douter que j'ai fait, sans le vouloir, dans ma première excursion sur vos terres plus de dégâts que je ne pensais. Cependant, malgré cet appareil d'hostilité, je ne crois pas qu'il se soit rien passé jusqu'ici entre nous qui constitue un véritable cosns belli. Je préfère parlementer et négocier et, sans retirer ma première proposition relative à 1 immobilité de l'école de Montpellier, je demande à vous la présenter encore une fois sous une forme peut-être plus acceptable. Cette inculpation de paresse vous a, disais-je, parti-
eulièrement chagriné. Je conviens que ce mot se prend d'ordinaire eu mauvaise part ; mais il est susceptible d'une bonne interpréta! ion. Il y a paresseux et paresseux. La paresse des gens d'esprit et des savants n'est pas celle des sotset des ignorants. Chez ceux-ci elle s'appelle fainéantise. Je me souviens d'avoir entendu, dans une séance publique de l'Institut, un des plus éminents orateurs académiques de ce temps (I), saluer les doctes membres de sa compagnie du titre d'admirables oisifs, épithète qui excita d'unanimes applaudissements. Il entendait désigner par là ces hommes qui, entièrement étrangers aux soins de la vie active, passent leur temps à rêver au pourquoi et au comment des choses, à vaguer dans ces hautes régions de la pensée où la foule croit encore, comme au temps d'Aristophane, qu'il n'existe que des nuées. C'est parmi ces oisifs, vrais aristocrates de l'intelligence, que je m'étais permis de vous classer, et non parmi ces paresseux vulgaires, dont le monde est plein, qui, suivant l'expression du poëte, partagent leur existence en deux moitiés.
L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.
Je reconnais que votre oisiveté est d'une nature plus noble. Elle se rapproche beaucoup, je l'avouerai volontiers, de celle de Léonard de Vinci, dont vous nous contez, avec la grâce qui vous est propre, une charmante anecdote qui vient tout à point pour ma thèse. Ce grand artiste s'était chargé de peindre, dans le ré-
(1) M. Mignet.
fectoire du couvent des Dominicains, à Milan, ce fameux tableau de la Cène, si connu partout par la gravure de R. Morghen, Mais, suivant son habitude, il n'allait pas vite en besogne. Les semaines s'écoulaient sans qu'il mît la main à l'ouvrage. Il passait des journées entières étendu sur le dos, ruminant son sujet, sans toucher à ses pinceaux. Le prieur du couvent qui, en inspectant le jardin dont le soin lui était confié, s'apercevait de ce manège, en était scandalisé. Après avoir en vain épuisé les représentations auprès du peintre, qui n'en tenait nul compte, il finit par aller se plaindre au duc de Milan de sa négligence. Le duc ayant fait appeler Léonard et lui ayant demandé l'explication de sa conduite, l'artiste lui répondit que ce bon homme de prieur ne savait ce qu'il disait en l'accusant de paresse, car, en fait, il ne se rappelait pas avoir travaillé à aucun ouvrage autant qu'à celui-ci, attendu qu'il y pensait sans cesse et se livrait à des efforts de tête incroyables pour amener la conception de l'œuvre à sa dernière perfection. Il dit enfin qu'il ne fallait pas juger les hommes de sa sorte d'après les idées vulgaires, et qu'il était un de ces artistes qui font (Vantant plus qu ils travaillent moins (I). L'histoire ajoute que Léonard, voulant punir le pauvre prieur de son incartade, le fit figurer dans sa Cène sous le personnage de Judas. J'espère que vous ne pousserez pas les représailles si loin à mon égard, quoique vous m'accusiez de m'entendre avec le prieur des dominicains. J'avoue donc, pour continuer à ma manière l'interprétation de (1) Che manco lavorano,piit adoperano.
M0N1TFI.MER. 269
cet apologue, que votre façon de travailler ressemblé assez h celle de Léonard de Vinci. Elle rappelle aussi, niais de plus loin, celle du Pauvre Diable, décrite dans ces deux vers dont la citation ne vous déplaira pas, car vous aimez vous-même à citer les poètes :
Pendant six mois ensemble rions pensâmes. Lûmes beaucoup et rien n'imaginâmes.
Le cas de Léonard n'était pas précisément le même, il est vrai, car il imagina, et de plus exécuta cette merveilleuse Cène qui est un chef-d'œuvre de la peinture et de l'esprit humain. Mais il faut dire aussi que cela ne lui arriva qu'une fois. Ses œuvres sont, comme vous savez, singulièrement clair-semées. Il ébauchait beaucoup de choses sans jamais en achever aucune. L'esprit de ce grand homme était très-actif, mais un peu porté à la fantaisie. 11 ne cessait de méditer sur les principes et les règles de l'art; il en savait à fond toute la philosophie; il a laissé plusieurs écrits théoriques, fruits de ses méditations ; mais dès qu'il s'agissait de mettre la main à l'œuvre, il donnait volontiers sa démission. Les princes qui désiraient avoir quelque chose de sa main n'en pouvaient tirer que de belles promesses et des préparatifs; de telle sorte qu'on était accoutumé à ne guère compter sur lui, tant sa réputation était bien établie en ce genre. Vous auriez pu ajouter à l'anecdote du prieur une autre historiette racontée aussi par Vasari et qui va également à mon affaire. Pendant le séjour de Léonard à Home, le pape Léon X lui commanda quelques peintures pour le
Vatican. Léonard accepta la besogne; mais au lieu de préparer d'abord son mur et de faire ses cartons, il se mit à distiller des plantes pour composer le vernis destiné à son tableau futur; ce qu'ayant appris le pape, il s'écria : « Ho ! ho ! voici un homme qui certainement ne fera rien, puisqu'il pense à la fin de l'œuvre avant de songer à la commencer. » Son pronostic se vérifia. Léonard ne fit rien que ses vernis, et le pape fut obligé, pour avoir des peintures, de faire venir de Florence Michel-Ange qui méditait moins, mais travaillait davantage.
Vous auriez donc à Montpellier, en médecine, la paresse de Léonard en peinture ; paresse très-noble et très-belle, et qui se résout néanmoins en une disette d'œuvres positives. Vous avez fait aussi votre Cène ; mais il y a longtemps, bien longtemps, et depuis vous ne faites guère que des projets, des préparatifs, des plans; vous songez trop tôt au vernis.
Mais laissons les apologues, qui, comme toutes les comparaisons, clochent toujours en quelque point, au dire du fabuliste. Votre réponse ne se borne pas à ces allusions générales, nécessairement un peu vagues, et dont chacun tire assez facilement parti pour sa cause. Vous me sommez directement de prouver mon accusation. Vous ajoutez que «si, dans la république médicale, tout devait se passer comme dans la république d'Athènes, où tout accusateur était obligé de prouver l'accusation , sous peine de subir la condamnation qu'encourrait l'accusé, j'aurais été plus retenu (1). »
(1) Apologie, p. 43.
«OHTPIUII». .-,-.
Cette sommation juridique est, je |„ confess, em. barbante. Vous me mettez évidemment dans un »auva,s cas. C'est ici une de ces causes où ,1 n'y „ pas cément de corps de délit, quoique y ait un délinquant. Commenl en effet prouve,- à des gens qu'ils
son. paresseux et qu'ils ne marc point, Ou Z le
Peut, ee me semble, que d'une manière indirecte
~ on fait en justice à i-égard d'un accusé C que, ne pouvant le convaincre directement, faute de ^> «I»'» s'est trouvé sur le lieu du crime,- on le met en demeure de prouver lui-même son alk Les »'te négatifs ne se peuvent démontrer autrement. Je ... Uo"''-'- moi, qu'à vous renvoyer votresounnau-m «vous du-e: Montrez-nous vos œuvres. Jusqu'à ce 9«e vous ayez fait cette exhibition, on est auli é pubfi lPr°VIS0,re"le"1 le «* signa.é par la notoriété
tenus 'vT V0US reP''°Cl,ede ma' emP,0y- votre temps « Vous avez, dites-vous, eu quelque envie de ™ présenter la liste des produits de l'industrie d votre école depms cinquante ans. » (P. «., ,le r,,„relle que vous n'ayez pas donné suite à cette bonne dée car elle aurait, mieux que tous les apologues et ous les ra.sonnemeuts, avancé notre discussion J'obse" vcra, néanmoins que vous remon.ez un peu haut. Je 2 ^ a-"n,e Ce''taine é™"°< ***4* vers la fin du
ne .ner siècle et les premières a""ées **»*«. 1* !e de Montpellier a produit de belles fieurs e de beau, fru.ts. Cette époque est. à proprement parler
telles grands maîtres dont elle se glorifie * si juste
272 rniLOSOPHiE médicale.
titre. Mais je ne voudrais pas que vous fissiez figurer dans votre actif les acquêts de ce temps, car je ne les conteste nullement. On sait que vous avez reçu un bel héritage ; ce dont on doute, c'est que vous l'ayez fait valoir depuis.
Parlons sans figure, Monsieur, et, laissant toute subtilité, abordons franchement la question. Peut-on raisonnablement soutenir que l'école de Montpellier ait, depuis ses derniers maîtres, c'est-à-dire depuis plus d'un quart de siècle, activement travaillé au progrès de la médecine pratique, et généralement à l'avancement de la science et de l'art, à l'égal des autres grands foyers scientifiques de la France et de l'étranger? N'est-il pas au contraire trop certain qu'après avoir jeté un vif et dernier éclat, qu'on put prendre pour une renaissance, elle est peu à peu tombée dans un état de langueur qui laisse quelquefois douter si elle est morte ou vivante? Dites-nous, puisqu'il faut préciser des faits, si, depuis ces époques déjà fort éloignées, on a vu sortir de son sein quelque livre important sur quelqu'une des branches principales de la médecine (j'entends des livres conformes à ses doctrines, rédigés d'après ses méthodes, inspirés par son esprit)? Qu'a-t-il paru à Montpellier en physiologie depuis les Nouveaux éléments de la science de l'homme et la Physiologie de Dumas? en pathologie, depuis les écrits de Bordeu, de Dumas, de Baumes? Quels sont les traités méthodiques, les ouvrages classiques produits chez vous et par vous, d'après vos principes, depuis quarante ans, que vous puissiez mettre entre
les mains des élèves de Montpellier et de tous les pays? Exisle-t-il un véritable traité de médecine pratique où votre philosophie médicale se trouve appliquée à tous les détails de la pathologie et de la thérapeutique spéciales? Je demande qu'on m'indique ces produits, s'ils existent. Jusque-là je serai forcé de répéter qu'à Montpellier on en est resté à la métaphysique et à la logique de la science. Vous m'assurez que si j'étais à Montpellier j'y trouverais des hommes studieux, laborieux, des praticiens zélés, habiles et tout à fait au courant de la science. Je crois cela sans peine, et il n'est pas besoin que je me déplace. Mais quel rapport y a-t-il entre la pratique publique ou privée des médecins de Montpellier et le point du débat? Cette pratique ne prouve pas plus en faveur du travail scientifique de I'Ecolé que celle des médecins de Toulouse, de Bordeaux ou de Strasbourg. Le fonds de lumières médicales de notre temps est la propriété commune des individus. La presse française et étrangère porte partout, et à Montpellier comme ailleurs, les résultats des travaux de l'époque. Chacun peut se les assimiler et en faire son profit. Ce qu'il faudrait prouver, c'est que cette habileté et cette science sont des résultats exclusivement locaux, qu'on ne trouve pas ailleurs, et, pour me servir de vos expressions, qu'ils vous appartiennent en propre comme des produits de votre industrie personnelle.
Vous avez trop insisté sur ce dernier moyen de défense, et vous m'avez trop souvent reproché de parler des affaires de Montpellier sans m'être mis en
mesure de les étudier sur les lieux, pour que je liéglige de répondre à celte espèce de fin de non-recevoir. Il est vrai que je n'ai pas visité la métropole (1), mais j'ai connu ses colonies. Il y en avait une à Paris, il y a quelque vingt ans, très-brillante et très florissante. C'est elle qui fonda la Revive médicale. Je l'ai beaucoup fréquentée, et c'est même là que j'ai fait mes premières armes en littérature médicale. Elle se composait d'hommes jeunes et actifs, pleins d'enthousiasme et d'amour pour leur mère commune, qui fondait sur eux les plus belles espérances. Leur réunion était comme une succursale de Montpellier. Parmi ces colons étaient Rouzet, Fr. Bérard, Ant. Miquel, tous trois enlevés avant l'heure, MM. Bousquet, Am. Dupau, Eusèbe de Salle, et plusieurs autres, tous, ou à peu près, vos élèves, à ce que je crois. J'ai connu la plupart de ces hommes, dont quelques-uns, et notamment Ant. Miquel, furent ou sont encore pour moi des amis. Vous excuserez ces détails d'intérieur; nous causons, et nous causons de Montpellier ; vous ne me trouverez jamais trop long. Eh bien ! vous le diiai-je, ces hommes pensaient tous à peu près comme moi sur les desiderata de leur aima mater. Tout en s'applaudissant de la supériorité de sa philosophie, ils sentaient qu'elle avait besoin de sortir un peu de son sanctuaire, de séculariser, pour ainsi dire, ses idées, de les rendre accessibles à tous par des applications variées aux di-
(1) Je l'ai visitée depuis et n'ai pas changé d'avis sur les choses, tout en y trouvant de nouveaux motifs de respect, d'estime et d'affection pour les personnes.
verses brandies de la sciei.ee et de l'art. Celait là le but de tous leurs projets. Ce qui les inquiétait surtout, c'était cette disette d'ouvrages méthodiques sur les grandes divisions de la médecine. Ils voulaient remplir cette lacune, et s'étaient en conséquence partagé ce grand travail. Fréd. Bérard devait faire une Physiologie, Bouzet et Miquel une Pathologie, M. Bousquet une Thérapeutiqce. Trois sont morts avant d'avoir exécuté ce plan. Le quatrième, resté seul, s'est livré à d'autres travaux. Mais ce qu'ils n'ont pas fait, l'a-t-il été depuis par d'autres ? La lacune existante il y a vingt ans et plus n'a pas été comblée, et Dieu sait de combien elle s'est agrandie. J'aurais enfin, au besoin, un autre garant de mon opinion et de celle des hommes que je viens de nommer ; c'est vous-même. Vous racontez quelque part, si je ne me trompe, qu'un jour, poussé par le sentiment du déficit dont je parlais, vous demandâtes à Barthez pourquoi il ne composait pas un traité complet de médecine, et que Barthez, vous montrant son traité des Maladies goutteuses, répondit : Voilà ma physiologie, ma pathologie, ma thérapeutique, et toute ma médecine. Je ne sais si cette réponse vous satisfit, mais il est certain que si toute la médecine de Montpellier est dans ce traité, elle y est comme le poulet est dans l'œuf et le chêne dans le gland.
Laissons, si vous voulez, les livres, bien qu'à notre époque surtout la presse soit une des mesures les plus sûres pour apprécier le degré relatif de développement d'une branche de la littérature ou de la science. Mais s'il n'est pas sorti de Montpellier de ces livres tels
que je les demande et tels qu'il les faudrait, en est-il sorti du moins, sous une forme quelconque, des idées nouvelles soit théoriques, soit pratiques, qui aient eu assez d'importance pour influer au dehors sur la marche de la médecine, pour intéresser les esprits, pour faire quelque bruit, pour laisser quelques traces dans la science? Est-ce de Montpellier ou d'ailleurs que nous est venu tout ce qui s'est fait de véritablement considérable et de marquant en médecine depuis près d'un demi-siècle ? Prenons des faits assez gros, pardonnez-moi l'expression, pour être aperçus à première vue. Deux points saillants caractérisent la médecine de notre temps, en France et en Europe, à Vienne, à Berlin ou à Londres, comme à Paris : l'anatomie pathologique, et l'étude du diagnostic anatomique. Je n'examine point la valeur intrinsèque et absolue des travaux inspirés par ces deux points de vue. Je constate seulement que ces points de vue dominent aujourd'hui toute la pathologie et toute la thérapeutique; et je constate en outre que ce n'est pas à Montpellier que ces idées nouvelles ont pris naissance. J'ajoute que non-seulement elles n'y sont pas nées, mais qu'elles y sont fortement suspectes et même repoussées. On les y considère volontiers comme des hérésies contre lesquelles on se contente de formuler de temps en temps quelques anathèmes. Des sciences entières ont été comme créées de nos jours ; par exemple : la toxicologie, la médecine légale, la théorie •les difformités. Est-ce à Montpellier qu'ont été faites ces découvertes? Je ne veux entrer dans aucun point
de détail ; je n'indique que les grandes niasses. Je ne parlerai pas non plus des grands systèmes qui ont vu le jour en France, en Italie et en Allemagne à notre époque, et qui ont si fortement remué les esprits, influé si profondément sur la pratique de l'art. Je sais que vous ne considérez ces systèmes que comme des aberrations de l'esprit médical ; ce sont là, pour vous, des séditions et non pas des révolutions. Cela peut être ; mais il est certain que si l'apparition et la lutte des systèmes ne constituent pas nécessairement le progrès, elles indiquent du moins la vie de l'esprit et de la science; car dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre matériel, il n'y a pas de vie sans mouvement. Vous nous assurez que rien de fout cela n'est inconnu à Montpellier, qu'on y étudie tout ce qui se fait, qu'on y écoute tout ce qui se dit, qu'il n'y a pas une idée nouvelle qui ne soit à l'instant discutée, un procédé, une méthode qui ne soient essayés ; qu'on y passe tout au crible, hommes, idées et choses. Cela peut être vrai jusqu'à un certain point; mais, tout en louant cette sage circonspection et ces habitudes critiques, il me semble qu'elles ne suffisent pas pour un rôle actif, influent, progressif. Vous voyez passer la science devant vous en guise de spectacle ; elle défile sous vos yeux comme une armée dans une revue. Votre esprit scientifique ressemble un peu à votre médecine; il est expectant. Vous vous enquérez de tout, mais vous ne vous mêlez de rien. Je préférerais vous voir passer de l'observation à l'action; je voudrais qu'au lieu de garder vos belles doctrines renfermées sous triple clef dans un I. t
reliquaire, où elles ne servent qu'à nourrir la piété de quelques fidèles, vous les lanciez hardiment dans la mêlée, que vous les mettiez aux prises avec leurs rivales, que vous les rendiez enfin non-seulement dignes de respect et d'adoration par leur sainteté, mais dignes de reconnaissance par leurs bienfaits, digues d'envie et même de jalousie par leur puissance, leur domination, leurs conquêtes. Je voudrais qu'on ne pût plus dire que cette noble école a subi à son tour le poids de la main du temps; que, semblable à ses sœurs aînées de Leyde, de Halle, de Vienne, d'Edimbourg, elle a disparu de la vie réelle et passé dans l'histoire; Dieu m'est témoin, Monsieur, que c'est là mon vœu le plus vif. Je suis spirituellement un enfant de Montpellier; c'est auprès des hommes de cette école et dans les beaux livres de ses grands maîtres que j'ai puisé le goût de la médecine. Vous n'ignorez pas que dans plus d'une occasion importante j'ai mis ma débile plume (c'est tout ce que j'ai) au service de cette vieille nourrice. J'ai souvenf éventé les sinistres complots de ces malfaiteurs qui voudraient, dites-vous, la noyer, et je les ai dénoncés dans ce journal même à la justice publique. Quand ses doctrines, sa philosophie ont été attaquées, je les ai défendues, ici et ailleurs, et je les défendrai encore au besoin, car ce n'est pas sur ces doctrines en ellesmêmes que portent aujourd'hui nies plaintes, mais sur le peu d'usage qu'on en fait, sur l'apathie qui les laisse subsister à l'état de lettre morte, sur l'esprit exclusif, sinon étroit, qui voudrait nous parquer dans le cercle qu'elles ont tracé, cercle qu'il ne faut pas briser, mais
agrandir et surtout remplir. C'est dansée sens que je vous prie encore une fois d'interpréter cette inculpation de paresse et d'immobilité dont je maintiens du reste L'exactitude dans les termes où je la pose et la circonscris.
Me voilà bien loin du commencement de cetle réponse, et je ne suis pas cependant très-près de la fin. Il me reste à «l'expliquer sur la question de vos doymes, qui est la troisième et dernière en litige entre nous. Je ferai de mon mieux pour vous satisfaire au plus tôt sur ce point comme sur les précédents.
Agréez, etc..
Monsieur,
La question de la valeur des dogmes de l'école de Montpellier est si importante que j'ai quelque regret de m'ôtre engagé à l'aborder. Nous bornerions nousmême à discuter parmi ces dogmes celui que vous regardez avec raison comme la pierre fondamentale de votre édifice médical, et le seul auquel j'ai fait moimême allusion dans ma lettre, le vitulisme; je sens que la grandeur du sujet dépasse de beaucoup les proportions de notre correspondance. Je dois donc résolument renoncer à agiter en quelques pages un problème qui comprend dans ses vastes contours, non-seulement la philosophie de la médecine, mais encore la philosophie de la nature. Heureusement je ne m'y crois tenu
ni par mes propres assertions, ni par la réponse que vous y avez faite. Je me réduirai donc au petit nombre de remarques rigoureusement indispensables pour éclaircir les propositions que vous avez combattues, éclaircissement qui sera peut-être une justification, et par suite, si vous le voulez bien, un acheminement à une réconciliation définitive.
Et d'abord j'accepte volontiers votre interprétation du mot dogme. Je le prends, ainsi que vous, au sens du Dictionnaire de l'Académie, pour une proposition ou principe établi ou regardé comme une vérité incontestable. J'observe toutefois qu'il est plus ordinairement employé dans les sciences théologiques que dans les sciences naturelles, et que son application aux propositions doctrinales de la médecine n'est guère en usage qu'à Montpellier.
J'ai fait sur votre vitalisme deux remarques critiques. J'ai dit : 1° que ce vitalisme est sujet à des difficultés théoriques ; 2° qu'il s'oppose à la recherche des conditions matérielles des phénomènes physiologiques. J'ai peu insisté sur le premier de ces reproches, mais j'ai attaché beaucoup d'importance au second. Vous les avez repoussés tous deux. Je dois attribuer votre opposition au tour peut-être trop axiomatique et trop sec de mes assertions. J'aurais dû ne pas vous les envoyer sans quelque commentaire. Je vais réparer cet oubli.
Quant au premier point, je ne croyais certes pas m'exposer beaucoup en affirmant d'une manière générale que le vitalisme professé à Montpellier est, comme théorie, sujet à des difficultés, et je ne présume
pas que votre attachement pour celte doctrine vous empêchât de reconnaître au besoin qu'elle peu! être, philosophiquement parlant, exposée à des objections sinon concluantes, du moins acceptables et discutables. Je ne connais, pour ma part, aucune opinion ou dogme scientifique relatif aux premiers principes, qui jouisse d'une telle immunité. Vous repoussez cependant mes doutes sur ce point avec cet air et cet accent d'incrédulité déterminée dont on accueille d'ordinaire les paradoxes. Il est probable que les arguments dont j'ai usé ne sont pas les meilleurs, puisqu'ils ne vous ont pas satisfait; mais il y en a beaucoup d'autres qui, réunis aux premiers, pourraient avoir assez de force pour se faire respecter, s'il m'était loisible d'engager sérieusement l'affaire. Cependant, vu l'impossibilité où je suis d'entreprendre une si longue et si rude campagne, et n'ayant d'ailleurs aucun intérêt pressant à la chose, je préfère renvoyer ces troupes auxiliaires dans leur pays, et défendre seulement mes premières positions. J'ai dit que votre vitalisme (I) avait de la peine à se tenir debout en équilibre entre l'Animisme et le Mécauicisme. Je m'étonne que vous n'en conveniez pas. Vous savez assurément mieux que personne au monde combien de difficultés rencontra Barthezdans la construction desa théorie, à laquelle ilne put mêmejamais donner la forme logique arrêtée et distinctive qu'il
(I) Je veux dire le vitalisme Barthézien, car il y a plusieurs manières d'entendre le vitalisme. L'école de Lîicliat se dit vitaliste aussi; et à Montpellier même on trouverait des différences entre les vitali-mes de Fouquet, deDeSèze, de Grimaud, de Dumas, etc.
JG.
avait en vue. 11 n'a fallu rien moins que vosingénieux et savants travaux d'interprétation pour qu'on soit arrivé, non à l'accepter, mais à la bien comprendre, et vous n'êtes arrivé vous-même à ce résultat que par des prodiges d'adresse, d'habileté, je diraispresquedediplomatie. Le vitalisme bartliézien, tel que vous l'avez façonné et élaboré avec tant d'amour, est une œuvre d'art digne d'admiration ; mais la matière employée dans ce beau travail étant de sa nature réfractaire, l'ouvrage a dû rester imparfait en dépit des efforts et du talent de l'artiste. Le vitalisme de Barthez est, en effet, un fils naturel du Stahlianisme; il a beau renier son père, se déguiser, changer de pays et de langue pour cacher son origine, on le reconnaît toujours. Historiquement et philosophiquement, cette provenance ne peut être niée. La doctrine de Montpellier est née primitivement de la réaction contre les écoles iâîromathématiques et iâtro-chimiques qui régnèrent jusqu'au milieu du dernier siècle, réaction dont Stalïl fut le principal auteur et promoteur. Les premiers maîtres de Montpellier furent des stahliens ou des semistahliens. Ils se signalèrent par leur opposition systématique à toutes les doctrines auxquelles Stahl avait fait la guerre, lis ne voulurent même pas accueillir le solidisme Hallérien comme entaché sans doute de quelques restes de mécanieismc. On y protesta de bonne heure.il est vrai, contre l'animisme pur; mais tout en s'effoi çant par système de s'en séparer, on y retombait sans cesse par habitude. On voulait maintenir la plupart des conséquences du principe stahlien, sans admettre
MONTPELLIER. "l&i
le principe même; niais dans cette séparation forcée
le principe ne tardait pas à reparaître sous quelque déguisement et planait toujours comme une ombre importune sur tous les détails de la théorie.
La doctr ne de Bardiez fut le dernier et le plus remarquable effort pour opérer le divorce tant désiré entre l'Animisme et le Vitalisme. Bailliez est-il parvenu, malgré tous les prestiges d'une dialectique qui n'a d'égale quela vôlre, à séparer nettement son principe vital du principe psychique, et à lui assurer une existence idéale parfaitement indépendante de celle de son compagnon? J'avoue que je ne le crois pas. Le principe vital, tel qu'il le définit, ne me paraît être qu'un démembrement de l'Ame stablienne ; il l'a coupée en deux, et a ensuite adjugé à chacune de ses deux moitiés une partie des attributions et des pouvoirs qu'elle cumulait primitivement. Slahl, se fondant sur des analyses psychologiques et physiologiques profondes et qui n'ont jamais été bien réfutées, ne bornait pas la sphère d'activité de l'âme aux actes intellectuels, volontaires et affectifs dont elle a une conscience réfléchie; il admettait, avec Leibnitz, qu'elle est susceptible d'une foule de modifications et de déterminations qui, sans arrivera la conscience sous forme de sensations ou de volilions distinctes, ne restent cependant point sans effets moraux et physiques. Les phénomènes des passions, des instincts, de l'habitude, et bien d'autres encore que vous connaissez bien, lui offraient des preuves irrésistibles que, dans une foule de circonstances directement appréciables par l'observation, une multitude d'actes organiques, évidemment
dépendants d'un état de l'âme, se produisaient sans conscience et sans prédétermination réfléchie, quoique toujours avec suite, ordre et conséquence. Il fut conduit par là à croire que les opérations corporelles dans lesquelles cette coopération de l'âme n'était pas aussi immédiatement saisissable n'étaient pas pour cela soustraites à son influence, puisqu'elles portaient toutes, comme les premières, les marques d'une direction intelligente, par la coordination admirable des causes et des effets, des moyens et des fins, enfin par un ensemble de caractères qui excluaient toute idée d'une nécessité purement mécanique, chimique ou physique. Ce système si simple dans sa forme logique, si bien lié dans toutes ses parties, avait pourtant des difficultés majeures. Beaucoup de faits, particulièrement de l'ordre pathologique, paraissaient le contredire. La notion stahlienne d'une âme intelligente, mais non consciente, raisonnable, mais non raisonnante, semblait démentie par le témoignage du sens intime. Tout en accordant à Stahl la justesse de la plupart de ses rapprochements analogiques, on contestait la réalité d'un certain nombre. Par suite de ces défauts réels ou supposés, sa théorie ne parvint jamais à se faire accepter de toutes pièces que par un petit nombre de disciples. Elle s'imposa cependant d'autorité, comme instrument critique, à tous les médecins qui avaient dé réloignement pour les doctrines mécaniques et chimiques alors en décadence, car c'était dans les faits recueillis par Stahl qu'ils trouvaient leurs meilleures armes. Ce fut là notamment le cas des professeurs de
Montpellier qui furent longtemps les chefs de la croisade contre ces systèmes. Aussi l'école qu'ils fondèrent resta-t-elle toujours imprégnée de stahlianisme ; et lorsque, par suite des nouvelles idées philosophiques et d'un nouvel esprit scientifique, ils voulurt nt systématiquement s'en dégager, ils n'y réussirent qu'imparfaitement, tant était forte la chaîne qui les y retenait attachés; et Barthez lui-même n'a pu que la relâcher sans la rompre.
Dans la théorie de Barthez, le Principe Vital n'est, ce me semble, comme je le disais, qu'une moitié de l'Ame stahlienne, individualisée et fonctionnant pour son compte à l'insu et sans la participation de l'autre. Tout ce que Stahl attribuait à l'âme agissant sans conscience et sans détermination réfléchie est devenu le lot du principe vital, qui la représente trait pour trait dans cet ordre d'opérations. Seulement, au lieu d'un seul principe chargé de toute la besogne, nous en avons deux. Vous allez sans doute, Monsieur, m'arrêter immédiatement et me dire que je n'entends pas bien la conception de Barthez; que son principe vital n'est pas, comme l'âme de Stahl, un agent substantiel; qu'il n'est qu'une abstraction, un signe mnémonique, un X algébrique, n'ayant qu'une existence purement nominale et servant uniquement à représenter brièvement la cause inconnue des faits vitaux; que, loin de rien affirmer sur la nature de ce principe, Barthez s'est borné à constater expérimentalement les lois de son action, telles qu'elles se révèlent dans les phénomènes, et qu'il n'est par conséquent qu'une formule logique.
i£SG PHILOSOPHIE MÉDICALE,
destinée, non pas à expliquer les faits, mais seulement à faciliter leur généralisation. Je sais que telle était en effet l'intention de Barthez, et qu'il a employé toutes les ressources de son vigoureux esprit pour placer son principe vital dans cette position inexpugnable. Mais ce que je sais aussi, c'est qu'il se donnait à résoudre un problème insoluble. Aussi, malgré des efforts inouïs, il n'a pu réussir à réduire son principe à cet état de pure existence logique, sur lequel il faisait reposer, à tort ou à raison, tout le sort de la philosophie médicale. D'abord il le donne positivement comme une cause, comme un agent, et, à ce seul titre, il sort de l'abstraction pour entrer dans la réalité; car, s'il est cause, et cause déterminée d'effets d'un certain ordre, il doit être doué d'un pouvoir exactement proportionné au nombre et à la nature de ces effets. Or, un être de raison n'a absolument aucune sorte de pouvoir ni d'efficace. Tel n'est donc pas le principe vital de Barthez. Bien plus , quoiqu'il prétende renoncer par vertu logique à s'expliquer sur la nature de ce principe, il se trouve conduit, parla notion mêmequ'ils'en fait à titre de cause active, à lui conférer bon nombre de propriétés et d'attributs positifs. Je veux que ces attributs ou facultés soient exactement déduits des faits connus par l'expérience; ils ne sauraient pourtant flotter en l'air comme la chimère in vacuo ; il faut bien toujours qu'ils se rattachent à quelque substratum. Or, ce substratum n'étant pas la matière dans le système de Barthez, il faut qu'il soit quelque autre chose, mais toujours une chose, une réalité, et non une simple entité nominale.
Maintenant^ voyons quels sont ces attributs du princii g vital particulièrement spécifiés par Barthez. Il a d'abord l'attribut essentiel de l'être, Y unité ; finis la spontanéité; il a en outre «les affections, des perceptions, des déterminations, une force motrice, une force sensitive, de ['attention et même des distractions et enfin des idées. Nous retrouvons ici tout le langage stahlien. Et il ne faut pas s'en étonner. car du moment où on soustrait en principe les faits organiques h l'empire des lois physiques, chimiques et mécaniques, et qu'on les considère connue les résultats d'un dynamisme tout spécial, ce dynamisme se présente inévitablement avec tous les caractères que Stahl avait si bien étudies et reconnus, c'est-à-dire comme un Psychisme. On peut changer le nom, mais la notion reste, et, avec la notion, la langue. Or, je vous le demande, que manque-t-il à ce Principe qui sent, qui perçoit, qui se détermine spontanément, qui meut efficacement, qui a des affections, des appétits, des idées, pour être l'Ame de Stahl? Évidemment, Monsieur, il n'y manque que le consentement de Barthez et le vôtre.
Suffira-t-il, pour échapper à l'animisme et à l'hypothèse, de dire, avec Barthez, que si l'on personnifie le principe vital, c'est uniquement pour être plus bref, et qu'on pourra toujours substituer mentalement à cette réalité fictive une valeur purement logique? Si cette transmutation était véritablement possible et permise, et ne changeait absolument rien au sens du système, je n'en conclurais qu'une chose, c'est que l'admission du principe vital était au moins inutile. Mais ce parti est
plus facile à conseiller qu'à suivre. On a beau vouloir écarter la notion ontologique, elle se représente sans cesse. Barthez lui-même, dès qu'il ne s'observe plus, fait franchement agir son principe absolument comme Stahl son Ame; il en parle dans les mêmes termes; et il n'est pas facile de discerner la différence réelle des deux systèmes. Vous remarquerez que je ne combats pas l'hypothèse du principe vital en elle-même ; je dis seulement qu'elle est une hypothèse, et une hypothèse formée sur le type de celle de Stahl. Qu'elle s'ajuste mieux ou moins bien aux phénomènes, c'est une autre question que je ne veux ni ne peux agiter.
Je suis allé déjà bien plus loin que je ne voulais dans la discussion du vitalisme barthézien, et je sais pourtant que ma réponse est loin d'être complètement satisfaisante ; mais, pour la rendre telle, il me faudrait des développements qui ne peuvent trouver place ici. C'est pour le même motif impérieux que je me vois forcé de laisser sans réponse vos observations sur la nécessité d'admettre, sinon absolument, au moins provisoirement, une solution de continuité entre le dynamisme vital et le dynamisme universel, nécessité à l'égard dé laquelle j'avais émisquelques doutes. Je persiste à croire que le butde la science est d'unir au lieu de séparer. Je pense que les grandes divisions établies par nos sciences actuelles entre ce qu'on appelle les lois chimiques, mécaniques, physiques, vitales, consacrent des oppositions qui ne sont qu'apparentes, et qui doivent incessamment tendre à se confondre dans une unité harmonique. Je ne dis pas qu'on y arrivera, mais qu'on
MONTPELLIER. 28ï1
y doit tendre; car, suivant L'expression d'un philosophe^) qui n'en a pas toujours rencontré d'aussi heureuses, tout expliquer c'est tout unir. La nature ne saurait être considérée comme le résultat d'un conflit entre des puissances ennemies ; et lorsqu'on me dit, dans certaines doctrines physiologiques, qu'il y a dans l'organisme des forces vitales, des forces chimiques, des forces physiques, des forces mécaniques en lutte perpétuelle, je ne peux y croire. Il me paraît plus probable que ces prétendus ennemis ne sont que des ouvriers qui s'entr'aident pour le même ouvrage.
Venons maintenant au second inconvénient du vitalisme barthézien de Montpellier, qui serait de mettre souvent obstacle à la recherche des conditions mécaniques et physiques des phénomènes physiologiques et pathologiques. Je n'ai entendu en ceci, comme à l'égard de la métaphysique, signaler qu'une tendance habituelle, et non un résultat nécessaire. 11 y a plusieurs manières en effet de traiter le vitalisme; je ne parle que de celle en usage à Montpellier. Or la tendance dont il s'agit existe bien certainement dans votre école. Je n'en voudrais pour preuve que l'antipathie non équivoque de Stahl et des siens pour l'anatomie et pour la physiologie expérimentale, antipathie dont on a certainement hérité à Montpellier. Il y a des exceptions, je le sais, mais elles sont rares. Je n'énonce qu'une généralité. La raison de ce fait est évidente. L'hypothèse qui place plus ou moins explicitement le principe de la vie et des fonctions corporelles au-
(i) Azaïs.
dessus de l'organisme, conduit assez naturellement à faire rejeter sur le second plan toute la partie mécanique et instrumentale de l'économie ; de même que l'hypothèse contraire, qui subordonne les faits vitaux à l'organisation et à la structure des parties, s'occupe assez peu du dynamisme. Je -ne pense pas que vous contestiez la différence de ces points de vue, et vous accorderez aussi sans doute qu'ils marquent deux directions générales opposées, et que chacune de ces directions ou tendances peut, entre les mains de l'esprit de système, devenir un préjugé chez certains hommes, un vice logique dans la science. A-t-on su, à Montpellier, se préserver entièrement de ces exagérations? Je crois décidément que non. Vous, au contraire, plein d'un sentiment à la fois paternel et filial, vous ne voulez pas convenir que votre école ait commis le moindre péché, et dès qu'on est sur le point de la surprendre en faute, vous accourez, comme le bon fils de Noé, étendre sur elle votre manteau. Sur la question du vitalisme, pas plus que sur les autres, vous ne m'accordez absolument rien. Loin de convenir que ce dogme, pris au sen3 de Montpellier, ait la tendance que j'ai signalée, vous dites presque qu'il favorise la tendance contraire. (P. 6-i.) Cette opposition directe m'oblige à mieux préciser mon reproche ; et comme il est grave et de grande conséquence, je dois le faire avec quelque détail, et ne pas m'en tenir aux généralités. J'aurai recours à des exemples. J'en prendrai deux, l'un de physiologie et Fautre de pathologie; et je les prendrai tous deux dans Bar-
thez, et dans Barthez exposé et interprété par vous. Barthez , dans ses Eléments de la science de l'iiomme (1), rencontre, à l'occasion des phénomènes de la paralysie, la question de la distinction des nerfs sensibles et des nerfs moteurs; et voici comment il la décide d'après votre propre exposition (2) : « On a supposé des nerfs qui sentent et d'autres qui donnent le mouvement pour expliquer l'existence de l'anésthésie sans paralysie, et de la paralysie sans anésthésie. Barthez préfère à ces inventions l'énoncé pur et simple du fait, comme exprimant une loi de l'action nerveuse. » Vous savez ce qui est advenu de cette invention ; elle est devenue un fait, sinon complètement démontré, du moins revêtu d'une telle probabilité, qu'il n'est plus permis désormais de le nier, sans assumer l'obligation de réfuter les preuves qu'on en donne. Je ne sais si on a adopté à Montpellier la doctrine de Charles Bell, aujourd'hui admise par la plupart des physiologistes; quant à moi, je la crois exacte dans sa formule générale. Du reste, vraie ou fausse, il suffit à ma thèse qu'elle passe auprès des juges les plus compétents pour une vérité acquise à la science. Maintenant, examinons les motifs de l'opposition de Barthez. Barthez refuse non-seulement d'admettre hypothétiquement la possibilité de cette division du système nerveux, mais encore il proscrit expressément toute recherche qui aurait pour but la dé-
(1) 2e édit., t. Il, U"e section, § coix et suiv.
(2) Lordat, Exposition de la doctrine méd. de Barthez, etc., p. 201.
couverte des conditions anatomiquesde la distribution de l'action nerveuse. Il veut, dans le cas dont il s'agit, qu'on se borne à constater le fait, à déterminer empiriquement par l'observation les lois de ses apparences phénoménales, et déclare la recherche des conditions mécaniques de sa manifestation entièrement chimérique et contraire à la bonne méthode de philosopher. « Il ne faut pas, dit-il, chercher à résoudre ces problèmes. » Les raisons qu'il donne pour justifier ce non liquet se réduisent à dire que la nature de la force motrice animale et de la force sensitive ne permet pas d'admettre que leur transmission et leur propagation dans le corps vivant aient une analogie quelconque imaginable avec les lois de la communication du mouvement dans les corps inorganiques, et qu'en conséquence toute explication qui suppose une transmission du sentiment et du mouvement suivant la distribution et la direction topographiques des nerfs, est nécessairement fausse et imaginaire. Vous le voyez! Barthezne veut pas qu'on s'assure si, par hasard, il n'y aurait pas des nerfs sensibles et des nerfs moteurs, dont la lésion isolée ou simultanée expliquerait si bien le phénomène de la paralysie double et simple, uniquement parce que c'est là un point de vue mécanique , incompatible, selon lui, avec l'autonomie du principe vital. Heureusement les physiologistes ne l'ont pas écouté et sont parvenus, par une suite d'expériences délicates et habilement conçues, à prouver que ce que Barthez regardait comme impossible est certain, et ont enrichi la science d'un fait très-curieux et du plus haut intérêt
par ses conséquences physiologiques et pathologiques. Il est à remarquer, en outre, que, tout en repoussant si dédaigneusement les inventions des anatomistes, Barthez n'en était pas aussi sohre qu'on pourrait le croire d'après ses protestations continuelles contre les hypothèses. Il repoussait toujours à priori les inventions anatomiques, mécaniques, physiques, mais il accueillait avec moins de répugnance les inventions métaphysiques et en usait volontiers dans les circonstances difficiles. Dans le cas dont s'agit, il cherchait à expliquer ces singulières scissions de l'action nerveuse par un certain ordre préétabli entre les sympathies du système nerveux, dont il croyait avoir expérimentalement déterminé les lois, et dont la constatation empirique était, selon lui, le dernier terme auquel les recherches devaient s'arrêter. Il voulait que l'on se bornât à étudier les phénomènes « sans s'occuper à suivre des hypothèses sur les causes nécessaires de ces effets. » C'est là le principe fondamental de la logique scientifique de Barthez, que vous paraissez vous-même avoir adopté. Vous dites que cette méthode de philosopher est l'essence même du baconisme, ce qui vous semble une justification suffisante. J'en conviens, mais ce dont je ne conviens pas, c'est que la logique de Bacon ait introduit une innovation heureuse et légitime en donnant pour but à la philosophie naturelle la recherche des lois, à la place de la recherche des causes. Mais je fuis à la hâte cette digression et je reviens à mon propos en concluant que, dans la question des nerfs, le vitalisme de Barthez était un obstacle
direct à l'étude des conditions matérielles des fonctions nerveuses, et, par suite, à leur découverte.
Passons à la question de pathologie. Je la trouve dans votre ouvrage et dans celui de Barthez à la suite de la précédente dont elle n'est qu'une nouvelle face. On sait que dans les lésions du cerveau la paralysie affecte communément la moitié du corps opposée au côté de la tête où siège l'affection. La première idée qui s'est présentée pour expliquer ce fait en apparence si singulier, c'est que les faisceaux nerveux de la moelle s'entre-croisent à leur arrivée dans le crâne, que le gauche se perd dans l'hémisphère droit, et le droit dans l'hémisphère gauche. Cette explication paraissait d'autant plus plus plausible que l'entre-eroisement était anatomiquement constatable sur quelques points de la moelle allongée; elle était d'ailleurs si naturelle, elle concordait si bien avec les phénomènes et en. rendait raison d'une manière si claire, qu'on était presque irrésistiblement porté à l'admettre. Mais Barthez ne veut pas en entendre parler. « C'est là, dit-il, une explication mécanique vulgaire. » A ce titre de mécanique, elle ne pouvait trouver grâce devant ses yeux. Il n'essaye même pas de la réfuter, car on ne peut considérer comme une réfutation une douzaine de lignes ( 1 ) , qu'aucun anatomiste ne trouvera sérieuses, et il en propose immédiatement une autre, véritablement fantastique, qu'il ne donne, à la vérité, que sous forme de conjectures. La voici en peu de mots; elle vaut la peine d'être rappelée. Il pose d'abord en fait que la sub-
(I) Nouv. élém. de la science de l'homme, t. II, p. 12).
stance du cerveau est douée d'un mouvement tonique permanent, modéré dans l'état naturel, mais susceptible d'être augmenté par une cause quelconque, au point dedevenir une contraction spasmodique telle qu'il peut en résulter un état de compression analogue à celui que déterminerait une ligature. Ceci admis, voici ce qui se passe dans le cas d'une paralysie croisée. La moitié du cerveau lésée est par le fait de la lésion extrêmement affaiblie, tandis que l'autre reste avec sa force entière. Or, en vertu d'un certain antagonisme de tonicité existant entre les deux moitiés de l'arbre nerveux, il arrive alors que la tonicité de l'hémisphère sain s'exalte jusqu'au spasme et détermine sur les origines des nerfs du côté correspondant une constriction qui est la cause de leur paralysie. Voilà l'explication vitaliste que Barthez préfère à l'explication mécanique de la paralysie croisée. Que d'hypothèses invraisemblables, gratuites, chimériques, Barthez accumule ici comme à plaisir, uniquement pour en éviter une autre, qui est simple, claire, conséquente, et dont le seul tort est d'être mécanique l ! Cette horreur des explications anatomiques le pousse souvent à des subterfuges dont la naïveté étonne dans un esprit de cet ordre. Haller avait dit que les blessures de la moelle épinière ne sont jamais suivies de la paralysie du côté opposé. Ce fait, bien connu, favorisait l'hypothèse de l'entre-croisement des nerfs au cerveau, et contrariait la sienne. Il cherche à l'infirmer et trouve à grand'peine dans Stalpart van der Wiel une observation qui lui paraît propre à ce but. Un jeune homme reçut un coup d'épée
à la poitrine, il devint paralytique du bras et de la jambe opposés à celui de la blessure. Remarquez qu'on ignore absolument le siège et la nature des lésions produites dans l'intérieur de la cavité thoracique, et que par le côté de la blessure il faut entendre le côté de la plaie externe. Il n'y a rien à conclure d'une observation de cette nature. Barthez croit cependant pouvoir en tirer parti pour sa théorie. « Il paraît, dit-il, que dans ce cas singulier, une partie de la moelle épinière fut fortement affaiblie par la sympathie d'une blessure que souffrit quelqu'un des nerfs costaux du même côté, et que l'autre moitié de cette moelle fut attaquée par une suite de son antagonisme d'une affection spasmodique qui paralysa les parties dont elle produisait les nerfs. » Voilà, selon Barthez, un exemple de paralysie croisée par lésion de la moelle, paralysie que Haller et les mécaniciens n'admettaient pas. Pour le rendre concluant, il le construit de toutes pièces. Il suppose d'abord une lésion des nerfs costaux, puis avec cette lésion il explique l'affaiblissement sympathique de la moitié correspondante de la moelle; puis à l'aide de cet affaiblissement hypothétique, il fait naître dans l'autre moitié un resserrement spasmodique, avec lequel il explique enfin la paralysie.
On pourrait, multiplier ces citations. Celles-ci suffiront, j'espère, pour permettre à ceux qui veulent bien assister à notre débat, comme juges du camp, de décider si je me suis trop avancé, lorsque j'ai dit que le vitalisme barthézien de Montpellier avait l'inconvénient de faire négliger la recherche des conditions matérielles
Montpellier. 207
des phénomènes physiologiques et pathologiques.
J'ai, je crois, épuisé la discussion des (rois points auxquels j'avais réduit nos dissidences. Je livre ces remarques à votre sagacité, et surtout à votre indulgence. Mais je ne veux pas me séparer de vous sans vous convier encore une fois à un traité de paix, ou du moins à un armistice, sur des bases raisonnables. Accordez-moi que l'école de Montpellier n'est pas exempte de quelques-uns des défauts que j'ai respectueusement relevés. Je serai de mon côté très-large à l'endroit de l'école opposée au sein de laquelle je vis et dont on prétend que j'ai épousé la cause. Je pourrais vous en faire au besoin un portrait qui vous paraîtrait, je suis sûr, assez ressemblant, et qui ne vous déplairait point. Mais je désire garder pour le moment la neutralité, quoiqu'elle m'expose peut-être aux feux croisés des deux camps. Ce que je souhaite par-dessus tout, c'est que vous n'imaginiez pas que j'ai passé à l'ennemi qui me tient au contraire prisonnier, et que vous ne me traitiez pas en déserteur.
Permettez-moi d'espérer que j'aurai de vos nouvelles par un ordinaire plus ou moins prochain, et que vous n'accomplirez pas la menace que vous nous faites de ne plus prendre la parole (1). Ce qu'on reproche le plus à l'école de Montpellier, c'est son silence ; n'auraisje réussi qu'à la faire parler, je n'aurais pas perdu mon temps.
Agréez, etc.
(I) Apologie, etc., p. 70.
§ xi.
La vraie médecine découverte (1).
Cette découverte a été faite bien souvent dans ce siècle. Il paraît que c'est chose assez facile. Toutes sortes de gens s'en sont mêlés, et ce sont même les moins compétents en apparence qui ont le mieux réussi. Qui voudrait, en effet, comparer la faculté inventive d'un Brown, d'un Rasori, d'un Broussais, à celle d'un Audin- Rouvière, d'un Leroy, d'un Charles Albert? Mesmer et Hahnemann même pâlissent un peu devant Priessnitz et M. Raspail. Quoi qu'il en soit, il est certain que la vraie médecine, que le vulgum pecus médical considère encore comme un problème, a été trouvée, à notre barbe, un grand nombre de fois depuis quarante ans seulement. Il résulte de là qu'au lieu d'une seule vraie médecine, qui suffirait, à la rigueur, nous en possédons une douzaine. Cependant, comme on ne saurait avoir trop de vérités, empressons-nous d'accueillir celle qu'un grand philosophe vient tout fraîchement de tirer du puits.
M. Azaïs est, comme chacun sait, un homme célèbre par ses systèmes, par ses écrits et par son éloquence. Pendant de longues années, il a renouvelé dans ses beaux jardins de la rue de l'Ouest les merveilles du jardin d'Académus. Il enseignait la philosophie, comme Platon, sous des arbres, au bruit des cascades. Sa
(1) La vraie médecine et la vraie morale, etc., par M. Azaïs. In-8, Paris, 1836.