MISSION SOCIALE DF, LA MÉDECINE ET M MÉDECIN
et essentielle des hommes, elle a dû être méconnue et violée tant que cette idée d'égalité n'a pas été nettement dégagée et acceptée dans toutes ses conséquences. Elle était presque inconnue dans les anciennes sociétés grecque et romaine. Dans le monde anlique il n'y avait de droits et de devoirs que ceux fondés sur les distinctions de race, de nationalité, de rang dans la famille ou dans la cité. Chaque homme était, à l'égard d'un autre , concitoyen , étranger, maître, esclave, père, fils, nohle, plébéien, riche, pauvre, mais non un homme. En dépit du fameux vers de Térence, l'idée d'Humanité n'avait pus pénétré dans la conscience des Romains, pas plus que dans celle des Grecs; elle ne date véritablement ou du moins n'a commencé à porter des fruits que depuis la fondation de la société chrétienne ; et encore dans cette société même avec quelle lenteur n'a-t-elle pas marché ! Ne trouvons-nous pas dans les Codes des Barbares christianisés, nos ancêtres, le principe général de la composition, en vertu duquel le meurtre, la blessure, le dommage quelconque fait à un homme dans sa personne ou dans ses biens est différemment taxé suivant que l'individu lésé est noble ou roturier, libre ou serf? « lia fallu près de quatorze siècles, dit M. Guizot, pour «que le principe, que dans un esclave il y a un « homme, passât pleinement de l'ordre religieux dans « l'ordre politique, de l'Évangile dans les Codes ! »
La médecine peut revendiquer une large part dans la belle tâche de l'organisation philanthropique de la société humaine. Elle est, par excellence, la science
bienfaisante et salutaire. Toutes les autres peuvent devenir les auxiliaires des passions et des intérêts qui divisent les individus et les peuples et leur fournir des moyens de s'entre-nuire ; elle seule, exempte de toute intention hostile ou intéressée, n'intervient jamais que pour prévenir un mal ou le réparer. Gardienne de la vie des hommes, elle subordonne à ce but supérieur tous les intérêts de quelque ordre qu'ils soient, et tend essentiellement à réaliser dans les institutions publiques, dans l'économie domestique, dans tous les détails de l'existence humaine, les conditions matérielles ou morales propres à cette fin.
L'esprit médical est, à ce titre, essentiellement social et civilisateur ; c'est cet esprit qui, sous le beau nom d'Humanité, tend à prévaloir de plus en plus sur les sentiments, fort nobles aussi, mais souvent exclusifs, de patriotisme, de nationalité. La grande œuvre de la réunion de la famille humaine que la religion et la poésie commencèrent s'achèvera par la science, et par la science le plus directement consacrée à la conservation, à l'amélioration, à la propagation, et, par conséquent, au bien-être physique et moral de l'espèce ; par la science qui, semblable en cela à la religion, s'empare de l'homme dès son berceau et l'accompagne jusques et par delà la tombe, la Médecine.
Telles sont, en effet, l'efficacité et l'universalité d'action de l'esprit médical moderne. Cet esprit n'a pas toujours brillé sans doute d'une lumière si pure et si bienfaisante. La morale médicale était bien défectueuse dans l'antiquité. Il suffit, pour en juger,
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voir comment le philosophe le plus religieux et le plus moral comprenait les devoirs et les fonctions du niédecin^dans la société. Platon (1) lui prescrit, entre autres règles de conduite, de suivre l'exemple du dieu même de la médecine, d'Esculape, et des entants d'Esculape, qui refusaient le secours de leur art aux incurables et à ceux dont la maladie était causée par l'intempérance, par le motif que la prolongation de leur vie ne saurait être avantageuse ni pour eux, ni pour l'État, La médecine, selon Platon, n'est due qu'à ceux qui ont reçu de la nature un corps sain et une belle âme; ce sont ceux-là qu'il importe de conserver. Quant aux moins bien partagés, il faut les abandonner à leur sort. Il n'est pas sûr que les médecins de ce temps aient complètement adopté et encore moins appliqué rigoureusement ces maximes; mais il est très-probable qu'elles n'étaient pas pour eux aussi étranges et aussi révoltantes qu'elles le sont pour nous. Hippocrate, dont le sens moral était cependant si élevé et si éclairé, ne partageait-il pas, k quelque degré, ces mauvaises inspirations, lorsqu'il refusait de soigner les soldats perses sous prétexte qu'ils étaient les ennemis de sa patrie? On a beaucoup admiré ce trait (2). Girodet en a fait un tableau qui décore la salie des actes de la Faculté de médecine de Paris. On en voit une estampe dans le cabinet de presque tous les médecins. Ce qu'on
(1) La République, liv. III.
(2) Le fait est plus que probablement faux, mais il sufût qu'il ait été cité et admiré par toute l'antiquité, pour justifier ces remarques.
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admire, sans doute, c'est le désintéressement du médecin, rejetant les riches présents du Grand Roi. Mais le refus des soins et surtout le motif de ce refus, nobles et dignes pour les Grecs, ne le sauraient être pour nous. Le médecin a aujourd'hui d'autres maximes de conduite, une autre notion du devoir professionnel. Sur un champ de bataille, il ne regarde pas à l'uniforme, dans la guerre civile, au drapeau du blessé; il panse avec le même soin le Russe et le Français, le blanc et le bleu. Le malade n'est jamais pour lui qu'un homme. Ce n'est même, peut-être, que dans la médecine que l'idée et le sentiment d'humanité ont décidément prévalu sur les distinctions hostiles de race, de nationalité, de naissance, de rang. Ce n'est que là que l'homme parle directement et exclusivement à l'homme. On a souvent comparé la médecine au sacerdoce ; par ce côté l'identité est complète.
On peut donc dire, que dans la voie d'ordre, de paix, d'amitié et de justice, dans laquelle entre avec tant d'ardeur et de confiance l'humanité tout entière, la médecine est destinée à un grand rôle. La direction du mouvement étant désormais, sinon entièrement, du moins en grande partie confiée à la science, c'est la médecine qui fournira les meilleurs missionnaires. Ainsi se réalisera ce qui a été écrit : Da locum medico, etenim illum Dominus creavit, et non discedat a te, quia opéra ej'us sunt necessaria; et peut-être aussi cette autre prophétie encore en suspens : Disciplina medici exaltabit caput illius et in conspeetu magnorum collaudabitur.