PHILOSOPHIE DES SCIENCES NATURELLES
I . De l'origine des êtres organisés. — 2. Unité et Simplicité organiques. — 3. Pe la physionomie comme caractère zoologiqiie. — 4. Les deux écoles en zoologie. — 5. Philosophie zoologique; de l'unité de composition organique; théorie des Analogues. — 6. Anthropologie et ethnographie; races humaines; question de l'esclavage.
Deux systèmes sont en présence. L'un veut que toutes les espèces végétales et animales, et l'homme en particulier, soient un produit direct et instantané de la puissance créatrice qui, à un moment donné, les tira du néant de toutes pièces, et les répandit sur la terre jusque-là déserte et morte. La nécessité de cette création absolument spontanée résulte, selon ce point de vue, de l'impossibilité que les forces chimiques et physiques aient pu construire les organismes, avec toutes leurs conditions d'existence, de durée et de propagation. L'autre système soutient que cette prétendue incapacité de la nature est une supposition gratuite, et qu'il n'y a aucune absurdité à admettre que les corps organisés ont été le résultat d'élaborations et de combinaisons des éléments opérées dans des circonstances et sous des conditions cosmiques toutes particulières.
Ces deux thèses peuvent se formuler de diverses manières dans le détail et servir de point de départ à toutes les hypothèses subsidiaires qu'on peut former
sur la nature et le nombre des corps organisés primitifs. Ainsi on peut, partant de l'une ou de l'autre donnée, supposer :
1° Que la création ou production des organismes a été simultanée ou successive ;
2° Que les premiers produits de la vie ont été ou des êtres complètement développés ou seulement des semences ou germes ;
3° Qu'il y a eu primitivement autant de types produits qu'il y a maintenant d'espèces distinctes, ou que ces espèces sont sorties, par des modifications ou des mélanges successifs, d'un moindre nombre de types et même d'un seul 5
4° Que chaque type primitif a été originairement réalisé dans un grand nombre d'individus ou de couples, ou bien qu'il a été représenté d'abord par un seul couple ou individu, etc., etc.
Toutes ces déterminations secondaires s'appuient sur des inductions et des analogies plus ou moins plausibles. Elles prétendent toutes n'être que des interprétations des faits fournis par l'histoire générale de la nature. Elles ont donc à la rigueur une base scientifique. Nous n'avons pas à les discuter, car elles ne portent que sur la question de la propagation et de la multiplication des organismes, et non sur celle de leur origine même.
Quant à ce dernier problème, il est évident que les deux solutions opposées qu'on en donne, ne reposant que sur une simple possibilité métaphysique, et n'ayant aucun fondement dans l'expérience, sont
également indémontrables, et, par conséquent, également irréfutables; et s'il est vrai qu'on soit rationnellement forcé d'adopter celle-ci ou celle-là, il ne l'est pas moins que lorsqu'on se décide pour l'une des deux, c'est moins à cause de son évidence intrinsèque qu'à cause des difficultés plus grandes qu'on croit apercevoir dans l'autre.
Mais indépendamment des raisons internes et purement spéculatives qui peuvent faire préférer l'un ou l'autre de ces points de vue, il en est une qui, quoique étrangère à la question, peut, en général, être considérée comme le motif principal et déterminant du choix. Nous voulons parler des conséquences que chacune de ces hypothèses est supposée entraîner sous le rapport religieux. C'est, en effet, une opinion assez répandue que l'un de ces systèmes d'explication est fortement suspect ou même convaincu de matérialisme, de panthéisme, d'athéisme , tandis que l'autre passe pour éminemment orthodoxe. Comme cette considération, bien qu'extra-scientifique, continue à inquiéter beaucoup d'esprits et s'oppose à l'étude indépendante de la question, il peut être utile d'en examiner brièvement la valeur.
Commençons d'abord par bien fixer le sens des deux thèses.
La solution théologique et la solution que j'appellerai, faute d'un meilleur terme, physique, s'accordent en ce point qu'elles supposent l'une et l'autre un temps où aucun organisme n'existait. Elles admettent toutes deux tin commencement delà vie animale et végé-
taie. La position de la question est déterminée, comme on voit, par le besoin logique de mettre un point d'arrêt à la série régressive des productions organiques, sous peine de se perdre dans l'infini. Mais ce commencement n'est pas conçu de la même manière dans les deux hypothèses. Dans le point de vue théologique, il est absolu ; à un moment donné, les êtres organisés, jusque-là absents, ont subitement paru sur la terre en vertu d'un fiât instantané; ils ont été, dans le sens le plus rigoureux, créés, et non pas simplement produits; de sorte que leur apparition doit être conçue comme un événement absolument nouveau et sans liaison aucune avec les phénomènes cosmiques préexistants. Cette hypothèse établit donc dans la série des phénomènes et dans la chaîne des causes et des effets physiques un hiatus formel, et comme cet hiatus est en soi inintelligible, elle le comble, ou plutôt le masque, en faisant intervenir ex machina la volonté et la toute-puissance de Dieu.
Cette manière de concevoir l'origine des êtres organisés, et en particulier de l'homme, est, à ce qu'on croit généralement, celle qui s'accorde le mieux avec des autorités réputées indiscutables (1), et ce motif est,
(l ) Quoiqu'on ne soit pas précisément obligé de s'occuper de ce qui peut se trouver écrit dans tel ou tel livre sur cette question , on doit remarquer, comme simple argument ad horninem, que la Genèse, dans son récit de l'origine de l'homme, fait mention de circonstances qui paraissent plus favorables que contraires à l'explication physique. Elle dit, en effet, que Dieu forma l'homme du limon de la terre (Gen., II, v. 7), ce qui permet de supposer que, dans l'esprit même du texte, l'existence et la nature des
0BI6ÎNE HES ÊTRES ORGANISÉS. 329
comme nous le disions, d'un tel poids, qu'il suffit seul le plus souvent pour déterminer l'exclusion de l'autre hypothèse. Philosophiquement parlant, ce n'est pas là sans doute une explication ; car l'intervention divine supprime le problème au lieu de le résoudre; mais on ne s'étonnera pas cependant que cette solution se maintienne, sinon comme vérité scientifique, du moins comme croyance spéculative, si l'on considère, d'une part, qu'elle n'offre aucune impossibilité intrinsèque, et d'autre part, que les explications dites naturelles étant absolument indémontrables, elle reste toujours en réserve, en attendant mieux, comme l'ultimatum de la raison.
La doctrine physique repose, comme la précédente, sur la nécessité logique de poser une limite à la succession des organismes dans le temps ; elle admet donc aussi que les êtres organisés ont commencé. Mais, à son point de vue, ce commencement n'est pas absolu ; il n'est que relatif. Elle ne brise pas la chaîne du temps et des phénomènes. Conformément à cette loi de la raison qui nous oblige à considérer tout événement comme indissolublement lié à l'état antérieur des choses, elle ne voit dans l'apparition des organismes qu'une résultante de circonstances cosmiques préexistantes. Elle est, du reste, absolument muette sur la nature des conditions qui ont pu amener ce résultat, et on ne peut pas même prévoir qu'elle soit jamais en
éléments façonnés par l'opération divine n'étaient pas tout à fait indifférentes pour la réalisation de l'œuvre.
mesure d'avancer quelque chose de plausible à cet égard. Sous ce rapport, elle n'a donc aucun avantage sur l'explication théologique. Comme celle-ci, elle laisse le problème au point où elle le prend ; elle aboutit également à un X, que la raison est en même temps invinciblement forcée d'admettre et complètement impuissante à dégager.
Cette impuissance de la raison se révèle dans toutes les applications secondaires des deux solutions.
Rien n'est plus curieux, par exemple, que la manière dont les partisans de l'une et de l'autre thèse s'expliquent à l'égard de la question des générations dites spontanées ou hétérogènes.
C'est un fait d'observation, disent les uns, que des êtres organisés se forment chaque jour sous nos yeux, au sein de la matière, sans parents ni germes, et plusieurs de ces êtres sont aptes à se reproduire par les voies ordinaires de propagation; donc tous les êtres vivants ont pu, dans l'origine, être produits d'une manière analogue.
C'est, disent les autres, une des lois à la fois les plus universelles et les mieux constatées que tout organisme provient d'un autre organisme; par conséquent il ne saurait y avoir de générations spontanées; et si l'on a cru en observer de semblables, c'est uniquement par suite de l'imperfection de nos sens et de nos moyens d'investigation. Los premiers êtres vivants n'ont donc pu être produits que par un acte spécial et direct de la puissance créatrice.
Ici, comme on voit, les uns invoquent le fait contre
l'universalité de la loi, les autres, la loi contre la possibilité du fait.
Mais quoiqu'on définitive la valeur respective de ces hypothèses soit toute négative, et ne repose que sur la nécessité purement logique d'opter entre l'une ou l'autre, l'explication naturelle est évidemment plus philosophique dans sa forme et son procédé. Elle maintient dans la série des causes et des effets la loi de continuité confirmée par toutes les analogies de la nature, tendis que la formule supernaturaliste la rompt arbitrairement. Au point de vue du naturalisme, le fait n'est pas expliqué, sans doute, mais il est supposé explicable ; car du moment où Ton admet que ce fait est dans une relation nécessaire quelconque avec le temps, l'espace et les phénomènes antérieurs, rien n'empêche de concevoir qu'une intelligence supérieure à celle de l'homme, ou l'homme lui-même, placé dans d'autres circonstances, serait capable de déterminer les conditions de sa production. Le point de vue hyperphysique, au contraire, niant à priori l'existence de ces conditions, affirme par cela même l'inexplicabilité, c'est-à-dire l'inintelligibilité absolue du phénomène. Or cette assertion est gratuite. Il faudrait, pour la légitimer, démontrer d'abord l'impossibilité de la supposition contraire, démonstration qui ne saurait jamais être faite, puisque, d'une part, cette supposition n'a rien de contradictoire en soi, et que, d'autre part, elle s'appuie sur l'analogie universelle de la nature. Le recours à Dieu n'est admissible qu'autant qu'il est rigoureusement indispensable ; mais ce n'est pas ici le
cas. L'apparition des êtres organisés est un événement qui a eu lieu dans le temps, et qui, à ce titre, fait partie de la chaîne des phénomènes de l'univers ; les conditions de sa production, pas plus que celles de tout autre fait physique, ne doivent donc être cherchées hors du monde. Si l'on admet une seule exception à cette règle, il n'y a pas de raison pour ne pas en admettre une foule d'autres, et dès lors il n'y a plus de science; car la science n'est possible que sous la condition de la continuité et de l'indissolubilité de la relation causale des phénomènes. On a bien essayé, pour prévenir cette conséquence, de tracer une ligne de démarcation entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel ; mais pour faire cette distinction, il faudrait un critérium que la théologie cherche encore, et qui, nous le soupçonnons, ne sera jamais trouvé.
L'hypothèse théologique ne peut donc justifier logiquement de sa nécessité. C'est là son vice principal et irrémédiable.
Reste à savoir maintenant, si le point de vue opposé mérite la réprobation dont il est l'objet, c'est-à-dire s'il implique nécessairement des conséquences irréligieuses. Ce reproche peut se formuler de bien des manières. Cependant, si nous le comprenons bien, il se réduit à dire que l'origine des êtres organisés et en particulier de l'homme n'étant, dans cette manière de la concevoir, qu'une combinaison fatale des forces aveugles de la matière, les idées de plan, d'ordre, d'harmonie, de finalité, d'intelligence et de providence, dont le monde organique semble porter partout l'em-
preinte, disparaissent de la nature et de l'esprit humain, et avec elles les principes de toute morale H de toute religion. II est possible que cette imputation aille à l'adresse de quelques systèmes particuliers du matérialisme vulgaire, fondés sur l'antique atomisme épicurien; mais si on l'applique en général à toute doctrine qui se borne à contester, jusqu'à preuve du contraire, l'absolue nécessité logique de l'explication supernaturaliste, et partant sa légitimité, elle est tout à fait déplacée. En effet, réduite à ces termes, la doctrine en question laisse parfaitement intactes toutes ces choses et leurs conséquences. Rattacher la production des êtres organisés, comme celle de toutes les existences contingentes, à des causes ou conditions physiques, ce n'est nullement effacer de la nature la finalité et la pensée. La loi de continuité et de dépendance entre les phénomènes de l'univers fait, elle aussi, partie du plan général de la création, ou plutôt elle est la réalisation même de ce plan; elle est ainsi, dans le sens le plus éminent, pour parler comme Van Helmont, l'ordre de Dieu. L'organisation et la vie cesseraient-elles d'être une œuvre divine, parce qu'elles seraient des résultats nécessaires du développement cosmique universel? la puissance créatrice deviendraitelle une force aveugle, par cela seul qu'elle se serait manifestée, dans cette occasion, suivant la loi imposée par elle-même à tout ce qui arrive dans le temps? et y aurait-il de l'impiété à croire que l'éternel producteur de toutes choses procède dans la construction d'une mouche comme dans celle d'un cristal ?
Unité et simplicité ne sont pas la même chose. Loin de là, la simplicité d'organisation et Y unité vitale sont en raison inverse l'une de l'autre. L'animal le plus simple, un polype, par exemple, est en même temps le moins un; aussi est-il positivement divisible. Dans la plante, dont la composition est plus simple encore, l'unité individuelle décroît à proportion. Dans le minéral, où la simplicité est presque complète, l'unité disparaît. L'homme étant le plus complexe des êtres organisés est aussi le plus un.
Un caractère de cette loi n'a pas été assez remarqué. Parallèlement au développement graduel de l'organisation et à la progression vers l'unité vitale qui lui correspond toujours, et qui marque les divers degrés du règne organique, les individus eux-mêmes offrent, dans chaque espèce, une tendance de plus en plus grande à la particularisation et à l'indépendance ; de sorte qu'à mesure que les espèces s'élèvent dans l'échelle, les diversités propres des individus qui les composent sont de plus en plus nombreuses et prononcées.
Dans les classes tout à fait inférieures, les individus ne diffèrent guère que numériquement; la vie particulière de chacun n'est en quelque sorte que celle de l'espèce; elle s'écoule chez tous dans une invariable uniformité. Dans ces classes, les besoins, les instincts et les facultés des individus sont uniformes et ne s'exercent en grande partie qu'en vue de la conservation et de la perpétuation de l'espèce. Tous vivent