LA ZOOLOGIE GÉNÉRALE, L'ANTHROPOLOGIE ET L'HISTOIRE DE LA
science; Paris, 1841, 8<>. Le savant auteur a reproduit, développé, complété les principales vues exposées dans ce livre dans
expose, dans une série de morceaux détachés, mais logiquement enchaînés, l'histoire de la zoologie, ou plutôt (pour ne pas ôter à ce travail son véritable caractère) de la marche de l'esprit humain dans la formation successive de la science zoologique. C'est une histoire philosophique des idées, plutôt qu'une histoire des faits; et, sous ce rapport, cette œuvre a le double mérite d'être, pour ainsi dire, neuve par le but, et de ne pas rester au-dessous de ce but. Une exposition de ce genre suppose, en effet, des habitudes d'esprit et un ensemble d'études qui ne se trouvent pas souvent réunis; car, d'une part, ceux qui étudient et cultivent spécialement une science ont rarement la conscience bien réfléchie de ce qu'ils font et encore moins de ce qu'ont fait les autres, et, d'autre part, les hommes qui sentent le besoin de ces explications générales, les philosophes, manquent souvent des connaissances techniques indispensables. Il y a, en outre, comme obstacle général aux travaux de cet ordre, un préjugé commun aux savants qui observent et expérimentent et aux philosophes qui méditent, qui fait croire aux premiers que la spéculation rationnelle est tout à fait chimérique, et aux seconds, que les études minutieuses des faits sont à la fois sans terme et sans lumière véritable pour f esprit ; et alors même que ces deux classes d'esprit consentent à s'accorder
son Histoike générale des règnes organiques principalement étudiée chez l'homme, t. 1, 1854, 80. Les observations relatives au premier de ces ouvrages s'appliquent aussi, en grande partie, au second.
théoriquement sur l'égale importance de leurs points de vue, leur opposition primitive ne tarde pas à reparaître en pratique, et on les voit, dans le fait, chacune obéir à sa tendance et s'éloigner d'autant plus de l'autre, qu'elle suit sa propre direction avec plus de conséquence.
Egalement éloigné de ces deux directions exclusives et par la nature de son esprit, et par ses laborieux et longs travaux de détail, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a pu à la fois se placer à la hauteur nécessaire pour embrasser l'ensemble de la science dont il raconte et explique la marche et le développement, et appuyer ses jugements sur la solide base des faits. Quoique placé, comme zoologiste, sur la limite des deux écoles rivales qui se disputent en ce moment l'empire, dont l'une, au nom de l'Observation et de l'Analyse, reconnaît en France pour dernier chef Cuvier, tandis que l'autre, au nom du Raisonnement et de la Synthèse, a pour maîtres Buffon, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, de Lamarck, pour ne parler que des morts, il a, comme philosophe et historien, une sympathie non équivoque pour cette dernière; et s'il apprécie avec justesse et impartialité les travaux de la première, il a pour la seconde un sentiment plus vif d'admiration et de reconnaissance. L/esprit général de sa critique est inspiré, mais non dominé, par cette préférence. Or, cette préférence, nous la partageons nous-mème. Cependant en nous associant en général à ses sympathies et à ses jugements sur ces deux écoles, nous différerions peut-être un peu sur la manière de
considérer leur tendance, leur but, leur rôle et même leur date, ou du moins nous exprimerions autrement notre pensée sur ces divers points.
M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire cherchant à caractériser l'esprit de ces deux écoles, et à bien préciser leur différence, établit que Tune, dite positive, se distingue par la recherche exclusive des faits à l'aide de Y observation, l'autre, systématique ou philosophique, par la tendance à la généralisation et l'abstraction. Cette première détermination, réduite à ces termes généraux, serait jusqu'à un certain point assez fondée; mais en la développant l'auteur lui donne un sens qui ne satisfait pas complètement. Il semble croire, en effet, qu'il existe dans les procédés de ces deux écoles une démarcation telle qu'elle constitue une sorte d'hiatus. Traçant une ligne rigoureuse entre les faits et les rapports ou lois, entre l'observation et la raison, il suppose que l'une de ces écoles ne cherche et ne trouve que des faits particuliers, n'a d'autre moyen d'information que le témoignage des sens et ne reconnaît d'autres vérités que les phénomènes sensibles, tandis que l'autre, tout en ne repoussant pas les faits, s'occupe avant tout des lois et des rapports, et découvre des vérités abstraites et générales par la seule force de la pensée et du raisonnement. Poursuivant cette distinction dans l'histoire, il les fait naître à la suite l'une de l'autre, de manière que là où l'une finit, l'autre commence. A ce point de vue, l'école dite positive, ayant pour mission unique de rassembler des matériaux par l'observation, a dû
venir la première, mais elle doit aussi se retirer dès que sa tâche est accomplie et faire place à la seconde qui emploie enfin le raisonnement; puis, généralisant ces différences, il ajoute, « que la science ayant deux ordres de vérités à connaître aura désormais deux méthodes. » Enfin pour compléter la pensée il établit en principe que toute science résulte essentiellement de deux ordres de faits, les (ait particuliers et les faits généraux, dont les uns sont exclusivement donnés par l'observation et les autres par le raisonnement.
M. 1s. G. Saint-Hilaire établit donc entre les deux écoles une distinction radicale; il les croit non-seulement différentes, mais même opposées. Il leur assigne deux buts, deux ordres de moyens, deux méthodes, deux époques. Cette division n'est-elle pas trop tranchée et un peu forcée, du moins clans les termes? On peut bien admettre qu'il y a deux directions ou tendances, ou, si l'on veut, deux écoles; mais nous verrions entre ces deux écoles une différence de marche plutôt que de but. La distinction entre l'observation et le raisonnement, entre les faits particuliers et les faits généraux ou les lois, est admissible, mais c'est une distinction purement logique; ces choses, bien que séparables logiquement, sont toujours réunies dans l'application, et la science, à son origine comme à son plus haut degré de développement, et dans toutes les phases successives de son élaboration, n'a invariablement qu'un procédé, qu'une, méthode. Le sauvage qui applique le même nom à deux oiseaux qu'il voit voler successivement devant lui a déjà généralisé ; il a en
effet aperçu le semblable dans le divers', il a établi abstraitement Y-unité de deux êtres; il a déjà fait de la science et de la zoologie, car il a nommé un genre. Ce nom unique imposé à des êtres multiples est un nom général, car il désigne non tels ou tels individus, mais tous les individus observables, c'est-à-dire une classe. La notion acquise est, par conséquent, celle d'un fait général. Lorsque ce même sauvage, après avoir nommé du même nom le perroquet qu'il mange et l'aigle qui lui mange son perroquet, s'aperçoit d'une différence dans ces deux êtres d'abord confondus par lui parce qu'ils avaient tous deux des plumes et qu'ils volaient, il fait une opération inverse de la première, il voit le divers dans le semblable, la multiplicité dans Y unité ; et comme la parole accompagne indissolublement la pensée, dont elle est le corps, le sauvage ajoute à sa langue deux mots pour nommer ces deux êtres, non plus comme semblables, mais comme différents; il a établi des espèces. Chacun de ces deux nouveaux mots est encore un mot général, car il ne désigne pas tel ou tel perroquet, tel ou tel aigle, mais tout perroquet ou aigle quelconque. Remarquons encore que, tout en inventant ces deux nouveaux noms spécifiques, il n'abandonne pas le premier nom générique; ils restent ensemble dans sa langue et dans sa pensée. A mesure que les observations s'étendent, des différences de plus en plus nombreuses se révèlent, les noms se multiplient pour les exprimer, et, au bout d'un certain temps, le sauvage a nommé, c'est-à-dire classé (car
tout nom général est une classification) tous les oiseaux de son île. 11 a subordonné les classes les unes aux autres sous des noms qui expriment divers degrés de généralité, depuis les noms propres qui désignent les individus, jusqu'au nom le plus universel qui désigne le genre tout entier. Cette classification sera, si l'on veut, imparfaite et grossière; mais en définitive, elle ne diffère pas en essence, et comme procédé logique, des classifications construites par la science la plus avancée. Elle constate des traits de ressemblance entre des êtres différents et des différences entre des êtres semblables. Ces rapports sont naturels, c'està-dire donnés comme faits par l'observation sensible ; ils sont de plus généraux, car ils concernent des classes et non des individus. Les procédés logiques sont alternativement ou concurremment Y analyse et la synthèse, Y observation et le raisonnement . L'ensemble des notions acquises constitue la science zoologique du sauvage.
Aristote, Linné, Cuvier ont fait autre chose que le sauvage, mais ils n'ont pas fait autrement. Ils ont exactement suivi la même méthode. L'école dite philosophique n'en a elle-même pas d'autre. Seulement le savant diffère du sauvage en ce qu'il a la conscience de ses opérations et l'intuition d'un but défini; en ce qu'il coordonne et régularise les procédés naturels en vue de ce but; en ce que ce but lui-même n'est pas déterminé par les nécessités fortuites de la vie et borné à la connaissance immédiatement requise par ces besoins; c'est un but purement intellectuel, à savoir
l'acquisition de la science pour elle-même et comme science; ce qui le porte à étendre incessamment sa recherche et à donner à son œuvre toute la perfection logique dont elle est susceptible.
De ce qui précède, on peut tirer deux conclusions: i° que la distinction, communément adoptée depuis Bacon dans la philosophie des sciences, et reproduite par M. ls. G. Saint-Hilaire, entre deux ordres de faits, les particuliers et les généraux, et deux ordres de procédés logiques, l'observation sensible pure et le raisonnement, quoique admissible logiquement, ne se montre dans aucune application actuelle et réelle de l'intelligence humaine, et qu'au contraire la fusion intime de ces opérations est impliquée dans tout acte de connaissance, et, par conséquent, dans toute notion scientifique; 2° que dès lors cette distinction ne peut pas servir à caractériser convenablement l'esprit et la méthode des deux écoles zoologiques rivales, et que si ces écoles diffèrent, c'est sous d'autres rapports.
Pour sortir des généralités et mieux fixer le sens de ces observations, ou peut prendre pour base de discussion la grande question de l'unité de composition organique, qui est le champ de bataille favori des deux écoles. M. Is. G. Saint-Hilaire y attache une grande importance. Il pense que c'est là une question toute nouvelle, que son avènement dans la science marque la séparation de l'ère zoologique antique et de la moderne, et il attribue la gloire de ce pas nouveau à l'école dont il fait partie. Nous penchons à croire pourtant que les champions des deux partis ne sont, pas aussi loin les
uns des autres qu'ils se le figurent. Les unitaires disent: Il n'y a qu'un animal; ou, si l'on veut, il y a l'idée de l'animal dont tous les animaux sont des réalisations plus ou moins complètes; l'organisation offre, chez tous, sous les variétés infinies de dimension, de structure et de formes, la marque d'un plan commun. Mais ils confessent en même temps qu'il y a des différences, que ces différences sont réelles et parfaitement réductibles à des ternies assez fixes et assez tranchés pour constituer des genres et des espèces, pour légitimer en un mot le travail de classification de l'école opposée. D'autre part, leurs adversaires disent : Il y a autant d'animaux qu'il y a d'espèces, et autant d'espèces qu'il y a de différences assignables entre les individus; la prétendue unité du type animal est une chimère. Mais ils conviennent néanmoins qu'il y a des ressemblances et des points communs entre toutes les espèces, tous les genres, et ils ne font aucune difficulté d'adopter, sous le nom de règne, un dernier genre animal qui comprend tous les animaux sans exception. Ils sont d'accord donc, en fait, sur cette vérité incontestable que tous les animaux se ressemblent en quelques points, et diffèrent en quelques autres, et que ces points de ressemblance et de différence peuvent et doivent être assignés. Ainsi, les uns proclament en principe Yunité, mais sans pouvoir ôter la diversité; et les autres proclament aussi en principe la diversité, mais sans pouvoir non plus méconnaître l'unité. Ils se partagent ainsi le double travail incessant de généralisation et de spécification des phénomènes, qui est le mouvement de l'esprit scientifique,
et dont le produit est la science. La science humaine ne peut prétendre, en effet, saisir ni l'absolue unité, ni l'absolue diversité des choses; car une unité sans différences et des différences sans unité sont des notions complètement inintelligibles. Arrivées à l'un ou à l'autre de ces termes, toute connaissance, toute science, toute pensée cesseraient à l'instant. C'est entre ces deux pôles que marche la science zoologique, comme toutes les autres; elle ne peut en sortir. Son rôle consiste à déterminer de plus en plus rigoureusement les points de rapports, soit positifs, soit négatifs, des êtres organisés, à les suivre dans toutes leurs circonstances, les plus apparentes comme les plus cachées, et à mettre de plus en plus d'accord la pensée scientifique avec la réalité des choses.
Il convient d'ajouter que, tout en se plaçant au départ à des points de vue opposés, chacun des deux systèmes ne peut poursuivre sa marche qu'en faisant, pour ainsi dire, les affaires de l'autre; car l'un ne peut démontrer l'unité que dans et sous la condition de la variété, et l'autre ne peut poser la variété qu'au sein et sous la condition de l'unité. Ils travaillent donc simultanément à la même œuvre, en la commençant, si l'on nous permet cette expression, chacun par un bout; et c'est de ce travail commun que résulte la connaissance scientifique.
La question de l'unité et de la diversité de composition organique est donc, à la vérité, fondamentale, comme le dit M. Is. G. Saint-Hilaire. Aussi n'est-elle pas aussi nouvelle qu'on le croit. Ce savant a rassemblé
avec beaucoup de soin dans Aristote., dans Bélon, dans Newton, dans Herder et autres philosophes ou naturalistes des traces plus ou moins précises de cette idée à laquelle la philosophie moderne allemande a donné tant de retentissement, et il en a trouvé plus d'une. Mais en cherchant ailleurs il en aurait trouvé bien d'autres. Si dans les siècles qui ont précédé la renaissance des sciences, la question n'a pas été explicitement posée sur le terrain de la zoologie, c'est que cette étude, comme toutes les autres sciences naturelles, était tout à fait négligée, et qu'on ne posait à cet égard ni cette question, ni aucune autre ; mais elle a été posée sur un autre terrain avec le plus grand éclat, et débattue avec fureur pendant cinq cents ans dans toutes les écoles de l'Europe. Elle se retrouve, en effet, dans la grande querelle du Nominalismeetdu Réalisme qui est l'expression même de l'antithèse originaire et ineffaçable de l'esprit humain clans toutes ses applications. L'école zoologique, dite positive ou expérimentale, représente la secte des Nominaux qui elle-même se rattache à Aristote; aussi Aristote est-il resté son vrai chef, et Cuvier le reconnaissait pour son maître. L'école Philosophique, allemande ou française, est la continuation de l'ancien Réalisme qui procède de Platon, chef moins reconnu, mais non moins certain, des réalistes scolastiques ou zoologiques. M. Is. G. Saint-Hilaire n'a donc pas tort de dire que l'idée d'unité de composition organique n'a jamais cessé d'avoir des partisans ; elle en a eu toujours comme l'idée opposée et toujours dans la même pro-
portion. Quant à Aristote en particulier, sans nier la valeur des passages cités par M. Is. G. Saint-Hilaire et de bien d'autres, il est certain que l'esprit de sa philosophie en général n'est pas favorable au point de vue des zoologues unitaires ; mais il arrive quelquefois à Aristote de platoniser par distraction.
On voit donc que si les deux écoles, comparées dans leur manière de considérer cette question, diffèrent, ce n'est pas en ce sens qu'elles auraient deux méthodes de recherche et de démonstration tellement opposées, que l'une se servît d'instruments et de moyens non employés par l'autre et réciproquement. Elles emploient Tune et l'autre les mêmes procédés logiques ; seulement elles les emploient en quelque sorte dans un ordre inverse. L'une veut qu'on pose les faits avant d'arriver à l'idée; l'autre, au contraire, veut poser l'idée avant d'en venir aux faits. Pour les uns, les faits sont les prémisses nécessaires d'une conclusion, pour les autres, ils ne sont que la vérification d'un principe. Mais ils s'accordent en ce point capital que l'idée n'a de valeur qu'autant qu'elle est démontrée par sa réalisation dans les faits, et que les faits ne sont rien scientifiquement s'ils n'expriment une idée générale.
Les naturalistes des deux écoles, si opposés en apparence sur les hauteurs de la spéculation, neutralisent ainsi leurs prétentions sur le terrain de la science pratique. Mais il est vrai de dire que si leurs procédés sont les mêmes, le point de vue général qui les dirige étant différent, leurs travaux s'en ressentent. Les uns
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seront plus circonspects, les autres plus hasardeux; ceux-ci découvriront moins de rapports, mais ceux qu'ils établiront seront toujours d'une rigueur démonstrative ; ceux-là en découvriront de plus vastes et de plus éloignés, mais ils les démontreront plus difficilement et ils en imagineront souvent de fantastiques; les uns pécheront par timidité, les autres par témérité. Ces deux routes sont toutes deux légitimes, quoique elles ne conviennent pas également à tous les esprits. On en rencontrera toujours de très-éminents et sur l'une et sur l'autre.
Lorsque les discussions scientifiques ne roulent que sur des travaux de détail, elles demeurent enfermées dans l'enceinte des Académies et des sociétés savantes. Mais quand elles portent sur les plus hautes généralités de toute une science ; quand de leur choc peut résulter une de ces révolutions qui comptent dans l'histoire de l'esprit humain; quand elles sont engagées et soutenues par des hommes dont le nom est européen ; alors la curiosité publique s'éveille et s'y attache; toutes les sciences sont par contre-coup mises
(1) Cette très-imparfaite exposition d'une doctrine célèbre fut écrite à l'occasion des débats dont elle fut l'objet, en 1830, à l'Académie des sciences. On ne l'aurait pas ici reproduite, si l'illustre auteur de la Pliilosophie anatomique n'avait donné à ce Résumé une sorte d'approbation, au moins sous le rapport de l'exactitude, en l'insérant textuellement dans le volume qu'il publia à cette époque sous ce titre : Principes de philosophie zoologique, discutés en mars 1830 au sein de l'Académie des sciences, et en y ajoutant quelques notes qu'on y a laissées.
en cause, et ont un intérêt majeur à leur résultat.
La controverse élevée entre M. Cuvier et M. Geoffroy Saint-Hilaire offre tous ces caractères. Le public ne saurait y rester indifférent. Les questions en litige sont telles, qu'indépendamment de leur intérêt purement scientifique, elles sont en outre de nature à saisir l'imagination de tout homme qui pense, et à s'emparer fortement de toutes les intelligences pour lesquelles le spectacle de la nature animée est une source féconde d'émotions poétiques ou religieuses. Or, il n'y a pas d'âme bien douée et quelque peu cultivée qui n'en éprouve souvent de semblables.
Nous n'avons pas la prétention, en écrivant sur ce sujet, de nous substituer à nos savants, dans l'exposition de leurs idées. Tous deux, chacun avec son talent, parlent une langue que tous deux entendent, devant un public qui l'entend aussi. Nous voudrions seulement, par quelques explications moins techniques, les faire écouter et comprendre par un public plus nombreux.
Le système de M. Geoffroy est déduit d'une infinité d'observations anatomiques qu'il serait impossible de rappeler dans cette courte analyse. Nous n'en présenterons donc que les résultats les plus généraux, que tout le monde peut saisir, parce que, comme toutes les théories, celle-ci se réduit en définitive à trois ou quatre propositions fort simples.
Le nombre des animaux répandus sur notre globe, qu'ils vivent dans l'air ou dans l'eau, dans l'intérieur de la terre ou à sa surface, est immense. Il est encore
indéfini pour nous, car chaque instrument ajouté à nos organes nous en découvre de nouveaux. Un fort microscope en fait voir distinctement des milliers dans quelques gouttes de liquide. La plus simple attention montre que ces êtres innombrables se ressemblent sous certains rapports, et diffèrent sous d'autres. Les langues de tous les peuples consacrent cette observation. Les premières classifications ont été faites probablement par des pêcheurs et des chasseurs ; elles sont encore employées dans la langue usuelle, et le seront toujours; elles portent sur les caractères les plus saillants des analogies et des diversités d'organisation, et suffisent à l'usage qu'on en fait. Mais la science est plus exigeante. Elle veut dans ses déterminations plus de rigueur, et des règles qui ne souffrent pas d'exception. La zootomie a découvert dans la structure des animaux une multitude de rapports. De ces observations comparatives sont nées les méthodes zoologiques, qui consistent à distribuer les animaux en plusieurs groupes, désignés par les noms de genres, d'o?°dres, de classes, d'espèces, de variétés, etc., et établis d'après les caractères de tout ordre que les uns possèdent à l'exclusion des autres.
On conçoit que les déterminations puissent beaucoup varier suivant le principe qui sert de règle dans l'évaluation des caractères différentiels ou analogiques. Les diverses particularités organiques sur lesquelles peut porter la comparaison sont si nombreuses qu'on peut arriver à des résultats très-divers suivant l'importance qu'on attache aux uns ou aux autres ; de sorte
que les mêmes êtres peuvent être classés très-différemment selon les points de vue sous lesquels on les considère. De là la diversité des classifications ou méthodes zoologiques établies par les naturalistes depuis celle d'Aristote jusqu'à celle de M. Cuvier, adoptée par presque tous les zoologistes de ce siècle.
Un des résultats généraux de cette méthode, — le seul qu'il importe de rappeler ici pour l'intelligence de la doctrine nouvelle proposée par M. GeoQroy, — est que certains animaux, comparés à certains autres, offrent dans leur organisation des différences tellement multipliées et tranchées, qu'elles constituent des types tout à fait spéciaux, anatomiquement et fonctionnellement distincts et séparés. Ainsi, par exemple, l'animal constitué par un squelette intérieur (les vertébrés) pourvu de quatre membres pour la locomotion, d'un cerveau, d'une moelle épinière, de poumons, dont le sang est rouge, etc., est un être qui diffère complètement de celui qui , comme les Mollusques, n'a ni squelette, ni cerveau, ni membres locomoteurs, etc. Rapprochés l'un de l'autre, ils ne présentent dans la structure de leur corps que des disparates ; et de même des animaux à squelette extérieur, composé d'anneaux mobiles, à sang blanc, etc. (les articulés), comparés aux précédents. Dans ces créations, la nature semble avoir opéré d'après des modèles ou patrons originaux, et construit, pour employer l'expression consacrée dans la discussion, ces êtres sur un plan différent; d'où il résulte qu'il n'y a pas de passage assignable d'un de ces types à l'autre, qu'ils ne sont pas dès lors
comparables, et qu'ils sont séparés par un véritable hiatus.
Or, c'est précisément contre cette conclusion et contre le principe de pbilosopbie anatomique sur laquelle elle est fondée, que porte la critique de M. Geoffroy ; et son propre système a pour but la démonstration de la thèse opposée, à savoir : l'unité de plan ou de composition des êtres qui composent le règne animal.
La doctrine de M. Geoffroy est particulièrement connue et désignée par lui sous le nom de Théorie des Analogues. En effet, elle est tout entière dans la notion qu'il s'est faite des rapports d'analogie établis entre tous les êtres de la création animale. C'est aussi en définissant clairement ce qu'il entend par ce mot d'analogie, et en expliquant les moyens par lesquels il la constate, que nous aurons une idée suffisante de tout son système.
D'après M. Geoffroy, les naturalistes classificateurs se sont beaucoup plus occupés des différences que des analogies dans leurs études comparatives. La raison en est qu'ils n'ont comparé les organes des animaux que sous le rapport de leurs formes et de leurs usages. Ils ne voyaient l'analogie que quand elle était manifestement caractérisée par les ressemblances de structure et de fonction des parties. Dès que cette ressemblance s'effaçait, ce qui arrive bientôt pour peu qu'on passe d'une espèce à une autre, ils se croyaient en présence d'objets nouveaux, et, en conséquence, leur imposaient des noms nouveaux aussi. Cette différence
dans les noms fit voir partout une différence dans les choses, et l'analogie fut perdue de vue. Ainsi le vétérinaire, voyant le membre antérieur d'un bœuf, et s'apercevant que sa forme diffère considérablement de celle du bras de l'homme, désigne différemment aussi toutes les parties qui le composent. 11 nomme os du canon, ergots, sabots, les parties qui, dans l'homme, portent le nom de métacarpe, de doigts, d'ongles. L'extrémité inférieure du membre antérieur de ce bœuf, ou autrement le pied, comparée à l'extrémité du même membre chez le singe, n'est plus un pied, si on ne fait attention qu'à la forme et à l'usage, mais un organe différent, qu'on appelle aussi du nom différent de main. Chez lé lion, ce pied est une griffe ; chez les chauves-souris, une aile; chez la baleine, une nageoire; de sorte qu'en mettant un nom différent à ce même organe, et attachant une idée différente à chaque différence de nom , le principe d'analogie s'obscurcit et finit par être totalement méconnu.
Ce n'est donc point sur des considérations de formes et de fonctions que la zoologie pouvait trouver des analogies entre les espèces, et ramener l'organisation animale à un type commun. Si l'analogie existe, elle existe ailleurs que là. Les formes et les usages des parties changent non -seulement dans chaque espèce , mais encore dans chaque variété ; c'est même sur ces deux circonstances de l'organisation que portent toutes les diversités apparentes des animaux ; elles sont le principe même de la variété. Le principe d'analogie ou ê'unité est ailleurs. M. Geof-
THÉORIE DKS ANALOGUES. !•">"
froy Saint-llilaire l'a nommé principe des connexions, et voici en quoi il consiste :
Tout corps organisé est composé de parties distinctes et arrangées dans un certain ordre les unes par rapport aux autres.
Anatomiquement, il n'y a à considérer dans tout animal, d'un côté, que la forme et le volume des parties, et de l'autre, leur nombre et leur arrangement. Le principe d'unité et d'analogie que l'on cherche, ne se trouvant que jusqu'à un certain degré dans la forme, ne peut se rencontrer d'une manière complète que dans l'ordre établi entre les parties. C'est, en effet, dans cet ordre que M. Geoffroy l'a trouvé, revêtu, selon lui, du plus haut caractère de généralité et d'authenticité. Ce ne sont donc point les organes qui se ressemblent, mais les matériaux qui les composent. Ces matériaux eux-mêmes ne se ressemblent ni par leur forme, ni par leur usage, mais par leur situation relative, leur dépendance réciproque ; en un mot, par leurs connexions. La loi des connexions n'admet ni caprice, ni exceptions; elle est invariable. On trouve dans chaque famille, dans chaque espèce, tous les matériaux organiques qu'on trouve dans les autres. Le corps du singe, de l'homme, de l'éléphant, de l'oiseau, du poisson, est composé d'un certain nombre de piè'ces ayant, les unes par rapport aux autres, le même arrangement. Ainsi le membre antérieur du cheval, comparé au membre supérieur de l'homme, n'offre qu'une analogie grossière d'après la seule considération de la forme ; maison trouve dans tous deux, mêmes os, mêmes ar-
ticulations, mêmes muscles, mêmes dispositions et rapports entre toutes ces parties; c'est-à-dire mêmes connexions. La nature n'a, pour former les animaux, qu'un nombre limité d'éléments organiques, qu'elle peut raccourcir, amoindrir, effacer même, mais non déranger de leurs places respectives. C'est comme une ville, par exemple, dont le plan, fait d'avance, a tracé les rues et compté les maisons. L'architecte peut bien varier à l'infini la forme des habitations, leurs dimensions et leur destination, mais il ne peut intervertir l'ordre prescrit dans leur arrangement. Cet ordre, cet arrangement , ces connexions sont invariables dans tous les animaux. Il n'y aurait donc pas plusieurs animaux, à proprement parler, mais un seul animal, dont les organes varient dans la forme, l'usage et le volume, mais dont les matériaux constitutifs restent toujours les mêmes, au milieu de ces surprenantes métamorphoses.
Et ces métamorphoses elles-mêmes, d'où naissent les différences, sont expliquées par un autre principe, que M. Geoffroy a nommé balancement des organes. C'est une loi en vertu de laquelle un organe ne prend jamais un développement considérable, sans qu'un autre organe ne subisse un décroissement proportionnel. Dans l'état normal, c'est cette inégale distribution de matière qui produit l'étonnante variété des formes animales. La théorie des monstruosités est fondée sur cette loi. Les monstres, qu'on a si longtemps regardés comme d'étranges caprices de la nature, ne sont que des êtres dont
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le développa lient régulier a ete arrêté dans certaines parties; et, chose admirable, il n'arrive jamais à un organe de perdre, dans un individu, les caractères normaux de l'espèce à laquelle il appartient, sans que cette déformation imprime à cet organe les caractères normaux d'une espèce inférieure. Il en est de même pour le développement naturel des corps animés. Ainsi, l'homme, considéré à son état d'embryon, dans le sein de sa mère, passe successivement par tous les degrés d'évolution des espèces animales inférieures; son organisation, dans ses phases successives, se rapproche de l'organisation du ver, du poisson, de l'oiseau. Il présente temporairement toutes les combinaisons organiques dont la nature est si prodigue; mais il ne les conserve point ; il s'en dépouille, pour passer à d'autres, jusqu'à ce qu'enfin il arrive à celle qui lui est spécialement et irrévocablement assignée. Ce qui est vrai du corps animal tout entier, est encore vrai de chacun de ses organes. Le cerveau humain, par exemple, subit un assez grand nombre de changements, dont chacun a son modèle permanent dans le cerveau des reptiles, des poissons, etc. Tiedemann, en Allemagne, et M. Serres, en France, ont surtout remarqué ces luis de formation.
Il n'y a donc pas, anatomiquement parlant, plusieurs types d'organismes ; il n'y a qu'un organisme dont les pièces constitutives sont les mêmes dans toutes les espèces animales, malgré les nombreuses variétés de forme que leur développement inégal im-
prime à leurs composés. Ces composés eux-mêmes,, c'est-à-dire les organes, ne changent pas de nature en changeant de nom. Soit, par exemple, le sternum, os situé chez l'homme au-devant de la poitrine, et dont la fonction est de servir aux mouvements de la respiration et de protéger les organes délicats qu'il recouvre. Si on compare cet os, uniquement sous le rapport de sa forme générale, à la partie qui le représente dans les autres animaux, on perdra le fil de l'analogie, et on croira voir des organes différents. M. Geoffroy, se fondant sur sa situation, par rapport aux organes voisins, entend par sternum, un ensemble de pièces qui forment la partie inférieure de la poitrine , et qui entrent nécessairement dans sa composition, soit pour en aider le mécanisme, soit pour garantir l'organe respiratoire des atteintes extérieures. Le mot sternum est ainsi un mot collectif, désignant un assemblage de diverses parties osseuses, dont chacune, suivant son degré respectif de développement, contribue d'une manière spéciale aux usages généraux de l'organe qu'elles constituent par leur réunion. On est conduit ainsi à un type idéal de sternum, qui, pour tous les animaux vertébrés, se résout en plusieurs formes secondaires, suivant les variations des matériaux constituants. Il en est de même du pied, de la main, du crâne, etc. Il n'y a pas autant de crânes, de pieds, de mains, qu'il y a d'animaux. De même qu'il n'y a qu'un animal, il n'y a aussi qu'un sternum, qu'un pied, etc. Quelles que soient, en effet, les singulières métamorphoses de ces parties, il n'est pas
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difficile d'en démêler les causes, d'apercevoir qu'elles se convertissent les unes dans les autres, d'en embrasser les points communs et de les ramener à la même mesure, à des fonctions identiques, enfin à un seul et même type.
Tout organe qui a atteint, dans une espèce, son maximum de développement, et par suite, de fonction, conserve avec fixité le nombre, le rang et les usages de ses portions élémentaires, tandis que dans une autre espèce, où il n'existe qu'à l'état d'embryon et tout à fait rudimentaire, il est exposé à perdre de son importance et de ses usages, et à laisser même distraire quelques-unes de ses pièces au profit des organes voisins. Mais quels que soient les moyens qu'emploie la nature pour opérer des agrandissements sur un point et des rapetissements sur un autre, jamais, par une loi qu'elle s'est imposée, une partie n'enjambe sur l'autre. Un organe est plutôt diminué, effacé, anéanti que transposé.
Par les connexions, on arrive à la loi d'unité et d'identité des formes organiques. Par le balancement des organes, on explique leurs variations et leurs différences apparentes.
Ainsi le principe des connexions et celui du balancement des organes, expliqués l'un par l'autre, conduisent M. Geoffroy à cette conclusion : que les animaux sont tous créés sur le même plan ; qu'il y a, pour le règne animal, unité de composition organique, et cette conclusion est le corollaire le plus général de la théorie des analogues.
Telle est la doctrine philosophique (1) de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Elle semble, comme il le dit lui-même, être la confirmation du principe de Leibnitz qui définissait l'univers : l'unité dans la variété.
M. Geoffroy n'a pas appliqué encore la méthode de détermination des organes par les connexions à toutes les classes animales, mais seulement aux quatre classes des vertébrés, et aux articulés.
On a agité souvent la question de priorité relativement aux idées de M. Geoffroy. Quelques-uns ont prétendu que, nouvelles chez nous, elles étaient déjà
(1) « Un reproche dirigé avec beaucoup d'insistance contre l'auteur de celte doctrine est une sorte de prétention à l'universalité des vues. Cependant les recherches entreprises, quelle autre conduite lui était prescrite ? On n'est point reçu dans les sciences à énoncer une proposition abstraite, dont il faille ensuite énumérer les cas d'exception. Il n'est pas de règle sans exception, est une locution assez commune; mais ce n'en est pas moins une antilogie inadmissible ; car l'exception détruit la règle, ou quelquefois ne la confirme que quand l'obstacle qui la fausse apparaît manifestement.
« L'universalité du principe d'unité d'organisation est un fait nécessaire, et cette nécessité vaut déjà démonstration. Et, en effet, tous les arrangements de l'univers étant considérés dans leur principe, il se trouve qu'à un très-petit nombre de matériaux s'appliquent, pour en disposer, des forces, numériquement parlant, aussi restreintes; forces qui ne sont elles-mêmes que l'action réciproque en même temps que simultanée des propriétés des corps élémentaires.
« La puissance créatrice, par des combinaisons aussi simples, a produit l'ordre actuel de l'univers, quand elle eut attribué à chaque chose sa qualité propre et son degré d'action, et qu'elle eut réglé que tant d'élémenls, ainsi sortis de ses mains, seraient éternellement abandonnés au jeu, ou mieux, à toutes les conséquences de leurs attractions réciproques. « G. S. H.
vieilles en Allemagne. D'autres, et en particulier M. Cuvier, soutiennent qu'elles ne sont nouvelles, ni en France ni en Allemagne, mais qu'elles datent de deux mille ans, et n'ont de nouveau que le nom. Les questions de priorité sont toujours difficiles à résoudre. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 179(3, c'est-à-dire il y a soixante ans (1), M. Geoflroy a exprimé nettement, à
(1) « C'est au passage suivant que cette réflexion fait allusion.
« Une vérité constante pour l'homme qui a observé un grand nombre des productions du globe, c'est qu'il existe entre toutes leurs parties une grande harmonie, et des rapports nécessaires ; c'est qu'il semble que la nature se soit renfermée dans de certaines limites, et n'ait formé tous les êtres vivants que sur un plan unique, essentiellement le même dans son principe, mais qu'elle a varié de mille manières dans toutes ses parties accessoires.
« Si nous considérons particulièrement une classe d'animaux, c'est là surtout que son plan nous paraîtra évident : nous trouverons que les formes diverses, sous lesquelles elle s'est plu à faire exister chaque espèce, dérivent toutes les unes des autres: il lui suffit de changer quelques-unes des proportions des organes, pour les rendre propres à de nouvelles fonctions, et pour en étendre ou restreindre les usages.
« La poche de l'alouate, qui donne à ce singe une voix éclatante, et qui est sensible au-devant de son cou par une bosse d'une grosseur si extraordinaire, n'est qu'un renflement de la base de l'hyoïde; la bourse des didelphes, un repli de leur peau, qui a beaucoup de profondeur; la trompe de l'éléphant, un prolongement excessif de ses narines ; la corne du rhinocéros, un amas considérable de poils qui adhèrent entre eux; etc., etc.
« Ainsi les formes , dans chaque classe , quelque variées qu'elles soient, résultent toutes au fond d'organes communs à toutes : la Nature se refuse à en employer de nouveaux. Ainsi, toutes les différences, même les plus essentielles, qui distinguent chaque famille d'une même classe, viennent seulement d'un autre arrangement, d'une autre complication, d'une modification
notre avis, les principes fondamentaux qu'il soutient encore aujourd'hui ; or, en cherchant en Allemagne, nous ne trouvons, à cette date, aucun ouvrage bien connu qui les contienne. Rien n'empêche donc d'en regarder M. Geoffroy comme l'auteur, du moins chez nous, et s'ils ont quelque grandeur philosophique, d'en faire honneur à la France. La question de la nouveauté ne doit pas nous occuper davantage ; car, d'ordinaire, c'est une objection qu'on ne fait que lorsqu'on en a épuisé déjà beaucoup d'autres. D'ailleurs, nous croyons qu'un principe, jeté dans une science, ne produirait jamais un grand mouvement, s'il ne différait que nominalement des principes reçus. Enfin, nous ajouterons qu'un principe quelconque peut se trouver consigné dans vingt passages de vieux livres, sans qu'on doive le regarder comme ancien. Un principe, en effet, n'est rien tant qu'il n'est pas travaillé et appliqué : c'est une lueur, un éclair, un pressentiment, comme on dit; mais il ne prend une valeur positive qu'entre les mains de l'homme qui le fait reconnaître pour ce qu'il est Celui-là seul aussi peut s'en regarder comme le propriétaire, parce que seul il sait qu'il possède et connaît ce qu'il possède.
11 est rare que le nom d'une science indique complètement son objet. La sphère et le contenu d'une
enfin de ces mêmes organes. » Voyez Dissertation sur les Makis, dans le Magasin encyclopédique, t. VII, p. 20. G. S. H.
science étant déterminés par la conception synthétique du tout et des parties, et cette conception variant avec les progrès mêmes de l'étude, il arrive souvent que le nom primitivement imposé ne correspond plus à la notion ; il est tantôt trop large, tantôt trop étroit, suivant que la recherche à laquelle il s'applique se circonscrit ou s'agrandit, se spécialise ou se généralise.
Tel est le cas de I'antiiropologie. La science ainsi désignée aujourd'hui est loin de répondre par l'étendue de son objet a la généralité étymologique du terme. Elle n'est guère que Vhistoire naturelle de l'homme, considéré principalement au point de vue physique et zoologique; et dans ces limites elle n'est qu'une branche de la zoologie. On comprend que telle ait dû être la circonscription de l'anthropologie, tant qu'elle a été spécialement traitée par des Naturalistes; or, ce sont des naturalistes, Buft'on, Camper, Blumenbach, qui l'ont en quelque sorte instituée. Cependant cette limitation n'est pas si rigoureuse qu'elle exclue entièrement les autres points de vue que comporte l'étude générale de l'espèce humaine. Il a fallu bientôt, par les nécessités intrinsèques du sujet, dépasser ces limites, agrandir la sphère des investigations. Aux considérations purement zoologiques, on a dû joindre l'étude comparée des langues, des mœurs, des croyances, des institutions, des civilisations. Ces additions ont assez étendu le cadre et modifié le but de l'anthropologie des naturalistes, pour rendre nécessaire une appellation nouvelle. On s'est arrêté à celle d'ethnogra-
phie, introduite par les savants allemands. Ce terme tend maintenant à devenir l'équivalent ou le substitut du premier, bien qu'étymologiquement il ne réponde pas non plus à l'idée adéquate de la science. Il n'indique, en effet, que le côté non exprimé jusqu'ici par l'autre. Ils sont ainsi, chacun à part, insuffisants pour représenter le système entier des connaissances anthropologiques; et on manque encore d'un terme plus compréhensif qui embrasserait et désignerait, sous une notion commune, les deux branches techniquement distinctes, mais rationnellement solidaires et inséparables, de la science de l'homme, c'est-à-dire l'étude parallélique de son organisation physique et de sa constitution intellectuelle et morale.
L'étude de la nature humaine a rencontré, sous l'un et l'autre de ces aspects, des obstacles particuliers qui en ont retardé les progrès. L'anthropologie physique a toujours été et est encore la branche la plus imparfaite de la zoologie. Pour presque toutes les divisions du règne animal on est arrivé à des résultats nombreux et certains. L'homme, par une exception singulière, est de tous les êtres de l'univers celui que l'on connaît le moins. Ce n'est certes pas l'intérêt qui a manqué à la recherche ; mais l'extrême difficulté du sujet a toujours paralysé les efforts des travailleurs. L'histoire purement descriptive de l'espèce humaine est hérissée de tant d'obstacles matériels qu'on ne possède pas encore la centième partie des observations indispensables pour établir une véritable classification naturelle. Ce n'est guère que depuis un
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demi-siècle que les communications entre tous les points du globe sont devenues assez fréquentes et assez régulières pour faire connaître en gros les innombrables races qui l'habitent ; mais ce coup d'œil rapide et général n'a fait que mieux montrer l'insuffisance des renseignements positifs qu'on a recueillis. Il est certain que la plus grande partie de ces races n'a jamais été soumise à une véritable étude scientifique, et quant à celles, en si petit nombre, qui ont été décrites de loin en loin et même figurées par les voyageurs, les descriptions et les figures laissent tant à désirer qu'il est le plus souvent impossible d'en déduire des déterminations sûres et précises. C'est, en effet, à l'observation directe et à la comparaison des individus des deux règnes organiques, rassemblés dans les grandes collections de l'Europe, que la zoologie et la botanique ont dû leur rapide progrès. Or, dans ces vastes musées, abrégés de la création tout entière, l'homme manque presque complètement. Des obstacles religieux, politiques, matériels, très-difficiles à surmonter, ont empêché l'acquisition des matériaux indispensables à l'anthropologie. Aucun animal caché dans les profondeurs de la terre ou de l'Océan n'a échappé à la poursuite de ces chasseurs infatigables, les naturalistes; ils les ont saisis tous, grands et petits, forts et faibles. L'homme, vivant, s'est constamment dérobé à leurs investigations, et, mort, leur a soustrait sa dépouille.
L'ethnographie, qu'on pourrait définir l'Histoire Naturelle civile et morale du genre humain, a eu moins de facilités encore que l'anthropologie physi-
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que. La connaissance des coutumes, des idées, des croyances, des formes sociales, des langues, ne peut s'obtenir que par des communications multipliées, suivies, intimes, et ce n'est que de loin en loin qu'un observateur peut se trouver dans des circonstances favorables à des études de ce genre. Les livres, les monuments des arts, les produits de l'industrie, sont des sources précieuses d'information, mais ces éléments font presque entièrement défaut chez une multitude de peuples et de races, disséminés sur la surface, encore en grande partie si mal explorée, du globe. Le temps est donc éloigné où les nombreuses lacunes qui existent dans l'histoire naturelle physique et morale de l'espèce humaine pourront être comblées.
Cependant, l'immense mouvement qui depuis le commencement de ce siècle s'est produit dans le monde et qui a centuplé les moyens de communication entre toutes les régions de la terre, a considérablement accru la somme des notions positives d'anthropologie et d'ethnographie, et ces sciences réduites jusqu'ici, par l'insuffisance des matériaux, à ne procéder que par conjectures et par une sorte de divination, commencent à s'asseoir sur la solide base des faits.
Les résultats les plus importants des recherches anthropologiques sont, à ce qu'il nous semble, parfaitement résumés dans deux ouvrages, produits de deux esprits et deux talents, inégaux peut-être, mais à coup sûr fort divers, et arrivant, chacun par des voies différentes et par des modes de démonstration particuliers à des conclusions identiques. Nous voulons par-
1er de M. Henri Hollard et de M. Eusèbe de Salles (1). Le premier est plus anthropologiste au point de vue zoologique; il puise de préférence les principes de détermination dans les caractères anatomiques et physiologiques ; le second est plus ethnographe, il s'attache davantage aux caractères psychiques et sociaux, aux langues, aux institutions, aux religions, aux monuments écrits ou figurés. Les deux livres se complètent ainsi l'un par l'autre et présentent l'ensemble complet des considérations de tout ordre propres, sinon à la solution, du moins à l'élucidation des termes du problème principal agité par les deux écrivains, à savoir : X unité ou la diversité originaire du genre humain, et à mettre fin, non pas à la question, mais au débat.
La question, en effet, est de celles qui, ainsi que nous l'avons remarqué en une autre occasion (2), restent toujours des questions. Elle est, comme toutes les recherches d'origine, essentiellementinsoluble. Les raisons apportées à l'appui des deux thèses n'ayant qu'une valeur relative et négative, elles s'entre-détruisent réciproquement ; de sorte que, bien qu'en vertu du principe de Contradiction l'une soit nécessairement vraie, si l'autre est fausse, et vice verso, il faut toujours, pour obtenir une affirmation positive, prouver directement soit la vérité, soit la fausseté de l'une des deux. Or,
(1) De l'homme et des races humaines, par Henri Hollard, docteur médecin, docteur es sciences, etc. Paris, 1853, in- 12. — Histoire générale des races liumaines ou Philosophie ethnographique, par Eusèbe Fr. de Salles. 1849, in-12.
(2) Ci-dessus, p. 204.
nous l'avons dit ailleurs (1), cette preuve est impossible, carie fait à constater, étant absolument soustrait à l'expérience, à l'induction, à l'analogie, à tous les moyens de vérification imaginables, il n'offre aucune prise à la raison qui opère, pour ainsi parler, à vide. Si dans un monceau de pièces de monnaie dont le nombre est inconnu, j'en prends une poignée, je sais à priori que le nombre de celles que je tiens dans ma main est pair ou impair, et je pourrai en conséquence affirmer qu'il est nécessairement pair s'il n'est pas impair, nécessairement impair s'il n'est pas pair. Mais aucun mortel ne peut dire laquelle des deux alternatives est la véritable, toutes les raisons qu'on pourrait imaginer pour ou contre l'une des deux possibilités étant également valables pour ou contre l'autre. Pour trancher la question, il faut ouvrir la main et compter. Mais si je suppose qu'après avoir rempli ma main, j'aie jeté au loin les pièces et rendu par là la vérification impossible, le cas est tout à fait désespéré, et la recherche n'a plus de sens , parce qu'elle n'a plus d'objet.
La question de l'origine de l'homme, de l'unité ou de la diversité primitive de ce qu'on appelle les Races, présente une impasse analogue à celle des pièces de monnaie. La raison qui s'y acharne n'avancera pas d'une ligne et subira de perpétuels échecs. Tout en admirant donc, comme il convient, les efforts, les travaux, le talent et la bonne volonté des hommes qui se combattent, avec un zèle ardent de la vérité, sur ce
(I) Ci-dessus, p. 320 et suiv.
terrain inconsistant, on ne peut pas espérer le triomphe de l'un ou de l'autre parti. Ne vaudrait-il donc pas mieux qu'ils missent bas les armes? Nous les y convierions d'autant plus volontiers que les questions véritablement importantes au point de vue religieux et social, qui seules donnent un haut intérêt à ce débat, ne sont pas aussi intimement liées qu'on a l'air de le croire aux conclusions spéculatives soutenues de part et d'autre sur le mode d'apparition et sur l'état primitif de l'espèce humaine sur la terre. Il s'agit, dit-on d'un côté, de défendre le dogme salutaire d'un Dieu spirituel et personnel, créateur et gouverneur du monde contre le dogme matérialiste du panthéisme; d'assurer le principe sacré de la fraternité, de l'égalité humaines, ruiné par la croyance à la diversité et partant à l'infériorité originaire de certaines races, laquelle consacre l'esclavage ; de l'autre côté, on fait valoir la nécessité de soustraire la science au joug de l'autorité et des croyances populaires, et de n'admettre dans la foi scientifique que ce qui est conforme aux lois de la raison, au témoignage des sens, aux résultats de l'observation et de l'expérience. Ce seraient donc la raison, la science, la religion, la morale qui se trouveraient ici en conflit et en péril !
Non. Aucun de ces droits du cœur et de l'esprit n'est compromis dans le résultat de ces spéculations.
Que Dieu ait, au sens orthodoxe et biblique, créé plusieurs couples humains ou un seul, il n'en est ni moins ni autrement créateur et père du genre humain.
Que les races diverses qui peuplent aujourd'hui le monde proviennent d'un seul couple ou de plusieurs, les hommes qui les composent n'en sont pas moins frères, comme enfants du père commun ; ils le sont surtout par l'identité des attributs physiques, intellectuels et moraux qui les distinguent de ioutes les autres créatures vivantes; par les attributs supérieurs, exclusifs, incommunicables, de la Raison et de la Liberté morale manifestés par la parole.
Que la diversité, et par suite l'inégalité, aujourd'hui existant de fait entre les races humaines, soit primitive ou dérivée, établie originairement à l'instant de la création, ou un résultat des altérations du type supérieur d'un premier homme, elle était une des conditions de la réalisation complète de l'espèce dans l'espace et le temps. La justice, la bonté du Créateur sont ici hors de cause, car si l'institution d'une inégalité primitive paraît en contradiction avec ces postulats de l'idée de Dieu et de la Providence, son établissement rapide par voie de détérioration et de corruption ne serait pas moins choquant. Ajoutons que l'un et l'autre système admettant plus ou moins la mutabilité ou fusion des types par voie de mélange et de communications physiques et morales, l'inégalité n'est qu'une échelle mobile, un accident nécessaire du développement de l'espèce. Si une race supérieure peut dégénérer, une race inférieure peut s'élever, et tout se balance.
Quoi qu'il en soit, l'inégalité de fait, originaire ou secondaire, de quelque manière et à quelque époque
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qu'elle se soit établie, ne saurait fonder et légitimer la relation de maître et d'esclave, pas plus entre peuple et peuple, entre race et race, qu'entre individu et individu de même race et de même pays. Mais elle peut très-bien fonder et légitimer la relation de précepteur à élève, de père à fils, de tuteur à pupille, de souverain à sujet. Ces relations, en effet, ne violent nullement l'égalité morale, la liberté. Il est juste, convenable, naturel que le plus intelligent commande et gouverne le moins intelligent, que le savant dirige l'ignorant, pourvu que ce soit pour son bien.
Le principe de la fraternité humaine n'est admissible et respectable qu'avec ces restrictions. Sans cela il conduit, en morale et en politique, à l'absurde, parce qu'il devient synonyme d'égalité. Mais dans la famille même, la fraternité n'est pas égalité. Il y a les aînés et les cadets, les grands et les petits; égaux dans l'affection du père, ils ne le sont pas entre eux; ilsn'ontniles mêmes droits ni les mêmes devoirs, parce qu'ils n'ont ni les mêmes besoins, ni la même intelligence, ni la même force. Il faudra donc mesurer la portée de ce grand et beau mot de fraternité quand on en voudra faire un levier pour ce qu'on appelle l'émancipation des peuples ou des races. On ne doit pas oublier non plus que les frères ne sont pas nécessairement, ni même peut-être naturellement, des amis. Il est remarquable que le premier meurtre commis sur la terre fut un fratricide.
Enfin ceux qui voient dans l'hypothèse de la création unitaire et dans le recours habituel des partisans de ce système à l'intervention divine et à l'autorité des
livres sacrés, un danger pour le libre exercice de la raison, un obstacle aux progrès de la science, se créent des difficultés gratuites. Dans Tordre des sciences physiques et naturelles, l'autorité divine ne saurait jamais être en contradiction avec une théorie scientifique, car elle n'a rien statué ni enseigné à cet égard. En outre, ils doivent remarquer que leurs adversaires ne recourent à ces explications surnaturelles que dans les cas extrêmes où eux-mêmes sont incapables d'en proposer d'autres. Ils ne seraient donc exposés à rencontrer ces prétendus obstacles que sur un terrain extrascientifique sur lequel il leur est toujours loisible de ne pas s'aventurer.
Le sort des questions religieuses, morales et sociales qui intéressent et passionnent, à si juste titre, l'humanité, ne dépend donc en rien des solutions opposées auxquelles peuvent conduire les recherches d'anthropologie et d'ethnographie philosophiques. Quelque hypothèse qu'on adopte, celle des unitaires ou celle des anti-unitaires, les hauts intérêts scientifiques, sociaux et religieux restent saufs, car ils reposent sur des bases indépendantes de ces systèmes.
De ce nombre est, en première ligne, la question de l'Esclavage, dont la solution a été, sans nécessité, subordonnée trop souvent à celle de cet insoluble problème de l'origine, de la supériorité ou de l'infériorité primitives des races humaines.
Les deux systèmes se sont encore ici battus dans la région fantastique des hypothèses.
L'un, qui est celui de beaucoup de naturalistes, et
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par malheur aussi celui des colons, prétend que le nègre est, en fait, en vertu de son organisation originelle et par nature, un produit inférieur à ceux des autres races humaines, et notamment de la race blanche; et c'est par cette infériorité native présumée qu'on explique l'imperfection relative de la civilisation, l'éternelle barbarie des peuples noirs, et qu'on cherche à légitimer l'esclavage. L'autre système, qui est celui de beaucoup de philosophes et des abolitionistes, soutient qu'il n'existe aucune différence essentielle organique entre la race nègre et la race blanche, que l'état de barbarie et d'ignorance reproché aux populations noires est le résultat de circonstances extérieures, et notamment, en ce qui concerne les nègres des colonies, du fait même de l'esclavage ; et c'est en vertu de cette égalité et unité naturelles du genre humain que la servitude imposée aux noirs par les blancs est considérée comme une violation des droits les plus sacrés de l'humanité. Pour certains abolitionistes exaltés, M. Schoëlcher, par exemple (1), le nègre est intellectuellement égal au blanc; il n'y a entre eux de différence que celle de l'éducation. Ils dissertent à perte de vue sur la constitution anatomique du nègre, nient que les légères différences qu'on a pu trouver aient la moindre importance dans la question. Enfin, ils invoquent l'histoire pour prouver que des peuples nègres, — ou supposés tels — comme les Carthaginois, les Phéniciens, les Egyptiens, se sont élevés
(1) Des Colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavage par Victor Schoëlcher, Paris, in-8. 1842.
jadis à un haut degré de civilisation et de lumières. Nous ne pouvons adopter ni l'une ni l'autre de ces manières de voir, si on les présente comme deux systèmes isolés, régulièrement déduits de principes opposés. Ils reposent, en effet, l'un et l'autre sur une base entièrement hypothétique dont la démonstration ne saurait jamais être faite, soit empiriquement par l'histoire, soit rationnellement par des inductions légitimes. Nous n'avons sous les yeux, et l'histoire ellemême, si haut qu'on remonte, ne nous offre que le fait existant d'une diversité très-appréciable dans les caractères physiques des races d'hommes répandues sur le globe, et une inégalité concomitante dans le développement intellectuel et moral de ces mêmes races. Cette double diversité est-elle le résultat de différences originaires et essentielles déposées primitivement en des types multiples et distincts, ou de simples variations d'un type unique, amenées à la longue par les influences extérieures du climat, des habitudes, du régime de vie, de l'état politique, etc.? c'est ce qu'il sera à jamais impossible de décider; car si l'expérience fournit, comme on va le voir, la preuve que les choses ont pu se passer de l'une et de l'autre manière, elle ne nous apprend nullement lequel de ces modes a été suivi ab ovo par la nature. Le grand fait de la domestication des animaux est un exemple frappant en ce genre. Nous voyons se réaliser là, sous nos yeux, le double phénomène de la transformation d'un type animal donné en une multitude de types différents, sous l'influence de circonstances extérieures diverses,
l'esclavage. .'577
et réciproquement du retour de toutes ces diversités à l'unité du type primitif par la suppression des causes de variation. Ainsi, bon nombre au moins des races actuelles de chiens, si diverses de formes, de taille et de mœurs, sont évidemment des créations nouvelles, sorties de types bien moins nombreux et différents, et on observe pareillement que toutes ces races rendues aux conditions de la vie sauvage finissent à la longue par se rapprocher par plus d'une modification physique et surtout par leurs habitudes d'un type uniforme. Cette expérience, et bien d'autres analogues, ne nous montrent cependant qu'une chose, savoir : qu'un animal quelconque, pris comme type, peut, sous certaines conditions, se subdiviser en variétés organiquement et psychologiquement très-dissemblables, et que des êtres très-dissemblables, sous les mêmes rapports, peuvent aussi, sous d'autres conditions, s'uniformiser en se rapprochant d'un type commun. Mais cette expérience ne nous dit pas si, à l'origine, il y a eu un * seul type de chiens ou plusieurs, car tout en nous montrant la possibilité de la scission d'un type en plusieurs autres, et de la fusion de plusieurs en un, elle est infiniment trop bornée, encore et ne pourra même jamais être assez étendue pour nous permettre d'affirmer qu'un seul type ait pu se prêter ou non à toutes les transformations réalisées et à réaliser, ni, réciproquement, que tels ou tels types actuellement différents pourraient ou non se confondre en un seul.
On voit par là qu'il est assez inutile de chercher s'il y a eu un ou plusieurs types humains primitifs, puis-
qu'il est impossible d'arriver à cet égard même à une probabilité. Observons en outre que les partisans de ces deux hypothèses n'en ont nullement besoin pour leur cause respective; car elles ne servent absolument de rien dans la question. En effet, supposé que, conformément à l'opinion des abolitionistes, le nègre soit organiquement et intellectuellement identique au blanc par nature et par essence, et que la grande disproportion existant entre eux ne soit qu'un effet accidentel des lieux, des temps, des circonstances, toujours est-il qu'on sera obligé de reconnaître, sous le nom de dégradation ou tout autre, cette inégalité relative comme un fait général dont il faudra tenir compte dans l'appréciation des rapports sociaux de ces deux classes d'hommes; et pareillement, si l'on suppose, avec les partisans de l'esclavage, que le noir et le blanc sont deux espèces essentiellement distinctes, et que l'inégalité d'intelligence de ces deux espèces est fondée sur des différences primitives et radicales d'organisation, on ne peut cependant nier qu'en fait cette inégalité ne soit susceptible de grandes variations dans le degré, et ne puisse, par conséquent, être infiniment diminuée. Ainsi ils sont obligés d'admettre de part et d'autre comme faits, les uns, l'infériorité intellectuelle de la race nègre, quelle qu'en soit la cause ; les autres, le perfectionnement possible de cette même race dans une mesure qu'on ne saurait assigner.
11 serait bon de voir enfin disparaître de cette importante question ces principes absolus, à la fois inconciliables et indémontrables, qu'on s'oppose indéfi-