III
Sciences exactes et sciences non exactes.
La diversité des voies de l'esprit n'est pas moins grande dans les sciences physiques et naturelles que dans les sciences morales et politiques et dans la sphère même de l'imagination et de l'art. Ces sciences prétendent pourtant le contraire et s'en vantent. Elles font volontiers valoir , en preuve de leur supériorité , l'immuabilité de leurs bases, la fixité de leur objet, qui refrènent, à les en croire, l'activité trop aventureuse ou désordonnée de l'esprit, et s'opposent aux combinaisons arbitraires de la fantaisie et du raisonnement. C'est aussi en partie à ce titre qu'elles se disent et se croient exactes. La physique, la chimie et certaines branches des sciences de l'organisation affichent ouvertement cette prétention, contre laquelle il ne paraît pas qu'on réclame. La médecine voudrait bien aussi se poser de cette façon; mais elle n'est pas en mesure — on ne le sait que trop — de le faire. Elle y aspire pointant et se flatte d'y arriver en s'appuyant de tous côtés sur ses voisines, dont elle imite, au moins extérieurement, les procédés. Elle s'imagine souvent y être parvenue, et nous avons vu annoncer déjà plus d'une fois la découverte de la nié-
decine exacte, ou, comme on dit aussi, positive. La science politique ne désespère pas non plus de se résoudre en formules physico-mathématiques, et on l'a décorée, en vue de ce résultat, du nom nouveau de Sociologie. La philosophie même assure, dans quelques livres et quelques cours, être définitivement arrivée, après bien des traverses, à l'état positif.
Cependant en y regardant de près, on trouverait peut-être que cette distinction — déjà assez ancienne — entre les sciences dites exactes et les sciences non exactes, ne peut être fondée que sur quelque malentendu. Il n'y a pas de science inexacte en soi: c'est une contradiction dans les termes. L'esprit opère delà même manière en toutes choses; il aspire, dans tous les genres de connaissances, à la vérité, et ne trouve sa satisfaction que dans la certitude et l'évidence. Il se trompe souvent sans doute : Errare hurnanum est; il embrasse souvent, comme Ixion, une nuée à la place d'une déesse ; mais c'est que le fantôme a quelque faux semblant de la réalité. Or, si l'esprit tend toujours et en tout à la connaissance de ce qui est, il n'y a pas apparence qu'il se paye jamais volontairement d'illusions, de mensonges et de chimères en quelque ordre de recherches que ce soit; qu'il soit plus disposé à affirmer sans raison, sans évidence, en morale, en médecine, par exemple, ou en politique, qu'en physique ou en chimie. Serait-ce dans les objets mêmes de la connaissance qu'il faut chercher le fondement de cette classification des sciences en exactes et non exactes? Mais ces objets nous sont donnés, nous ne les in-