‹ La Médecine et les ReligionsChapitre 18 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La Médecine sacerdotale des Japonais

Le bouddhisme chinois fut importé au Japon en 652. Avant, la seule religion était le Shinto, sorte de polythéisme grossier sans bases philosophiques et farci de légendes obscènes.

Les dieux ou Kamis personnifient les forces de la nature, ses éléments, ou bien ils sont des héros divinisés. Le panthéon japonais en compte plusieurs millions, l'imagination populaire en crée à foison. Chaque rivière, chaque montagne a le sien. Ces dieux ne jouissent même pas du bénéfice divin de limmortalité, puisque le Æo-Zi-Kr, livre saint des prêtres du Shinto, parle à chaque instant de leur mort. IL y a même un passage ou [zana-gi, le créateur du monde, cherche Izana-mi, son épouse, et trouve son corps en décomposition, dévoré par les vers.

Le pontife suprême était le Mikado, à la fois empereur et pape, fils des dieux et si saint que nul n’avait le droit de le regarder en face. Les prêtres lui devaient obéissance absolue et ne remplissaient que les fonctions subalternes au nombre desquelles était l’exercice de la médecine.

La Médecine du Shinto. -- Quelle médecine

RP

devait être engendrée par une telle religion? Les idées biologiques n’existent pas, les connaissances thérapeutiques sont nulles. Le médecin est un sorcier vulgaire. Il chasse les génies malfaisants avec grand tapage. Le gong est son instrument favori. Une chose cependant intéressante à noter est la croyance dans l'efficacité des eaux thermales. Les dieux qui règnent sur certaines sources aiment les hommes et leur puissance en change l’eau en une liqueur purifiante. Certains la réchauffent de leur haleine, d’autres se contentent d’y verser de mystérieuses mixtures. Auprès de chacune de ces sources, un temple s’élève où les malades viennent en foule chercher la santé. Pendant qu’ils se baignent et qu'ils boivent, les prêtres chantent des hymnes et exécutent des danses sacrées.

Cet état de choses dure jusqu'au commencement de l’ère actuelle; alors des philosophes, en relations probables avec les Chinois leurs voisins, essayèrent de modifier les données grossières du Shinto, d’en sublimiser les légendes et de les changer en mites, de lorienter vers des conceptions plus philosophiques. Ils y firent un dieu en trois personnes rappelant la {rimourthi brahmaniste. Chacune de ces trois personnes a deux essences : l'essence active et l'essence passive, qui ressemblent fort aux deux principes Yang et Vin des Chinois. Le créateur sépare son essence active de son essence passive. Cette dernière devient la matière, Pour donner la vie à cette matière, 1l reflète en elle son essence active. C’est ce reflet qui est l’âme. :

» où Le

LE

Les idées biologiques se modifient en même temps que les idées religieuses; comme elles, elles s’affinent. Nous ne nous y arrêterons pas, car elles sont alors les mêmes qu’en Chine. Comme en Chine, des universités sont fondées dans les temples et les prètres reçus médecins soignent les malades dans les hôpitaux. Cependant de grossières superstitions subsistent. C’est ainsi qu'il est universellementadmis que les plantes ne doivent pas leurs vertus àleur suc,mais bien à leurs génies particuliers. Telle plante est curative parce queson génie est bon et aimeles hommes ; telle autre est un poison parce que son génie est mauvaiset vouéauservice d’Ara-mi-Tama,lespritdu mal. Il en est qui guérissent ou qui tuent ; la question de dosage étant totalement inconnue aux praticiens.

Ils imaginèrent qu’elles étaient un objet de lutte entre les deux esprits, salutaires quand Fouyou-mi- Tama, l'esprit du bien, triomphait et régnait sur elles, dangereuses quand elles étaient tombées au pouvoir de Ara-mi-Tama. On pouvait reconnaitre à certains signes à quel moment il fallait les prendre et leur cueillette était prétexte à une foule d'opérations magiques compliquées.

La Médecine scientifique au Japon. — À quel moment la médecine scientifique chinoise fit-eile son apparition au Japon? En #14, le Mikado malade fit appeler un médecin coréen. En 553, des professeurs de médecine vinrent du même pays, enfin en 668

l’empereur chargea officiellement un prêtre chinois

d'organiser l’enseignement médical dans tout l’empire. Une faculté d’état fut fondée dans Pile de Kiou-

HO

siou. Le monarque institua des dotations pour aider les étudiants pauvres.

Dans chaque école japonaise, il y eut, à côté des chaires d’acupuncture,de massage, de thérapeutique, une chaire d’astrologie. Ce qui prouve combien tenaces étaient les vieilles idées.

A cette époque, le bouddhisme était déjà assez répandu dans la classe instruite. On peut dire que c’est lui qui introduisit au Japon la médecine scientifique. Le médecin coréen qui vint en 4i4 soigner l’empereur est peut-être ce fameux prêtre OO-shin que les historiens chinois prétendent avoir étéenvoyé vers cette époque parle roi de Corée avec sept autres religieux pour convertir le Japon? On doit à ses successeurs l'institution d’un ordre de nonnes qui s’occupaient spécialement des soins à donner aux femmes en couches et aux nouveau-nés.

Sous l’impulsion des idées bouddhiques, la médecine prospéra. Ce fut sa période brillante. À

Cependant les prêtres du Shinto voyaient avec peine le nombre de leurs fidèles diminuer. Leurs sourdes menées indisposèrent l’esprit des empereurs qui promulguèrent des édits contre les hommes nouveaux. Ceux-ci s’appuyèrent sur les Shogouns, sorte de premiers ministres qui géraient les affaires temporelles alors que le saint Mikado, fils des dieux, ne s’occupait que des choses spirituelles. La guerre civile fut le résultat de toute cette politique. On vit les monastères se changer en forteresses et les moines abandonner la chape et le bonnet pour revêtir la cuirasse. Alors commença une longue période d’a-

Ty

narchie. Les bouddhistes, vainqueurs, déposaient le Mikado qui s’en allait, la tête rasée, méditer à l’ombre des pagodes sur les vanités du pouvoir, Les prêtres prenaient en main les rênes du gouvernement et clamaient l’égalité humaine. Mais les partisans du vieux culte prenaient leur revanche. Ils brûlaient les hôpitaux, pillaient les écoles, saccageaient les jardins botaniques. Ce fut une longue et douloureuse persécution d’où le bouddhisme sortit victorieux, mais amoindri,vers le x° siècle. Certaines de ces institutions n’existaient plus qu’à l’état de souvenirs et ne furent pas reprises. C’est ainsi qu’on ne reconstruisit pas les hôpitaux, ni les écoles; qu’on ne replanta pas les jardins. Pourquoi? Probablement parce qu’à cette époque, la secte Soughen,qui prêchait l'excellence d’'Amida, la charité, avait déjà disparu et que la secte Zen, basée sur la méditation abstraite, et la secte Shiu-sou, qui ne reconnaît que l’unique efficacité de la grâce, commençaient déjà à être très puissantes.

On vit réapparaître les sorciers du Shindo. Les pratiques superstitieuses d’autrefois furent remises en honneur. Il y eutune corporation spéciale de religieux qui s’attribuaient les plus fantastiques pouvoirs. Sortes d’ermites, ils vivaient ordinairement dans les montâgnes où ils se nourrissaient, disait-on, d’une ambroisie céleste tombée des nuages. Pour les consulter, il fallait allor jusqu'à leur caverne, ce quiétait souvent un voyage long, coûteux et fatigant. Ils ne descendaient dans la plaine qu’aux époques d’épidémies, alors on les voyait marcher par les chemins,

RRQ

pâles et décharnés, couverts de peaux de bêtes ou même nus. Ils prononçaient à haute voix des incantations, commandaient à l’esprit Yekiré de quitter lepays, ou le suppliaient d’en épargner les habitants. La foule, ivre d'espoir, suivait ces hallucinés et ces imposteurs. Les femmes leur présentaient leurs enfants auxquels ils imposaient les mains. Les plus dévotes embrassaient la terre où la plante de leurs pieds avait gravé son empreinte.

Introduction de la médecine européenne au Japon. — La médecine européenne fut introduite au Japon par les Portugais au xvi siècle et par les Hollandais au xvu*. Elle fut reçue avec méfiance puisqu’une école chinoise était encore fondée à Yédo en 1765 etqu’un décret impérial de 1848 interdisait sous peine de mort sa pratique. Cependant dix ans après, l'empereur Iye-Montoiko autorisa l’installation d’une école européenne où on commença à disséquer. C’était un grand pas de fait vers l’occidentalisme. La révolution de 1868 faillit en annihiler les effets. Mais l'esprit nouveau, définitivement vainqueur, poussa le pays vers le progrès. Onfit venir des maîtres français, allemands et anglais. Actuellement l’université et les écoles fonctionnent admirablement et fournissent déjà le quart des praticiens de l’empire. Pourtant parmi les docteurs de la cour il y a encore un représentant des vieilles doctrines et les moinès guérisseurs sévissent toujours dans les provinces reculées.

Page 1