CHAPITRE VI
La Médecine en Chaldée, en Assyrie et à Babylone
Héropore, parlant des Babyloniens,dit : «Commeils n’ont point de médecins, ils transportent les malades sur les places publiques, chacun s’en approche et s’il a eu la même maladie ou s’il a vu quelqu’un qui l'ait eue, ilaide le malade de ses conseils et l’exhorte à faire ce qu’il a fait lui-même, ou ce qu’il a vu pratiquer à d’autres pour se tirer d’une semblable maladie. Il n’est pas permis de passer auprès d’un malade sans lui demander quel est son mal. »
Pendant longtemps on a pu ajouter foi au dire d’Héropore,car tout était inconnude la vieille civilisation qui fleurit jadis sur les rives de l’Euphrate. Cependant en 1802, Grotefend trouvait le clef de l’écriture cunéiforme. Les travaux qu’il commença continuèrent jusqu’en 1870, et depuis lors les assyriologues déchiffrent couramment les éditsetleslivres gravés sur la brique rouge. C’est ainsi que nous pouvons affirmer qu'Héropore était mal renseigné en ce qui concerne les habitudes médicales de Ba-
bylone.
Pie
La vallée de l’'Euphrate fut le berceau de l’occultisme, de la magie, de l'astrologie, de toutes les sciences mystérieuses au moyen desquelles l’homme s’acharne à la conquête du mystère. Toute la religion assyrio-chaldéenne est symbolique. Ce que nous en savons est emprunt d’un mysticisme profond qui va parfois jusqu’à l’oubli de la plus élémentaire morale, témoin l'obligation où étaient les femmes d’aller se prostituer une fois dans leur vie dans les jardins consacrés à la déesse Mylitta et au bénéfice de son temple.
Procédés de guérison.— LaMédecine magique.— La médecine de ce pays ne devait, ne pouvait être, que conjuratoire. C’est ce qu’elle fut. Le prophète Daniel nous donne quelques renseignements sur ce sujet. «... Et ils entrèrent au service du roi. Et dans toutes les questions sur lesquelles le roi les interrogeait, il lestrouvait dix fois supérieurs à tous les magiciens et astrologues de son royaume » (Daniel, 1, 2)... — « Et le roi ordonna d’appeler les magiciens, les astrologues, les enchanteurs et les chaldéens pour lui expliquer ses songes » (Daniel, 11, 2).
Ainsi donc les prêtres de Ninive et de Babylone pouvaient être divisés en trois catégories. Les magiciens et les enchanteurs, qui étaient des conjurateurs, les astrologues, qui étaient médecins, et les chaldéens, qui s’occupaient de théosophie.
Les livres ne sont pas venus jusqu’à nous; mais nous savons qu’il en existait. Dans la bibliothèque de l’école sacerdotale d’Erech, il y avait un grand ouvrage dont les scribes d’Assourbanapal firent des
copies. Une première partie traitait du moyen de chasser les esprits, une seconde des moyens de conjurer les maladies et la troisième contenait des hymnes. Le premier livre de l'historien Berose était un traité complet d’astrologie judiciaire et médicale. Or Bérose était prêtre au service du temple de Baal à Babylone vers l’an 300. Cependant des textes retrouvés depuis quelques années nous renseignent un peu sur les connaissances médicales de l’époque.
.… Bien entendu les idées biologiques sont nulles. Toutes les maladies sont l’œuvre des démons.
« Upa exécrable agit sur la tête de l’homme. » « Namtar agit sur la vie de l’homme. »
« Outong agit sur le front de l'homme. »
« Alal agit sur la poitrine de l’homme. »
« Gigim agit sur les viscères de l’homme. »
« Télal agit sur la main de l’homme. »
Une des causes fréquentes de maladies, c’est le mauvais œil. Il y a des foules de gens qui ont le mauvais œil. Les uns inconsciemment. Parmi eux, il faut citer en première ligne les esclaves et les étrangers; c’est ainsi que, pendant leur captivité, les juifs passaient pour rendre malades ceux qu'ils regardaient trop longuement. D’autres étaient des magiciens noirs qui employaient leur science à une besogne de haine. Ils pratiquaient les envoûtements, préparaient des philtres maudits, attiraient par leurs maléfices les démons dans le corps de leurs victimes. Les envoûtements se faisaientcomme au moyenâge. Le sorcier façonnait avec de la cire ou de la glaisé une figurine qui recevait le nom de la personne visée,
puis il la piquait à la place du cœur ou à la tête, en prononçant des paroles mystérieuses. Les philtres se confectionnaient avec mille choses répugnantes et près d’eux la cuisine des sorcières de Macbeth n’aurait été qu’une pâle gargotte.
Nous ne savons pas si les chaldéens avaient des notions d'anatomie. Aucun texte n’est jusqu'ici venu nous éclairer sur ce point; mais s’ils en avaient, ces notions devaient être bien vagues; car, chez eux, comme chez les Egyptiens, les sciences de spéculation et de raisonnement étaient bien plus en honneur que les sciences d'observation.
Quels étaient les procédés employés par les médecins? Diopore DE SIciLE nous apprend que : « Ils essayaient de détourner le mal et de procurer le bien, soit par des purifications, soit par des sacrifices, soit par des enchantements. » Plus heureux qu'Héropore, 1l était bien renseigné. Les découvertes modernes lui donnent raison. De nombreuses formules nous ont été révélées par les inscriptions cunéiformes. Ce sont pour la plupart de longues litanies adressées aux dieux, aux génies, aux forces naturelles. Je n’en citerai qu’une, car toutes ont la
même monotonie.
« La maladie des viscères... Esprit du ciel souviens-t-en. — Esprit de la terresouviens:t-en.
« La maladie du cœur..... Esprit du ciel souviens-t-en. — Esprit dela terresouviens-t-en.
« L’enveloppe du cœur malade Esprit — — Esprit — « La maladie de la bile.... Esprit — — Esprit —
SES an
€ La maladie de la tête...... Esprit du ciel souviens-t-en. — Esprit de la terre souviens-t-en.
« La dysenterie maligne. .... Esprit —— — Esprit — « La tumeur qui se gonfle... Esprit — — Esprit — « La miction qui déchire. .... Esprit — — Esprit — « La douleur quines’enlève pas. Esprit — — Esprit - —
Cela devait se réciter à deux voix ou même se psalmodier en strophes alternées.
Le diagnostic lui-même se faisait d’une façon magique. Le prêtre tenait une baguette dans les deux mains et la promenait sur le corps du malade. La baguette en tournant indiquait le lieu et la nature de la maladie : « Voici ils approchent le rameau de leurs narines » dit Ezéchiel (vin, 17) et Oséo (1v, 12) : « Mon peuple consulte son bois et son bâton lui prophétise. » Il semble, d’après ces deux citations que cette coutume se serait répandue chez les juifs, ce qui n’auraitrien de bien surprenant. Du reste elle servait non seulement à diagnostiquer les maladies, mais aussi à trouver les trésors. De nos jours, les sorciers de campagne l’emploient encore et l’appliquent à la recherche des sources; qui n’a vu les chercheux d'ève se promener à pas lents dans une cour de ferme, une branche de coudrier vert pliée entre les deux mains?
Quand le médecin avait reconnu le mal, c’est-àdire à quel démon il avait affaire, il entonnait des litanies dans le genre de celles qui sont indiquées
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plus haut. Toute l’assistance y répondait. Quelquefois il se contentait de prononcer une sentence: « Que l’esprit mauvais s’en aille et que Île colosse favorable pénètre dans son corps. » Quelquefois il ordonnait au malade un breuvage enchanté, ou pratiquait sur lui de bizarres sortilèges. Voici une opération magique conseillée aux praticiens par une iuscription cunéiforme et regardée comme infaillible : « Noue à droite etarrange à plat en bandeaux réguliers sur la gauche un diadème de femme, divisele deux fois en sept bandelettes, ceins-en la tête du malade, ceins-en le front du malade, le siège de sa vie. Assieds-le sur son lit, répands sur lui des eaux enchantées. Que la maladie de sa tète soit emportée dans les cieux comme un vent violent, qu’elle soit engloufie comme de l’eau dans la terre. »
Le médecin faisait encore commerce des talismans destinés à rendre le corps invulnérable aux attaques des démons. C'était le plus souvent des bandes d’étoffe sur lesquelles étaient écrites des phrases conjuratoires : « Je suis Bit-Nour, serviteur d’Adar, le champion des dieux, la prédilection de Baal. » Les bandelettes qui portaient ces mots étaient destinées aux femmes enceintes et facilitaient, paraït-il, leur délivrance. — « Va-t-en, Namtar, noire démone —
je suis le bien-aimé de Baal, va-t-en loin de moi. »
— Celle-ci protégeait contre Ês peste et tout le monde la portait aux époques d’épidémie, Une autre défendait contre les attaques de la fièvre RÉORRE par le génie Udpa.
Quelquefois ces sentences étaient gravées sur de
petits cylindres que l’on suspendait au cou, enfilés par leur axe. On a relrouvé des milliers de ces bijoux talismaniques, autant peut-être que de scarabées dans les hypogées égyptiennes. Le choix de la matière était subordonné aux vertus magiques que l’on attribuait aux différents minéraux. Il y en a en hématite, en sardoine, en agate, en cristal de roche, en onyx, en lapis-lazuli, en jaspe, en chalcédoine, en cornaline.
Les prêtres avaient encore trois ou quatre manières d'assurer le pronostic. Ils consultaient les présages, les astres, les flèches mantiques.
Les présages étaient innombrables et il serait fastidieux d’en dresser la liste. On les tirait du vol des oiseaux, de l’état du temps, des bêtes et des gens rencontrés, des naissances monstrueuses. Un corbeau volant et croassant sur la gauche, un ciel d’orage, une belette ou un chien jaune qui traverse perpendiculairement la route, la venue au monde d’un enfant palmé ou d’un hydrocéphale étaient autant de signes funestes et voulaient dire que Ja mort n’était pas loin. Une colombe perchée sur le toit, une fine pluie printanière, un chien blanc qui vient flairer le seuil, la naissance de deux jumeaux étaient autant d'annonces de bonne santé et de guérison. On pourrait en citer ainsi de nombreuses pages, dont plusieurs paraîtraient invraisemblables.
Dans les cas graves, ou pour les malades riches, l’astrologue entre en scène. Patiemment, il consulte les étoiles, analyse leurs clignotements de feu, déchiffre les signes mystérieux qu’elles tracent sur le
tableau du ciel pour y trouver l’espoir et la vie ou bien, le mane-thecel-phares qui doit irrévocablement condamner son client. Dresser ur horoscope n’était pas chose courte et facile. Son auteur devait passer bien des nuits,immobile sur la plate-forme supérieure des temples, à suivre la marche silencieuse des astres et faire de nombreux et difficiles calculs pour établir le chemin des influences sidérales. L’astrologie a vécu, en dépit des siècles, jusqu’à nos jours et maintenant encore, en plein Paris, il y a chaque nuit plusieurs lunettes d’astrologues qui demeurent désespérément braquées vers le zénith. La base de la doctrine était scientifique et la doctrine tout entière employait la méthode d’analogie. Les Chaldéens connaissaient déjà les influences du soleil et de la lune sur le monde terrestre. Pourquoi les autres astres n’en exerceraient-ils pas également et pourquoi l’homme qui est une réduction du monde, le microcosme des mages et des kabbalistes, ne serait-il pas soumis lui aussi aux influences astrales ?
L'emploi des flèches mantiques nous est révélé par Ezéchiel (xx1, 26). « Car le roi de Babylone se tient à la bifurcation, à l’entrée de deux chemins, pour tirer des présages. I! secoue les flèches. T1 interroge les idoles... » Une inscription nous détaille la façon de procéder. Le médecin se place au croisement de deux routes. Il a derrière le dos un carquois rempli de flèches de couleurs différentes. IL ferme les yeux, en prend une au hasard et tire. Suivant sa couleur et la direction qu’elle a prise, le pronostie est favorable, incertain ou fatal. Cette façon d’in-