CHAPITRE VIII
La Médecine de la Bible et du Talmud
La race juive, cette race vivace, dont l’influence scientifique fut si grande au moyen-âge, n’échappera point à la règle ordinaire. Chez elle, la médecine naquit encore dans le temple et n’en sortit que bien tard pour évoluer avec l’aide des doctrines philosophiques.
Les documents que nous possédons sur l’histoire de la médecine juive sont nombreux. Nous les puisons dans les livres religieux, d’abord, dans la Bible et dans le Talmud ; puis, un peu aussi chez les auteurs profanes, et particulièrement chez Flavius Joseph et Suidias. Suivant les destinées du peuple, la médecine juive peut se diviser en deux périodes : la première, période biblique, dure jusqu’à la captivité de Babylone; la seconde, période talmudique, commence à Esdras et dure jusqu’au moyen-âge, en se transformant petit à petit et en devenant de siècle en siècle plus scientifique et moins rituelle.
Période biblique. — La période biblique nous est révélée surtout par le Pentateuque. Moïse avait des connaissances très étendues. N'était-il pas un
initié desmystères d'Égypte, ainsi que nous l’apprend Clément d'Alexandrie? Partisan des méthodes ésotériques et de l'iniation en masse, il se sépare à cause de cela des collèges sacerdotaux de Thèbes et de Memphis. Il emmène sa tribu à la recherche d’une patrie nouvelle ; et, s'étant arrêté au milieu du désert, dans le décor titanesque du Sinaï, c’est là qu'il révèle à la masse de ses frères la doctrine cachée; c’est là qu’en un coup de théâtre sublime, au milieu des éclairs et des grondements de la foudre, il leur donne sa loi, cette loi qui doit les grouper et faire d'eux une nation. Il y mêle un élément médical très grand, car il sait que seuls les hommes vigoureux font les peuples forts. Voyons un peu en quoi consiste cette médecine.
Les connaissances anatomiques du Pentateuque semblent nulles. Moïse a rapporté d'Egypte l'horreur des cadavres. En revanche, les règles d'hygiène y tiennent une large place. Nous en parlerons dans la seconde partie de notre travail. Aucune maladie ne semble très bien connue, si ce n’est la lèpre. Les chapitres xin et xiv du Lévitique sont consacrés à ce terrible mal. En plus de cent versets, le législateur en décrit tous les aspects et indique les moyens de s'en préserver. Au chapitre xv du même livre : « Tout homme qui aura un flux dans sa chair sera souillé, etc... » Il semble vouloir parler de la blennorragie. Les autres maladies ne sont désignées que par le nom de l’organe atteint, ou par un des symptômes les plus fréquents et les plus graves. Il y a la douleur d’entrailles, la maladie du cou, la maladie
DO
des yeux, il y a la maladie de la soif ardente, celle du sommeil, celle de la perte de sang, etc.
Quelles sont les doctrines biologiques de Moïse? Probablement celles des prêtres égyptiens, ses maitres. Deux passages de ses œuvres nous font penser qu’il connaïssait, qu’il soupçonnait plutôt le rôle vital important du ne Au chapitre xvn du Lévitique, il dit : « Tant qu’à l’âme de toute chair, c’est son sang, il lui tient lieu d'âme, » et plus loin : « L’âme de toute chair est son sang. »
La médecine est réservée aux prêtres, aux enfants de Lévi (Lévitique, xui et xiv). Il est interdit d’avoir recours à d’autres soins qu'aux leurs. Cependant les accouchements sont confiés à des sages-femmes. Mais ces matrones sont des espèces de diaconesses, apparliennent à une sorte de tiers-ordre et sont soumises à l’autorité sacerdotale.
Ce monopole semble pourtant avoir été violé assez tôt. On enseignera la médecine dans les collèges de prophètes. On a donné au mot prophète une signification qu’il n’a pas eue à Jérusalem. Dans l’imagination populaire un prophète est un individu quelconque qui surgit, un beau jour, de la foule et lui en impose par des gestes extravagants et des phrases obs cures. Bien autres furent les prophètes d'Israël. Iis se préparaient longuement à leur mission par des études appropriées et par une vie mystique en harmonie avec la destinée quasi-surnaturelle qu’ils rèvaient. La plupart du temps leurs discours étaient considérés non comme des révélations mystérieuses, mais comme des conseils inspirés par une sagesse ou une
en ere
science plus grande, basés sur des exemples tirés de l'histoire ou sur des données philosophiques. Ils ne prédisaient pas l'avenir, ils le prévoyaient. Quelques-uns haussèrent leur enseignement jusqu’à des hauteurs métaphysiques très élevées et furent savants au point d'accomplir des actions que le vulgaire qualifia de miraculeuses, quelques-uns aussi acquérirent une sagesse. telle que le cours des événements leur dissimulait à peine sa logique, et qu'ils purent réellement prophétiser. Les poèmes que la Bible a conservés sont les œuvres de ces hommes de génie. Ceux-là avaient étudié la médecine. Quelques passages des Livres peuvent nous en convaincre : « Prenez du baume pour sa douleur » (Jérémie). « De la plante des pieds jusqu’à la tête, il n'y a rien de sain; ce ne sont que plaies vives, blessures et meurtrissures qui n’ont point été pansées, ni bandées, ni adoucies avec de l'huile » (Isaïe). Isaïe soigne et guérit Ezéchias (Isaïe, xxxvir) : « Qu'il prenne une masse de figues et qu’il l’étende sur l’ulcère. » Elie n’a-t-il pas ressuscité le fils de la veuve? « Il s’étendit sur l’enfant par trois fois et dit : « Eternel! je te prie que l’âme de cet enfant retourne en lui. Et l'éternel l’exauça » (Rois, xvn). Elisée fait de nombreux miracles.
Non seulement les prophètes soignent les maladies; mais ils sont aussi les instruments de la colère divine et appellent les plus grands maux sur les coupables. Un homme de Dieu prophétise contre Jéroboam, celui-ci étend la main et dit : « Saisissez-le! » « Et la main qu'il etendaitcontre lui devint sèche» (Rois, 1-x11,5). Le prophète Achija fait mourir le fils
EL IQ EE
du même Jéroboam (Rois, 1, xiv). Elie condamne Achazia et fait tomber la foudre sur ses messagers (I Rois, 1, 11 ct 12). Elisée attire la lèpre sur Guéhasi (IT Rois, v,26-27). On pourrait citer encore une foule de ces exemples. Nous en trouvons même dans les auteurs profanes : Flavius Joseph nous parle plusieurs fois de la puissance des prophètes et de la crainte que le peuple avait de leur colère.
Il est bien certain que ces hommes devaient posséder une science médicale assez étendue pour que la tradition leur ait attribué de si nombreux miracles. Nombre de guérisons inexplicables, de résurrections ou de maladies dont ils frappèrent les impies furent grossies par le temps, entourées de circonstances fabuleuses par les traducteurs et les chroniqueurs, déformées ; mais doivent s’appuyer sur des faits réels. Nous en avons à retenir que les prophètes étaient des médecins. Ils furent peut-être Les premiers à usurper les fonctions jusqu’à eux réservées aux enfants de Lévi et à dépouiller la médecine de sa robe blanche de lévite.
Il est à peu près certain que les princes et les rois étudiaient aussi les sciences médicales. Les textes sont très affirmatifs sur ce sujet : « Et ils (les rois) pansent à la légère la plaie de la fille de mon peuple » (Jérémie, vi, 14) : — « On envoie vers le roi Jareb; mais il ne pourra vous guérir, ni vous délivrer de votre plaie » (Osée, v, 13).
L'ignorance de la médecine était une raison d'exclusion au trône : «Je nesaurais porter remède; ne m’établissez point chef du peuple » (Isaïe, ur, 6).
mp SUR
Le roi Salomon fut un médecin très savant. N’avait-il pas demandé la sagesse à l'Eternel? Esprit attentif, observateur scrupuleux des faits dont il tirait des axiomes et des proverbes, il fut certainement un thérapeute excellent. Lui-même se vantait de connaître toutes les plantes, au chapitre v du livre de la Sagesse. Il écrivit un traité de médecine (le Livre des guérisons), qui fut, disent les Arabes, exposé dans un lieu public où tout le monde pouvait aller le consulter. Sudas raconte que les prêtres en avaient fait graver un résumé sur la muraille, dans le vestibule du temple. Cet ouvrage est malheureusement perdu; mais mille passages de la Sagesse, des Proverbes, des Psaumes témoignent combien ce roi très sage avait souci de la santé de son peuple. A chaque instant, il donne des conseils de thérapeutique ou d'hygiène. Les musulmans le rêvèrent encore aujourd’hui comme le plus grand des médecins et l'imagination ardente de leurs poètes lui prête des cures merveilleuses à rendre jaloux Mahomet luimême.
Les médecins avaient droit au respect et à la considération. Ils étaient les fils bénis de Jéhova et les plus utiles d’entre les citoyens des tribus. « Honorez les médecins, car vous en avez besoin, car c’est le Très-Haut qui les créa » (Ecclésiastique, xxxvnr, 1-2).
Comment apprenaient-ils à guérir? Sur ce sujet la Bible est muette. On peut cependant prétendre vraisemblablement que les cours théoriques étaient donnés au temple, dans le fameux vestibule dont les
murailles portaient, livres de marbre continuellement ouverts aux yeux des élèves, les enseignements de Salomon. Tant qu’à la pratique, on l’acquérait peutêtre sous les portiques des fontaines où les paralytiques s’assemblaient, tel à Siloë, où Jésus fit quelques-uns de ses miracles, peut-être encore à l'ombre des portes de la ville, aux carrefours où les Hébreux avaient pris la coutume babylonienne d’exposer les malades. |
La maladie était considérée Le plus habituellement comme un châtiment divin. Dans beaucoup d’endroits des livres saints, Jéhova, par la voix de ses prophètes, exhorte son peuple à la pénitence et le menace de son courroux. « L’Eternel fera que la mortalité s’attachera à Loi, jusqu'à ce qu’elle tait consumé..… Il te frappera de langueur, de fièvre, d’inflammation, de chaleur brülante..., etc. » (Deutéronome, xxvIN, 23).
Profaner le temple est un sacrilège qui attire les -maladies et la mort; toucher sans besoin à l’arche sainte est aussi un acte d’audace qui mérite de terribles châtiments. Sa présence däns le temple de Dagon donna aux Philistins des hémorroïdes (Samuel, v). D’autres fois, la maladie est causée par un démon : c’est de la possession. Samuel consulté par Saül lui dit : « Voici, un mauvais esprit te trouble.» Jésus chasse sept démons du corps d’une femme. Ailleurs elle semble purement accidentelle ; ceux qui en étaient atteints n'avaient pas observé les règles d'hygiène; les fonctions vitales étaient troublées ea eux; la densité du sang était changée, la bile s’ac-
Bauzox 1
L'oÈE
cumulait dans certains organes, l’air intérieur était vicié, etc. È
A ces trois variétés de maladies correspondaient trois variétés de traitement.
Aux colères divines on opposait les prières et les sacrifices expiatoires. Le chapitre xiv du Lévitique nous explique tout au long le rituel de ces cérémonies. Dans les Nombres, Moïse et Aaron encensent l’autel de l'Eternel pour guérir Marie de la lèpre. Pour conjurer les effets d’une épidémie, on avait recours au Bouc Emissaire. Un bouc était chargé de tous les péchés d'Israël et égorgé au milieu du peuple comme un criminel, ou bien simplement chassé de la cité vers le désert. Quelquefois l'Eternel, lassé de sa vengeance, envoie la guérison sans qu’on la lui ait demandée. N’est-il pas le médecin de son peuple : «Si tu prêtes l'oreille à mes commandements je ne l’affligerai d'aucune des maladies que j'ai infligées à l'Egypte, car je suis ton Dieu qui te guérit » (Exode, xvi, 26) : « Et Dieu guérit Abimeda, sa femme et sa servante et elles enfantèrent » (Genèse, xx, 17):
Contre les démons, on employait les exorcismes et la prière, les amulettes, Les philtres, les conjurations. Les exorcismes les plus parfaits étaient toujours accompagnés de musique. Pour guérir Saül, Samuel lui envoie un joueur de harpe qui calme ses accès. Les amulettes étaient certainement d’importation égyptienne. Elles avaient du reste la forme du scarabée et du serpent qui se mord la queue, formes symboliques qui représentaient, en Egypte, la vie
éternelle et Dieu. Après la captivité de Babylone, l'emploi des cylindres s’imposa chez les juifs avec cette seule différence que le nom de Jéhova y remplaça les formules de magie assyrienne.
Nous arrivons à la troisième façon de soigner, qui est sans contredit la plus intéressante, car elle seule témoigne d’un souci scientifique. On entrevoit l’utilité des simples. La botanique juive nous est presque inconnue. Îl ne semble pas qu’elle ait été très variée malgré les dires de Salomon qui prétendait, comme nous l’avons vu plus haut, connaître les vertus de toutes les plantes. Il conseille, dans les Proberbes, le vomissement, mais il n’en donne pas le moyen. Ailleurs il parle d’un collyre noir pour les yeux, puis d'huile en onctions, puis de dictames imprécis. Jérémie fait grand cas du baume de Galaad,; Isaïe, de la cendre de cèdre; Tobie, du fiel de poisson; d’autres, de salive humaine. La racine de saponaire entre dans les cataplasmes, Les dattes sont souveraines contre l’ictère, l’ail est un vermifuge, le vin poivré, un aphrodisiaque.Le pavot fait dormir. On employait nombre de substances bizarres : sauterelles, ailes de chauves-souris, urine pétrifiée, etc.
La chirurgie n’était guère représentée à cette époque que par la circoncision, qui se pratiquait au temple, au moyen d’un couteau de silex; et par des réductions plus ou moins habiles de fractures : « J’ai brisé le bras du pharaon et voici qu’on ne l’a point pansé pour le guérir; on ne l’a pas bandé pour le lier et l’affermir » (Ezécrez, xxx-21.)
Période talmudique. — Commencée par les pro-
phètes, l'émancipation de la médecine juive continue pendant la captivité de Babylone. Esdras et Néhémias étaient, paraît-il, très forts en thérapeutique. Après eux les théologiens laïques, les docteurs se mirent à étudier.cette science. L'histoire de leurs recherches se trouve dans le Talmud ; et surtout dans la Mischnah et dans ses commentaires, la Ghemara. Les préceptes médicaux sont épars dans les 49 traités de laMischnah et dans le fabuleux amas de notes qui constitue la Ghemara. Faire une analyse complète de la littérature médicale de ces livres est :mpossible, mais nous pouvons glaner çà et là des indications intéressantes.
La science anatomique fait des progrès. Les premiers, Ismaël ben Elisha et ses élèves ont étudié le corps d’une prostituée condamnée à mort; peu après une reine païenne ayant fait éventrer des esclaves enceintes pour les punir de je ne sais quel crime, Rabbi Israël examina les fœtus. Déjà la vivisection sur animaux était de règle dans lesécoles de Tiberias, de Surah et de Punbeditha.
On sait alors que la fièvre est un mouvement de la nature pour expulser les matières morbides, que la paralysie des membres inférieurs peut dériver de la compression de la moelle.On connaît les signes prémonitoires des maladies, leurs divers stades. Les éternuments, les épistaxis, les sueurs profuses annoncent la crise. On admet qu’une maladie puisse se transformer en une autre. Les doctrines biologiques se précisent, entremêlées de notions vraies et d’erreurs. « L'intelligence est au cœur, aux reins et au
nn
cerveau, la colère est au foie, le rire est à la rate, la moelle fait du sang, etc... » La thérapeutique affecte des airs de savante. Cependant le merveilleux joue encore un grand rôle. Les naissances monstrueuses sont le résultat d’accouplements contre nature ou d’obscures succubats. Les polypes du nez atteignent en châtiment ceux qui se livrent à des habitudes de débauche. Les rabbins imposent les mains et guérissent par des prières et des jeûnes. Telles, au chapitre Ï du traité Bérochoth, les cures merveilleuses d’Iochanar et de Hanina. Une sainte haine les anime contre les médecins laïques (traité Kidouschin).
Les prescriptions sont souvent enfantines : un peu de vin et de pain à jeun préserve le foie de 63 maladies!
Les méthodes de diagnostic sont entachées de superstitions grossières. Le rêve y joue un rôle important. « L'homme qui a rêvé de crête de coq est menacé de congestion. »
Cependant la chirurgie a fait de grands progrès et la gynécologie ne le lui cède pas. Les praticiens n’hésitent plus devant une amputation, ils enlèvent la rate et l’utérus, ils font des versions, des opérations césariennes. Ils inventent une foule d'instruments, tous en os et en pierre, car une vieille et tenace antipathie religieuse fait regarder le fer et acier comme impurs.
Petit à petit,les doctrines scientifiques envahissent le vieux mysticisme juif et le sapent dans ses principes. Les anciennes idées sont pourtant tenaces. Jusqu'à la prise de Jérusalem par Titus, c’est tou-
jours Dieu courroucé qui envoie la maladie pour châtier les coupables; mais la science grecque arrive à la suite des légions. Akiïha et Ismaël les premiers s’en inspirent; après eux, Kanina, Samuelle premier oculiste hébreux et Rab, son ami, une des gloires talmudiques au m° siècle. Nous ne suivrons pas plus loin la médecine juive, elle fut l’éducatrice de la médecine arabe, c’est peut-être là sa plus grande gloire. Les maîtres de Djondisabour et de Bagdad s’inspirèrent des maîtres de Tiberias et de Sura.
La Ghemara nous donne quelques détails sur la discipline de ces écoles. L'enseignement n’y durait que six mois. Pendant le reste de l'année, les étudiants exerçaient un métier quelconque qui leur permettait de vivre et de payer la peine des maîtres.
Avant de terminer ce chapitre, nous devons dire deux mots de deux sectes philosophiques juives qui exercèrent une influence sur la science médicale et créèrent des écoles : ce sont les Sabéens et les Esséniens.
Les Sabéens et les Esséniens. — Les Sabéens, dont parle Maïmonide, constituaient une secte égyptienne qui eut des frères en Palestine. Le livre de lAgriculture Sabatéenne, malheureusement perdu, sauf quelques pages traduites en arabe, eût pu nous donner d’utiles renseignements sur eux. Nous savons cependant qu’ils s’adonnaient aux sciences occultes, à la magie, à l’astrologie, à l’alchimie. Ils furent les précurseurs des kabbalistes, les premiers initiateurs des théologiens gnostiques. D’euxsont sorties toutela mystique juive, toute la mystique chrétienne et la
foi aux miracles. Leur doctrine s’est perpétuée à travers les siècles. Elle a donné la magie du moyen âge, la médecine spargyrique. Les mages de tous les temps furent leurs disciples. Ils avaient une morale inflexible qui indiquaittoute maladie comme juste châtiment d’une faute. Logiquement done, se soigner était aggraver ses torts envers la divinité. Le malade n’avait droit qu’à la prière.
Les Esséniens professaient une doctrine plus douce, très profonde, ‘qui fait songer par certains côtés à celle de Pythagore. L’immense charité qui les faisait se dévouer au service de l’humanité faible et souffrante les lança vers les études médicales. Ils savaient que l’âme pure doit habiter un corps sain. On les appelait les thérapeutes, les guérisseurs. Ils recevaient les malades dans leurs monastères des rives du Jourdain et de la mer Morte. « Ils étudient avec soin les écrits des anciens, principalement en ce qui regarde les choses utiles à l’âme et au corps et acquièrent ainsi une très grande connaissance des remèdes propres à guérir les maladies, et de la vertu des plantes, des pierres et des métaux » (Flavius Joseph, 11, 12). Cette phrase ne nous laisse aucun doute sur leurs occupations scientifiques. Donc, ils étudièrent les livres anciens, l’ouvrage de Salomon probablement, peut-être aussi les vieux traités égyptiens où ils trouvèrent la sagesse. Ils connaissaient les vertus des plantes, traduisons: ils furent d’excellents praticiens. [ls connaissaient aussi les vertus des pierres et des métaux. Ceci se rapporte probablement aux connaissances astrologiques, car la
chimie et la biologie n’étaient pas encore assez avancées pour qu’ils eussent pu même soupçonner les rapports que certains corps peuvent avoir avec les tissus organiques. Ce qu’ils savaient plutôt, ce sont les concordances planétaires et les pouvoirs fabuleux que toute l’antiquité prêta aux pierres.
Un élément théosophique entrait dans leurs méthodes. Tout les y préparait. Flavius Joseph consacre un long chapitre à l’exposition de leur genre de vie. Ce sont de véritables anachorètes, pratiquant jeûne, pauvreté, obéissance, chasteté, charité. Leurs monastères sont loin des villes, aux confins du désert. Ils se purifient, portent la robe blanche des philosophes, n’acceptent de nouveaux membres dans la communauté qu’après un noviciat d’un an. Un courant de mysticisme charrie leurs âmes. Ils prient des heures durant, immobiles devant l'horizon plat des sables où là-bas le soleil agonise dans la pourpre de son ultime royauté; ils suivent au ciel profond le vol des rêves et des espérances. La Mer Morte murmure lourdement à leurs pieds et dans sa plainte éternelle ne croient-ils pas reconnaître le dernier écho des colères divines contre Sodome et Gomorrhe coupables? Ils méditent sur l’histoire tragique des deux villes. La nuit, sous le poudroiement des étoiles, la terre est bleue comme un reflet d’azur céleste, les chacals glapissent autour du monastère, le Jourdain chante dans Les joncs de ses rives : alors leur imagination se peuple de démons et d’anges, chaque souffle de vent, chaque clapotement d’eau, chaque hurlement de bête qu’ils entendent confir-
ment leurs craintes ou leurs espoirs. Le surnaturel les hante. Ils prient plus ardemment et les heures passent invécues dans une immobilité qui n’a plus rien d'humain. De l’extase à l’illuminisme, il n’y a pas loin. Les théosophes se fortifient dans la pensée que Dieu leur a délégué une part de sa puissance. Forts de leur foi, ils vont, semant autour d’eux des miracles.