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CHAPITRE IX

La Médecine sacerdotale des Grecs

Tous les traités antérieurs à la collection hippocralique ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Cependant les documents ne nous manquent pas sur la période sacerdotale de la médecine grecque.Ils nous sont abondamment fournis par les poètes et les historiens d’une part; et, d’autre part, par les ex-voto et les inscriptions qui couvraient les murailles des temples. |

La Mythologie hellénique et la Médecine. — Au commencement des civilisations helléniques, aux époques fabuleuses qui ont précédé la guerre de Troie, seule, la médecine magique était en vogue. Le jeune cerveau des hommes n’était pas encore assujetti à la méthode. Les penseurs n'avaient pas brisé l'enveloppe du mystère. Le divin était partout. Artémise et ses nymphes parcouraient Les bois de l’Atis, Apollon jouait avec les muses dans les ravins -du Parnasse,Ephaystos forgeait des armes aux fourneaux de l’Etna, l’écho d’Eleusis redisait les pleurs de Demeter à qui Hades avait ravi Perséphone. Les pâtres d’Arcalie entendaient la nuit clamer le dieu

Pan et ceux de Tempé surprenaient sous les lauriers le rire des dryades caressées par les fauves. Aphrodite baignait son corps blanc sur les plages de Cythère. Il y avait encore peu de temps écoulé depuis le jour où l’audacieux Prométhée avait ravi à Zeus une élincelle de sa foudre. L’humanité était en proie aux hallucinations de l’enfance et les dieux vivaient au milieu d’elle. Les Pélages, en arrivant des sombres gorges de l'Himalaya, avaient été tellement charmés par la contrée de prédilection où ils arrivaient, que leur imagination faisait surgir des immortels de la moindre fontaine et peuplait d’êtres mystérieux les collines et les bois. Une atmosphère divine les enveloppait en même temps que la lumière blonde ru inonde les paysages de l’Attique.

Après avoir créé des Dieux, l’homme les adore, puis il espère en eux et il les prie. Il abrite sa faiblesse à l’ombre de leur force et met toute son espérance dans leur bonté. Aux maladies, les dieux opposent les remèdes.Ils sont tout-puissants contre les démons, contre les jeteurs de maléfices. Ils communiquent leur puissance à leurs prêtres. C’est ainsi que naît la médecine sacerdotale, et plus particulièrement la médecine HABIqUE:

Solon n’espère qu’en celle-h. Il se fie au Destin qui règle toute chose : « Tous nos biens et tous nos maux nous viennent du Bestin. » A quoi bon essayer de réagir : « Nul ne peut échapper à ce qui nous arrive d'en haut. » Du reste, nous est-il possible d’atteindre à la connaissance qui nous rendra invulnérables aux attaques de la maladie et du malheur? Non : « Il est

difficile de connaître l’étendue de la science universelle; elle est cachée dans une obscurité impénétrable ; elle repose hors de notre sphère, en un lieu sublime qui sert de limite à toutes choses. » Rien n’existe d’efficace en dehors de la prière.Il faut se prosterner devant les dieux, leur offrir des sacrifices et peutêtre jetteront-ils jusqu’à nous un regard favorable. Une foule d’incantations et de prières furent en

vogue.Les magiciennes de Thessalie devinrent célè-

bres. Elles soignaient toutes les maladies, mème le mal d’amour : « Où sont les lauriers, où sont les philtres? Apporte-les, Thestylis. Couvre cette coupe d’un rouge toison, je veux poursuivre de mes enchantement le perfide qui cause mes maux » (Théocrite). Leur rituel est plein d'opérations obscures, de phrases sacramentelles.Elles invoquent la lune : «0 Lune, pare ton front d’un nouvel éclat; c’est ma voix qui t’implore, reine des nuits, souveraine Hécate,toi que les chiens mêmes redoutent, lorsque, te promenant parmi les tombeaux, ton pied se pose dans le sans. Terrible Hécate, je te salue... » (Théocrite). Tout le monde connaît le cérémonial qui est nécessaire à l’évocation des morts. Homère nous l’a décrit en des vers immortels.

Les poèmes Orphiques sont pleins d’incantations t de formules magiques, on y trouve aussi d’intéressantes Invocations aux parfums qui passent pour avoir certaines puissances thérapeutiques.Le styrax, parfum de la déesse qui veille aux portes, soulage les douleurs de l’enfantement; l’encens donne une vie exempte de troubles, il est consacré à Pan, le

dieu éternel, il symbolise le soleil et la force. La myrrhe est le parfum du premier élément générateur ; le safran, celui de l’éther, de « l’ardeur vivante de tout ce qui respire ». Tous les deux augmentent la virilité et hâtent la conception. Les aromates qui soulagent tous les maux correspondent aux astres et à la nature, Il y a là des idées dont nous avons perdu la logique, toute une philosophie reposant probablement sur le symbole et sur de mystérieuses analogies que nous pouvons rapprocher des doctrines assyriennes.

Orphée nous révèle encore de curieux détails sur les pierres et leurs vertus. Le cristal de roche guérit les douleurs de reins. La galactite donne du lait en abondance. L’opale est souveraine pour les yeux faibles qui versent trop facilement des larmes. L’ostrite fait cicatriser les blessures. Le jais est utile aux femmes mal réglées et neutralise le venin des serpents. Le coryphode ainsi que le corail partagent avec lui cette dernière vertu. L’agathe augmente

V'ardeur amoureuse des femmes, l’ardeur musculaire

des hommes, fait tomber la fièvre, préserve de la morsure des scorpions.

Cependant il ne faudrait pas croire que les Grecs de ces lointaines époques ne possédaient pas déjà quelques connaissances. Homère eutcertaines notions d'anatomie. Il connaît exactement la place des organes, sait dans quelles régions les blessures sont particulièrement dangereuses. Ne peut-on même pas supposer qu'il fit de la physiologie? Il décrit le rythme du cœur. Il affirme que l’âme circule avec le

sang dans le corps humain.A de nombreux endroits, lIliade et l'Odyssée nous révèlent les croyances biologiques de Pépoque.

MazGaiGxe a publié une étude sur l’anatomie et la physiologie d’'Homère. Il relève dans les œuvres du poète mille observations curieuses. On pourrait faire les mêmes recherches chez Hésiode, Archiloque et Epicharme. La glane, sans être aussi fructueuse, serait cependant intéressante.

Le Culte d'Asclepios.— Aux époques historiques, la médecine apparaît tout entière entre les mains des prêtres. Elle se pratique dans les temples d’Asclepios. Pindare, dans sa IIIe Phytique, nous raconte comment ce dieu, fils d’Apollon, fut instruit dans l’art de guérir par le centaure Chiron. Nul doute qu'il n’y ait encore là un symbole dont le sens nous échappe. En tout cas son culte s’établit en Grèce 53 ans avant la prise de Troie, selon Pausanias et Apollodore d'Athènes.

Il eut bientôt de nombreux temples dont les principaux furent ceux d’Epidaure, de Titane, de Cos, de Pergame, de Tricca, d'Égée, d'Athènes.

L’incomparable nature faisait au sanctuaire un cadre digne du dieu. L’asclepion d'Athènes était bâti au pied de l’Acropole,qui le défendait contre les brises du nord. Des jardins l’entouraient où l’odeur des orangers se mêlait à l’odeur des roses. Des narcisses et des violettes étoilaient les pelouses où l’eau des fontaines sacrées entretenait une fraicheur perpétuelle. Un ruisseau se hâtait vers l’Illysos : et lorsqu’on se promenait sous Le portique, le regard em

brassait le plus merveilleux des panoramas : au pre-

mier plan, la ville en demi-cercle, avec ses vergers,

ses bois d’oliviers, ses temples ; de loin,la campagne avec ses routes blondes,ses champs pleins de eigales; plus loin encore Phalère et le Pirée,puisla mer calme et bleue jusqu'à l'horizon où le ciel trempaitdans son onde lesfrangesde son léger manteau de nuages.

À Epidaure, des bois profonds entouraient Le sanctuaire. Les pins au parfum d’encens le protégeaient dans l’ombre de leurs feuillages sombres,les lauriers groupaient autour de lui leurs panaches de fleurs roses. Les abeilles butinaient dans les troènes qui sentent le sucre, les colombes sacrées roucoulaient au faîte des cytises.

A Titane, une gorge s’ouvrait au flanc de la montagne, comme une blessure faite par des géants à la pierre rouge. Le temple y était blotti. Tout autour de lui, les rochers se dressaient, arides et chauds dans l’ardeur du soleil plus proche. Des sources naissaient à leur base et s’en allaient en jasant vers la vallée, à travers des cressons, des myosotis et des glaïeuls. Plus loin des forêts se hasardaient à la conquête des sommets.

A Egée, le temple dominait la mer et continuellementi la caresse des vagues chantait autour ‘de lui.

Ainsi le site était scrupuleusement choisi parmi les plus beaux; soucis d’artistes joints à soucis de psychologues. Les prêtres savaient bien que nombre de maux viennent d’une inquiétude de l’âme qu’il faut avant tout rasséréner. Ils mettaient leurs malades en contact avec lanature belle et compatissante.

Ils ne négligeaient rien du reste pour distraireleurs clients. Des statues et des tableaux ornaient à profusion leurs temples. Appelle peignit son Aphrodite Anadiomène pour l’asclépion de Cos, Praxitèlefit des groupes votifs pour celui d'Athènes. Pausanias fut stupéfait par les richesses d'art qu'il vit à Epidaure.

Le sanctuaire lui-même était petit; mais il avait d'immenses dépendances: portiques, salles, bibliothèque, théâtre, palestres, hippodrome. Partout les murailles étaient couvertes d’ex-voto et d'emblèmes. Le plus souvent c’étaient des phrases louangeuses à l'adresse du dieu: « O bienheureureux Asclépios, c’est grâce à ton art que Diophantos n’aura plus désormais l’allure d’une écrevisse » (trouvé à Epidaure); souvent aussi l’inscription décrivait la maladie et le traitement.

Le culte était assuré par de nombreux prêtres. Le grand pontife était élu pour un an. Il avait sous ses ordres les zacores, qui recevaient les malades, les cénophores et les arréphores. Ceux-ci devaient soigner un certain nombre d'animaux sacrés : chiens, cou- Jeuvres, chèvres, dont l'utilité était grande, comme nous allons le voir tout à l’heure. A certaines fêtes, des processions avaient lieu durant lesquelles les prêtres imploraientleur dieu poursesdévôts :« Eveilletoi, Dieu secourable, roi des peuples, doux enfant de Latone et de la vénérable Coronis, secoue le sommeil de tes paupières et écoute la voix de tes fidèles. » Pendant que le grand pontife prononçait celte invocation, les cénophores et les arréphores

secouaient des encensoirs etjetaient des fleurs. Puis on sacrifiait un coq ou un chien.

Indépendammeut de ce culte publie, il y avait un culte privé, le plus important peut-être. Les malades venaient au temple demander la guérison. Beaucoup arrivaient de très loin et y restaient plusieurs jours; témoin cet Aristide, qui nous a conservé la relation de sa cure à Epidaure.

Avant de pénétrer dans le sanctuaire, le malade devait se purifier dans leaufroide. « Nul n’entre ici, qui n’a l’âme pure » (Porphyre). Le bain était donc à la fois une mesure d'hygiène et un acte symbolique. Ainsi lavé de ses souillures physiques et morales, le suppliant était admis à adresser ses prières au Dieu. On le soumettait alors à la cérémonie de l’Incubation.

L’autel était illuminé. La statue sainte brillait, toute constellée d’ornements d’or et de pierres précieuses. Les prêtres chantaient des hymnes en s’accompagnant sur le luth et sur la harpe. L’imagina- tion du nouveau venu était vivement impressionnée par toute cette mise en scène. J'ai oublié de dire qu'il avait jeûné plusieurs jours et était ainsi plus apte aux interventions surnaturelles. Il lisait les mille inscriptions des ex-voto, il priait, puis il s’endormait. Alors Asclepios lui apparaissait et lui indiquait le traitement à suivre. Les prêtres interprétaient ses songes et complétaient par leurs conseils ce que leur maître divin avait ordonné.

Les songes les plus efficaces étaient ceux du matin: « Les songes célestes sont ceux qui apparais-

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sent quand nous sommes dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, » nous dit Jamblique.

Quelquefois le dieu n’apparaissait pas en personne, mais il envoyait son chien ou son serpent familier, lécher une plaie ou un organe malade. Une femme qui avait un abcès au sein vint dormir dans le temple. Pendant son sommeil, elle fut tétée par une chèvre. Un homme qui avait mal aux veux sentit un reptile lui passer sur la face. On voit maintenant à quoi servaient les animaux sacrés.

D’autres fois, le dieu n’indiquait pas lui-même le remède. Il envoyait le malade vers un sage qu’il honorait particulièrement de son amitié. Tel fut Apollonius de Tyane, ce thaumaturge qui lisait dans les astres et commandait aux éléments. Tel fut aussi Proclus d'Athènes, qui guérit Asclepigneia, la fille d’Archiadas.

Souvent les malades ne venaient pas eux-mêmes consulter le divin médecin, mais y envoyaient quelqu'un de leur famille. Une femme de Lacédémone était hydropique. Elle envoya sa mère dormir dans le temple d’Epidaure. Celle-ci y eut un songe étrange. Elle vit le dieu qui coupait la tête de sa fille, puis la tenait pendant un long moment par les Jambes. Des flots d’eau sortaient du cou si bien que le sanctuaire menaçait d’être inondé. La malheureuse se réveilla, fortement impressionnée par ce cauchemar. Elle retourna sans espoir à Lacédémone, mais quelle ne fut pas sa joie en retrouvant sa malade

guériel — Asclepios compatissant avait accompli un miracle.

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