CHAPITRE PREMIER
L'Hindouisme et l'Hygiène
Par Hindouisme, il faut entendre l’ensemble des sectes brahmanistes issues du Védiste. Brahma, l’inconnaissable, l'esprit pur que nulle cervelle humaine ne peut concevoir, celui qui, mystère à jamais caché, réside hors du temps, hors de l’espace; et dont un reflet seul nous parvient à travers les abstractions de la métaphysique, Brahma était trop loin des hommes pour les retenir à lui, Vichnou et Siva, les deux autres personnes de la Trimourti, plus accessibles, le supplantèrent. Les dévots devinrent selon leurs tendances Vichnouistes ou Sivaïsles. Deux grands courants religieux entraînèrent les populations de Inde. Dans la suite, ils donnèrent naissance à une multitude de canaux divergents, les schismes,les hérésies, les interprétations diverses du dogme. Parmi les fidèles de Vichnou, les uns virent dans Rama la forme
suprême du dieu, d’autres, les disciples de Kabir, se rapprochèrent de la concession musulmane; d’autres vouèrent au tendre Krichna leur foi et leurs adorations. Le Sivaïsme, professé surtout par les Brahmes, donna les kapalikas qui glorifient la mort,les aghoris qui rêvent de s’anéantir dans la méditation, et enfin la fouie immense des fakirs.Plus tard Sivaïsme et Vichnouisme se rencontrèrent dans le Saktisme que fanatisa Kali, la déesse sanguinaire, et qui donna la secte des Thugs, pour qui l’homicide représente l’acte le plus saint et le plus louable.
Sources où l'on peut trouver les règles d'hygiène de l'Hindouisme.— Tous ces cultes ont leurs rites dans les prescriptions desquelles il faut chercher pour trouver les règles de l'hygiène hindouiste.Tous prétendent relever de la révélation védique; donc les Védas sont les premières et les principales sources où nous puisons. Ensuite nous avons cherché dans les Soutras, sortes de précis écrits par des commentateurs dans l'esprit de chaque secte, puis dans les Dharma-Sastras, ou traités des lois, dont les principaux sont ceux de Manou etde Vaynavallya, enfin dans les deux grandes épopées qui célèbrent les gloires héroïques de l'Inde, le Bharala et le Ramayana. Tous les deux sont d'inspiration Vichnouiste; donc ils se distinguent par une morale facile, par une poésie ardente. Le premier raconte l’histoire de la luttedes fils de Pansou, prince de la dynastie lunaire, contre les Kauravas; le second est le récit des aventures de Rama et de la belle et tendre Sita. Nous avons cherché aussi dans les poèmes qui célé-
brent Krichna, le prince mystique et toujours languide d'amour qui incarna Vichnou.
Le résumé de l’hygiène hindouiste qui fera la matière de ce chapitre est tiré de ces différentes sources. Dans l'Inde, les législateurs religieux obéissent à la loi commune; un seul souci les inspire : laconservation intègre et le développement de la race. Ils luttent pour la vie collective et leurs prescriptions sont des armes. Ils rêvent de réglementer l'existence de chaque jour, aussi bien privée que publique; et les édits qu'ils imposent tendent au plus grand bien de Ja famille et de la nation. Partant de là, aucun détail ne leur semble vain, ils s’occupent de la maison, des repas, des actes journaliers aussi bien que des grandes institutions sociales et ne craignent même pas d'intervenir dans l'intimité de la vie conjugale.
L'Habitation. — La maison d’un brahmane doit être située au bord d’un étang ou d’une rivière, dans une ville ou dans une bourgade. Un jardin planté de beaux arbres l'entourera. La lumière pénétrera à flot dans les appartements (Vatsyayana).
Les Repas. — Ses repas seront soumis au contrôle des dieux qui lui prescrivent comment il doit les prendre. — Avant de se mettre à table, il se lavera avec de l’eau fraîche, puis il s’habillera dans des vêtements propres, ensuite il tâchera de respirer des parfums. Pour cela, il est bon qu'il sorte un instant se promener le long des bosquets où la main savante des jardiniers a agréablement mêlé les fleurs à la verdure. Rien ne prédispose à un bon repas comme les aromes de certaines plantes. Cependant sa
promenade sera lente,car le mouvement trop violent indispose l'estomac. Il faut aussi s’abstenir de choses volupteuses, dont ce n’est point l’heure.Chaque acte à son temps (Ayurveda).
De quoi doitse composer la nourriture de celui qui sert dévotement Brahma? Voici quelques extraits des lois de Manou qui nous l’apprendront.
« L’ail, l'oignon, les poireaux, les champignons, et tous les végétaux qui ont poussé au milieu des matières impures ne doivent pas être mangés par les Dwidjas.
« Les gommes rougeâtres quiexsudent des arbres, celles qu’on en retire par des incisions, le fruit du Cordia Myxa, le lait d’une vache qui vient de vêler ou qu’on a fait épaissir au feu doivent être évité avec un grand soin par un Brahmane.
« Du riz bouilli avec du sésame, du samyava, du riz cuit avec du lait et un gâteau de farine qui n’ont pas été préalablement offerts à une divinité, des viandes qui n’ont pas été touchées en récitant des prières, du riz et du beurre clarifié destinés à être présentés aux dieux et dont l’oblation n’a pas été faite.
« Le lait frais d’une vache avant que dix jours se soient écoulés depuis qu'elle a vèlé, celui de la femelle d’un chameau ou d’un quadrupède dont le sabot n’est pas fendu; le lait d’une brebis, celui d’une vache en chaleur qui a perdu un veau;
« Celui de toutes les bêtes sauvages qui habitent les bois, excepté le buffle; celui d’une femme, et toutes les substances naturellement douces qui sont denues acides doivènt être évilés.
«Parmi ces substances acides, on peut manger du lait de beurre, ainsi que tout ce qu’on prépare avec du lait de beurre, ettous les acides qu’on extrait des fleurs, des racines et des fruits qui n’ont pas de propriétés nuisibles.
« Que tout Dwidja s’abstienne des oiseaux carnivores sans exception, des oiseaux qui vivent dans les villes, des quadrupèdes au sabot non fendu et de loiseau appelé tittibha ;
« Du moineau, du plongeon, du cygne, de l’oie rougeâtre, du coq de village, de la grue, du pivert, du perroquet et de la sarika ;
« Des oiseaux qui frappent avec le bec, des oiseaux palmipèdes, du vanneau, des oiseaux qui déchirent avec leurs griffes, de ceux qui plongent pour manger les poissons; qu’ils s’abstiennent de viande exposée dans la boutique d’un boucher et de viande séchée.
« De la chair du héron, de la grue, du corbeau, du hoche-queue, des animaux amphibies mangeurs de poissons, des porcs.
« Qu'il ne mange pas des animaux qui vivent à l’écart, ni des bêtes, ni des oiseaux qu’il ne connaît pas, ni de celles qui ont cinq griffes.
« Les législateurs ont dit que, parmi les animaux à cinq griffes, le hérisson, le porc-épic, le crocodile du Gange, le rhinocéros, la tortue etle lièvre étaient permis, ainsi que les herbivores, le chameau excepté.
« Le Dwidja qui a mangé avec intention un champignon, la chair d’un porc ou d’un coq de village,
BRUZON 13
de l'ail, un poireau ou un oignon, est sur-le-champ dégradé » (Manou, livre v).
— « Tout aliment susceptible d’être mangé ou avalé, et qui n’a éprouvé aucune souillure, peut, si on y ajoute de l’huile, se manger, quoiqu'il ait été gardé pendant une nuit entière » (Manou, I. v).
— «S’abstenir de liqueurs fortes est très méritoire » (Manou, livre v).
— « Qu'il mange des herbes potagères qui viennent sur la terre et dans l’eau, des fleurs, des racines et des fruits produits par les arbres purs et des huiles qui se forment dans les fruits » (Manou, |. vi). |
— « Qu'il évite le miel et la viande et Les champignons terrestres et certains fruits » (Manou, 1. v).
Donc les nourritures permises et les nourritures défendues sont indiquées avec abondance de détails. Dans l’ensemble de ces prescriptions, on remarquera avec quel soin sont interdits les aliments échauffants qui, sous le climat brûlant de l'Inde, pourraient déterminer des maladies; avec quel égal soin sont prohibés les animaux qui vivent de charognes et de choses impures, avec quelle attention sont mises à part les substances qui peuvent être dangereuses, telles que les champignons et quelques fruits. — Une nourriture végétale saine est recommandée.
Les plantes ont été créées pour le service de l’homme, Dieu a mis en elles les vertus qui procurent. une vie longue, heureuse, un esprit agile dans un Corps vigoureux.
La façon de préparer les aliments est aussi indi-
quée, ainsi que la façon dont il faut les préserver de tout contact impur.
« Qu'il ne mange jamais la nourriture offerte par un malade ; celle sur laquelle un insecte est tombé et celle qui a été touchée avec le pied.
« Qu'il ne reçoive pas celle qu’a touchée une femme qui a ses règles, celle qu’un oiseau abecquetée, qui a été en contact avec un chien.
« La nourriture d’un médecin, d’une femme en mal d'enfant, d’une femme qui vient d’accoucher, celle des gens qui élèvent des chiens, d’une femme impudique doit être évitée » (Manou, livre 1v).
Règles minutieuses pour la vie de chaque jour. — Là nous voyons le souci continuel d'éviter la contagion. La peur des épidémies, des maladies mystérieuses qui se communiquent, a dicté ces règles d’extrème et sage prudence. Si nous voulions les analyser en détail, nous verrions que chacune d'elles répond à la crainte d’un mal. Pourquoi par exemple ne pas partager la nourriture d’une femme impudique, sinon pour se préserver des maladies vénériennes ?
D'un autre côté : « Un blanchisseur doit laver le linge de ses pratiques petit à petit, sur une planche polie de Salmali. Il ne doit pas mêler les vêtements d’une personne avec ceux d’une autre, ni les faire porter à quelqu'un » (Manou, vin, 396). Pourquoi, sinon encore par crainte de la contagion?
Pour la même cause, une foule d'actions sont pro-
hibées.
Il est interdit de se promener à la chaleur et dans
le voisinage des büchers funèbres : « Le soleil, sous le signe de Ja Vierge, et la fumée d’un mort doivent être évités » (Manou, 1v, 69).
Il ne faut point écraser de mottes de terre,ou couper de l’herbe avec ses ongles (Manou, 1v, 71).0n ne doit pas dormir entièrement nu (Manou, 1v, 15). On ne doit pas s’attarder dans un lieu embarrassé par les arbres, les lianes et les buissons, ni regarder de l'urine et des excréments, ni passer une rivière à la nage (Manou, 1v, 11).
Règles de purification. Pratiques rituelles de propreté. — L'impureté guette l'homme à chaque pas. Il faut s’y soustraire autant que possible.
Certains endroits sont unpurs : « Un moulin à l'huile est aussi odieux que dix boucheries, une distillerie que dix moulins à l’huile, un lieu de prostitution que dix boutiques de distillateurs » (Manou, 1v, 85). — Il est impur de se gratter la tête, de poser sa nourriture sur un siège, de manger dans un lit (Manou tv}, de toucher un cadavre (v, 64), un os humain (v, 61,81,87). Une femme est impure au moment de ses règles (Manou, v, 85-61), ou lorsqu’elle vient d’accoucher (Manou, v,85), un époux doit éviter tout rapport avec elle à ce moment-là : « Quelque désir qu’il éprouve, il ne doit pas s’approcher de sa femme lorsque ses règles commencent à se montrer, n1 reposer dans le même lit. En effet, la science, la volonté, la vigueur, la vue, l'existence de l’homme qui s'approche de sa femme pendant qu’elle est ainsi souillée par Pécoulement sanguin se détruisent entièrement » (Manou, 1v, 40-41).
L’homme qui a souci de sa dignité et de sa santé doit accomplir certains actes loin de sa demeure : « Qu’il dépose loin de l’endroit où se conserve le feu sacré les ordures, l’eau qui a servi à laver les pieds, les restes de nourriture et l’eau qui a été employée pour le bain. Qu'il y satisfasse Les besoins naturels, s'habille, se baigne, lave ses dents, applique le collyre sur ses yeux » (Manou, 1v,151-152).
Il ne doit point souiller l’eau : « Qu'il ne jette dans l’eau, ni de l’urine, ni des ordures, ni de la salive, ni des substances impures, ni du sang, ni des poisons » (Manou, 1v, 56).
Il doit éviter les villes où les maladies sont nombreuses (Manou, 1v, 80), ne pas rester longtemps dans un lieu où Pair est lourd et empesté, ni s’exposer au froid d’une haute montagne.
Le corps humain a 12 impuretés : les exsudations grasses, la liqueur séminale, le sang, les pellicules, l'urine, les excréments, le mucus du nez, le cérumen, l'humeur flegmatique, les larmes, Les concrétions des yeux et la sueur (Manou, v, 135).
Nous ne donnons là que quelques notes. Une étude complète sur le sujet serait longue et fastidieuse, car les législateurs ont accumulé à plaisir les détails, qui souvent sont puérils. La règle générale est qu’il faut éviter tout ce qui semble suspect.
Mais il est des circonstances auxqueiles il est impossible d'échapper, aussi des règles de purification deviennent nécessaires. D'abord le brahmane est astreintaux troissavanas, c’est-à-dire aux trois bains
par Jour. |
L'eau détruit toute souillure. Un serviteur de dieu doit souvent lui livrer son corps. Dans la sainte Benarès le peuple tout entier se précipite chaque matin vers le Gange. Le fleuve sacré symbolise la mansuétude divine, son courantemporteles fautes, comme il emporte les immondices que linondation arrache à ses rives. Hommes, femmes, enfants entrent dans l’eau purificatrice. Elle les enlace, ils frissonnent sous sa froide caresse et ils prient tandis qu’elle trace de grands remous autour d’eux.
L’heure du bain est l'heure sacrée, chacun la passe avec la même ferveur dans l’étreinte dufleuve. C’est l’heure où la pudeur est morte, pendant laquelle les vierges demeurent immobiles dans des poses extatiques sans souci de leurs vêtements mouillés qui laissent voir leurs corps comme si elles étaientnues.
En maintes circonstances, il est urgent de se purifier. Toutes les fois qu’un contact douteux vous a été imposé par le hasard, après avoir éternué, après avoir craché, après avoir transpiré. Lorsque vous avez salisfait aux besoins de la nature, lorsqu'un rêve voluptueux a souillé votre couche, après avoir touché un animal, ou une plante vénéneuse, ou de la terre humide, après s’être coupé la barbe et les cheveux, lorsqu’on a été voir un malade, après avoir rencontré un convoi funèbre.
Les règles de purifications sont précises, sévères. Elles consistent dans des ablutions, dans l’isolement et le jeûne et durent parfois plusieurs jours. Celui qui a touché une femme au moment de ses règles doit se baigner. Après une cérémonie funèbre, il
faut trois jours pour se purifier, dix jours après la mort d’un parent, dix jours également après la naissance d’un enfant. Le livre V des lois de Manou est tout entier consacré aux purifications.
On purifie aussi les objets: les vases de métal avec de l’eau chaude; les vêtements, les peaux et les corbeilles en les lavant; les étoffes de soie et de laine avec des terres salines; le lin avec des graines de moutarde blanche ; les tapis avec des fruits de savonnier; les ustensiles d’os et d'ivoire avec de l’urine de vache; l’herbe, le bois, la pierre en les lavant; un pot de terre en le faisant bouillir.
Cependant, il est des circonstances où la purification d'un objet est impossible. — « Lorsqu'un vase a été en contact avec de l’urine, des excréments, des crachats, du pus, du’ sang, il ne sera pas purifié mais détruit » (Man.,v, 123). | j
On purifie le sol en balayant, en l’enduisant de bouse de vache, en le gratlant, en le lavant.
Tout commentaire sur ce qui précède me semble inutile. On y reconnaîtra desmoyens prophylactiques poussés jusqu’au scrupule et des procédés dont l’ingéniosité est flagrante. Peut-être la façon de purifier le sol avec de la bouse de vache surprendra-t-elle; elle vient de ce que la vache est regardée comme un animal sacré par.les Indous. Rien de ce qui vient d’elle ne saurait être impur. Voilà une erreur que le mysticisme a glissé parmi une multitude de vérités enseignées par l'expérience.
Mesures contre les épidémies et la contagion. — La terreur des maladies épidémiques a dicté une
bonne partie de leurs sentences aux législateurs 1ndous. Nous avons vu comme ils recommandent d’éviter le séjour des villés contaminées. D'un autre côté Sucrura nous enseigne qu’il est interdit de soigner les incurables. « Le médecin qui le ferait s’expose à perdre sa réputation, sa fortune et ses amis.» Un soin jaloux veille sur tout ce qui peut assainir l'air et débarrasser les villes des immondices qui s’y accumulent. On ne doitpas tuer lesoiseaux de proie; est-ce qu'ils ne nettoient pas les carrefours et les places? C'est à eux que nous devons d’être débarrassés des charognes dont ils font leur plus chère nourriture. Les arbres et les plantes purifient le vent qui passe, pour cela ils sont [es amis de l’homme qui leur voue un culte discret et reconnaissant. Le Figuier Sacré, qui se multiplie autour des temples, donne une ombre propice à la rêverie du brahmane, à l’extase du fakir. Il préserve les dévots contre les ardeurs du soleil, ses racines innombrables dessèchent les marécages; qu’il soit béni! Le Basilic embaume, son parfum est tonifiant et neutralise les odeurs malsaines, il symbolise les amours de, Vichnou, on jonche avec ses feuilles Les statues du dieu. Le Bilva rafraichissant est associé au culte de Siva, L’herbe Koussa assure la pureté des rites, car son contact détruit toute souillure. ;
Toutes les cérémonies initiatiques participent du même principe. Le Garbhadhana, qui sanctifie la con ception, oblige la mère à des précautions utiles. Le Poumsavana, qui vient ensuite, en ajoute d’autres, ainsi que le Simantanna Yama, qui a lieu au qua-
trième mois de la grossesse. Avant de couper le cordon, le médecin fait goûter à l’enfant du miel et du beurre, c’est-à-dire lui débarrasse la bouche des mucosités qui ont pu y entrer, c’est le Djalakarmann. Au 10° jour,le Wamaharama, sorte de baptème, purification par l’eau. Au quatrième mois, le Wichkramana; on peutsortir l'enfant au grand jour. Il ne doit prendre aucune nourriture avant l’Annaprasana (6° mois). À trois ans, on lui tond les cheveux (Z'chouda). A 5ouà 8 ans, on luifait l’investiture du cordon qui désigne la caste à laquelle il appartient, c’est l’'Aupanayana. Alors il est Brahmat: chari, c'est-à-dire étudiant,et soumis à une hygiène rigoureuse. Au terme de ses études, il prendra un bain solennel (Snana). Il aura droit après cela au titre de Snataka et devra observer la règle que Manou imposa au sage.
Le Mariage. — Tout acte important de la vie est réglé comme nous le prouvent clairement les lois du mariage. Le mariage doit avoir pour but la procréation, donc les législateurs ont tout fait pour favoriser ce but et pour le faire servir au développement physique et moral de la race.
Le mariage ne doit pas être célébré avant l’âge de puberté, qui est 8 ans pour les filles et 14 ans pour
les garçons (vajnavalkya). — Il ne doit pas être
célébré entre parents (id.), cependant la veuve qui n’a pas eu d'enfants de son premier mari peut épouser son beau-frère (Manou). Manou nous dit quels sont les âges les mieux assortis : « Un homme de trente ans doit épouser une fille de douze ans, un
homme de vingt-quatre ans une fille de huit » (Manou, 1x, 94).
Il faut toujours prendre femme dans sa caste. Tout le livre IX de Manou est consacré au mariage, qui est considéré comme un véritable sacrement étant : « L'union de l’homme et de la femme en vue de créer des enfants » (Manou). Le cérémonial en a lieu après des bains et des libations; et l'époux doit attester par des preuves qu'il a eu la virginité de son épouse. Vatsyayana, moins discret que Manou, nous enseigne que les hommes et les femmes se divisent en trois classes, suivantles dimensions de leur organe sexuel. — Il y a leshommes lièvres, les hommes taureaux, les hommes étalons ; les femmes gazelles, les femmes cavales et lesfemmes éléphants. L'union du lièvre avec la gazelle, du taureau avec la cavale et de Pétalon avec l'éléphant sont des unions supérieures. Vatsyayana spécifie également quels mariages sont interdits. On ne doit épouser ni une lépreuse, ni une goîitreuse, ni une albinos, ni une rachitique, ni une hermaphrodite, ni une femme qui a appartenu à un autre homme, ni une femme qui semble n’être pas saine. Il estinterdit de désirer une amie d’enfance,
une compagne d'étude, notre sœur de lait, ni aucune
fenime de notre parenté. Plus les époux sont inconnus l’un à l’autre, plus le charme qui les attire est grand et plus le but de Funion s’accomplira vite.
Le mariage n’est pas indissoluble. Voici les raisons qui autorisent à le rompre :
« Une femme dont le mari a commis un grand crime, ou est eunuque, ou impuissant, ouaffligé d’élé-
phantiasis ou de consomption pulmonaire peut se refuser et le quitter.
« Une femme adonnée aux liqueurs enivrantes, ou de mauvaises mœurs, ou attaquée d’une maladie incurable, doit être remplacée.
« Une femme stérile doit être remplacée la huitième année. Celle dont les enfants sonttous morts, la dixième; celle qui n’a que des filles, la onzième (Man., 1x, 98, 70,81).
Ainsi l'amour ne doit pas égarer l'esprit du juste et le retenir près d’une épouse malade ou stérile. Le bien de la race prime le bien de l'individu. On doit sacrifier son plaisir et ses sentiments pour la collectivité.
« Procréez! » Telle est la grande loi du mariage. Les législateurs n'hésitent pas pour la faire appliquer à s’insinuer dans l'intimité du ménage. — Ils ont publié des règles de l'amour où, mettant de côté toute fausse pudeur, ils ont indiqué aux époux la conduite à tenir.
Plusieurs de ces livres, que leur franchise et leur candeur cynique préservent contre une accusation de libertinage, sontparvenus jusqu’à nous, nous citerons :
— le Ratira Kasya de Koka.
— jJ’Anourga Rounga de Koullianmoull.
— le Kama Soutra de Vatsyayana.
Ce dernier est le plus orthodoxe. Il enseigne aux époux tout ce qui est permis et tout ce qui est défendu, l’art des caresses et des baisers, les diverses positions du coït, la façon de venir en aide à la nature pour l’accomplissement de l’acte sexuel. Nous ne
chercherons point à approfondir ses enseignéments.
Le mariage est sacré, établi sur là valeur d’un serment mutuel. L’adultère. est sévèrement puni. La femme coupable est livrée en pâture aux chiens et son complice brûlé vif (M., 1, vn).
La Prostitution. — Après le mariage, la prostitution inquiète les législateurs de l'Inde. Le Védisme primitif ne connut point la prostitution sacrée qui s’est introduite dans le rituel avec le culte de Rama.
Les bayadères et les cérémonies érotiques sont d'institution relativement récente. Avec le temps, les fidèles débauchés ne comprirent plus le sens symbolique des turpitudes divines, ni ce que voulait dire de très saint et de très métaphysique PYoni et le Lingam que les sculpteurs antiques multiplièrent sur les murailles des temples. Ils y virent des exemples lubriques et l’excuse de leur débauche. Les brahmanes dépravés, fils dégénérés des ascètes qui suivaient dans la méditation le vol hardi de la spéculation métaphysique, ont encouragé ces lurpitudes et voilà comment, au culte très pur des époques védiques, ont succédé des orgies sans nom. Quelques rares philosophes conservèrent au fond des temples de Bénarès et de Dehli les traditions primitives. Manou blème la prostitution. Il maudit les femmes qui ont de mauvaises mœurs. Leur contact est impur. Il interdit aux jeunes gens l'accès des lupanars (1v-83). Il voue au mépris public : « Les personnes tenant des maisons de débau-
che (iv-85). » Il conseille aux rois de faire PSE ces établissements (1x-264),
D’après Vatsyayana, on ne peut s’unir sans pécher aux courtisanes et aux femmes qui ont eu deux époux, — Gani Kapati, malgré sa morale facile, se range à cet avis; il donne comme raison à cette défense le souci où l’on doit être de se préserver des maladies. Cela ferait penser que les Indous connaissaient fort bien les maladies vénériennes, peut-être la syphilis.
Les Sépultures. — Au début des civilisations védiques.il est probable que l’on enterrait les morts. Quelques hymnes du Rigveda nous autorisent à le croire : « Va trouver la terre, cette mère large et bonne qui s'étend au loin. Toujours jeune, qu’elle soit douce comme une couverture pour celui qui a honoré les dieux par ses présents. Qu'elle te protège contre Nirriti (génie infernal). » — « J’amasse de la terre autour de toi. Je forme ce tertre pour que tes restes ne soient pas blessés. Que les Pittis gardent cette tombe et que Yama creuse ici ta demeure. » Ce mode de sépulture fut usité longtemps ; il en est parlé dans les épopées. Nous pensons qu'une épidémie, les guerres meurtrières de la conquête,le firent changer.(’est alors que s’élevèrent les premiers bûchers funèbres. Le mort est couché sur un lit de branches sèches choisies à essences odorantes. On a disposé autour de lui les armes, les vêtements et les différents objets qui lui servaient. Tout ce qui a subi son contact doit être anéanti avec lui. Souvent le bûcher est énorme, quelquefois on y jette, avec les richesses du défunt, ses femmes el ses esclaves. Lorsque le feu y est mis,
les parents et les amis s’éloignent. Ils vont se soumettre à des purifications rigoureuses. Pendant ce temps, la flamme monte autour du cadavre, mord sa chair, la ronge, la pulvérise ; elle détruit en même temps le germe morbide, chasse les larves mauvaises. Au bout de vingt-quatre heures, la famille revient. Il reste un petit tas de cendres que l’on ramasse soigneusement et que l'on va jeter dans le fleuve le plus proche. Le courant emporte cela vers l’océan lointain où l’âme du mort communiera avec la grande et belle nature. Sa chair sera mêlée avec elle. Poussière, elle formera quelques grains de plus dans le limon éternel des eaux profondes. Qui sait quelle plante étrange, quelle fleur merveilleuse renaîtra d'elle ?
Ainsi la belle terre indienne restera saine éternellement. Les morts ne l’empoisonneront pas de leur sanie et n’auront jamais été cause de la pullulation dans ses flancs de mille vies microscopiques et mauvaises, comme dans les contrées où l’on creuse des tombes.
Hygiène militaire. — Avant de terminer ce chapitre, disons un mot de lhygiène des camps, telle qu’on la trouve décrite dans les épopées. Les fils de Pandou savaient que l’ombre de certains arbres est funeste aux troupes qui campent, parce que les démons y fréquentent. Ils installaient leur camp sur un terrain granilique, légèrement en pente, où jamais aucun homme, ni aucune bête n'avait été enfoui, et veillaient à la santé de leurs soldats. — Rama plus poète, recherchait le bord des eaux cou-
rantes et pures. Il faisait creuser un sillon autour de sa tente et recommandait à ses guerriers de ne pas se coucher trop légèrement vêtus sur l’herbe fraîche. EE blâämait ses lieutenants lorsqu'ils s’étaient oubliés entre les bras des femmes belles et faciles et la discipline qu’il réclamait des siens était dictée par le souci qu’il avait de ne point encombrer son arrière-garde de malades et de traînards.
Donc la littérature religieuse de l'Inde nous révèle une préoccupation constante de l'hygiène publique et privée.Toute la législation tend à l’affermissement et à l’accroissement de la race.
Nous verrons qu’il en est ainsi dans les autres religions, filles du védisme, qui peut-être l’ont copié, en cela comme en certains de leurs dogmes.