‹ La Médecine et les ReligionsChapitre 48 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'Hygiène liturgique égyptienne

Dans notre première partie, nous avons vu tout ce qui concerne la médecine égyptienne et son exercice dans les temples de Memphis et de Thèbes ; maintenant, examinons quelles pratiques d’hygiène exigeaient les prêtres des mêmes temples.

Nous trouvons des renseignements non seulement dans les inscriptions hiéroglyphiques, dans les papyrus, Livre des respirations, Livre des embaumements, Livre des morts, dans les fresques qui dévorent les hypogées ; mais encore dans les œuvres d’un certain nombre d'auteurs grecs qui visitèrent la vieille terre des Pharaons, tels HÉRODOTE, DIODORE DE SICILE, PLUTARQUE, Pausanias. HéropoTe, surtout contient des détails précieux ; nous lui en emprunterons une grande partie.

Il paraît évident qu’une propreté rigoureuse était La conséquence des obligations rituelles des Egyptiens. « Les prêtres se rasent le corps en entier tous les jours » (Hérodote, 1,37).

— «Ils se lavent dans l’eau froide deux fois par

jour et deux fois par nuit » (Hérodote, n,37). Les bains et les ablutions sont souvent recommandés. « On doit se laver avant d’entrer dans une enceinte sacrée, après avoir eu commerce avec une femme, avant de toucher à la nourriture » (Hérodote, 1, 64).

Les broyeurs d'olives, les gardiens de pourceaux, les embaumeurs, les pêcheurs, gens nécessairement malpropres à cause de leur métier, doivent être évités ; leur contact est impur (Hérodote, n1, 37- 47,64). Les fards font partie de la thérapeutique courante, les papyrus médicaux en mentionnent un grand nombre et ne tarissent pas sur leur efficacité. Certaines habitudes d’hygiène sont recommandées. « Ils se purgent tous les mois pendant trois jours consécutifs. Ils ont un grand soin d’entretenir leur santé par des vomitifs et des lavements » (Hérodote, H;.11):

Les vêtements de laine sont seulement tolérés au dehors : « Ils portent des costumes de lin soigneusement lavés » (Hérodote, 1,37). Cela est sage sous ce climat brülant dont la chaleur humide d’étuve entretient constamment les tissus dans un état de moiteur qui nécessite une évaporation rapide et complète. Pour la même raison les vêlements ajustés sont prohibés. Les membres seront libres sous des tuniques larges et légères qui serviront à peine à voiler la nudité : « Les hommes ont deux vêtements, les femmes un » (Hérodote, u, 36). « Leurs habits sont de lin, avec des franges autour des jambes : ils les appellent calaisiris ; et par-dessus, quandil fait froid, ils s'enveloppent d’un manteau de laine blanche;

mais ils neportent pas ces habits de laine dans les temples » (Hérodote, 11, 71).

À cause de la chaleur, beaucoup de fonctions de la vie familiale s’accomplissent dans la rue à l’ombre des hautes murailles de pisé. « Ils mangent dans la rue » (Hérodote, n,35). Les ustensiles de ménage doivent être rigoureusement nettoyés : « Ils boivent dans des coupes d’airain qu’ils fourbissent tous les jours » (Hérodote, n,37). Certaines nourritures leur sont défendues : « Les Egyptiens regardent le pourceau comme un animal immonde. Si quelqu'un en touche un, ne fusse qu’en passant, il court se plonger dans le fleuve avec ses habits » (Hérodote, u, 97). A plus forte raison, ne doit-on pas en manger ainsi que plusieurs autres choses. « La fève est un légume impur » (Hérodote, n, 31). « Il est interdit aux prêtres de manger du poisson » (Hérodote, n, 31). Manger de l’ibis, du crocodile, de lhippopotame est un sacrilège.

Certaines obligations imposent de temps en temps le jeûne. La grande fête d'Isis était précédée d’un véritable carême (Hérodote, u, 39).

Le Mariage. — Les lois du mariage furent rigoureuses. Tout homme valide était dans l'obligation de prendre femme. Le mariage consanguin était interdit. On ne pouvait avoir qu’une seule épouse légitime : « Ils n’ont qu’une femme chacun, ainsi que les Grecs » (Hérodote, 11, 92), mais des concubines à volonté, car nous savons que les Pharaons ne se faisaient pas faute d'entretenir aux frais de PEtat dans leur harem une fabuleuse quantité d’esclaves que

Pos

gardaient des eunuquesnubiens. Amasis eut une passion violente pour la courtisane Rhodopis (Diodore de Sicile). IL est probable que les femmes jouissaient d’une excessive liberté. Hérovore s’en étonna, s’en scandalisa peut-être aussi ; il en conçut un certain dédain pour leurs époux. « Les femmes vont sur les places ét s’occupent de commerce. Les hommes restent à la maison et travaillent à faire la toile » (Hérodote, n1, 35). Diopore eut lui aussi une piètre idée des maris égyptiens, sa jalouse ancestralité grecque s’accommodait mal de cette conception pour lui nouvelle de la femme qui,selon la loi égyptienne, était l’égale de l’homme » (Diogène, 1, 27).

Par souci de la propretéetde l’hygiène génitale,les prêtres d’Osiris prescrivirent dès les temps les plus reculés la circoncision. Cette loi dut être formulée par Mènes lui-même. « Toutes les nations laissent les parties viriles dans leur état naturel, eux se font couper le prépuce » (Hérodote, n, 36). È

Le coït était défendu pendant les époques de jeûne et lorsque les femmes avaient leurs règles. A ce moment, la religion les déclarait impures. C'était la seule circonstance, avec la grossesse, où elles devaient rester chez elles, et vivre en dehors de la vie commune.

La Prostitution. — Cette liberté des femmes autorisait toutes les formes de la prostitution. Du reste, il semble que la vertu féminine fût tenue pour peu de chose puisqu’un Pharaon ne craignait pas de prostituer sa fille, pour découvrir le voleur de son trésor (Histoire de Rhampsinte, Hérodote, 11-121). L’aven-

ps [a]

ture piquante de Phéron prouve, d’autre part, combien la fidélité conjugale était rare dans le royaume d'Egypte. Ce prince avait une maladie d’yeux. L’oracle de Bûto lui recommanda dese soigner avec l'urine d’une femmequi n’auraitjamais connu d’autre homme que son époux. Il prit donc l’urine de la reine et. wy vit pas plus clair! Alors il se servit indistinctement de celle d’une multitude d’autres femmes. Et il ne fut guéri qu’au bout de dix ans ! (Hérodote, n, 121). Plusieurs grandes courtisanes furent célèbres, Rhodopis, Archidice, etc. Celles de Naucratis furent renommées pour leur beauté (Hérodote, 1, 35). Cependant il existait une véritable réglementation de la prostitution. Les filles publiques étaient inscrites sur un registre et soumises au contrôle du grandprêtre d’Isis. Dans certaines villes, il leur était défendu de sortir de leur quartier. Malades, elles étaient hospitalisées dans certains temples, ou exilées au loin. |

Prophylaxie. — Par mesure de prophylaxie les prêtres s’occupaient des esclaves qui travaillaient aux Pyramides. Chaque année, ces malheureux devaient brûler leurs cabanes et en édifier d’autres. On leur faisait des distributions de vêtements. Ils se baignaient dans le Nil plusieurs fois par jour. Les surveillants leur interdisaient de faire leurs besoins naturels sur le chantier. Ils devaient aller pour cela dans de véritables feuillées assez loin et à l'inverse du vent. La plupart d’entre eux, esclaves des provinces agricoles, ne travaillaient aux travaux d'Etat que six mois; après quoi, ils retournaient

BRuzOoN 19

aux champs sereposer ense livrant à des occupations plus saines.

Les prêtres du dieu Thot les visitaient souvent. Les malades étaient sans hésitation séparés de leurs camarades. On les conduisait dans un camp spécial, situé, en bon air sur le haut des falaises arabiques.

Encore purement sanitaire, la loi religieuse qui faisait aux Egyptiens un scrupule de sortir le soir après le coucher du soleil, pendant les semaines qui suivaient la crue annuelle du Nil. A ce moment une grande humidité persistait surle sol. Le limon séchait et des émanations s’en échappaient au crépuscule. La fièvre flottait au-dessus des étangs à demi-desséchés et des flaques d’eau stagnante que le fleuve avait laissées dans les creux. On peut rapporter à la même raison le souci de se soustraire à la piqüre des moustiques. « Ceux qui habitent au-dessus des marais se mettent hors d’atteinte, en dormant sur le haut d’un pylône. Ceux qui dorment dans les parties marécageuses ont imaginé un autre moyen. Il n’y à personne qui n'ait un filet. Le jour on s’en sert pour prendredes poissons ; la nuit on l’étend autour du lit » (Hérodote, n, 95).

Les Embaumements. — «Le sol d'Egypte estune terre noire, crevassée et friable » (Hérodote). Cette particularité géologique justifie l'habitude des embaumements que des scrupulesreligieux etdes croyances métaphysiques aidèrent puissamment à généraliser. On s’est souvent demandé quels procédés de conservation donnaient aux corps cette imputrescibilité qui les garde intacts pendant des milliers d'années ?

Il y en eut probablement plusieurs, car l’état des momies diffère avec les lieux et les époques. « A Memphis, les momies sont noires et si desséchées qu'elles se rompent sous le moindre effort. AThèbes, elles sont étroitement et minutieusement enveloppées dans leurs bandelettes. Les corps sont jaunes et un peu luisants. Les ongles des pieds et des mains sont teints au henné.Les membres ont conservé une flexibilité remarquable et se ploient sans se briser. Sur les meilleurs d’entre eux,le doigt s’enfonce encore dans les chairs. » — « Aux dernières époques les momies deviennent noires,pesantes, ne forment plus avec leurs bandelettes qu’une masse compacte qu’on ne briserait pas sans instruments » (Mariette).

HéronorTe nous parle longuement des embaumements. Selon lui, il y en avait trois genres, plus ou moins onéreux suivant la fortune du défunt et la générosité des héritiers.

Le premier se faisait avec soin. L’embaumeur vidait le cadavre par une ouverture qu'il pratiquait au flane avec une pierre d’Ethiopie. Il enlevait le cerveau par les narines, au moyen d’un instrument courbe. Ensuite il lavait le corps dans du vin de palme, puis il le remplissait avec de l’asphalte mèêlée à une poudre aromatique; ensuite 1l le mettait dans un bain de natron pendant soixante-dix jours. Au bout de ce temps,les chairs étaient sèches, alors on les enveloppait dans des bandeleltes de lin imprégnées de résine.

Le second genre revenait moins cher. On 1njectait par La bouche et l'anus un liquide caustique

tiré du bois de cèdre. Ce liquide restait soixante-dixjours dans le corps et dissolvail les viscères. Pendant que s’opérait ce travail interne, la peau macérait dans une solution de natron. Au bout de ce temps, on séchait le corps pour lenduire ensuite avec du goudron minéral.

Pour les pauvres, on se contentait d'injecter le cadavre avec uu liquide nommé surmaia.

Les femmes jeunes et jolies n'étaient confiées aux embaumeurs que quatre jours après Le décès, lorsque la chair commençait à répandre une odeur sépulcrale, afin que ceux-ci ne les souillent pas (Hérodote, 11, 89). |

Si on trouvait un corps inconnu, les prêtres du Nil devaient le faire embaumer de la façon la plus magnifique et le faire déposer dans les tombeaux sacrés.

La coutume d’embaumer les cadavres se perpétua sous la domination romaine jusqu’au vi‘ siècle.

On agissait de même envers les animaux. Chaque ville avait pour eux une sépulture spéciale. À Bubastis,où régnait la déesse Bast, se trouvait le champ de repos des chats. À Thèbes, était celui des bœufs et des crocodiles.

Le souci des Egyptiens ne devait pas être indiftérent aux viscères que les embaumeurs enlevaient des corps. Ils les mettaient avec du natron dans des vases spéciaux qui étaient déposés aux pieds de la momie. Chaque cénotaphe contient quatre de ces vases, Un, surmonté d’une tête de singe et consacré au génie Hapi, qui renferme le foie; un, à tête

+4 ds.

humaine, consacré à Anaset, renfermant le cœur ; un à tête de cheval, consacré à Tuaumaule, renfermant les entrailles; et le quatrième, le plus précieux, consacré à Kebhsennouf, couronné d’une tête d’épervier et contenant la matière cérébrale. Ces urnes funéraires s’appelaient C'anopes, sans doute parce qu’elles étaient fabriquées dans la ville de ce nom.

On s’est souvent demandé quelles formules prési-. daient à la confection des substances antiseptiques et antiputrescibles dont usaient les Egyptiens. On a vu que le natron avait une grande importance. Ce natron était un mélange salin où prédominait le sesquicarbonate de “ol (2Na0. HO. 3C0*.3H0).

Il était fourni par des efflorescences du sol. On en trouve encore dans la basse Egypte, dans la vallée de Natron, où des lacs, en s’évaporant,en cristallisent sur leurs rivages. Ces lacs, d’une faible étendue et d’une faible profondeur, se couvrent à la fin de l’été d’une croûte d’un rouge de sang, formée de sels chimiques où le natron prédomine. Voici deux formules des natrons employés pour l’embaumement par les prêtres de Memphis. Il serait intéressant d'étudier leur pouvoir microbicide et de voir la force de leur influence sur les éléments de décomposition :

Soude et acide carbonique. .............. 22,44 ShHalerde soudé DR ane. oriente 18.30 1° 4 Chlorure’ de. sodium. #40... 1... 38.64 MatiéresTeirAnperes nai teens 000: 00

PAU TAN EP ARR PE DT tar ee: 14,00

Soude et acide carbonique. ........ ne 32.60 IIo Sulfate de soude mere Re 20.80 Chlorure de sodium.......:. RE PE DNS 5) Faure SA mo E MS PTE SE A 31.60

Les momies, emmaillottées soigneusement dans de longues bandelettes, étaient mises dans des cercueils de bois odoriférants, exactement de leur forme. Ces coffres funèbres étaientscellés. On peignait sur leurs couvercles des figures allégoriques et des signes hiéroglyphiques qui relataient en entier l’histoire du défunt et on les enfouissait avec soin dans des sépulcres machinés admirablement pour empêcher la dif fusion au dehors des vapeurs morbides. Plusieurs chambres vides et plusieurs couloirs se suivent et s’enchevêtrent dans la pierre des falaises arabiques. Au fond de la dernière salle, on trouve le puits qui descend au caveau proprement dit où repose le mort. Ce puits est soigneusement bouché avec du sable et des éclats de rochers. Il a souvent douze ou quinze mètres de profondeur, parfois trente. Ainsi la momie était enfouie, jalousement cachée. Beaucoup échappèrent durant quatre mille ans aux aventuriers cher-

cheurs de trésors et nos savants ont pu les trouver

intactes, avec leurs bijoux et avec le secret de leur vie lointaine, scrupuleusement inscrite sur les bandelettes qui les entourent.

Page 1