CHAPITRE VI
L'Hygiène du Paganisme
Le paganisme ne présente pas, à première vue,une doctrine bien homogène, ni une législation unique. La Grèce hellénisa les dieux ioniens et doriens et les divinités des peuples qu’elle eivilisa. Rome assimila les vieux dieux du Latium aux dieux grecs et, parla suite,son panthéon devint le temple commun de tous les Immortels. Nous ne nous occuperons ni des légendes diverses, ni des interprétations différentes. La mythologie du monde antique fut à peu de choses près la même sur tous les rivages septentrionaux de la Méditerranée. Trois villes dominèrent le monde à tour de rôle, Sparte, Athènes et Rome, et lorsque nous aurons étudié les mœurs de chacune d’elles, nous connaîtrons celles de toutes les autres.
Leurs législations, sans s’appuyer directement sur le principe de la révélation, furent cependant quasidivines. En effet leurs fondateurs eurent tous plus ou moins des rapports avec la divinité; par la suite, ils montèrent à l’Olympe avec le titre de héros et la tradition les confondit souvent avecles dieux.Eurysthène et Proclès descendaient d’'Héraclès. Cecrops
eut des aventures étranges. Thésée fut divinisé après sa mort. Romulus naquit mystérieusement et fut élevé par prodige. De même les législateurs eurent tous une légende qui les rendit plus qu'humains. Eurent-ils le soin de s’entourer d’un voile tissé merveilleusement sur le métier épique pour mieux persuader ceux auquels ils eurent l’orgueil de donner des lois? Lycurgue communiquait avec le monde divin à volonté. Athénée inspira Solon et lui fit remanier le code trop sévère que les Euménides avaient dicté à Dracon. Numa eut des rendez-vous nocturnes avec la nymphe Egérie. Done, à cause de la vie fabuleuse de leurs auteurs, les législations
grecques et romaines furent religieuses. Le peuple
:s’habitua de bonne heure à leur donner une origine miraculeuse, à en faire l'expression du désir divin communiqué aux sages. — Il ne nous reste rien des ordonnances de Lycurgue, de Dracon, de Solon, de Numa, tout écrit d'eux a été perdu,-mais la tradition nous conserva assez de leurs institutions pour que nous puissions dire qu'eux aussi eurent comme but de donner aux hommes de leur race une arme forte en vue de la lutte pour la vie. À cause de cela, les soucis de l’hygiène ne les trouvèrent point indifférents.
Sparte et Athènes n’eurent jamais les mêmes desseins;aussileurslégislations furent différentes.Sparte réva la conquête par la force; le glaive au poing; elle eut comme idéal d’asservir le monde à une conception libertaire qui était la sienne propre et où elle se reconnaissait seule dominatrice. Il lui fallut des
soldats. Elle s’isola, farouche, dans sa vallée, que PEurotas rendait fertile; et là, dans les prés fleuris que la Taygèle couvre de son ombre, elle exerça ses enfants à se faire des muscles. L’ambition d'Athènes fut d’être reine dans le domaine de la pensée, elle ne fut conquérante que par occasion, jamais par principe; une victoire poétique la ravissait davantage que la prise d’une ville. Elle ne sentit sa force et n’en usa qu’à l’approche de l’étranger, quand elle eut la terreur de voir lesbarbaresrenverser sous la charge de leurs lourdes armées l’édifice de beauté et d’art qu’elle commençait patiemment à élever. Et toujours les guerres qu’elle entreprit eurent comme but unique d'étendre une civilisation supérieure. Elle semait des vérités philosophiques et des enseignements moraux dans les champs que le glaive de ses guerriers défrichait. Ses troupes traînaient après elles une arrière-garde illustre äe poètes, d’artistes, de penseurs.
Une telle différence dans la destinée des deux villes explique la différence qui exista dans leurs législations.
L'Hygiène à Sparte.— Lycurgue n’eut qu’une pensée : faire des Lacédémoniens,des soldats. Il défendit toutce qui pouvait amoindrirlescaractères el pousser à la mollesse. La maison spartiate fut simple, sans luxe. La porte s’ouvrait directement dans une cour où les différentes pièces prenaient jour; souvent elle se composait d’une seule chambre. Tout objet d’art en était prohibé, comme inutile. Une propreté rigoureuse devait y régner. Dans l’âtre, le feu flambait,
— Ut
chassant au loin l’air impur. Au pilier central étaient pendues les armes du maître, une épée, un casque, un bouclier, un javelot. L’épouse en avait soin. Au fond un lit étroit, dur, suffisant pour se reposer et pour aimer, insuffisant pour s’oublier dans l’oisiveté et dans les étreintes savantes. Du reste, l’homme vivait chez lui le moins possible. Il mangeait à la table commune, trempant son pain au plat de lentilles où tous trempaient le leur, buvant l’eau claire de la fontaine publique. Un règlement sévère lui défendait de s’attarder auprès de sa femme. Etre vu avec elle était pour lui la plus grosse des hontes.Il ne devait s’unir à elle qu’avec la pensée de donner des enfants à la République : le seul métier des armes lui était permis. Aux esclaves, aux vils îlotes le soin de labourer la terre, d’ensemencer, de récolter. Les hommes . libres passaient les heures du jour aux discussions de la place publique ou aux exercices militaires. Les chefs les entraînaient à la fatigue par des marches rudes, les familiarisaient avec les ruses guerrières par de fréquentes manœuvres où, divisés en deux groupes, ils feignaient de s’attaquer et de combattre. L’aube es trouvait ainsi, guerroyant dans la campagne; souvent le crépuscule les y surprenait. L’air vivifiant du Taygète développait leurs poumons, la saine fatigue durcissait leurs muscles que des vêtements légers couvraient à peine. Ils vivaient dans une rude hygiène et devenaient ainsi d’infatigables conquérants. |
Tout cela depuis leur plus petite enfance; car dans . une telle république, les enfants étaient la propriété
de l’état, le patrimoine de tous. Aussitôt qu'un Spartiate naissait, son père le portait à l'assemblée. Un prêtre faisait sur lui des libations avec du vin; puis tous l’examinaient et pronouçaient s’il devait vivre. Les malingres et les contrefaits étaient impitoyablement supprimés comme inutiles.
Adopté par le Sénat, le petit être était alors confie à sa mère qui devait le nourrir elle-même. LesLacédémoniennes ignoraient la honte d’avoir chez elles des nourrices mercenaires. Elles ne devaient pas envelopper leurs enfants dans des langes, ni les coucher dans des berceaux trop moëlleux. Nu et libre, étendu sur une peau de bête, devant le foyer, le petit poussait librement. Lorsqu'il commençait à marcher, personne ne suivait ses pas avec des craintes ridicucules. La mère orgueilleuse le regardait d’un peu loin; s’il tombait, elle le laissait se relever seul et n'intervenait point pour sécher ses larmes. Elle ne le gardait auprès d’elle que jusqu’à sept ans; alors l’état s’en emparaît et commençait la rude éducation physique commune de tous les garçons de son âge. Ilne portait point de souliers, ne se couvrait point la tête et suivait, sous la direction d’un chef nommé Irène, les premiers exercices d’assouplissement et de force. À douze ans, il quittait sa tunique et ne devait plus posséder comme vêtement qu'un manteau de laine; du reste durantles longues heures consacrées à la lutte et à la gymnastique il restait nu.
Les jeunes gens étaient divisés en divers groupes. Aux portes de la ville,il y avait une large esplanade plantée de platanes touffus. C’est là, au Plataniste,
qu'ils allaient manœuvrer sous le regard des éphores. De temps en temps ils partaient pour plusieurs jours dans la campagne, parfois chargés d’un lourd bagage,parfois sans emporter même-une couverture pour s’envelopper pendant la nuit. Ils mangeaient tous ensemble, aux phililies, une nourriture frugale qu'eux-mêmes avaient préparée. Ils couchaïent sur une litière commune empruntée aux roseaux de l’Eurotas qu'ils avaient arrachés sans se servir d'instruments tranchants. Une semblable promiscuité aurait pu avoir ses inconvénients et engendrer des affections perverses. Lycurgue prévint ce danger; il autorisa, ordonna même l’amitié entre jeunes gens; il défendit l’amour contre nature. La pédérastie était punie de mort.
Donc l’éducation du jeune Spartiate tendait à formerun soldat.L'hygiène à laquelle les lois le soumettaient faisait de lui un intrépide, un invincible. Il y restait soumis jusqu'aux approches de la vieillesse. Alors, il laissait pousser barbe et cheveux que jus: que-1à il avait dû raser soigneusement et il lui était permis de se reposer. Les vieillards se réunissaient aux Leschés pour parler entre eux du passé et préparer l’avenir en élaborant des lois sages.
L'éducation intellectuelle fut toujours très négligée. La plupart des Spartiates ne savaient ni lire ni écrire. Lycurgue exila l’art de la ville, car il en eut peur et le soupçonna de corrompre les mœurs. Il prononça des peines sévères contre les hommes qui font usage de vêtements trainants, de fards et de parfums, contre eux qui encombrent leur logis d'objets inutiles,con-