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CHAPITRE XII

Le Fanatisme et la Responsabilité

A côté du mysticisme, nous devons parler du fanatisme, qui, comme lui, appartient au domaine pathologique, et s’y peut classer parmi les psychoses et les maladies mentales.

Lefanatismesubordonne tout à la prévalence d’une conviction qui nous possède ; en cela il porte atteinte à la volonté qu’il enchaîne, partant, il diminue d'autant la responsabilité. Le fanatique n’est plus son maître, mais l’esclave de sa foi dont l’objet lui apparaît comme l’expression d’une volonté divine. Sa croyance religieuse est un centre ‘duquel rayonnent toutes ses pensées, autour duquel s’organise toute sa vie, verslequel convergent toutes ses actions. Le fanatisme naît sur le cadavre du libre arbitre, il est une plante funèbre qui exige pour croîtrelamort de la volonté que remplacera bientôt un entêtement aveugle fondé sur une logique factice.

Le fanatisme, comme toute psychose qui atténue ou détruit tout à fait la responsabilité, aboutit à des actes extravagant ou criminels en désaccord avec la

liberté humaine et nuisibles à l'intégrité de l'espèce. Examinons-en rapidement quelques-uns.

Erotisme religieux et Prostitution sacrée. — Le fanatisme a créé l’érotisme religieux et la prostitution sacrée. Toutes lesreligionsont connu cettetare ; plus ou moins, selon leur nature dogmatique et rituelle, mais aucune n’y échappa, même pas le christianisme, qui, malgré unelutte acharnéeet sans trêve, la vit naître de lui par des chemins détournés.

L'Inde eut, dès les premières époques brahmanistes, ses courtisanes sacrées. Ses dieux donnèrent Pexemple : Krihna n’eut-il pas le pouvoir de satisfaire en même temps onze mille amantes? Son culte fut toujours voluptueux et ardent. Ilincarne Vichnou Amour etles baisers sont suave musique à ses oreilles. Il est la tendresse et la vie et préside à l’enlacement des sexes. Aucune débauche n’égala jamais celle de la secte de Nemavat, qui existe encore au Bengale, ni celle des disciples de Vallabha dont les femmes s’en vont parfumées et couronnées de fleurs attendre dansles bosquets sacrés l'inconnu dont l’étreinte fera courir dans leur chair en émoi l’extase d’une volupté divine. Les descendants de Vallabha, élevés à la dignité royale, représententici bas le dieu toujours en rut. Les femmes viennent de loin faire àleur désir l’offrandede leur corps. Bénies celles qui ont partagé la couche du maharaja !!! Un procès célèbre, plaidé à Bombay en 1862, mit en pleine lumière ces scandaleuses pratiques.

Le Sivaïsme, plus rude, possède cependant lui aussi des rites d'amour. La déesse Kali y préside.

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Les fidèles de la main gauche lui rendent des honneurs lubriquos. Hommes et femmes se groupent autour du symbole de l’éternelle génération, le Lingam plongé dans l’Yoni; des plantes aphrodisiaques brûlent sur des trépieds et les dévots s’accouplent au hasard dans lexaltation d’un délire religieux. — Nous ne parlerons que pour mémoire d’une vieille coutume tombée en désuétude qui voulait que les vierges fissent toutes avant de se marier hommage de leur vertu à l’idole de Jagannatha représenté par un deses prêtres.

Héropore nous apprend qu’à Babylone les femmes devaient, par dévotion, se prostituer au moins une fois dans le temple de la déesse Mylitta : « Toute femme née dans le pays est obligée, une foisdans la vie, de se rendre dans l'enceinte sacrée, pour s’y livrer à un étranger » (Hérodote, 1, 199). — Ailleurs certaines de ses confidences touchant le culte de Baal nous mettent en droit de supposer que les serviteurs de ce dieu ne craignent pas d’abuser de l’érotisme mystique des croyants pour jouer vis-à-vis d’eux une grossière etlubrique comédie : « Dans la dernière tour (du Temple) est une grande chapelle; dans cette chapelle, un grand lit et une table d’or.On n’y trouve point de statues. Personne jamais ne passe la nuit dans ce sanctuaire, à moins que ce ne soit une femme du pays, dont le dieu a fait choix. Ainsi disent les prêtres » (Hérodote, 1, 177). Le même usage existait à Thèbes, en Egypte; et à Patare, en Lycie (Hérodote, 1, 472)/

Du reste l'Egypte, malgré la beauté de ses doc:

trines ésotériques, n’était pointexempte de débauches religieuses; bien au contraire. Le culte populaire y ramenait périodiquement d’extravagantes orgies. — A Ja fête du Nil, lorsque les trois larmes d'isis étaient censées faire monter l’eau du fleuve, la foule en rut hurlait vers le ciel. Les couples enlacés jonchaïent les dalles des quais. Les reines se prostituaient dans les temples. Les princesses, ‘qu’une ardeur mystique consumait, offraient leur corps aux caresses des passants et consacraient aux divinités le prix qu’on leur donnait de leurs faveurs. Des femmes en délire poussaient l’impudeur sainte jusqu’à désirers’unir au bouc Mendes (Hérodote, 11, 48). Il est faciie de supposer quelles scènes devaient se passer le jour de la procession des Phallus (Hérodote, 11, 48) et pendant les fêtes annuelles célébrées en l'honneur de la déesse de Bubastis : le Nil se couvrait de bateaux remplis d'hommes et de femmes qui se rendaient au temple. Hérodote raconte que les femmes troussaient leurs vêtements et montraientleursexe pendant que leurs compagnes jouaient des castagnettes et que les hommes chantaient (Hérodote, 1, 60). Le culte de l’Isis de Busiris était aussi érotique. Il s’y mêlait même un élément morbide, la volupté y voulait le pigment de la souffrance et la flagellation y était en grande vogue (Hérodote, n, bl).

Les révélations d'Hérodote, à propos de Babylone et de l'Egypte, furent-contrôlées par Strabon, qui en fit aussi sur la façon dont les Arméniens de son temps célébraient le culte de la déesse Anaït. Cette

divinité était servie par un certain nombre de prètresses, dont le vœu principal les engageait à ne jamais se refuser au désir d’un homme. D'un autre côtéles jeunes filles durent pendant longtemps se prostituer durant quelques semaines dans le temple avant de pouvoir se marier.

La Grèceeutaussi ses courtisanes sacrées.L’Aphrodite de Corinthe employait plus de mille hiérodules au service de ses autels. Athènes avait un Temple dédié à l’amour charnel. Elle connut la débauche effrénée des dyonisies, qui couchait les couples pamés dans les bosquets de Lemnos. Le mysticisme des Lesbiennes les asservit aux pratiques de Pamour contre nature. — A chaque printemps, le culte d’Eros peuplait les bosquets de l’Hélicon de femmes et d'adolescents en mal d’amour. Priape, dieu de la force virile, maître du coîït, fut adoré à Lampsaque, à Thasos, à Argos. — Son culte fut parmi les plus impudiques : « L’odeur de la semence virile est douce à ses narines » (Priapée anonyme). À Rome, où il conquit vite droit de cité, il devint un des personnages les plus en faveur du théâtre populaire.Du reste, la ville éternelle adopta joyeusement toutes les manifestations religieuses où l’orgie jouait un rôle. Qui ne se souvient des lupercales et qui ne connaît la honteuse conduite des prêtres de Cybèle qui s’en allaient de bourgade en bourgade s’offrir dévotement au désir des pédérastes ? (Ovide, Catulle.)

Les Hébreux virent, eux aussi, l'érotisme sacré prendre place dans le rituel pourtant sévère du temple. Judith se livra à Holopherne pour lui trancher

la tête et sauver ainsi le peuple de Dieu. Le Cantique des canliques peut compter parmi les poèmes Les plus voluptueux qui furent écrits.

Les musulmans n’échappèrent pas à la loi commune. Mahomet n’a-t-il pas promis aux croyants le baiser éternel des houris? Chez eux l'érotisme religieux prit une forme populaire théâtrale. Dans toutes les villes turques, des montreurs de marionnettes qui, presque tous, sont affiliés aux couvents de derviches, représentent sur les places les aventures extravagantes et grossières de Karagheuz. Ce héros est, paraît-il, un descendant du vieux Priape romain. — N'est-ce pas un peu par mysticisme que les filles de la tribu des Ouled-Naïm émigrent pendant plusieurs années de leur jeunesse vers les oasis du Ziban pour s’y prostituer ? Lorsqu’elles dansent dans les bouges de Biskra, les yeux en extase, couvertes de colliers faits avec les pièces d’or qu’elles tiennent de la générosité de leurs amants, avec des gestes symboliques et rituels, 1l est impossible de ne pas songer aux prêtresses d’amour des religions antiques. Du reste, les Arabes et les Turcs, malgré les anathèmes du Koran contreles prostituées, semblent avoir conservé un ancestral respect pour les filles qui se livrent aux hommes ; il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, comment sont traitées les tziganes de Constantinople, de Scutari et de Smyrne, et comment sont considérées, en Algérie, les danseuses qui se louent pour les mariages et les fêtes.

Nous avons dit que même le christianisme causa le développement d’un mysticisme érotique nouveau:

— Nous ne parlerons point ici des châtiments corporels pratiqués dans certaines communautés et qui souvent n’ont pour but que la recherche d’une volupté morbide. Mais il serait facile de prouver que tout le satanisme en usage au Moyen-âge et à la Renaissance est né en marge des rituels religieux. Les dévôts du diable furent des mystiques au même titre que les dévôts de Dieu. Gilles de Retz en est une célèbre preuve. Il fut chrétien fervent et convaincu et son mysticisme évolua par crises en bien ou en mal.Les scènes du sabbat, les messes noires et toutes les turpitudes démoniaques viennent d’une divergence de l’esprit religieux, mais partent du même point que les œuvres pieuses.

Le Fanatisme et la Haine. — Du fanatisme ayant désorganisé la volonté et amoindri la responsabilité naquit la haine. — Toute religion proclame avant tout le dogme de l'amour. Toutes enseignent l’unité de l’origine et du but,et par conséquent la fraternité humaine, l'égalité et la charité ; et cependant, inconséquemment et fatalement,elles arrivent à édicter des doctrines de haine. Toute religion a la prétention d’avoir été révélée; donc ses adeptes n’admettent pas qu’une lueur de vérité puisse exister en dehors d'elle. En elle est la vérité unique, claire, éternelle. Ceux qui adoptent d’autres cultes sont dans l’erreur et,par ce seul fait, méprisables. Mépriser n’est pas loin de haïr et c’est ainsi que les luttes de religion s’allument et désolent les nations. — Le fanatisme arme des apôtres guerriers qui partent pour la guerre sainte et convertissent par la terreur et dans la mort,

Les Brahmes égorgeaient, sans pitié, les premiers disciples de Bouddha. Les Hébreux traquaient, comme des bêtes, les gentils et les idolâtres. Les rois de Babylone firent martyriser Daniel et les Machabées. Les empereurs païens voulurent étouffer dans le sang le christianisme naissant.Les musulmans se ruèrent sur l'Europe épouvantée après avoir converti à coups de cimetères une partie de l’Asie et tout le nord de l’Afrique. Les conquistadors espagnols dressèrent des büchers pour les Mexicains qui refusaient de renier leurs millénaires idoles. Rome inventa la sainte inquisition .Montluc fit brancher les Albigeoïs en réeitant son chapelet. Les courtisans de Charles IX arquebusèrent dévotement les huguenots. L’Angleterre protestante asservit l’Irlande catholique, comme l’orthodoxe Russie avait asservi la Pologne. A notre époque,qui pourtant devrait puiser dans la largeur de ses vues philosophiques le sentiment de l’absurdité des haines religieuses, le fanatisme n’a pas perdu de ses droits. Les Turcs massacrent les Arméniens, qui lancent des bombes sur la banque Ottomane. Les Boxers se révoltent contre l'introduction en Chine des cultes occidentaux, et, jusque chez nous, les différences de foi avivent de vieilles rancunes indignes de notre civilisation.

La Soif du martyre. — Une chose pourrait surprendre, c’est la survivance de certaines doctrines aux persécutions les plus épouvantables. Plusieurs millions de Bouddhistes furent martyrisés dansl’Inde, et pourtant le bouddhisme, loin d'en mourir, fit d’incalculables adeptes.Le christianisme, luiaussi,poussa

plus vigoureusement sur le sol arrosé du sang de ses confesseurs. Malgré la haine des nations, le judaïsme vit et la race qui le proclame est » malgré son exil etsa dispersion, une des plus fortes qui soit. Il semble que les religions se développent d’autant plus vigoureusement qu’elles ont été plus combattues, et, cela précisément encore, à cause du fanatisme.

Il développe chez les croyants un goût morbide pour la souffrance, pour le sacrifice, pour la mort. C’est en chantant que les chrétiens descendaient dans l’arène. Tandis que les bourreaux leur arrachaient la chair par bandelettes ou leur broyaient les membres, les vierges en extase proclamaient la divinité de Jésus.

Il y a là quelque chose de très particulier à noter. Il semblerait que le fanatisme exalté jusqu’à l’abandon de la vie produise une sorte d’état cataleptoïde pendant la durée duquel le système nerveux neréagirait plus normalement aux excitations extérieures. Tous les martyrs déclaraient ne pas souffrir. Il se passait chez eux ce qui se passe chez le soldat qui, blessé Éentaut le combat, ne s’aperçoit de sa blessure qu’en voyant couler son sang.

Le fanatisme littéraire produit le même état. On raconte que Balzac s’oubliait à sa table de travail durant des nuits et des journées entières. Il écrivait, dominé entièrement par une idée qu’il savait belle, et nulle fatigue ne le terrassait.

L’attirance vers la mort est si grande pour les fanatiques que, pendant les persécutions, les fidèles souffraient de la soif du martyre. Beaucoup se fai-

saient prendre exprès en affichant publiquementleur croyance par des actes souvent inutiles et même quelquefois extravagants. Ils couraient à la mort comme à une suprême volupté et remerciaient Dieu, lorsque leurs juges prononçaient l'arrêt fatal. Les évêques durentleur interdire la recherche du danger.

Nous retrouvons, dans certainespratiques religieuses, cette prédilection pour la souffrance. Beaucoup de personnes connaissent les Aïssaouas et savent quelles abominables mutilations ils s’infligent. A leur exemple, certains fakirs indous se coupent un membre, s’arrachent les paupières, se sculptent, à même la chair, les signes symboliques de Siva ou de Wichnou. Il y a deux ans, je me trouvais à Constantinople le jour, anniversaire de l’assassinat des Prophètes Hussain et Hassan et je fus, dans les rues du vieux Stamboul, voir passer la procession des Persans qui pleurent ce crime. Ces malheureux marchaient en rang au rythme d’une musique funèbre et se frappaient mutuellement avec des épées. Leurs gandourahs étaient pleines de sang. Des lambeaux de chair trainaient dans la poussière du chemin. Plusieurs tombèrent le crâne ouvert. On les ramassait dans un fourgon qui suivait. Ils sont heureux, Allah a reçu leur âme au sein de sa gloire! Ceci est un fait que j'ai vu et que j’affirme et qui m’a fait ajouter foi aux récits des voyageurs qui racontent avoir vu des indous sejeter sous les roues du char de Jagannatha. Les idoles diffèrent, mais le principe est le même. L’être fanatique aime le sang; lorsqu'il ne va pas jusqu’à la soif du martyre, il rêve de faire souffrir,

de tuer. Les Tungs étranglent par conviction reïigieuse. On écrirait pendant des heures sans épuiser les exemples qui prouvent l'étroite parenté qui unit le fanatisme, la volupté et la mort. Les assassinats rituels ne sont point des légendes et les suicides religieux sont nombreux. À cause de cela, le fanatisme religieux est une maladie dangereuse de l’esprit humain. Il s’oppose au développement de la race. Il s’oppose aussi au développement de lindividu.

Les fanatiques sont des irresponsables, ou tout au moins des responsables atténués. — En effet, nous avons dit qu’il détruisait la volonté et qu’ildiminuait la responsabilité. Je suis persuadé que chez tout fanatique on trouvera des traces d'irresponsabilité ou tout au moins de responsabilité atténuée.

En médecine légale, on considère comme irresponsables ou comme partiellement responsables les paralytiques généraux, les délirants chroniques, les épileptiques, les alcooliques, les dégénérés heréditaires, les hystériques, les morphinomanes, les cocaïnomanes, les éthéromanes, les impulsifs,lesnévrosés et neurasthéniques de toute nature, les alienés, les idiols, les maniaques (NVibert).

On sait que Mahomet était épileptique. — II eut devant ses compagnons de fréquentes attaques que ceux-ci interprétaient comme un signe de sa divine mission. Le célèbre voyage nocturne fut certainement une hallucination.

Un fait récent, dont tout le monde se souvient encore, viendra, lui aussi,servir de preuve à ma thèse. Il s’agit des troubles de Margueritte. Les débats du

procès de Montpellier ont révélé des curieux détails sur la mentalité des accusés. Les chefs de l’insurreclion furent tous des hallucinés chez qui le fanatisme déterminait temporairement des phénomènes cataleptiques avec troubles psychiques profonds. « Lorsque j'étais sous l’empire de mon mal, je perdais la mémoire ; quand elle me revenait, j’essayais d’empêcher les coups » (Yacoub). Ce Yacoub fut l’âme de la révolte. Nous necroyons mieux terminer qu’en cilant quelques passages de son interrogatoire, qui nous révèlent son état mental.

Le Président. — Dans les événements du 26 avril 1901, reconnaissez-vous avoir jouéle principal rôle ? - Yacoub. — Je sers Dieu. Je suis de l’ordre des Rahmanias. J'ai entendu des voix venant de Dieu.

D. — Mais avez-vous été le chef du mouvement ?

R. — Il s'agissait d’aller en pèlerinage à Besnès. Il ne s'agissait pas de faire de mal aux Européens. Nous ne nous faisons pas de mal les uns aux autres. Nous sommes d'accord,

D. — N'est-ce pas vous qui avez dit : « C’est nous qui avons donné l’ordre de tuer les Européens! »

R. — Non! je n’ai jamais dit ça!

D. — Cependant, devant le juge d'instruction, vous l’avezdit, en attribuant cet ordre aussi à Taalbi et à Dourkiza Mahammed ben Sadok ?

R. — Je sers Dieu! Dieu ne veut pas d’injustice et je ne suis pas content de tout ce qui s’est passé,

D. — Cependant, les autres vous rendaient hommage. Ils vous reconnaissaient pour leur chef. Après l'affaire, tous ont proclamé votre responsabilité.

R. — Si j'avais dit aux gens : Frappez! tuez! je le reconnaîtrais! Mais Dieu que je sers ne veut pas l’injustice ! ; |

D. — I] semble bien cependant que c’est vous qui dirigiez le mouvement. Taalbi ne vous a-t-ùl pas désigné comme le sultan ? « Je ne suis, a-t-il ajouté, que son khalife! » en répondant au caïd, qui venait réclamer le cheval de Soltani ?

R. — Ces gens-là m'ont fait leur chef parce que j'étais malade, et que je ne savais pas! Sans quoi je ne serais pas allé avec eux.

D. — Taalbi vous a donné des vêtements et un cheval?

R. — Oui, c’est bien cela !

D. — Taalbi n’a-t-il pas contraint un Kabyle à

venir s'agenouiller devant vous en lui disant: « Viens te meltre à genoux devant ton seigneur.»

R. — Si j'avais forcé les gens à prononcer la formule sacramentelle, je le reconnaïîtrais, parce que je ne crains que Dieu. Quand j'avais vu commettre des méfaits semblables, je leur ai dit : « Ne frappez

pas les femmes et les enfants, ne frappez personnel »

D. — Comment se fait-il que vous galopiez à leur tête, cependant ?

R.— Je n'avais plus ma têle. Je ne possédais

pas toute ma raison. J'étais malade.

D. —Il n’y a eu qu’un criparmiles rebelles quand ils ont été mis en votre présence, ils ont dit: « Voilà celui qui nous a perdus, qui a été cause de la misère de nos femmes et ‘de nos enfants. » Il est surprenant que vous ayez acquis de l’ascendant sur eux,

étant malade. Ce sont généralement les hommes vigoureux qui dominent les autres.

R. — Mais non! C’est parce que j'étais malade !

Il m'arrivait la nuit de me trouver couché sur les chemins ou dans la forêt. Je sers Dieu et Dieu ne veut pas d'injustice, d’iniquité.

D. — Vous apparteniez à la confrérie des Rahmanias? N’étiez-vous pas mokaddem ?

R. — Non. Je suis affilié, comme les autres, près du chef religieux.

D. — Ni marabout ?

R. — Non. Je suis malade, et cetile maladie vient de Dieu. Mon père a été réduit à la mendicité. Il cherchait à emprunter à droite et à gauche, et personne ne voulait lui prêter. Il avait demandé à un M. Provost 40 fr. et un sac de grain. Eh bien ! nous étions obligés de lui rembourser, en sus de ce sac, encore deux autres sacs de grain.

D. — Revenons donc à la question du commandement.

R. — Je suis malade. Je me couche chez moi, le soir, etle matin,je meretrouve dans la forét. Voilà pourquoi is m'ont pris pour chef.

D. — Après avoir prié, déjeuné, dansé, n’aviezvous pas acquis un degré d’insensibilité {e/ que vous pouviezprendredans la main des charbons ardents et la plonger dans l’eau bouillante? Ne serait-ce pas une raison de votre influence, avec vos dévotions ?

R.— Je ne sais pas. Je servais Dieu et Dieu ne veut pas l’iniquité.

D.— Ne preniez-vous pas vos camarades sous votre burnous, et par certains procédés ne leur communiquiez-vous pas des visions ?

R. — Non. Je les pressais sous mon bras parfois: Mais je sers Dieu et Dieu ne veut pas l’iniquité! D. — N’avez-vous pas, avec Taalbi, préparé le

mouvement du 26 ?

R. — Je n’avais pas connaissance de cela. Car je suis allé me réfugier dans une grotte. Du reste, Dieu ne voulait pas cela. |

D. — Mais est-ce que Taalbi et Mohammed-ben- Sadok ne commandaient pas auprès de vous?

R. — Je n’ai pas donné d’ordre. Car je leur avais recommandé de ne frapper personne. Du reste, tous étaient devenus fous. Jene pouvais pas les maîtriser.

D. — N'avez-vous pas chassé les fumeurs et les buveurs arabes des cafés?

R. — Qu'importe à moi celui qui boit ou qui fume! Je sers Dieu!

D. — Est-ce que vous n’avez pas procuré des visions à vos camarades, au marabout de Sidi-Bouzan ? Voyons,Bourkiza, ilne vous en a pas procuré, à vous?

Bourkiza (se levant). — A plus de cent personnes. Il m'a pris sous le burnous et il m’a donné sa langue à sucer. Et c’est ainsi qu’il procure ces visions. Auparavant je travaillais, et, dès ce jour-là, j’ai cessé de travailler.

Yacoub. — Ces gens-là m’ont pris parce que j’étais malade !

Cet interrogatoire nous montre chez l'accusé l’exis-

tence d’un grand nombre de troubles psychiques : hallucination, délire des grandeurs, défaut de logique dans les réponses.

Une expertise médicale aurait sûrement révélé chez lui des troubles physiologiques intéressants : anomalies des réflexes et de la sensibilité.

. Yacoub nous semble être le type parfait du fana-

tique dangereux et c’est pour cela que nous nous sommes un peu étendu sur son cas à la fin de ce travail.

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