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CHAPITRE X

Toxicité du sang et du sérum. — Toxicité des extraits de tissus et des produits autolytiques. — Toxicité des sécrétions excrémentitielles. — Toxicité de Vurine. — Auto-intoxications digestives. — L'occlusion intestinale. — Auto-intoxications d'origine hépatique, pancréatique, thyroïdienne, surrénale, génitale, hypophysaire, pulmonaire, cutanée, rénale. — L'urémie etl'éclampsie puerpérale. — Auto-intoxication dans les affections nerveuses et les infections. — Les auto-intoxications définies chimiquement, — Les troubles de la nutrition, — Les diathèses.

Un chapitre tout nouveau, dont Bouchard a été l'initiateur, s'est ouvert dans ces dernières années. De nombreuses observations cliniques, d'importantes recherches expérimentales ont démontré que l'organisme est constamment sous la menace d'une auto-intoxication. Les fermentations et les putréfactions gastro-intestinales, la désassimilation, les manifestations énergétiques donnent naissance à des produits toxiques qui sont déversés dans le sang. Aussi, Bouchard a-t-il pu dire que, même à l'état normal, l'organisme est un réceptacle et un laboratoire de poisons.

Pour bien comprendre l'importance du processus, il faut se rappeler la définition que nous avons proposée. Pour nous, il y a intoxication toutes les fois que se trouve modifiée la constitution chimique du milieu où baignent les cellules. Il est facile de comprendre que ces modifications sont continuelles; elles sont inévitables et nécessaires. Suivant qu'on

Roger. — La Médecine. 1 5

est à jeun ou en digestion, l'état du sang est différent. L'arrivée des produits alimentaires, élaborés dans le tube digestif, crée une auto-intoxication, légère et passagère, mais incontestable. Les mutations nutritives, le travail des muscles ou des glandes, les diverses manifestations de l'activité cellulaire donnent naissance à des déchets qui sont rejetés dans le sang en plus ou moins grande quantité : malgré l'intervention des émonctoires, des rétentions temporaires se produisent. Enfin, les moindres indispositions, en exagérant les putréfactions gastro-intestinales, en activant ou troublant la désassimilation, en entravant les éliminations, créent des auto-intoxications plus ou moins graves qui établissent une transition entre l'état normal et l'état pathologique.

Les poisons qui prennent naissance à l'état normal sont charriés par le sang, mais ils sont simplement transportés par ce liquide, et s'éliminent rapidement. On conçoit donc que le sang, quand on le transfuse entre animaux de même espèce, ne soit pas ou presque pas toxique. En opérant entre animaux d'espèce différente, les résultats sont tout autres.

La plupart des expériences ont consisté à injecter à des lapins, par la voie intraveineuse, des sérums sanguins et à déterminer, par an calcul très simple, la quantité mortelle pour I kilo. Voici les principaux résultats obtenus dans ces conditions.

Sérum de cheval 324"'

— d'âne 117

— de porc 35

— de poule 20

— de veau 13

— de chien 11

— humain 10

— de bœuf 8

— d'anguille 0,0$

Ces faits ont un intérêt pratique, aujourd'hui que la thérapeutique a si souvent recours aux injections de sérum. Il faut remarquer cependant que les résultats ne sont pas semblables chez l'homme et chez le lapin. Le sérum du cheval, si bien supporté par l'animal, produit chez l'homme, môme à doses minimes, d'assez nombreux accidents : arthropathies,

fièvre, érythèmes, albuminurie. Au contraire, le sérum des bovidés, 5 à lo fois plus toxique pour le lapin, semble meilleur pour rhomme : Beclère en a prouvé l'innocuité en injectant à des varioleux du sérum de veau vacciné dont il introduisait jusqu'au quarantième du poids du corps.

En déposant directement dans le cerveau du sérum sanguin, Lesné a démontré la présence d'une substance convulsivante qui agit sur le cobaye, mais non sur le lapin et qui est détruite par un chauffage à 50'' pendant une heure. Par la même méthode, Dopter a mis en évidence la haute toxicité du sérum des malades atteints d'urémie, de cancer, de diabète, de maladie bronzée. L'injection provoque, dans les cellules cérébrales, des lésions qui sont d'ailleurs réparables.

Cette toxicité du sérum mérite d'être bien connue. Mais il faut remarquer que l'expérience ne nous renseigne pas sur les véritables poisons contenus dans le sang. Le sang hétérogène doit ses propriétés toxiques aux albumines qu'il renferme. La transfusion démontre que l'albumine sanguine d'une espèce est toxique pour une autre. Ce résultat n'aurait que peu d'importance pour la doctrine des auto-intoxications si, au cours des maladies, on n'observait pas une augmentation de la toxicité du sang. Le lapin servant toujours de réactif, on constate que des doses bien inférieures à celles qui tuent dans les conditions normales, suffisent pour entraîner la mort. Voilà donc une méthode qui fournit des indications intéressantes et mérite à ce titre d'être conservée.

Si nous voulons étudier les poisons qui interviennent dans les auto-intoxications, il faut les rechercher soit dans les tissus et les organes, soit dans les produits de sécrétion.

Toxicité des extraits de tissus et des produits autolytiques. — Pour étudier les poisons contenus dans les tissus, on a pratiqué des extraits qu'on a injectés à des lapins. Les extraits qu'on prépare à chaud, en faisant bouillir dans de l'eau l'organe ou le tissu, sont généralement peu toxiques. Il est donc préférable d'employer des macérations à froid; on constate ainsi que, pour tuer un lapin, il faut lui injecter dans les veines, par kilogramme de son poids, l'extrait de 14 à 20 grammes de foie, de 90 à 95 grammes de muscles^ les

expériences étant faites avec des tissus prélevés sur des animaux de même espèce.

De tous les extraits, un des plus toxiques est celui qu'on obtient avec les poumons. Nous avons constaté que, pour amener la mort d'un lapin, il suffit de lui injecter par kilo une dose correspondant à o gr. 06 et renfermant o gr. 0057 de matières solides.

Une question se pose immédiatement. Ces substances toxiques, qui sont d'ailleurs des matières protéiques, par conséquent colloïdales et peu diffusibles, passent-elles dans le sang au cours du fonctionnement normal ou pathologique? Autrement dit, l'injection d'une macération à froid reproduitelle les conditions physiologiques?

Il est certain que les phénomènes de la dénutrition n'ont pas pour résultat de faire rejeter au dehors de la cellule des matières protéiques. Ils se traduisent par une dislocation des molécules colloïdales et par la mise en liberté de substances facilement diffusibles. Les découvertes de Salkowski et de Jacoby nous ont permis d'étudier facilement les produits de la désassimilation. Sous le nom à^ auto-digestion ou d'autolyse, ces savants ont décrit les transformations que subissent les tissus, quand on les conserve à l'étuve, en dehors de l'organisme, dans un milieu bien aseptique. Les albumines commencent par se coaguler, puis elles subissent une série de transformations, analogues à celles que produisent les ferments digestifs, aboutissant à la formation de substances simples, diffusibles, parmi lesquelles prédominent les acides aminés. Cette dislocation des matières protéiques a pour conséquence le ramollissement et la liquéfaction du tissu. II nous a semblé intéressant de rechercher l'action de ces produits autolytiques. C'est ce que nous avons fait tout d'abord avec le poumon. Après 24 ou 48 heures de séjour à l'étuve, quand les albumines sont coagulées, la toxicité a disparu et l'on peut injecter des doses 60 fois supérieures à celles qui tuaient, sans déterminer la mort. On observée en même temps une modification très curieuse de l'action exercée sur l'organisme. Tandis que les extraits frais sont hypotenseurs, les produits autolytiques déterminent des élévations marquées

de la pression sanguine, avec un renforcement notable des contractions cardiaques. En opérant avec le foie, nous avons observé des faits analogues : les produits autolytiques ont été peu toxiques et ont exercé une action hypertensive. Ces premiers résultats démontrent qu'il serait intéressant de poursuivre une étude systématique des produits d'autolyse; on obtiendrait ainsi des renseignements importants sur le rôle des substances provenant de la désassimilation. Ce n'est pas à dire que les recherches faites avec des macérations soient dénuées d'intérêt. Elles ont conduit à des découvertes importantes. En injectant les extraits de diverses glandes endocrines, on a obtenu des renseignements précis sur leur rôle dans l'organisme. Il est même possible que les matières protéiques qui confèrent aux macérations leur toxicité, s'échappent au cours de certains processus morbides. Envisageons encore le poumon. En étudiant les expectorations des malades, on constate que certaines renferment de l'albumine. Dans quelqvies cas, chez les sujets atteints d'affections rénales ou cardiaques, par exemple, cette albumine est due, semble-t-il, à une transsudation du sérum sanguin. Injectée dans les veines du lapin, elle ne modifie pas la pression. Au contraire, chez les tuberculeux et les pneumoniques, l'albumine des crachats provient, au moins en partie, du parenchyme pulmonaire : injectée au lapin, elle agit comme les macérations du poumon et détermine l'hypotension.

En étudiant les exsudats qu'on peut provoquer chez les animaux, nous avons observé des faits analogues. Si l'on détermine chez le lapin de l'œdème pulmonaire par injection intraveineuse d'une solution visqueuse, le liquide albumineux qui remplit les bronches provient du sang : il n'agit pas sur la pression. Si l'on injecte une substance irritante comme le salicylate de méthyle, le liquide, qui se déverse dans l'appareil respiratoire, provient du poumon : injecté dans les veines, il abaisse constamment la pression.

L'étude des extraits pulmonaires conduit encore à quelques résultats intéressants. Si l'on emploie des extraits fortement dilués, et si on les injecte lentement, on pourra facilement atteindre et dépasser la dose mortelle. A partir de ce moment,

l'animal est en quelque sorte immunisé : il supportera sans présenter de troubles, des quantités d'extraits concentrés bien supérieures à celles qui tuent les témoins. Il s'est produit une accoutumance rapide, désignée sous les noms de iachyphyîaxie (Champy et Gley), iachysynétie (Roger), skepiophyîaxie (Lambert, Ancel, Bouin) et qu'on observe également avec des extraits d'appendice ou de corps jaunes.

Enfin, quand on laisse en contact un extrait toxique avec du sang défibriné ou du sérum normal, on constate que l'extrait perd rapidement sa toxicité. Voilà une action protectrice exercée par le sang contre les colloïdes qui peuvent diffuser des tissus.

Toxicité des sécrétions excrémentitielles. — Au lieu de rechercher les substances toxiques dans les liquides ou les tissus constitutifs de l'économie, il semble préférable de s'adresser aux émonctoires.

De nombreuses expériences démontrent que la bile et les sécrétions gastro-intestinales renferment des substances toxiques; celles-ci sont peu abondantes et, d'ailleurs, une partie des produits ainsi rejetés est reprise par absorption et rentre dans l'économie.

Les véritables émonctoires sont représentés par la peau, les poumons et surtout les reins.

Par la peau s'éliminent les acides gras volatils. On a pensé que la sueur renferme des substai\ces toxiques; cette opinion, soutenue par Arloing et Mavrojanis, est combattue par Queirolo, Benedetti, Cionini.

Le poumon laisse échapper de l'eau, de l'anhydride carbonique et, d'une façon générale, toutes les substances volatiles introduites ou formées dans l'économie.

Brown-Sequard et d'Arsonval ont soutenu que l'air expiré contient un poison analogue aux ptomaïnes volatiles. Bien qu'il ait été contredit, ce résultat est intéressant : il expliquerait les effets nocifs de l'air confiné.

Pour déterminer la toxicité de Vurinc, on recueille toute la quantité émise en vingt-quatre heures; puis le liquide étant neutralisé et filtré, on l'injecte à un lapin, par une veine périphérique et sous une vitesse constante. Quand l'animal est

mort, on note la quantité introduite et l'on divise le chiffre obtenu par le poids de l'animal; on connaît ainsi la dose mortelle pour un kilogramme : c'est ce qu'on appelle une iirotoxie. Dans l'étude de la toxicité urinaire, comme dans toute étude de toxicologie, il est indispensable de tenir compte de l'isotonie des liquides. Le point de congélation du sang de lapin, l'animal chez lequel se fait l'injection intraveineuse, est — 0^,56. On déterminera le point de congélation de l'urine qu'on veut étudier, et on divisera le chiffre obtenu par 0,56. Le quotient indiquera la dilution nécessaire pour obtenir l'isotonie (Bouchard, Claude, Balthazard).

En moyenne, un homme élimine, en vingt-quatre heures, I 200 centimètres cubes d'urine dont la toxicité est de 40 centimètres cubes par kilogramme; la totalité de l'urine tue

, soit 30 kilogrammes; elle représente donc 30 urotoxies.

Si cet homme pèse 65 kilogrammes, un calcul très simple établit qu'il met cinquante-deux heures à éliminer une quantité de poison capable de tuer son propre poids. Par vingt-quatre heures, un kilogramme de cet homme élimine une quantité de poison qui intoxiquerait o kg. 460. C'est le coefficient itrotoxique^ qu'on obtient en divisant par le poids de l'individu le nombre des urotoxies émises en vingt-quatre heures : la moyenne de nombreuses expériences a donné le chiffre 0,461.

Les substances qui confèrent à l'urine sa toxicité ne sont pas toutes chimiquement déterminées. On sait seulement qu'il existe des matières toxiques minérales, dont les principales sont les sels de potassium, des substances toxiques colorantes, des poisons analogues à des ptomaïnes; on sait que des séparations peuvent être obtenues au moyen de dissolvants tels que l'alcool, l'éther ou le chloroforme, ou par l'emploi de la dialyse.

On est arrivé ainsi à reconnaître que l'urine renferme au moins onze substances toxiques, qui sont bien caractérisées par leur action sur les animaux :

1° Une substance diurétique, peu toxique et même utile, puisqu'elle assure la diurèse, l'urée;

2** Une substance narcotique, soluble dans l'alcool;

^'^ Une substance sialogène, également soluble dans l'alcool ;

4° Une substance minérale convulsivante, sel potassique;

5° Une substance organique convulsivante, que l'alcool précipite et qui résiste à un chauffage à loo" prolongé pendant une heure.

6" Une substance myotique, insoluble dans l'alcool;

7" Une substance hypothermisante, qui ne dialyse pas;

8° Une substance thermogène, qui dialyse;

9° Un poison minéral, sel potassique, arrêtant le cœur;

10° Une substance hypotensive;

1 1" Une substance élevant la pression sanguine.

La toxicité de l'urine, résultant de ces différents poisons, varie considérablement, même à l'état physiologique. On peut la restreindre en modifiant l'alimentation, par exemple en diminuant les sels de potassium. Le régime lacté et surtout, d'après Marette, un régime composé de lait et de riz, abaisse la toxicité urinaire. Il en est de même quand on favorise les oxydations, soit en soumettant les sujets à l'action de l'air comprimé, soit en leur faisant faire un exercice modéré. Mais, si le travail musculaire est poussé jusqu'à la fatigue, les déchets cellulaiies augmentent dans de grandes proportions et rendent l'urine fort toxique. Dans les expériences de Tissier et Salvages, le coefficient urotoxique des individus ayant pris part à la course de Paris à Bordeaux atteignait 2,35 • ^^ était cinq fois supérieur à hi normale.

Ces notions préliminaires sur l'origine et les voies d'élimination des substances toxiques qui se produisent à l'état normal, vont nous permettre de comprendre ce qui survient dans les états pathologiques.

Auto-intoxications digestives. — On admet généralement que les principaux poisons dti tube digestif sont dus aux putréfactions qui se passent dans la cavité gastro-intestinale. Une telle conception est trop exclusive, car les substances les plus toxiques se trouvent dans l'intestin grêle et sont surtout abondantes dans le duodénum. Les matières contenues dans le cœcum, malgré l'intensité du processus putréfactif, sont beaucoup moins nocives.

Lapin.

Intestin grêle.

Cacum . . .

Chien (régime carné).

Intestin grêle.

lOI

Gros intestin.

— (à jeun).

Intestin grêle.

— (régime lacté).

Intestin grêle.

Gros intestin.

Par analogie avec les poisons éliminés par le rein, on peut appeler entéroioxie la quantité de poison intestinal capable d'intoxiquer un kilogramme d'animal par injection intraveineuse. Le tableau suivant résumant les expériences que nous avons faites avec M. Garnier met bien en évidence la valeur de cette nouvelle unité toxique.

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