‹ La médecineChapitre 26 sur 41 · CHAPITRE XII L'HÉRÉDITÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII L'HÉRÉDITÉ

Hérédité et innéitè. — Lois de l'hérédité. — Lois de Darwin et de Mendel. — Hérédité des troubles nutritifs. — L'hérédité dans les maladies infectieuses. — Hérédité nerveuse. — Stigmates physiques et dégénérescence. — Conclusion.

L'hérédité est la loi biologique d'après laquelle les êtres vivants tendent à se répéter dans leurs descendants et à leur transmettre les propriétés qu'ils ont reçues ou qu'ils ont acquises.

L'hérédité ne doit pas être confondue avec Vinnéité. Cette dernière expression s'applique aux effets produits par les causes accidentelles ayant agi directement ou indirectement au moment de la conception ou durant la gestation. Sans doute, ces causes agissent par l'intermédiaire des procréateurs et, en particulier, de la mère; mais leurs effets sont limités à l'être en formation; ils ne se feront pas sentir sur les produits ultérieurs. L'innéité est la conclusion de la pathologie du fœtus; l'hérédité est un chapitre de la pathologie de l'espèce.

Deux grandes lois semblent régir et expliquer l'hérédité : ce sont la loi de la co?iservation du type ancestral et la loi de VévO' lut ion.

L'espèce présente une unité, ou plutôt une personnalité; elle conserve ses caractères fondamentaux à travers les âges, de telle sorte que les hommes de tous les temps et de tous les lieux se ressemblent. Cependant, la ressemblance n'est pas

parfaite, des modifications se sont produites; il est bien certain que l'homme civilisé du xx° siècle n'est pas identique à l'homme primitif. Il s'est fait une évolution, dont on saisira mieux la signification, si on se rappelle que l'espèce est soumise aux mêmes lois que l'individu. Or, en considérant un être depuis sa naissance jusqu'à sa vieillesse la plus avancée, on retrouve chez lui les deux lois de conservation et d'évolution : à l'âge adulte, l'individu n'est plus le même que dans son enfance, et il se modifiera encore avec les années. Cependant, malgré ces changements continuels, le type individuel s'est conservé, et, au milieu des transformations successives, on retrouve le fonds immuable qui assure la personnalité de l'individu.

L'espèce n'est ni plus ni moins fixe. Elle évolue également et passe aussi par les trois phases d'accroissement, d'apogée et de décrépitude. Mais, évolution ne veut pas dire révolution. L'espèce se conserve à travers les âges, et l'hérédité assure sa ressemblance, comme la personnalité assure celle de l'individu.

Si nous envisageons les êtres inférieurs, l'hérédité nous semble beaucoup plus parfaite. En réalité, c'est un défaut d'optique de notre esprit. Nous avons plus de peine à saisir la personnalité, voilà pourquoi nous nous arrêtons aux caractères de similitude; nous croyons que tous les individus sont et restent semblables parce que nous ne voyons pas les différences. Chez les êtres supérieurs, chez l'homme notamment, nous cherchons surtout les dissemblances. Mais, à regarder les choses de près, on reconnaît vite que les ressemblances l'emportent toujours; les caractères communs sont plus nombreux que les signes différentiels. On peut donc dire que l'hérédité est la règle, la non-hérédité l'exception.

Les plus grands naturalistes, les plus illustres philosophes se sont attaqués à l'étude de l'hérédité et ont essayé d'en donner une explication. Mais la plupart des théories n'ont guère survécu. Les gemmules de Darwin, les plastidules de Hœckel sont bien oubliées aujourd'hui. Seul Weissmann a émis des idées qui, fortement critiquées par la plupart des auteurs, méritent cependant de nous arrêter.

Weissmann établit une différence radicale entre les cellules

de la reproduction et les autres cellules du corps. Les premières sont éternelles; elles ne succombent pas et assurent la pérennité de l'espèce. Cette assertion, qui peut paraître bizarre au premier abord, trouve un appui dans l'étude des êtres unicellulaires. Les amibes se reproduisant par scissiparité, on ne peut pas dire qu'un être ait donné naissance à un autre. Il n'y a ni mère, ni fille, il y a deux sœurs; les amibes sont des êtres collatéraux; l'amibe du xx** siècle est la même que celle qui existait à l'origine du monde. Si, parfois, quelques amibes succombent,. par exemple quand la mare où elles vivent vient à se dessécher, c'est un fait purement accidentel. Rien dans l'évolution de ce protozoaire n'indiquait qu'il dût périr; pour lui la mort naturelle n'existe pas.

Le même raisonnement peut s'appliquer aux cellules génératrices des êtres supérieurs. La seule différence, c'est qu'elles donnent naissance à deux ordres de cellules : les unes qui assurent le maintien de l'espèce et sont par conséquent immortelles; les autres qui constituent le corps, le souia^ et qui sont destinées à périr.

Cette théorie de la continuité du plasma germinatif explique parfaitement la conservation du type spécifique. Mais, poussant sa conception aux dernières limites, Weissmann établit en quelque sorte une barrière infranchissable entre les cellules somatiques et les cellules génératrices; il n'admet pas que les premières puissent retentir sur les secondes, et arrive ainsi à nier complètement la transmissibilité des caractères acquis. Dès lors, la conception devient insoutenable et ne peut plus être conservée.

C'est ici que nous allons faire intervenir une distinction qui nous semble fondamentale. Les caractères acquis peuvent être de deux ordres : les uns sont dus à un accident, ils ne se transmettent pas; les autres relèvent d'une modification fonctionnelle, ils sont héréditaires. Ce qui nous conduit à cette nouvelle conclusion : rhéréditê est Li trii)iS))iission, non des 7nodifications anatomiques, mais drs modifications Jonctionn elles. ->•

Ceux qui nient la transmission des caractères acquis citent toujours l'exemple de la race juive, ^'oilà plus de trois mille

ans qu'on y pratique la circoncision et cependant les enfants viennent toujours au monde avec un prépuce. De même, on coupe la queue et les oreilles à certains chiens et leurs petits ont toujours les appendices aussi développés.

Envisageons au contraire un trouble fonctionnel. Rien d'instructif à cet égard comme l'expérience célèbre de Brown- Séquard. On coupe le sciatique d'un cobaye, l'animal devient épileptique. On l'accouple, il donne naissance à des petits qui seront eux-mêmes épileptiques. Qu'est-ce qui s'est donc transmis dans ce cas? Est-'ce la mutilation? Nullement; le sciatique, chez le rejeton, est tout à fait normal; c'est le trouble fonctionnel qui seul a été fixé par l'hérédité.

Le travail d'un organe réglant son développement, on conçoit que les modifications fonctionnelles qui se transmettent puissent avoir pour conséquence des modifications anatomiques. On conçoit, par exemple, qu'un homme puisse être, par hérédité, doué d'une intelligence supérieure ; il viendra au monde avec des aptitudes particulières qui auront pu provoquer un développement plus marqué de ses cellules cérébrales. Autrement dit, ce n'est pas parce que le cerveau est fort développé que l'intelligence est remarquable; c'est parce que l'individu a hérité un fonctionnement cérébral supérieur, que les centres qui servent de substratum à la fonction se sont développés outre mesure.

Notre conception s'applique également aux malformations congénitales. Celles qui résultent d'un accident, par exemple l'amputation produite par une circulaire du cordon, sont analogues aux lésions traumatiqucs acquises; elles ne se transmettent pas. Celles qui se produisent par suite d'un trouble fonctionnel, celles qui représentent un arrêt ou un excès de développement, un retour vers une forme ancestrale, se transmettent pendant un certain nombre de générations.

Les idées que nous venons d'émettre ne sont que l'application de cette grande loi que la fonction précède l'organe, qu'elle l'explique, le dirige et règle son développement; seuls les changements dans la fonction sont assez puissants pour modifier le rôle conservateur de l'hérédité.

En résumé, nous admettons que le plasma germinatif traverse les âges sans avoir de tendance à se modifier; il assure la personnalité de l'espèce. Les cellules somatiques, au contraire, subissent l'influence de l'évolution; impressionnées par les agents externes, elles réagissent à leur tour sur les cellules germinatives, et leur impriment une direction nouvelle; elles tendent à modifier le type primitif.

Reprenant ainsi les deux grandes lois que nous formulions, comme rendant compte des phénomènes de l'hérédité, nous dirons :

La loi de la conservation du type ancestral s'explique par la persistance du plasma germinatif;

La loi de l'évolution s'explique par les modifications des cellules somatiques.

Les changements accidentels ne se transmettent pas, car ils atteignent seulement le soma. Les troubles fonctionnels sont héréditaires, quand les modifications somatiques peuvent retentir sur les cellules germinatives. Si, dans ce dernier cas, des modifications anatomiques apparaissent, c'est que le développement et la structure des organes sont régis par les fonctions auxquelles ils servent de substratum.

Voilà, croyons-nous, comment on peut arrivera comprendre l'hérédité et comment on peut donner une base aux deux lois de conservation et d'évolution qui paraissent la régir.

Lois de Darwin et de MendeL — Si l'on veut pénétrer plus avant dans l'étude du problème, on peut formuler quelques propositions qui complètent les premières notions que lions venons d'exposer.

Darwin avait synthétisé ses conceptions dans les quatre lois suivantes :

L Les ascendants ont une tendance à transmettre à leurs descendants leurs caractères généraux et individuels, anciens ou récemment acquis ;

II. L'un des parents a parfois une influence plus marquée que l'autre;

III. Les caractères ancestraux se transmettent aux descendants en sautant une ou plusieurs générations;

Page 1