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CHAPITRE XIV

Action des microlies et réactions de l'organisme. — La phagocytose.

— Les propriétés du sérum. — L'état bactéricide . — Alexine et sensibilisatrice. — Agglutinines. — Précipitines. — Ferments défensifs. — Atténuation des microbes et opsonines. — Les antitoxines. — Antigènes et anticorps. — Sérunis cytolytiques.

— De la prédisposition, — Conclusion.

Lorsqu'un microbe pathogène se développe dans un organisme animal, une lutte s'engage entre l'agent envahisseur et l'être envahi. Le premier élabore des substances toxiques qui suscitent une série de troubles plus ou moins facilement appréciables et provoquent les réactions de l'organisme destinées à combattre la pullulation et l'action de l'agent pathogène. En traitant de l'inflammation, nous avons essayé de mettre en relief la signification de la lésion locale, barrière opposée à la pénétration des germes. Quand ceux-ci envahissent l'intérieur de l'économie, ils vont coloniser en certaines régions et leur présence y suscite le développement de réactions analogues à celles qui se passent au point d'entrée.

Ces lésions, primitives ou secondaires, sont essentiellement constituées par une accumulation de sérosité et de cellules rondes. Celles-ci ont une double origine : la prolifération des cellules fixes; l'arrivée des leucocytes sortis des vaisseaux par diapédèse. Les deux ordres de cellules englobent et digèrent les microbes, c'est-à-dire exercent un rôle phagocytaire.

Roger. — La Mddecino. 22

Phagocytose. — Metchnikoff divise les phagocytes en deux groupes : les microphages et les macrophages.

Les microphages sont représentés par les leucocytes polynucléaires neutrophiles. Ce sont les cellules les plus actives et les plus mobiles, celles qui traversent le plus facilement et le plus rapidement les vaisseaux, qui accourent les premières et, s'attaquant aux microbes, les englobent et les font disparaître par une véritable digestion intracellulaire. Contrairement à une opinion déjà ancienne, les microphages n'englobent pas simplement les bactéries mortes; ce ne sont pas des fossoyeurs débarrassant l'organisme des cadavres microbiens. Il est bien démontré aujourd'hui que les bactéries sont emprisonnées vivantes. Mais elles ne deviennent une proie pour les leucocytes que si elles ont subi l'action des sérosités organiques : celles-ci, comme nous le verrons, prépaient la phagocytose. L'action des microphages est complété par celle des macrophages^ dont les uns sont mobiles, les autres fixes. Les premiers sont représentés par les grands leucocytes mononucléaires, les seconds par les cellules endothéliales des vaisseaux et des séreuses. Ces macrophages englobent aussi les microbes, mais certains d'entre eux servent à débarrasser l'organisme des cellules qui ont péri dans la lutte. Ils contribuent ainsi à la cicatrisation et à la disparition de la lésion locale. Les éléments englobés par les phagocytes sont digérés par des ferments intracellulaires, comparables à la trypsine et divisés, d'après leur origine, en micro et tnacrocytases. Ces ferments, qui diffusent facilement hors des cellules, expliqueraient certaines des altérations que les bactéries subissent dans les liquides de l'organisme.

Propriétés bactéricides du sang. — L'histoire de la phagocytose est inséparable de l'éiude des propriétés que possèdent les humeurs.

Si l'on sème dans du sang défibriné ou dans du sérum une bactérie pathogène, le bacille charbonneux, par exemple, on constate que les microbes introduits diminuent de nombre. Dans certains cas, tous périssent. Le plus souvent quelquesuns subsistent qui prennent le dessus et finissent par se développer.

Le sérum normal possède donc le pouvoir de tuer et de dissoudre les bactéries; il est bactéricide ou haciérioly tique.

On a pu soutenir que les propriétés bactéricides du sérum normal n'ont aucune importance, car elles ne sont pas proportionnelles à la résistance de l'animal. Ainsi le sérum du lapin, animal sensible au charbon, est beaucoup plus bactéricide que le sérum du chien, animal presque réfractaire.

A cette objection, qui n'est pas dénuée de valeur, on peut répondre que le problème est mal posé. On accumule les difficultés quand on tente de comparer des animaux d'espèce différence. Les substances bactéricides des humeurs ne constituent qu'un élément dans la défense contre les microbes. Elles exercent des actions préalables qui doivent être plus ou moins intenses suivant la sensibilité des centres nerveux et leurs aptitudes réactionnelles et suivant le pouvoir phagocytaire des cellules. Pour que l'expérience fut complète, il faudrait, ce qui n'est guère réalisable, déterminer les valeurs de tous les facteurs qui contribuent à la protection de l'organisme.

Aussi, contrairement à ce qu'on aurait pu croire au premier abord, l'étude de l'immunité acquise, ayant l'avantage de mettre en parallèle des animaux de même espèce, est-elle beaucoiip plus simple et a-t-elle progressé beaucoup plus vite que l'étude de l'immunité naturelle.

Si l'on opère comparativement avec le sang ou le sérum d'animaux normaux et d'animaux vaccinés, on constate chez ces derniers une notable augmentation des propriétés bactéricides. En poursuivant l'étude de la question, nous sommes arrivé à reconnaître que le sérum des animaux vaccinés possède cinq propriétés principales. Il es^ capable: i° d'entraver le développement des microbes; 2» de modifier leur formes; 3^ de provoquer leur agglutinement; 4° de troubler leurs fonctions; 5^ d'atténuer leur virulence.

A ces cinq propriétés, il faut ajouter celle découverte par Behring et Kitasato, qui, par les applications pratiques qu'elle comporte, a une importance capitale; c'est la neutralisation des toxines microbiennes.

En poursuivant de nombreuses recherches comparatives sur

le sang des animaux neufs et des animaux immunisés, on est arrivé à conclure que le sérum normal possède, d'une façon inconstante, un pouvoir bactéricide, plus ou moins marqué, mais nullement spécifique. Le sérum des animaux vaccinés acquiert, d'une façon à peu près constante, un pouvoir bactéricide généralement intense et toujours spécifique, s'exerçant sur le microbe contre lequel l'animal est immunisé et parfois sur quelques microbes voisins. Dès lors, un nouveau problème se pose. Y a-t-il un rapport entre le pouvoir bactéricide normal et le pouvoir bactéricide acquis?

Les mémorables travaux de Bordet ont établi que le pouvoir bactériolytique du sérum dépend de deux substances. L'une qui possède la propriété dissolvante, préexiste dans l'organisme. Pour qu'elle puisse se fixer sur le microbe, l'intervention d'une substance nouvelle, spécifique, est indispensable. La vaccination n'augmente pas le pouvoir bactériolytique; elle fait apparaître un fixateur. C'est ce qu'on peut démontrer par le chauffage. La substance bactériolytique préexistante, appelée encore alexiue (Buchner), complément (Ehrlich), cytase (Metchnikoff) est détruite à 55,°; le fixateur, appelé encore sensibilisatrice^ phylocytase (Metchnikoff), préparateur (Gruber), immunisitie (Buchner), desmon (London), ambocepteur (Levaditi), résiste jusqu'à 6^°. Prenons un sérum d^animal vacciné; chauffons-le à 55°; l'alexine est inactivée et la propriété bactériolytique disparaît. Mais la sensibilisatrice reste intacte. Ajoutons un peu de sérum normal, par lui-même inactif, mais contenant de l'alexine; aussitôt le sérum chauffé redevient bactériolytique, il est réactivé.

On a beaucoup discuté sur l'origine et la nature de l'alexine.

Metchnikoff en admet deux variétés : l'une qu'il désigne sous le nom de microcytase proviendrait des leucocytes polynucléaires et agirait sur les bactéries ; l'autre, macrocytase^ proviendrait des macrophages et agirait sur les cellules de l'organisme. A cette théorie, qui tendrait à mettre l'état humoral sous la dépendance d'une sécrétion phagocytaire, on a objecté que les extraits de leucocytes ne sont pas bactériolytiques. D'après Donath et Landsteiner, ils seraient même capables d'cnipcchor la bactériolyse^

Ehrlich pense que le sang renferme un grand nombre d'alexines différentes sécrétées par les diverses cellules de l'organisme. Nolf place leur origine dans le foie et son opinion semble corroborée par les expériences de Weinberg qui a vu diminuer les alexines quand cette glande est altérée.

Quel qu'en soit le point de départ, l'alexine n'est pas un produit artificiel, prenant naissance pendant la coagulation du sang; elle préexiste dans le plasma, ce qui explique son passage dans la lymphe et dans certains exsudats.

L'alexine semble être un corps complexe dans lequel on a distingué deux substances, une globuline et une serine. La globuline est un chaînon intermédiaire qui se fixe sur le microbe sensibilisé et fait ainsi adhérer le principe actif représenté par la serine. Contrairement à ce qu'on avait cru tout d'abord, le chauffage ne détruit pas l'alexine, il stabilise la globuline et l'empêche de remplir son rôle.

A l'inverse de l'alexine, la sensibilisatrice est une substance spécifique, résistant à 55°; elle apparaît de cinq à quinze jours environ après l'introduction d'un microbe. Metchnikoiï y voit encore un produit leucocytaire. Mais il semble, en réalité, que différentes cellules de l'organisme prennent part à sa formation, donnant naissance à toute une série de sensibilisatrices, correspondant aux diverses parties constituantes du microbe.

Agglutinines. — Si le sérum est capable de détruire les bactéries contre lesquelles l'organisme est immunisé, cette action a des limites et un certain nombre d'éléments microbiens finissent le plus souvent par prendre le dessus et par se développer. Mais leur aspect est loin d'être normal. Les bacilles sont grêles, souvent réunis en chaînettes; leur protoplasma est mal coloré. Parfois leur longueur est tellement réduite qu'on croirait au premier abord à une contamination accidentelle par des microcoques. Ce qui est encore plus important, c'est que les microbes ont grande tendance à se réunir, à former de petits grumeaux qui s'éparpillent quand on agite le tube de culture et ne tardent pas à retomber dans le fond quand on le laisse au repos. Ce fait, que nous avions signalé dès le début de nos recherches, en 1889, s'explique facilement.

En examinant des préparations microscopiques, on constate que, loin de nager librement dans le milieu de culture, comme ils le font dans le sérum normal, les microbes sont réunis en petits amas, ils forment des îlots disséminés dans le liquide. Comme on dit aujourd'hui, ils sont agglutinés.

Ces résultats, bientôt vérifiés par Metchnikoff et par Bordet, ont été le point de départ des recherches de Gruber et de Durham qui ont abouti au séro-diagnostic de la fièvre typhoïde tel qu'il a été formulé par Widal.

La propriété agglutinante, que possèdent déjà certains sérums normaux, apparaît en général au cours des maladies infectieuses, à une époque plus ou moins rapprochée du début et persiste pendant un certain temps, parfois pendant toute l'existence. Elle n'est pas absolument spécifique et s'étend aux bactéries voisines appartenant au même groupe naturel. Elle ne s'exerce pas seulement sur les bactéries. Nous avons montré que le sérum des animaux immunisés contre des champignons, tels que E?idomyces albicafis, devient également agglutinant. Ce fait a été confirmé par tous ceux qui ont repris la question; Widal en a fait la base d'un sérodiagnostic des mycoses.

On a beaucoup discuté sur le mécanisme du phénomène. Trois théories principales sont en présence.

En étudiant le développement de Endomyces albicans dans le sérum des animaux immunisés, nous avions constaté un gonflement énorme des cuticules qui adhèrent et se fusionnent. Gruber, Nicolle ont observé des faits analogues avec les bactéries et sont arrivés à regarder l'agglutinement comme lié à l'adhérence des membranes externes fortement gonflées. Kraus invoque un entraînement mécanique des microbes par un processus analogue à la précipitation. Bordet fait jouer le principal rôle à une modification des attractions moléculaires entre les bactéries et le milieu.

Précipitines. — En 1897, Kraus a constaté que si l'on mélange une culture filtrée avec le sérum d'un animal immunisé, on obtient un précipité. C'est ce qu'il a reconnu en opérant avec des cultures du bacille typhique, du bacille pesteux et du vibrion cholérique. Ces résultats, confirmés pour

le colibacille par Nicolle, s'étendent aux produits non bactériens. Tchistovitch a fait voir que le sérum du lapin immunisé précipite le sérum d'anguille. Bordet établit la portée générale de ces faits en démontrant qu'un grand nombre de substances suscitent le développement de précipitines. L'introduction dans l'organisme d'une albumine hétérogène, confère au sang la propriété de précipiter cette albumine.

L'étude des précipitines a déjà conduit à des applications pratiques. Vincent a montré qu'on peut faire le précipitodiagnostic de la méningite cérébro-spinale et de la méningite tuberculeuse. Bonome a proposé un précipito-diagnostic de la tuberculose en faisant agir le sérum des malades sur un extrait de bacilles de Koch.

L'étude des précipitines n'est qu'un chapitre particulier dans l'histoire si vaste des anticorps. Il est bien certain, qu'en poursuivant la question, on découvrira des propriétés nouvelles acquises par le sérum. Ainsi, les travaux récents d'Abderhalden établissent qu'un grand nombre de substances suscitent la production de ferments défensifs^ capables de les dissocier. Cette découverte comporte déjà des applications pratiques que nous exposerons en traitant des méthodes de diagnostic.

Atténuation. — Lorsqu'on étudie comparativement le développement d'une bactérie dans du sérum normal et dans du sérum d'animal vacciné, on constate facilement que le fonctionnement est profondément troublé. Les microbes chromogènes, par exemple, cessent de produire leurs pigments. La fonction pathogène n'est pas moins atteinte : au contact du sérum provenant de l'animal vacciné, la virulence diminue. C'est ce que nous avons constaté en opérant avec le streptocoque de l'érysipèle. Nous injectons comparativement dans les veines d'un lapin une culture de streptocoque développé dans du sérum normal et, dans les veines d'un autre lapin de même taille, une culture de même origine développée dans du sérum de vacciné. Nous avons constaté au préalable que le nombre des microbes est le même dans les deux cultures. Cependant, le premier animal succombe en quelques jours, le second survit. Nous répétons l'expérience en injec-

tant trois lapins : l'un reçoit la culture développée dans le sérum normal, il meurt en ) ou 4 jours; le second reçoit la même culture mélangée au sérum du vacciné : il résiste; le troisième reçoit encore la même culture et, pendant qu'on l'introduit par une veine, on injecte par une autre veine le sérum du vacciné; il succombe comme le témoin. Le sérum n'a pas eu le temps d'exercer son action thérapeutique et la dose employée a été trop faible; mais son contact avec les streptocoques virulents a suffi pour les atténuer.

J. Courmont est arrivé aux mêmes conclusions et a donné une démonstration encore plus précise. Il cultive comparativement du staphylocoque dans du sérum normal et dans du sérum de vacciné; puis, après plusieurs passages sur ces milieux, il reporte les cultures dans du bouillon. Il évite ainsi toute intervention du sérum et constate que le microbe, qui a passé par le sérum normal, a conservé son pouvoir pathogène; l'autre a perdu sa virulence.

Denys et Leclef ont continué ces études. Ils injectent des streptocoques sous la peau de l'oreille à des lapins neufs et à des lapins vaccinés. Chez les premiers, les microbes s'accroissent rapidement et les leucocytes ne tardent pas à accourir; mais si quelques-uns remplissent leur fonction phagocytaire, la plupart restent simples spectateurs de la lutte et n'osent attaquer l'envahisseur. Chez l'animal vacciné, au contraire, les microbes disparaissent rapidement; les leucocytes arrivent ni plus ni moins nombreux que chez l'animal neuf, mais ils trouvent devant eux des microbes affaiblis par le sérum et, en quelques heures, ils les ont emprisonnés.

Ainsi, les leucocytes n'interviennent que si les microbes ont été sensibilisés, s'ils ont été imprégnés par le sérum de l'animal immunisé. Ce sérum prépare la phagocytose ou, comme on dit pour faciliter le langage, il contient une substance qui prépare la phagocytose. C'est à cette substance hypothétique qu'on donne, depuis les travaux de Wright, le nom à'opsoiiinc. On peut d'ailleurs l'étudier en dehors de l'organisme; il suffit de mettre des leucocytes en présence d'un microbe après avoir ajouté quelques gouttes de sérum; si le sérum provient d'un animal neuf, la phagocytose sera peu

marquée; s'il provient d'un animal immunisé ou d'un animal malade qui réagit contre l'infection, un grand nombre de bactéries seront englobées par les cellules. Cependant, ce sont les mêmes phagocytes qui servent dans les deux cas. Qu'ils proviennent d'un animal neuf ou d'un animal vacciné, le résultat est identique. Les variations de la phagocytose dépendent non de l'état des leucocytes, mais des qualités du sérum ou plutôt du plasma.

Les antitoxines. — Nous ignorons encore par quels caractères constitu<:ifs un microbe virulent diffère d'un microbe atténué. Tout porte à penser que la virulence est en rapport avec la présence de substances chimiques renfermées dans le protoplasma, ou adhérant à la surface. Le sérum agirait en diminuant ou supprimant l'action nocive de ces substances; ce serait un cas particulier du phénomène découvert par Behring et Kitasato.

On sait, en effet, qu'en étudiant le sérum des animaux immunisés contre la toxine diphtérique ou la toxine tétanique, ces deux savants y ont découvert une atitiioxine qui neutralise le poison microbien.

Comme on pouvait le prévoir, le sérum normal exerce déjà une certaine action protectrice. C'est ce que Pfeiffer a reconnu en faisant agir du sérum de chèvre sur la toxine cholérique. Mais c'est en opérant avec le sérum des animaux immunisés qu'on obtient des résultats vraiment extraordinaires. Un cobaye de 400 grammes supporte une dose mortelle de toxine, quand il a reçu 8 millimètres cubes de sérum. Autrement dit, I centimètre cube de sérum préserve 50000 grammes de matière vivante.

Des antitoxines se développent chez les animaux immunisés contre le tétanos, le choléra, le poison du botulisme, le poison typhique. Le pouvoir antitoxique appartient surtout au sang. Certains liquides organiques en sont également doués, mais à un degré moindre; le lait est de 13 à 30 fois moins actif que le sérum. On trouve encore des antitoxines dans l'urine, la salive, l'humeur aqueuse ainsi que dans le pus.

Metchnikoff place l'origine des antitoxines dans les phago-

cytes et spécialement dans les macrophages. La plupart des expérimentateurs les font provenir de la moelle des os et de la rate.

Pour expliquer le mode de développement de l'antitoxine, Ehrlich a proposé une théorie qui est devenue classique. Il suppose que la toxine renferme deux ordres de substances; les unes devant déterminer une action toxique, constituent le groupe toxophore] les autres, destinées à fixer la toxine sur les cellules de l'organisme, forment le groupe haptophore, A ces deux parties de la toxine correspondent deux parties de la cellule : le corps cellulaire, élément actif, que paralyse le groupe toxophore; des bras ou récepteurs, encore dénommés, d'après la nomenclature chimique, chaînes latérales, qui servent à prendre, à happer dans le milieu liquide les substances nutritives aussi bien que les substances toxiques. C'est sur ces chaînes latérales que se fixe le groupe haptophore des toxines; il entre dans les récepteurs de certaines cellules, comme la clef dans la serrure. La soudure étant établie, l'élément toxique agira sur le corps cellulaire.

A côté des toxines, Ehrlich admet des toxoïdes et des toxones.

Les toxoïdes, sont des dérivés de la toxine; ils consers^ent le groupe haptophore, mais ne possèdent plus le groupe toxophore : ce sont des toxines amputées, devenues inoffensives.

Les toxones sont des corps créés en même temps que les toxines, existant à côté d'elles et pouvant produire des troubles sérieux; les paralysies diphtériques, par exemple, sont dues à leur action.

Le groupe toxophore ne prend pas part à l'immunisation; les substances qui possèdent le groupe haptophore sont les seules qui interviennent. Les toxoïdes, comme les toxones et les toxines, sont aptes à se fixer sur les récepteurs. Ainsi bloqués, ceux-ci ne peuvent plus sers'ir à la nutrition et la cellule succomberait si elle n'était capable de former de nouvelles chaînes latérales. Or, suivant la loi de Weigert, toute néoformation est exubérante. Les chaînes latérales se produisent en nombre tellement considérable qu'elles se détachent de la cellule et tombent dans les humeurs. Ces

récepteurs libres, restant capables de fixer les toxines, préserveront les cellules qui leur ont donné naissance. Ainsi chaque cellule fabriquerait l'antitoxine dont elle a besoin.

Pour expliquer le mode d'action de l'antitoxine, plusieurs hypothèses ont été émises. Trois méritent d'être retenues.

Ehrlich admet que la toxine et l'antitoxine se combinent comme un acide fort avec une base.

Arrhénius et Madsen soutiennent que la combinaison est analogue à celle d'un acide faible avec une base faible. Bordet propose une conception physico-chimique et pense que l'union de la toxine et de l'antitoxine se fait, non en proportions définies, mais en proportions variables.

La multiplicité des hypothèses tient à la difficulté d'expliquer tous les faits, dont quelques-uns cadrent assez mal avec les données actuelles de la chimie.

Quand on mélange toxine et antitoxine, la combinaison peut être d'abord facilement dissociée, puis elle devient de plus en plus stable au point que la dissociation ne peut plus être obtenue.

Quand on neutralise la toxine par l'antitoxine, on obtient un liquide qui est inoffensif. Théoriquement, quelle que fût la quantité introduite, aucun accident ne devrait survenir. Cependant, l'intoxication éclate chez certaines espèces et, si Ton force la dose, elle se manifeste chez toutes.

Enfin, quand la toxine vieillit, son action pathogène diminue, mais sa neutralisation exige la même proportion de sérum.

Ehrlich explique ces faits par sa conception des toxoïdes. Arrhénius et Madsen admettent que la combinaison est instable et incomplète;, une partie de chaque composant resterait libre et, par conséquent, conserverait son action pathogène.

La théorie physico-chimique de Bordet cadre beaucoup mieux avec les faits. La toxine et l'antitoxine ne se combinent pas en proportions définies; leur mélange donne naissance à des composés qui varient suivant la quantité des substances mises en contact. On peut comparer cette fixation à celle des matières colorantes. Si, par exemple, on ajoute à la

toxine une quantité insuffisante de sérum, la théorie chimique enseigne qu'une partie du poison est neutralisée complètement, tandis qu'une autre reste libre. Dans la conception de Bordet, l'antitoxine se répand également sur toutes les molécules de toxine et les affaiblit toutes. Les troubles affecteront un caractère spécial; c'est, en effet, ce qui a lieu.

Nous ne pouvons relater toutes les expériences accumulées en faveur des diverses conceptions que nous venons d'exposer brièvement. Les quelques remarques que nous avons présentées suffisent à faire comprendre l'état actuel de la question.

Antigènes et anticorps. — Une bactérie ou une toxine, introduite dans l'organisme, représente un antigène qui suscite la production d'un anticorps. Ainsi se crée un moyen de résistance qui explique l'immunité acquise.

Les anticorps sont tellement nombreux, abondants et actifs, que le sérum d'un animal immunisé injecté à un animal neuf le préserve de la maladie et peut même le guérir. Sur ce principe est basée la sérothérapie. Si l'on adopte la théorie d'Ehrlich, on dira que les propriétés préventives ou thérapeutiques du sérum sont dues à la présence des récepteurs libres. L'immunité naturelle s'expliquerait par l'existence de nombreux récepteurs dans des organes d'importance vitale minime. Le poison se fixerait sur des cellules qui ne sont pas absolument indispensables, et épargnerait les éléments dont la destruction entraîne la mort.

Le développement d'anticorps, consécutivement à l'introduction d'antigènes, ne se fait pas seulement sous l'influence des produits microbiens; on peut considérer comme une loi générale que toute substance étrangère suscite dans l'organisme l'apparition de substances ou de propriétés nouvelles. C'est ce qu'on observe surtout après introduction de matières protéiques ou d'éléments contenant des matières protéiques. Les substances cristallisables ne semblent pas douées de cette propriété ou du moins on n'a pas réussi jusqu'ici à obtenir des anticorps contre les alcaloïdes; au contraire, on en obtient en injectant des poisons coUoïdaux comme la ricine et l'abrine et en employant des produits

animaux comme les venins. Nous avons déjà dit que si on injecte des albumines étrangères, l'organisme réagit en produisant une substance qui les précipite et un ferment qui les peptonifie.

Quand on injecte à un animal des éléments cellulaires provenant d'un animal d'espèce différente, le sang acquiert la propriété de détruire les cellules étrangères : le sérum devient cytolytique. Injecté à un animal de l'espèce qui a fourni les cellules, il exerce une action nocive sur l'organe qui a ^ervi à l'expérience et en provoque la dégénérescence. On a pensé que, par ces sérums cytolytiques, l'expérimentateur serait capable de détruire un viscère, de le supprimer d'une façon complète. Mais les faits n'ont pas toujours cette simplicité schématique, car l'action du sérum n'est pas absolument spécifique; elle n'est pas exclusivement bornée à ua viscère. A petites doses, les sérums cytolytiques provoquent des réactions organiques et suscitent une suractivité fonctionnelle que la thérapeutique pourra mettre à profit.

De la prédisposition. — Le problème de l'immunité a pour corollaire le problème de la prédisposition. Les études sur l'état des humeurs chez les individus dont la résistance est diminuée, sont relativement peu nombreuses. Cependant, nous avons constaté que les animaux qui avaient reçu certains produits streptococciques deviennent plus sensibles que les témoins à l'action du streptocoque. Or, chez eux, les propriétés bactéricides du sérum diminuent notablement. J. Courmont a fait des constatations analogues avec le staphylocoque.

Plusieurs des causes qui interviennent pour favoriser le développement des infections tendent à diminuer l'alcalinité du sang; elles créent ainsi une condition qui semble défavorable à la manifestation du pouvoir bactéricide. Par un mécanisme analogue, le surmenage affaiblit la résistance du rat blanc à l'infection charbonneuse. Les analyses de Drouin, Cohnstein, Muscatelli, Colosanti démontrent, en effet, que l'alcalinité du sang diminue chez les animaux surmenés et Ceni a constaté que son pouvoir bactéricide s'abaisse. D'après Zagari et Innocenti, l'alcalinité du sang faiblit sous l'influence du chloral, de l'acide tartrique, de l'alcool; il en

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est de même chez les grenouilles chauffées et les pigeons privés de nourriture. Dans tous ces cas, il y a un parallélisme remarquable entre la diminution de l'alcalinité du sang, la diminution du pouvoir bactéricide, la diminution de la résistance aux infections.

Goertner a observé, de même, que la staphylocoque pousse plus abondamment dans le sang des lapins dont la résistance . a été affaiblie par une mauvaise alimentation ou par des saignées successives. Au contraire, si l'on pratique une saignée unique, même abondante, on ne diminue pas la résistance et, comme l'ont montré Bakunin et Boccardi, le sang reste bactéricide.

Nous pouvons citer encore les expériences de Montuori établissant que chez les animaux splénectomisés, il existe un parallélisme parfait entre la résistance et l'état de sang.

Lorsqu'une infection se développe, deux processus différents évoluent simultanément. Des produits microbiens prennent naissance qui tendent à diminuer les propriétés bactéricides des humeurs, tandis que les réactions de l'organisme tendent à les augmenter. On conçoit combien est grande la variabilité des résultats suivant que prédomine l'un ou l'autre processus. Quand une lésion locale reste circonscrite, l'action antimicrobienne du sang augmente; quand elle se généralise, l'action du sang diminue. Les recherches de Bastin, Kiouka, Szekely et Szano, Kruse et Pansini semblent établir cette corrélation.

A l'action bactéricide et antitoxique du sang que nous avons étudiée dans ce chapitre, il faudrait, pour compléter l'histoire de l'immunité et de la prédisposition, ajouter l'action protectrice exercée par les tissus et les organes. Nous en avons suffisamment parlé et nous avons montré le rôle dévolu à certaines parties des séreuses comme le grand épiploon, à certains organes comme le poumon, la rate et surtout le foie.

Conclusion. — En réunissant tous les résultats obtenus, nous pouvons esquisser une conception générale de la prédisposition et de l'immunité.

Deux grands processus interviennent : l'un humoral, l'autre cellulaire. Les phagocytes ont la propriété d'englober

et de digérer les bactéries. Mais ils n'agissent que lorsque celles-ci ont été sensibilisées par le sang ou par certaines substances issues du sang. Déjà à l'état normal, les humeurs sont douées d'un pouvoir bactéricide et antitoxique, propriété banale, nullement spécifique. Au cours et à la suite des infections, ces propriétés augmentent par l'apparition d'un fixateur spécifique qui permet aux substances préexistantes de contracter une combinaison avec les microbes ou avec les toxines. Ainsi, les modifications qui caractérisent l'état réfractaire et qui sont si marquées dans les animaux vaccinés, commencent dès le début de l'infection. Suivant qu'elles sont précoces ou tardives, énergiques ou faibles, l'évolution de la maladie sera courte ou longue et la terminaison heureuse ou défavorable. Réciproquement, quand la résistance d'un animal vient à faiblir, les propriétés bactéricides du sang diminuent.

Ainsi, l'état des humeurs variant parallèlement à la réceptivité de l'organisme, on est autorisé à conclure qu'il y a entre les deux phénomènes une relation de cause à effet.

L'étude des propriétés du sérum a toujours été faite en recueillant du sang dans un vaisseau périphérique. Il serait intéressant de comparer le sang des différents organes. Nous avons vu, en effet, que les résultats varient considérablement suivant le point d'introduction des microbes et que, dans certains réseaux capillaires, la destruction des agents pathogènes est beaucoup plus facile que dans d'autres. C'est ainsi qu'une culture de charbon ne produit aucun trouble quand on l'injecte au lapin, par un rameau de la veine porte. On peut sans inconvénient lui introduire 64 doses mortelles. L'animal sup-' porte des quantités encore plus considérables si l'inoculation est pratiquée dans le parenchyme de la rate. Au contraire, l'injection dans une artère intestinale, bien que le sang provenant de l'intestin se rende au foie, entraîne une mort rapide. Ainsi, même chez les animaux les plus sensibles, les microbes sont détruits en certaines régions du corps. Le résultat final est la somme de résultats partiels différents. Pour expliquer cette intervention des organes qui jouent, semble-t-il, un rôle considérable, on a invoqué la phagocytose et on a attribué une grande importance à l'endothélium des capillaires. Il y aurait

lieu de rechercher si un processus humoral n'inter^'ient pas en même temps.

En résumé, l'immunité et la prédisposition nous semblent relever de l'état des substances solubles renfermées dans le sang et les liquides qui en proviennent. Mais le sang n'est qu'une sécrétion des cellules. Ainsi l'humorisme moderne ne constitue qu'un chapitre de la physiologie cellulaire.

Si nous attribuons une importance primordiale à l'état chimique ou physique des matières organiques contenues dans les humeurs, nous voyons que la défense de l'organisme est parachevée par les phagocytes. Mais ceux-ci ne peuvent englober que les microbes pathogènes atténués ou sensibilisés par les humeurs. Ainsi, loin d'opposer les conceptions humorales et cellulaires de l'immunité, il faut, croyons-nous, les rapprocher et les unir.

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