CHAPITRE V
Conception nouvelle des intoxications et auto-inloxications . — Définition des intoxications. — Les sources d'intoxication de l'organisme vivant. — Poisons alimentaires. — Alcoolisme. — Végétaux et animaux vénéneux. — Poisons volatils. — Poisons de l'air. — hitoxications professionnelles. — Intoxications médicamenteuses. — Intoxications accidentelles. — Venins. — Voie de pénétration des poisons. — Transformation, élimination et accumulation des poisons. — Les équivalents toxiques. — Accoutumance et anapliylaxie. — Lésions anatomiques d'ordre toxique.
L'histoire des agents chimiques constitue un des chapitres les plus importants de la biologie et de la médecine. C'est en effet, dans le groupe des agents chimiques qu'il faut ranger les substances toxiques.
Jusque dans ces derniers temps, les intoxications étaient considérées comme des processus relativement rares, ne survenant que dans des conditions assez spéciales et pouvant facilement être évités. On est arrivé aujourd'hui a une conception bien différente. A côté des poisons exogènes^ provenant tout formés de l'extérieur, il faut faire une place importante aux poisons endogènes prenant constamment naissance dans l'intérieur de l'organisme. Ce sont des poisons, qui se produisent môme dans les conditions physiologiques et augmentent au cours des différents processus morbides. L'intoxication ne constitue pas un accident évitable; c'est un processus constant et continuel.
Si, dans certains Ccis, l'arrivée ou la formation d'un poison donne naissance à des accidents immédiats, bien souvent aucun trouble appréciable ne traduit l'imprégnation de l'organisme. C'est ce qui a lieu dans les empoisonnements chroniques endogènes ou exogènes. L'introduction dans l'économie du plomb ou de l'alcool, à petites doses, ne produit absolument rien et pourtant elle provoque une série d'altérations anatomiques qui aboutissent progressivement et insidieusement au développement d'une névrite, d'une néphrite ou d'une cirrhose.
On est ainsi conduit à chercher la définition de l'intoxication, non dans les symptômes apparents, mais dans le mécanisme mis en œuvre par la substance nocive.
On sait, et Cl. Bernard est souvent revenu sur cette idée, que les cellules ne manifestent leurs propriétés vitales qu'à la condition d'être plongées dans un milieu liquide dont la constitution doit rester invariable. « La vie, a dit l'illustre physiologiste, n'est qu'un rapport entre l'organisme et le milieu. » Toute modification chimique dans la constitution du milieu retentira sur la vie des cellules, ce sera une intoxication et les troubles morbides seront d'autant plus graves et plus rapides que les modifications du milieu seront plus profondes.
Si l'on injecte dans les veines d'un lapin une solution de sulfate de strychnine, la mort survient quand l'animai a reçu o8%oooi8 par kilogramme de son poids. Voilà une substance étrangère à la constitution du milieu organique, et douée d'un pouvoir toxique considérable. Prenons maintenant des corps qui se rencontrent dans l'organisme et qui sont indispensables à la vie, le chlorure de potassium ou le chlorure de sodium, par exemple; introduisons ces substances dans les veines d'un lapin; nous amènerons la mort en injectant os"", i8 de la première, 5^', 17 de la seconde. Le chlorure de potassium est donc 2 000 fois moins toxique que la strychnine, le chlorure de sodium l'est 30000 fois moins. Allant plus loin dans cette étude, injectons de l'eau distillée; l'animal ne succombera que lorsqu'il aura reçu 120 grammes par kilogramme, c'est-à-dire une quantité plus de 600 000 fois supérieure à la dose mortelle de strychnine.
On pourrait croire que, dans cette dernière expérience, la mort est due à une cause mécanique, à la distension énorme du système circulatoire. Cette hypothèse n'est pas soutenable : car, avec une solution saline isotonique, on aurait pu injecter des quantités de liquide bien supérieures, sans amener aucun trouble notable. L'eau distillée agit en dissolvant certains éléments anatomiques ou en leur soustrayant des substances indispensables à leur fonctionnement régulier. Il se produit ainsi une ai{to-intoxicatio7i secojidaire] les substances dissoutes par Teau encombrent l'organisme et ne peuvent être éliminées par suite des altérations cellulaires des principaux émonctoires.
La mort semble reconnaître un mécanisme analogue dans l'intoxication phosphorée : le poison s'empare de l'oxygène contenu dans le sang et, pour quelques auteurs, l'anoxhémie qui se produit suffirait à expliquer la terminaison fatale : si cela était, la mort résulterait encore d'une modification du milieu organique, c'est-à-dire de la diminution d'une substance constituante. C'est ce qu'on peut réaliser expérimentalement, en introduisant dans les veines d'un lapin une émulsion d'huile phosphorée; l'animal succombe quand il a reçu par kilogramme o8'",o2 de phosphore, c'est-à-dire une quantité un peu supérieure à celle qui eût été nécessaire pour s'emparer de tout l'oxygène contenu dans son sang. Mais lorsqu'on introduit la substance sous la peau, ou lorsqu'on en injecte dans les veines une dose moins considérable, oê^',ooo8 par exemple, la mort survient tardivement, au bout de deux ou trois jours; dans ce cas, on ne peut invoquer l'anoxhémie; pour saturer o™y,8 de phosphore, il eût suffi de i™?,o4 d'oxygène, c'est-à-dire de la quantité contenue dans 4 ou 5 centimètres cubes de sang. Le phosphore agit en produisant dans l'organisme une série de modifications chimiques et notamment un dédoublement de certaines matières grasses. Les produits nocifs, mis en liberté, s'accumulent et l'animal succombe à une auto-intoxication secondaire, alors même que le poison est déjà éliminé.
Ces quelques exemples, dont on pourrait facilement multiplier le nombre, nous semblent suffisants pour conclure qu'il
y a intoxication toutes les fois que surviennent des troubles cellulaires dépendant d'une modification du milieu organique, soit par suite de l'intrduction d'une substance étrangère, soit par suite de l'augmentation, de la diminution ou de la transformation anormale d'une ou de plusieurs substances constituantes.
Nous arrivons donc à considérer comme toxique toute substance capable de troubler la vie des éléments anatomiques en modifiant^ directement ou indirectement^ le milieu qui les contient. L'intoxication peut être définie Vensemble des troubles et secondairement des lésio7is résultant d'une modification dans la co7istitution chimique du milieu intérieur.
Cette définition que nous avons proposée, il y a plus de vingt ans, est loin d'être parfaite. On peut la modifier en tenant compte du milieu intracellulaire. Sous ce nom on doit comprendre la masse liquide, qu'emprisonne la membrane semi-perméable de la cellule et dans laquelle nagent les éléments véritablement actifs, les grains colloïdaux ou micelles. Pour que des troubles éclatent, il faut que la substance toxique ait pénétré dans le liquide périmicellaire, ce qui conduit à considérer l'intoxication comme une modification chimique du milieu intracellulaire.
Une pareille conception a l'avantage de s'appliquera tous les êtres vivants, aux plus complexes comme aux plus simples, aux animaux comme aux végétaux. Il est possible cependant que les êtres minuscules, qu'on désigne aujourd'hui sous le nom caractéristique d'ultra-microscopiques, aient une structure beaucoup plus rudimentaire. Étant données leurs dimensions, comparables à celles des grains colloïdaux, on peut se demander s'ils ne sont pas formés par des micelles libres. Dès lors le milieu intracellulaire n'existerait plus pour eux; ils vivraient dans le milieu ambiant et en subiraient directement l'influence.
Aussi, chez les êtres supérieurs, on doit envisager trois milieux : le milieu cosmique ou périorganique, le milieu organique ou péricellulaire, le milieu intracellulaire ou périmicellaire.
Chez les êtres inférieurs uni ou paueicellulaires, le milieu
Roger. — La Médecine. 5
organique disparaît et le milieu cosmique devient péricellulaire. Chez les ultra-microscopiques, le milieu cosmique est probablement le seul qu'il faille considérer. A mesure qu'on descend l'échelle des êtres, on voit diminuer les couches liquides qui, à la manière de fossés pleins d'eau enserrant une place forte, isolent de l'ambiance l'élément vivant.
Voulant donner une définition générale des intoxications, nous sommes conduit à modifier la formule que nous avons proposée, mais sans en changer le sens. Il suffit de dire que, dans tous les cas, Vintoxicatioii est due à mie modification chimique du milieu périmicellaire.
11 n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que contrairement au mot « intoxication » le mot « poison » ne peut être exactement défini. C'est qu'en réalité, il n'a pas de sens scientifique. Sans doute, en pratique, le mot doit être conservé, mais pour qui considère la question d'un point de vue un peu élevé, il est évident que dans certaines conditions, toute substance soluble exerce une action toxique, c'est une affaire de dose. Les matières les plus utiles, les aliments par exemple, n'échappent pas à cette règle. On a décrit les accidents de la rétention chlorurée et on connait les troubles qui suivent un repas trop copieux. On peut même dire que toute ingestion d'aliments, modifiant momentanément la constitution du milieu intérieur, rompt l'équilibre normal et tend à produire une intoxication, fort atténuée sans doute, mais incontestable. L'organisme est donc soumis sans cesse à des processus toxiques, parce que sa constitution chimique ne peut rester constante et invariable. On saisit ainsi l'importance des intoxications et des auto-intoxications et on comprend quel intérêt s'attache à leur étude.
Des sources d Intoxication de Torg'anisme vivant. — Si l'on accepte notre conception, on doit conclure que l'organisme est constamment en imminence d'intoxication, car les modifications du milieu organique sont continuelles, les cellules ne cessent pas de laisser échapper les déchets des substances qui ont servi à leur nutrition ou à leurs manifestations énergétiques. On sait, en elïet, que toute dépense d'énergie nécessite la destruction d'une certaine quantité de
LES AGENTS CHIMIQUES. LES INTOX/CATIONS 61
matières organiques, que l'être a puisées au dehors et qu'il a accumulées dans certains organes. En passant d'un état complexe et instable à un état simple et stable, ces substances abandonnent l'énergie qu'elles avaient accumulée. Il se produit des corps nouveaux, incapables de céder de la force, et devenus dès lors inutiles; ces corps sont rejetés par les cellules dans le milieu où elles baignent, et, s'ils ne sont pas rapidement éliminés, ils vicient ce milieu et deviennent une cause d'intoxication.
Chez les êtres supérieurs, plusieurs organes sont chargés de transformer les substances nocives : celles qui échappent à leur action protectrice sont rejetées par diverses glandes, et notamment par les reins. Mais toutes les sécrétions ne sont pas excrémentitielles; il en est qui contiennent des substances rentrant constamment dans l'organisme : c'est le cas notamment des sécrétions gastro-intestinales.
Outre les liquides qui s'y déversent, le tube digestif reçoit une grande quantité de matières toxiques. Les aliments qui y sont introduits en contiennent : tels sont les sels minéraux et notamment les sels potassiques; d'autres deviennent toxiques par suite des modifications qu'ils subissent : c'est ainsi que, sous l'influence des sucs gastro-intestinaux, les albumines se transforment en corps facilement absorbables et l'expérience démontre que les peptones ainsi produites, si elles ne subissaient de nouvelles modifications avant de venir en contact avec les cellules, détermineraient des accidents. Mais en même temps le tube digestif est peuplé de nombreux microbes qui s'attaquent aux aliments et donnent naissance à une grande quantité de poisons putrides.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des toxiques qui se produisent dans l'organisme lui-même, ou qui y sont introduits par les besoins de l'alimentation. Il va sans dire qu'il faut faire une large place aux poisons accidentels, à ceux qu'on absorbe journellement, soit par suite des conditions sociales dans lesquelles on vit, soit par suite des professions qu'on exerce. Enfin, il faut citer encore les produits de sécrétion des micro-organismes pathogènes; l'importance de ce dernier groupe tend chaque jour à s'accroître, les travaux modernes
ayant démontré définitivement que l'infection se résout en une intoxication.
Le tableau suivant résume cette classification.
( habituels.
i exogènes. ] ., , ° ( accidentels.
( hétéroerènes, par \ P^^^^^ "• .
l o ' r ^ agents infectieux,
endogènes <| r sécrétions et élaborations glandu-
/ ) laires.
l autogcnes, par < ., • ■, • ^ o ' r y desassimilation.
\ manifestations énergétiques.
Poisons alimentaires. — Les aliments, avons-nous dit,
renferment tous des substances dont l'accumulation peut produire des accidents. Ce sont d'abord les sels minéraux et notamment les sels potassiques; ce sont aussi les matières protéiques qui, prises en trop grande quantité ou introduites dans un organisme dont les émonctoires ne fonctionnent pas normalement, sont fort mal tolérées. L'observation journalière démontre la réalité de ces faits. Bien souvent, en modifiant le régime, en supprimant ou diminuant la viande, en prescrivant l'usage du lait, on voit disparaître les troubles dont étaient atteints les malades, ceux notamment dont le foie ou les reins étaient altérés.
Une dernière cause d'intoxication habituelle est représentée par les putréfactions que subissent les matières alimentaires sous l'influence des microbes du tube digestif. Nous en ferons rétude à propos des agents bactériens.
Alcoolisme. — Plus encore que les aliments, les boissons contiennent des substances toxiques. L'eau est souvent souillée par des produits de putréfaction.
A notre époque, on boit rarement de l'eau pure; on consomme des boissons alcooliques qui, toutes, sont toxiques et peuvent, à certaines doses, produire une mort rapide. On estime à un litre la quantité de rhum qui est mortelle pour un adulte. Chez les enfants, les accidents ont éclaté avec des doses beaucoup moindres : Taylor rapporte qu'un enfant de sept ans succomba pour avoir ingéré loo grammes de brandy.
Le plus souvent, c'est à l'alcoolisme chronique qu'on a
affaire. Il est banal de dire que cette intoxication va en augmentant, au moins dans la plupart des pays. La France consommait, en 1830, par année et par habitant, une quantité de boisson correspondant à un litre d'alcool absolu; en 1885, la consommation s'est élevée à } litres; en' 1898, elle a atteint
4 litres; en 191 1, elle est évaluée à 4 litres 06. Il faut y ajouter l'alcool des bouilleurs de cru, dont le nombre, d'après les évaluations administratives, aurait été de 994 171 en 1911. Il y aurait donc près d'un million de producteurs non contrôlés. On arrive ainsi à évaluer approximativement à
5 litres et demi ou même 6 litres, la consommation annuelle par habitant, ce qui correspond à 14 ou 15 litres d'eau-de-vie. Si l'on réfléchit que bien des personnes ne boivent pas d'alcool et que les enfants n'en prennent guère, on comprendra combien ces chiffres sont élevés.
L'attention des hygiénistes s'est portée depuis longtemps sur l'absinthe et les produits similaires. La production qui n'était que de 6713 hectolitres (comptés en alcool pur) en 1873, s'est élevée à 172 116 en 1910 et à 220000 en 191 1. La guerre aura eu l'heureux résultat de faire interdire l'usage de ces boissons toxiques.
Tous les départements sont loin de consommer la même quantité d'alcool : en tête se place le département de la Seine- Inférieure, avec 13, 4 d'alcool absolu, ce qui représente par individu 35 litres d'eau-de-vie. Le département de la Seine n'en use que 6,5. Les départements les plus sobres sont ceux du Gers et de la Haute-Savoie, où nous trouvons 0,7 et 0,6. On peut diviser la France, d'après la vente de l'alcool en trois régions : la i""^ au Nord-Ouest, où l'on boit plus de 7 litres par tête; la 2^ au Centre et à l'Est où la consommation est de 2 à 5 litres; la 3* au Sud-Ouest où elle s'abaisse au-dessous de 2 litres.
Les statistiques démontrent encore qu'il existe un parallélisme remarquable entre la progression de l'alcoolisme et l'augmentation de la folie, des suicides et des crimes.
Nous avons dit que, dans presque tous les pays, l'alcoolisme augmente. Au Danemark, la consommation de l'alcool atteint 8 litres et, en Belgique, 12 litres. Dans certaines
contrées, grâce aux mesures qui ont été prises, les progrès de ce fléau ont été arrêtés. En Amérique, la consommation est tombée à 3 litres et en Suède et en Norvège, où l'alcool fit à un moment, tant de ravages, elle ne dépasse pas 2 litres.
L'expression d'alcoolisme, universellement usitée, a le tort de prendre la partie pour le tout; car, dans les boissons dites alcooliques, l'alcool éthylique est certainement le liquide le •moins toxique. La toxicité des alcools croissant avec leur poids atomique, les alcools à atomicité élevée, propylique, butylique, amylique, œnanthylique, qui se rencontrent dans la plupart des boissons, et surtout dans les eaux-de-vie de marc, sont beaucoup plus nocifs que l'alcool de vin.
A côté des alcools, il faut citer les aldéhydes et, parmi eux, raldéh)de pyromicique ou furfurol, qui tous sont des toxiques convulsivants et se trouvent surtout dans le vermout etle bitter. Signalons encore les éthers, l'acétone, diverses bases volatiles, l'acide cyanhydrique, enfin les huiles essentielles. L'absinthe renferme neuf essences différentes qui, toutes, sont toxiques.
Il faut faire une place à part à un produit, trop souvent considéré comme inoffensif, l'eau de mélisse. Ce sont surtout les femmes qui usent et abusent de cette préparation, dont l'usage a pu provoquer des accidents fort graves, parmi lesquels des paralysies dont il n'est pas toujours facile de déterminer la cause.
Poisons alimeDtaires accidentels. — A côté des toxiques que nous ingérons par suite de nos habitudes sociales, il en est d'autres qu'on peut considérer comme accidentels. En tête se place le plonih. Presque toutes les boissons, y compris l'eau, renferment des quantités plus ou moins considérables de ce métal. Dans les villes, les conduites sont en plomb et l'eau en dissout des traces; dans ce cas, le danger n'est pas grand, car les eaux contiennent des sels calcaires qui se déposent sur les parois et forment une sorte d'enduit protecteur.
On trouve surtout du plomb dans les eaux des citernes, qui sont pures et aérées, et dans les eaux contaminées par des substances organiques en décomposition. Ces deux conditions, bien qu'opposées, sont celles qui favorisent le plus la dissolution du métal.
D'autres fois, le plomb provient des réservoirs peints au minium, des poteries vernissées avec des substances plombifères, et, pour l'eau de Seltz, des ajutages métalliques : d'après Moissan, l'eau de Seltz peut renfermer jusqu'à o'^s,() de plomb par litre.
Ce sont les boissons alcooliques qui sont le plus souvent contaminées par le plomb. Les différentes pièces des alambics ou des pressoirs peuvent déjà en abandonner des traces. Mais les fabricants peu scrupuleux ajoutent de la litharge, pour diminuer l'acidité du vin et du cidre, de l'acétate de plomb pour clarifier les boissons. Il faut tenir compte encore des grains de plomb qui restent dans les bouteilles après le nettoyage et, quand le vin est vendu dans les débits, du plomb que renferment les mesures et les lames, dites de zinc, qui recouvrent les comptoirs. C'est ainsi que les boissons introduisent chaque jour du plomb dans l'économie.
Les aliments ne sont pas moins contaminés. Prenons, par exemple, le pain : les meules usées sont criblées de petits trous qu'on bouche avec du plomb; les godets qui transportent la farine au bluttoir en contiennent; chez le boulanger, les bois de démolition peints à la céruse, qui servent à chauffer le four, abandonnent, sous l'influence de la chaleur, de petites quantités de ce métal.
Parmi les autres aliments, on peut citer le beurre, coloré par le chromate de plomb, le gibier tué au plomb de chasse et mis à mariner.
Ce sont surtout les conserves qui doivent fixer l'attention. L'étain, qui sert à la soudure des boîtes, contient des quantités considérables de plomb, dont la dissolution se fait facilement dans les conserves à l'huile. Les petits pois n'en ont pas plus de 2 milligrammes par kilogramme : dans les sardines, on en trouve 40 à 45 milligrammes; dans les conserves de bœuf les chiffres sont encore plus élevés et, dans celles qui sont destinées à la marine, Schutzemberger et Boutmy en ont décelé jusqu'à i°%48. La plupart des accidents décrits sous le nom de coliques sèches des pays chauds ne sont, en réalité, comme l'a montré Amédée Lefèvre, que des intoxications par le plomb.
Parmi les objets capables de provoquer l'intoxication saturnine, nous signalerons les poteries, les toiles cirées, les ustensiles étamés, le papier d'étain qui entoure le chocolat et le thé, les machines à hacher la charcuterie, les toiles peintes au chromate de plomb servant à envelopper les jambons et les fromages, enfin les biberons munis de bouts en plomb ou en caoutchouc plombifère.
Cette énumération suffit à établir que chaque jour on ingère une certaine quantité de plomb, aussi en trouve-t-on souvent des traces dans l'urine. Putman en a décelé chez 17 p. 100 des sujets sains qu'il a examinés : chez les malades, la proportion atteint 50 p. 100.
Si l'absorption continuelle du plomb provoque parfois des accidents gastro-intestinaux, des indigestions, des coliques, elle détermine surtout des manifestations chroniques. L'artério-sclérose, la néphrite interstitielle, qu'on observe si fréquemment à partir d'un certain âge, relèvent très souvent de l'intoxication lente et progressive par ce métal.
Le cuivre est peut-être aussi répandu que le plomb, mais il est moins dangereux. On en trouve dans le pain, dans le vin, surtout depuis qu'on emploie la bouillie bordelaise contre le mildew. Le vin, le cidre, la bière attaquent rapidement le cuivre, même à froid. Les condiments au vinaigre, comme les cornichons, les pickles, en renferment toujours. On en trouve encore dans les plantes, qui ont la propriété d'extraire le métal contenu dans le sol; c'est surtout dans les enveloppes des graines alimentaires qu'on en constate de notables quantités.
Il est facile de comprendre que, des végétaux, le cuivre envahira l'organisme des herbivores; voilà pourquoi on en rencontre dans les viandes que nous consommons.
Les sels de cuivre sont employés pour le reverdissage des conserves de légumes; on en a trouvé jusqu'à 209 et 210 milligrammes dans un kilogramme de conserves.
On peut donc dire que tous les jours nous ingérons du cuivre en même temps que du plomb : Gautier estime que nous en prenons de i à 7 milligrammes au minimum et de 20 à 30 milligrammes au maximum. Mais ces sels sont peu
toxiques : ingérés à haute dose, ils sont rejetés par le vomissement; à petite dose, ils sont bien supportés. Galippe a pu en faire prendre à des chiens, en avaler lui-même, en faire avaler à sa famille pendant des mois et des années, sans observer le moindre trouble.
Une autre substance beaucoup plus toxique, c'est Varsenic^ qu'on trouve assez souvent dans le vin. En 1881, à Hyères et au Havre, des vins arsenicaux produisirent des empoisonnements chez 408 personnes. Ce sont encore les conserves qui contiennent le plus d'arsenic. On y introduit cette substance à cause de ses propriétés antifermentescibles. Les accidents gastro-intestinaux qu'elle provoque sont fréquents en Russie, où l'on fait un grand usage de conserves de poissons.
Le plus souvent, on emploie pour conserver les aliments des substances moins dangereuses : acide borique ou borax, acide salicylique, saccharine. Sous le nom de sel de conserve, on vend du borax additionné de i peur 400 de sel marin.
Les aliments contiennent encore des métaux provenant des ustensiles de ménage : tels sont Vétaiii et le nickel^ qui d'ailleurs ne semblent pas dangereux.
Parmi les autres substances toxiques qu'on trouve dans les aliments, il convient de citer les couleurs d'aniline qui, trop souvent, contiennent de l'arsenic et qui servent à colorer les vins, les bonbons, les sirops, — le sulfate acide de potassium, qu'on rencontre dans les vins plâtrés, — les sels de baryum provenant du déplâtrage au moyen de strontium impur, — l'essence de mirbane dans le sirop d'orgeat, — la racine de chicorée et même de jusquiame dans le café, etc.
De toutes les substances vénéneuses ajoutées aux aliments, une des plus répandues est Vacide salicylique. Cette substance, employée contre la putréfaction, est bien supportée par les sujets normaux; mais elle détermine souvent des accidents graves, quand une altération plus ou moins marquée des reins entrave son élimination par l'urine.
Végétaux vénéneux. — Des empoisonnements peuvent être produits par l'usage de végétaux ou à^ animaux non contestihles. Inutile de rappeler la fréquence des accidents déterminés chaque année par les champignons vénétieux; leur
'i LA MEDECINE
action est due à divers poisons dont les principaux sont la choline, la muscarine, la phalline et des substances résinoïdes.
Les intoxications par les phajtérogames sont beaucoup plus rares, au moins dans nos pays, où l'on n'en observe guère que chez les enfants ayant mangé des baies de belladone. En Algérie, l'usage du Lathyrus cicera détermine une affection très curieuse, le lathyrlsme, essentiellement caractérisée par une paralysie spasmodique des membres inférieurs. Dans les campagnes de l'Italie méridionale, on obsers-e une affection spéciale, le fahisme^ due à l'usage des fèves. Elle se traduit par une teinte jaune de la peau, de la fièvre, de la diarrhée et de graves phénomènes de dépression nerveuse. Signalons encore les accidents consécutifs à l'usage des rejetons de pommes de terre, vendus comme pommes de terre nouvelles : au-dessous de la pellicule se trouve, en effet, un poison violent, la solanine.
Les alimenis d'origine végétale peuvent produire des accidents soit parce qu'ils proviennent de plantes malades, soit parce qu'ils ont été envahis par divers parasites.
Des épidémies décrites sous les noms à^ergotisi}u\ de feu Saint- Antoine^ fièvre maligne^ raphanie^ ont été provoquées par l'ergot de seigle, Claviceps purpurea.
Parmi les autres altérations des céréales, il suffit de signaler la nielle et la carie du blé, le mélange de la farine et de l'ivraie, enfin le verdet du maïs auquel on a fait jouer un grand rôle dans l'étiologie de la pellagre.
AniinsiVLX vénéneux. — C'est surtout dans les pays chauds qu'on rencontre des animaux vénéneux) dans nos contrées, les accidents ne sont guère produits que par les œufs de certains poissons, tels que les harengs, les brochets, les barbillons, par les mollusques, huîtres et moules, et parfois par quelques crustacés.
Les œufs de poissons provoquent des phénomènes cholériformes : ce sont des vomissements et de la diarrhée, s'accompagnant d'un brisement général; puis apparaissent des manifestations cutanées, des éry thèmes et de l'urticaire; la guérison est de règle.
La toxicité des poissons est due, semblc-t-il, à ce qu'ils ont
vécu dans des eaux contenant des matières en putréfaction, notamment auprès des bancs de corail.
Une explication analogue peut être donnée pour les mollusques. Les huîtres vénéneuses sont celles qui ont été parquées dans des endroits malsains, par exemple près d'une bouche d'égout. Ce sont surtout les moules qui sont dangereuses. On prétendait autrefois qu'elles devenaient toxiques quand elles vivaient sur les flancs d'un navire doublé de cuivre. L'épidémie de Wilhemshaven, qui a frappé dixneuf personnes et a causé la mort de quatre d'entre elles, a donné lieu à d'importantes récherches : Virchov^, Salkowski, Brieger, Wolff, Schmidtmann, ont établi que la toxicité est due à diverses substances organiques qui vont se localiser dans le foie. Ce qui montre bien que le poison provient des eaux contaminées, c'est qu'en transportant les moules d'une rade dans l'autre, on peut à volonté les rendre toxiques ou inoffensives.
Même saines, les moules ne constituent pas un bon aliment : les habitants de la Terre de Feu, qui en consomment jusqu'à 5 et 15 kilogrammes par jour, sont atteints de cirrhoses hépatiques spéciales, attribuées à cette alimentation.
La viande des animaux devient toxique sous l'influence du surmenage, soit que la fatigue excessive provoque le développement de substances nocives, soit qu'elle permette aux microbes de l'intestin de passer dans les tissus. Aussi est-ce avec raison qu'on a pris l'habitude de laisser reposer, pendant vingt-quatre heures au moins, les animaux destinés à l'alimentation.
Des accidents ont été provoqués par l'usage de viandes provenant d'animaux qui avaient reçu des substances toxiques, de mammifères auxquels, dans un but thérapeutique, on avait fait prendre de hautes doses d'arsenic. Evidemment, il n'en est pas toujours ainsi, puisque les sauvages consomment les animaux qu'ils ont tués avec des flèches empoisonnées.
Au cours des maladies, et surtout des maladies infectieuses, se produisent des substances toxiques qui se retrouvent dans les tissus ou passent dans les sécrétions. La viande et le lait des animaux qui sont morts d'indigestion, qui sont atteints
de cachexie aqueuse, d'infections, de fièvre puerpérale, doivent être absolument rejetés.
Poisons volatils. — Poisons de l'air. — En dehors des aliments, il existe de nombreux poisons journaliers. Des poisons volatils se trouvent dans l'atmosphère. Uair co7ifiiié^ que vicie la respiration de plusieurs personnes, devient bientôt toxique; il produit du malaise et des vertiges. Quand un grand nombre d'individus sont enfermés dans une pièce étroite, la mort peut survenir. 11 ne s'agit pas simplement d'une diminution d'oxygène ou d'une accumulation d'anhydride carbonique; les substances toxiques sont d'origine organique et donnent à l'air une odeur nauséabonde qui est bien connue.
L'air peut être souillé par des produits de couihustion; c'est d'abord l'anhydride carbonique, qui est peu dangereux, et c'est surtout l'oxyde de carbone. Les empoisonnements par ce gaz ont considérablement augmenté depuis l'usage des poêles mobiles, à combustion lente. Il s'y produit jusqu'à i6 p. 100 d'oxyde de carbone (Moissan), et le tirage étant presque nul, le moindre coup de vent fait refluer le gaz délétère dans la chambre ou même dans les appartements voisins. L'empoisonnement, qui se traduit par de l'anémie, des maux de tête continuels, de la perte de mémoire liée à de petits foyers de ramollissement cérébral, peut, dans certains cas, revêtir une forme aiguë et provoquer la mort.
La combustion des lumières produit aussi de l'oxyde de carbone, sauf la lampe à huile, qui donne presque exclusivement de l'acide carbonique.
Le ga^ à éclairage est très toxique, car il renferme de 7 à 20 p. 100 d'oxyde de carbone. Or, à Paris, on en fabrique 150 millions de mètres cubes; 10 p. 100, soit 15 millions, se perdent par suite des défauts de canalisation et s'infiltrent dans le sol : il suffit de s'approcher d'une tranchée ouverte dans une rue pour constater une forte odeur de gaz. Aussi n'est-il pas étonnant qu'à Paris on trouve dans l'air i p. loooo d'oxyde de carbone. La proportion est encore plus grande dans les appartements qui, par leur température élevée, attirent le gaz répandu dans le sol.
L'air des appartements peut encore être contaminé par des substances provenant des peintures et des tentures; c'est ce qui avait lieu autrefois, quand on employait fréquemment les verts arsenicaux. D'après Gosio, les accidents seraient dus à des cryptogames, tels que Petiicilliiini brevicaîtle^ qui seraient capables de dégager des gaz arséniés toxiques.
Les couleurs d'aniline ne sont pas inoffensives. Landouzy et G. Brouardel ont appelé l'attention sur les accidents que peut déterminer chez les enfants l'usage des bottines jaunes noircies avec des couleurs d'aniline : le sujet se cyanose, se refroidit, est atteint de troubles graves qui rétrocèdent rapidement quand on a enlevé les bottines noircies.
Tabagisme, morphinisme, etc. — Comme si les causes d'intoxication n'étaient pas suffisantes, la plupart des hommes s'empoisonnent journellement avec du tabac. Chaque année, on consomme dans le monde 2 milliards de kilogrammes de cette plante. En France, la consommation dépasse 30 millions. Quand on fume le tabac, on inhale de l'anhydride carbonique, de l'oxyde de carbone, de l'hydrogène sulfuré, de l'acide cyanhydrique, des traces de nicotine et surtout des bases pyridiques. Ces dernières substances sont les plus dangereuses; elles sont particulièrement abondantes en cas de combustion lente et incomplète, dans la pipe par exemple.
En général, l'accoutumance vient assez vite, mais l'abus du tabac entraîne bien des troubles : la diminution de la mémoire, surtout pour les noms propres, la dyspepsie, les palpitations, les accès d'angine de poitrine, qui, généralement bénins, peuvent entraîner la mort, comme cela eut lieu dans un cas rapporté par Letulle.
Si les individus qui fument sont déjà intoxiqués, ceux qui chiquent le sont bien plus, car ils ingèrent les divers poisons du tabac, parmi lesquels la nicotine. Avant la période d'accoutumance, des accidents éclatent rapidement : on a vu des individus succomber pour avoir chiqué un demi-cigare.
Dans les pays orientaux, la fumée de Vopium remplace la fumée du tabac. En Chine, on commence vers dix-huit ans; mais ce n'est pas chez soi qu'on se livre à cette occupation, c'est dans des fumeries, plus ou moins luxueuses; les uns
restent isolés, d'autres se réunissent en petits groupes. L'habitude vient très vite et on arrive progressivement à prendre par jour jusqu'à 5 et 6 grammes d'extrait. On sait que le goût de l'opium s'est répandu en Europe. Des fumeries clandestines ont été installées dans quelques villes, surtout dans les ports de mer. Inhalé en fumée, l'opium est moins dangereux que lorsqu'il est pris par ingestion. Les mangeurs d'opium ou theriakis, surtout nombreux en Turquie et au Pérou, sont atteints d'une décrépitude précoce et rapide.
L'opium fait encore des ravages par les injections de morphine. C'est à l'occasion d'une douleur, d'une névralgie, d'une insomnie, qu'on se fait une première piqûre; puis l'habitude vient, et on arrive à absorber des quantités considérables, 0,5 à I gramme et même 4 et 5 grammes par jour.
La raorphinoinanie^ surtout répandue dans les classes élevées, est très fréquente chez les personnes qui peuvent se procurer facilement de la morphine. Dans la statistique de Pichon, qui comprend 66 sujets, il y avait 17 médecins, 7 étudiants en médecine, 5 pharmaciens, 3 étudiants en pharmacie; sur 56 femmes, il y en avait 12 mariées à des médecins.
D'autres toxiques sont encore usités pour les sensations agréables qu'ils procurent : tels sont l'éther, la cocaïne, le choral et surtout le haschich, préparé avec le chanvre indien, qui est employé par 200 à 300 millions d'hommes répartis en Afrique, dans l'Inde et la Turquie. En Asie orientale, on prépare une boisson enivrante avec un champignon vénéneux, la fausse oronge.
Intoxications professionnelles. — En abordant l'étude des intoxications professionnelles, nous retrouvons le poison que nous avons constamment rencontré, \c plomb. Des accidents peuvent se produire pendant l'extraction du minerai; les mineurs meurent jeunes, la moyenne de leur âge ne dépasse pas quarante-deux ans et la mortalité s'élève chaque année à 18 p. 100. En France, les accidents s'obsers'cnt surtout chez les cérusiers et chez les peintres en bâtiments. Il y a quelques années, les ouvriers de l'usine de Clichy entraient en moyenne 4 fois par an à l'hôpital. Aujourd'hui,
les améliorations introduites dans l'hygiène ont diminué considérablement les accidents. On en voit encore chez les peintres en bâtiments, qui ont d'abord des coliques de plomb et, plus tard, sont atteints d'artério-sclérose, de paralysies, de néphrite interstitielle, de goutte.
Comme le plomb, le mercure produit des accidents graves chez les ouvriers qui sont employés à son extraction; les mineurs d'Almaden et d'Idria sont atteints d'une gingivite spéciale, qui entraîne la chute des dents. En France, les troubles s'observent chez les étameurs de glaces, chez les chapeliers, chez les bijoutiers, chez les ouvriers qui préparent les capsules au fulminate de mercure; ils consistent surtout en des manifestations nerveuses, c'est-à-dire en un tremblement intense et généralisé, rappelant celui de la sclérose en plaques.
Le phosphore produit chez les allumettiers des nécroses, extrêmement graves, du maxillaire inférieur. Cette lésion ne s'observe plus depuis que les installations des ateliers sont mieux comprises et surtout depuis que le phosphore rouge inoifcnsif remplace le phosphore blanc.
La combustion de la houille amène deux sortes d'intoxications : l'une est due à l'arsenic, l'autre à l'oxyde de carbone.
La houille contient toujours de l'arsenic qui passe dans la fumée et, au voisinage des usines et des hauts fourneaux, se dépose sur le sol et les végétaux, et peut ainsi provoquer des empoisonnements chez l'homme et chez les animaux.
Uoxyde de carbone est bien plus répandu. Il intervient très souvent dans les conditions habituelles de la vie. Les cuisinières, les blanchisseuses, qui en respirent constamment, sont atteintes d'anémie avec troubles de la mémoire. On a rapporté plusieurs cas d'individus qui ont été tués par ce gaz, pour avoir couché auprès d'un four à plâtre.
D'autres ga^ délétères doivent encore être signalés : ce sont les vapeurs nitreuses, le chlore qui se dégage dans le blanchiment du papier, enfin les gaz méphitiques, provenant de la putréfaction des matières animales. Autrefois, les accidents produits par ces émanations étaient très fréquents chez les égoutiers et les vidangeurs; mais aujourd'hui la ventilation
des égouts est si parfaite que le danger a disparu. Il en est de même pour les vidangeurs. Cependant, quand on répare les fosses d'aisance, en détachant les croûtes qui tapissent les parois, on provoque des dégagements de sulfhydrate d'ammoniaque, dont l'inhalation détermine des accidents graves et même mortels. Il faut citer encore les produits volatils issus des matières organiques putréfiées, dans les tanneries, dans les fabriques de cordes à boyaux, dans les usines de colles fortes, de noir animal, d'engrais.
L'histoire des gaz irritants et toxiques a pris pendant la dernière guerre une importance capitale. Les méfaits produits par ces agents redoutables utilisés par les Allemands, malgré les conventions approuvées et signées par eux, ont été caractérisés par des brûlures locales, ayant souvent entraîné la cécité et par des manifestations pulmonaires qui, lorsqu'elles n'étaient pas immédiatement mortelles, étaient presque toujours incurables.
Intoxicatioiis par les médicaments. — Les intoxications par les substances médicamenteuses sont dues parfois aux impuretés que renferment certains produits, plus souvent à une erreur de doses ou à un traitement trop longtemps prolongé. L'estomac ne supporte pas facilement la plupart des médicaments qu'on y introduit. Bien des gastrites chroniques ne reconnaissent pas d'autre cause que l'abus des substances thérapeutiques; bien des manifestations alcooliques sont dues à l'usage des vins dits toniques et reconstituants.
Les anesthésiques ont produit un certain nombre de morts. D'après la statistique de Morgan, le chloroforme en aurait donné 34 pour 100 000 cas, l'éther 4 pour le même chiffre. Le protoxyde d'azote est beaucoup moins dangereux, on peut même dire qu'il est inoffensif, puisque sur 30 000 cas relevés en Amérique, il n'y eut pas un seul décès. Mais cette substance était usitée par les dentistes, pour des opérations rapides; son administration ne pouvait être prolongée, car au bout de 2 ou 3 minutes, le sujet asphyxie. On peut aujourd'hui faire servir le protoxyde d'azote aux anesthésies chirurgicales, même de longue durée, à la condition d'employer des appareils qui permettent de faire inhaler successivement
le gaz anesthésique et l'oxygène. La résolution musculaire n'étant jamais complète, on peut faire momentanément, si besoin en est, inhaler de l'éther.
Le chloroforme est complètement abandonné par les chirurgiens anglais et américains, qui donnent la préférence à l'éther et surtout à l'éther chauffé.
Intoxications par crimes, suicides, accidents. — Les poisons sont fréquemment employés dans un but criminel ou en Yue du suicide. Autrefois, l'arsenic était celui qu'on utilisait le plus souvent : il faisait la base du poison des Borgia et servit à la marquise de Brinvilliers. Au commencement de ce siècle, on eut recours au phosphore. Aujourd'hui, les proo-rès de la chimie font délaisser les substances minérales, trop faciles à retrouver. Les alcaloïdes végétaux sont préférables, car ils ne déterminent aucune lésion et ne se différencient qu'assez difficilement des ptomaïnes cadavériques. Aussi les experts ne peuvent-ils, dans certains cas, poser des conclusions fermes.
Les suicides sont souvent consommés avec les alcaloïdes ou avec le cyanure de potassium. En France, c'est surtout aux vapeurs de charbon, c'est-à-dire à l'oxyde de carbone, qu'on a recours. On y relève, en effet, 185 cas d'asphyxie contre 52 d'intoxication. Dans les autres pays, les proportions sont bien différentes : en Italie, il y a 44 cas d'asphyxie et 132 intoxications; en Prusse, 11 et 20; en Angleterre, pour 225 cas d'intoxication, il n'y a pas un seul exemple d'asphyxie oxycarbonée.
On a encore utilisé les poisons dans un but juridique. En Grèce, on faisait boire aux condamnés un mélange complexe auquel la ciguë a donné son nom. Les pays que nous appelons barbares ont imaginé les poisons d'épreuve. A Madagascar, on a fait, certaines journées, avaler des extraits de fèves de Calabar à 500 ou 600 personnes; celles qui ne succombaient pas étaient déclarées innocentes. Le même procédé a servi à trancher des procès. Cependant, on n'a pas tardé à modifier le système : chaque adversaire était représenté par un chien; les deux animaux buvaient du poison et le propriétaire de celui qui succombait était déclaré coupable et condamné.
Roger. — La Médccicc. " 6
Venins. — Les animaux venimeux sont ceux qui possèdent des glandes à venin dont le contenu peut se déverser au dehors. Il ne faut pas les confondre avec les animaux vénéneux : ces derniers renferment des substances toxiques dans leur sang et leurs tissus; nous en avons déjà parlé à propos des intoxications alimentaires.
Les animaux venimeux les plus dangereux sont les ophidiens. Tous les serpents possèdent une glande à venin. Seulement, chez quelques-uns, comme la couleuvre, la glande est dépourvue de conduit excréteur et le poison ne peut être déversé au dehors. La couleuvre de Montpellier, dont la glande s'ouvre dans le fond de la cavité buccale, est inoffensive pour l'homme et les animaux de forte taille; elle ne peut tuer que les petits animaux dont elle happe un des membres. Les espèces venimeuses de la France sont au nombre de trois : Vipcra aspis^ qu'il ne faut pas confondre avec l'aspic d'Egypte; Vipera ammodytes] Pelias herus. Nos vipères indigènes sont plus dangereuses dans le Midi que dans le Nord, sur la rive gauche que sur la rive droite de la Loire. Leurs morsures peuvent produire la mort des adultes, et surtout des enfants; même quand elles guérissent, elles sont souvent suivies de névralgies persistantes revenant parfois à certaines saisons.
Si les serpents sont peu dangereux dans nos contrées, ils constituent un véritable fléau dans les pays chauds : aux Indes, ils tuent chaque année environ 20000 personnes.
Les effets produits par le venin des serpents se divisent en accidents locaux et généraux.
Localement, ce sont des œdèmes, surtout marqués quand le venin n'est pas très actif; on en obser\^e à la suite des morsures de nos vipères. Dans certaines régions du corps, l'œdème a été assez considérable pour entraîner mécaniquement la terminaison fatale.
Les accidents généraux sont caractérisés soit par une asphyxie progressive (serpents protéroglyphes), soit par des phénomènes convulsifs (solénoglyphes).
Après bien des discussions, on est arrivé à reconnaître que le poison des serpents est essentiellement constitué par des
matières protéiques et des albumoses. Pour en combattre les effets, il faut d'abord s'opposer à l'absorption; la ligature des membres et la succion de la plaie sont des procédés bien connus. Puis on a recours à la cautérisation et à l'injection sous-cutanée de substances qui neutralisent le venin, permanganate de potasse, chlorure d'or et surtout hypochlorites de calcium et de sodium. Enfin, depuis quelque temps, on a reconnu qu'on peut accoutumer les animaux à des doses progressivement croissantes de venin; leur sang acquiert des propriétés curatives et leur sérum a été employé avec succès. Les noms de Phisalix et Bertrand et de Calmette sont attachés à cette importante découverte.
Les autres animaux qui produisent du venin sont moins redoutables : dans nos pays, on peut citer le crapaud^ le triton et surtout la salamandre. Parmi les poissons se trouvent les vives, qui se tiennent dans le sable, et dont les piqûres sont suivies de phlegmons et de gangrènes très graves.
Les insectes venimeux sont fort désagréables, mais généralement peu dangereux. Les cousins, les punaises, les puces, les fourmis font des piqûres sans gravité. Cependant, on estime que 6 à 8 frelons sont capables de faire périr un homme. Une piqûre de guêpe, par l'œdème qu'elle provoque, peut entraîner la mort : c'est ce qui a lieu, par exemple à la base de la langue ou sur le pharynx.
Le principe actif du venin des abeilles et des frelons est constitué par de l'acide formique uni à un hydrocarbure, l'undécane, qui a pour formule O^H^*, et à une albumine.
La plupart des araignées sont venimeuses, les seules dangereuses pour l'homme sont certaines espèces de Lathrodectes répandues en Corse, à l'île d'Elbe et en Russie.
Dans le Sud de la France, il faut signaler les scorpions^ dont les piqûres sont généralement peu graves.
Voies de pénétration des poisons. — Les poisons peuvent pénétrer dans notre organisme par plusieurs voies. Le plus souvent ils entrent par le tiibe digestif, qui est armé de plusieurs moyens de protection. Le goût désagréable, acre ou brûlant de certaines substances les fait aussitôt rejeter et provoque, en même temps, une sécrétion de salive qui nettoie
la cavité buccale. Si une partie a été avalée, ou si le poison n'a pas provoqué de réactions dans la bouche, il se produit dans l'estomac deux actes protecteurs : c'est d'abord une sécrétion abondante, qui entrave l'absorption, dilue le toxique, neutralise certains principes; c'est ensuite un rejet par le vomissement. Enfin, quand le poison arrive dans l'intestin, des phénomènes analogues se produisent : il se fait une augmentation des sécrétions et, consécutivement, des diarrhées évacuatrices. Remarquons cependant que les diarrhées qui surviennent dans les empoisonnements sont surtout en rapport avec l'élimination secondaire par la muqueuse intestinale.
Le poison peut trouver dans le tube digestif des conditions qui favorisent son action nocive : les matières grasses dissolvent le phosphore et hâtent son absorption; l'acide chlorhydrique de l'estomac transforme le calomel en sublimé, les carbonates insolubles en chlorures solubles; il décompose le cyanure de potassium et donne de l'acide cyanhydrique; aussi l'action de ce dernier corps est-elle moins marquée à jeun que pendant la digestion.
Contre les gai, d'autres procédés de protection interviennent. L'odeur, le picotement des muqueuses, l'irritation qui aboutit au larmoiement, à l'éternuement ou à la toux, nous préviennent du danger. Mais ces réactions ne sont pas constantes et l'absorption se produit. Les gaz pénètrent très facilement par les poumons; les liquides mêmes, introduits par cette voie, peuvent être résorbés, k la condition d'être déversés, avec une très grande lenteur.
Les substances volatiles peuvent encore pénétrer par la peau; le mercure, l'iode, la térébenthine, le salicylate de méthyle s'absorbent très bien par cette voie. Certains corps solides, surtout quand ils sont incorporés aux graisses, traversent aussi le tégument cutané.
On a beaucoup discuté sur l'absorption par Wrpp.Dril urinai rc.
L'opinion dominante est que la vessie n'absorbe pas; les résultats contraires tiennent à ce qu'on a injecté des solutions trop concentrées, qui altèrent le revêtement épithélial et en
abolissent la fonction protectrice. Une autre cause d'erreur, qui fausse les résultats expérimentaux, c'est que l'urètre postérieur absorbe fort bien : une goutte refluant de la vessie peut produire un empoisonnement. Dans les uretères, l'absorption est presque nulle; elle est très nette dans les calices. Chez la femme, le vagin et surtout l'utérus ont servi de voie d'entrée aux poisons et, dans de nombreux cas, des accidents ont éclaté à la suite d'injections au sublimé trop longtemjDs prolongées.
On emploie journellement en thérapeutique la voie souscutanée pour faire pénétrer des médicaments. L'absorption, qui est d'autant plus lente que le panicule adipeux est plus épais, varie encore suivant les régions. On peut classer de la façon suivante les différentes parties du corps : en première ligne les tempes et les joues, puis l'épigastre, la partie antérieure du thorax, la face externe des bras et des cuisses, le pied et, enfin, le dos. Ces résultats ont une certaine importance pour la pratique.
L'absorption peut se produire encore par les muqueuses découvertes, comme la conjonctive, et parles séreuses^ comme la plèvre ou le péritoine.
Parmi les conditions qui entravent ou favorisent Vahsorpiion, il faut signaler certaines modifications d'ordre physique. Une diminution de la pression retarde l'absorption; c'est ce que réalise la succion ou l'application d'une ventouse. Cependant, si l'on augmente la pression dans la cavité intestinale, on entrave le passage des colloïdes, comme les albumines, alors qu'on favorise le passage des cristalloïdes. Ce résultat, qui a beaucoup étonné certains auteurs, est tout à fait conforme aux lois de la physique. Les mêmes effets s'observent quand on filtre un liquide sur de la porcelaine : l'élévation de la pression hâte le passage de l'eau et des sels qui y sont dissous, tandis que les albumines restent sur le filtre.
On admet, depuis Magendie, que la saignée favorise l'absorption, tandis que les injections intraveineuses d'eau salée, en augmentant la masse du sang, retardent le passage des substances. Ces résultats sont exacts, mais plus com-
plexes qu'on ne l'avait cru; les injections d'eau ont pour effet de modifier le pouvoir réactionnel des centres nerveux et le rôle sécréteur du rein; c'est ce qui rend le problème fort difficile et les interprétations très délicates.
L'absorption des substances toxiques se fait surtout par le système veineux; Magendie l'a parfaitement démontré par une expérience devenue classique. Il sectionne la cuisse d'un chien et met les deux bouts des vaisseaux coupés, artère et veine, en communication par des tubes de verre; il introduit du poison dans la patte ainsi reliée au reste du corps, et les manifestations toxiques éclatent. Les vaisseaux lymphatiques n'existant plus, le poison n'a pu pénétrer que par la voie sanguine.
Injections intraveineuses. — Puisque l'action des substances toxiques est liée à leur présence dans le sang, il était indiqué, pour étudier leur mode d'action, de les injecter directement dans les veines. C'est ce que les expérimentateurs réalisent journellement. La thérapeutique s'est emparée du procédé et, actuellement bon nombre de substances médicamenteuses sont déposées directement dans le sang.
Pour éviter des accidents, toujours possibles, certaines précautions doivent être prises.
Nous avons déjà dit qu'injectée dans les veines, Teau distillée provoque des troubles graves et, si la dose est suffisante, entraîne la mort. Elle dissout les substances contenues dans les cellules. C'est une conséquence du défaut à'isotonie. On a supposé que l'usage d'une solution isotonique, c'est-à-dire d'une solution de sel marin à 8 p. looo serait absolument inoffensive. Évidemment, le liquide ainsi préparé est meilleur et on s'en contentera dans la plupart des expériences et dans les applications thérapeutiques. Il faut bien savoir cependant que cette solution saline n'est pas parfaite. Comme l'a montré Loeb, elle modifie la teneur du snng en sels de chaux et de potasse. Aussi sera-t-il préférable de préparer des solutions minérales de même composition que le plasma sanguin. En tout cas, il faut bien se rappeler que dans toute étude de toxicologie, dans toute application thérapeutique, on doit constamment tenir compte de l'isotonie des liquides employés
et bien se garder d'attribuer à une intoxication des manifestations d'ordre physique.
Transformation, élimination et accumulation des poisons. — En introduisant les poisons par. différents vaisseaux, on a constaté que la toxicité n'est pas la même suivant la porte d'entrée : le premier organe que traverse le poison peut l'emmagasiner, au moins en partie, ou lui faire subir des modifications. C'est ainsi que les injections par la veine porte sont peu nocives, parce que le foie s'empare du toxique et en diminue la puissance.
Placé comme une barrière sur le trajet de toutes les substances qui, par les veines mésaraïques, proviennent de l'appareil gastro-intestinal, le foie exerce sur elles une action élective; il en laisse passer quelques-unes, en retient d'autres et, après les avoir emmagasinées pendant un certain temps, il les laisse ressortir peu à peu, à doses inoffensives ou les élimine par la bile; enfin il leur fait subir des transformations chimiques qui les privent de leur toxicité. C'est surtout sur les alcaloïdes que l'action du foie est manifeste; ces poisons perdent environ la moitié de leur toxicité quand ils traversent la glande hépatique. Voilà un rôle protecteur important, sur lequel nous reviendrons à plusieurs reprises.
Quand il a passé par le foie, ou bien quand il pénètre directement par la peau, ou par le tissu sous-cutané, le poison arrive dans la veine cave, il traverse le cœur et parvient au poumon. Cet organe, admirablement disposé pour les échanges gazeux, laisse échapper les substances volatiles, L'hydrogène sulfuré, par exemple, très toxique par inhalation, peut, sans inconvénient, être introduit par l'estomac ou le rectum; il s'exhale à mesure qu'il pénètre. Le phosphore s'élimine aussi par le poumon et donne à l'air expiré la propriété de luire dans l'obscurité. Les autres substances gazeuses prennent la même voie, comme on peut s'en rendre compte par l'odeur caractéristique de l'haleine.
A côté de ce rôle éliminateur, le poumon exerce un rôle protecteur, qui, pour être moins connu, n'en est pas moins important. Il est capable d'arrêter et de neutraliser un grand nombre de poisons fixes. Cette action, jusqu'à un
certain point comparable à celle du foie, s'exerce sur la strychnine, la nicotine, l'atropine, l'arsénite de potasse, l'acide acétylacétique, etc. (Roger, Boeri et Giurana, Cafiero, Kanski.)
La barrière pulmonaire franchie, les poisons arrivent dans le cœur gauche et, par l'aorte, vont se distribuer aux différentes parties de l'organisme. Ils atteindront le système nerveux, où ils produiront les principaux troubles qui caractérisent leur action. Mais, une partie traverse certains organes protecteurs, comme les glandes vasculaires sanguines; une autre rencontre des organes qui les rejettent au dehors; les poisons passent ainsi dans les sécrétions, dans la sueur, le lait, les larmes, et surtout dans l'urine. Le rein constitue, en effet, la principale voie d'élimination pour la plupart des substances toxiques. Enfin, par les artères mésentériques et le tronc cœliaque, une certaine quantité de poison reviendra à l'estomac et à l'intestin et s'éliminera par les glandes du tube digestif. La morphine, par exemple, passe dans la sécrétion gastrique; aussi dans les empoisonnements par cet alcaloïde, est-il bon, même quand le poison a été introduit sous la peau, de pratiquer le lavage de l'estomac. Les poisons qui sortent par l'intestin produisent de la diarrhée et parfois altèrent la muqueuse, qui devient une proie pour les nombreux microbes du tube digestif. Ainsi se produit, sous l'influence du sublimé, une entérite gangreneuse. C'est une lésion préparée par l'élimination du mercure et déterminée par les bactéries intestinales.
Certaines conditions interviennent pour favoriser ou entraver l'élimination des poisons. Dans l'enfance, le rein fonctionnant avec une énergie extraordinaire, les substances qui sortent par l'urine sont très bien supportées : le salicylate de soude peut être donné aux mêmes doses chez un enfant de six ans et chez un adulte.
Chez le vieillard, au contraire, rélimination étant fort lente, on sera très réservé dans l'administration des médicaments actifs.
Enlin, l'élimination est modifiée au cours de diverses affections organiques; dans les néphrites, notamment, l'épuration
urinaire est insuffisante et les substances actives provoquent facilement des accidents.
Les poisons s'accumulent surtout dans deux parties de réconomie, le foie et le système osseox. Les analyses des toxicologistes nous apprennent que l'arsenic, le plomb, le mercure peuvent séjourner ainsi pendant des années. Aussi a-t-on vu parfois des accidents d'intoxication survenir, alors que depuis longtemps on n'employait plus le toxique. Kussmaul rapporte que des individus furent atteints de salivation mercurielle, à l'occasion d'un traitement sulfuré, quatre et douze mois après avoir cessé l'usage du mercure.
Bien qu'ils agissent sur toutes les cellules de l'économie, c'est surtout par leur influence sur le système nerveux que les poisons provoquent des accidents graves.
Or, certaines expériences tendent à démontrer que les endothéliums vasculaires peuvent exercer un rôle protecteur. Ils se comportent tout différemment suivant l'organe qu'on envisage : tandis qu'ils permettent facilement la diffusion dans le foie et le rein, ce qui est peut-être en rapport avec leur structure spéciale, ils semblent s'opposer à l'imprégnation des centres nerveux. On conçoit donc que l'introduction directe de substances toxiques dans la masse cérébrale soit suivie de troubles et d'accidents particulièrement graves. C'est ainsi qu'injectée dans le cerveau l'atropine est 120 fois plus toxique qu'introduite par une autre voie (Brunner).
Les équivalents toxiques. — Les quelques considérations que nous avons présentées expliquent déjà qu'une substance toxique ne produise pas toujours les mêmes accidents à la même dose.
Il y a d'abord des variations déj^endant de V espèce. Prenons, par exemple, la nicotine : la dose mortelle de cet alcaloïde, rapportée à i kilogramme d'animal, est représentée par les chiffres suivants : 35 milligrammes pour la grenouille, 12 pour le cobaye, 7 pour le lapin, s pour le chien, 0,5 pour l'homme. D'une façon générale, la sensibilité des êtres est d'autant plus grande qu'ils sont plus élevés dans l'échelle animale.
On doit tenir compte ensuite des variations suivant les races. Darwin en fournit de nombreux exemples : les moutons
et les porcs blancs sont plus sensibles à certains poisons que les animaux de couleur foncée. Chez l'homme, on voit la morphine calmer les Européens et déterminer, chez les Malais, des phénomènes d'excitation qui les poussent vers l'homicide.
Les doses mortelles varient avec Vage : il faut plus de poison, à égalité de poids, pour tuer un enfant qu'un adulte et surtout qu'un vieillard. L'influence du sexe ressort très bien des chiffres suivants, donnés par Preyer. Pour tuer un cobaye mâle, il faut 8 milligrammes de curare et pour une femelle 1) milligrammes; si la femelle est pleine, la dose monte à 47 milligrammes.
Une condition d'un autre ordre est représentée par la tejnpérature du corps; l'élévation thermique favorise l'action des poisons. La température ambiante peut avoir des effets variables; elle rend l'organisme plus sensible aux poisons convulsivants, mais facilite l'élimination de certaines substances. Donnant une dose semblable d'hydrate de chloral à trois cobayes, on verra succomber en quatre heures celui qui est laissé à l'air libre; le deuxième, enveloppé d'ouate, survivra après avoir dormi vingt-quatre heures; le troisième, placé dans une étuve, est remis au bout de sept heures. En refroidissant certains animaux, en en réchauffant d'autres, on fait encore varier les doses mortelles.
Il faut tenir compte aussi de l'état de jeihie ou de digestion^ de l'intégrité ou des lésions des divers organes, notamment de ceux qui sont chargés de transformer et d'éliminer les substances toxiques. Enfin, il existe des idiosyncrasies particulières, résultant de toute une série de causes inappréciables et probablement dues en partie à des troubles fonctionnels dans les organes chargés d'accumuler, de transformer et d'éliminer les poisons. Ainsi se créent des résistances et des prédispositions impossibles à déterminer d'avance.
On conçoit maintenant combien il est difficile d'établir, d'une façon précise, la dose mortelle d'une substance. Cependant, de nombreuses tentatives ont été faites dans ce sens et ont conduit à des résultats qui sont déjà intéressants. En opérant sur les animaux et en injectant le poison dans
les veines, on a pu fixer exactement la dose mortelle. Bouchard propose d'appeler équivalent toxique la quantité de poison qui est capable, par injection intraveineuse, de tuer I kilogramme d'animal. Il est bien certain que l'équivalent toxique ne peut s'appliquer qu'à l'espèce sur laquelle on a opéré, et qu'il ne serait pas exact de transporter les résultats de l'animal à l'homme. On obtient seulement des indications intéressantes.
Si les chiffres déterminés en opérant sur les animaux sont assez concordants, les effets observés chez l'homme sont bien plus variables. Ainsi, dans certains cas, o^\^ d'extrait d'opium ont pu déterminer la mort, dans d'autres 16^5 a été supporté. Mêmes résultats pour la morphine : o8%4 peuvent tuer et 2 grammes ne pas entraîner la mort; oS"*,©! de sulfate d'atropine représente généralement une dose mortelle, alors qu'on a pu tolérer og'',25 et 06^30; de même encore pour la cocaïne : 4 centigrammes ont tué dans un cas; is%25 n'a pas tué dans un autre.
Accoutumance. — Il ne faut jamais oublier qu'on s'accoutume assez vite à certains poisons. Le tabac, l'alcool, la morphine, qui d'abord réveillent des réactions pénibles, sont fort bien supportés au bout de quelque temps et semblent même devenir indispensables à la vie. On cite toujours, comme exemple, l'histoire de l'amibe qu'on peut habituer, en opérant progressivement, à vivre dans de l'eau contenant 2 p. 100 de sel marin; elle s'adapte si bien aux conditions nouvelles, qu'elle périt si on la reporte ensuite dans de l'eau ordinaire. Sous l'influence des poisons introduits fréquemment, se produit une modification de la nutrition cellulaire qui a pour conséquence des modifications humorales (Ehrlich); les humeurs deviennent antitoxiques, soit parce qu'elles ont acquis la propriété de détruire le poison, soit, comme Gioffredi l'a démontré pour la morphine, parce qu'elles sont devenues capables d'augmenter la résistance de l'animal. Quel qu'en soit le mécanisme, ce résultat ouvre une voie nouvelle à la thérapeutique.
Anaphylaxie. — Loin de produire l'accoutumance, l'injection de certaines substances peut rendre l'organisme plus
sensible à des injections ultérieures. C'est ce qu'on observe avec un grand nombre de poisons organiques notamment avec certaines toxines microbiennes et avec les poisons des actinies (Ch. Richet). Les recherches poursuivies par Arthus. Rosenau et Anderson, Th. Smith, ont établi qu'un cobaye neuf supporte en injections sous-cutanées d'assez fortes quantités de sérum de cheval. Mais si on en introduit une dose même minime, o cm' i ou o cm^ oi, et si, dix à douze jours plus tard, on en injecte i cm\ l'animal meurt foudroyé. Pour expliquer les faits de ce genre, Richet admet que pendant la période d'incubation, la toxine a donné naissance à un nouveau corps, la ioxogéni7iL\ qui, s'unissant plus tard à la seconde dose de toxine, forme un poison nouveau, Vapoioxine^ qui porte ses effets sur le système nerveux.
Besredka a montré que si l'on pratique la seconde injection sur un animal endormi par Téther, on évite la mort et on fait disparaître l'état anaphylactique. On arrive à un résultat analogue en injectant à un animal de petites doses qu'on répète en les augmentant toutes les trois ou cinq minutes.
On peut encore obtenir l'anaphylaxie en injectant de l'ovoalbumine, du lait, des peptones, des sérosités pathologiques, des extraits d'organes, des venins, des toxines parasitaires. Ces résultats comportent un grand nombre de déductions applicables à la pathologie; ils expliquent certaines intoxications alimentaires ainsi que divers syndromes cliniques, tels que l'urticaire et l'asthme.
Lésions anatomiques d'origine toxique. — En produisant des troubles fonctionnels, les poisons arrivent à modifier la structure des celulles, c'est-à-dire à y déterminer des lésions anatomiques. Ils peuvent produire des manifestations locales, du pus ou du sphacèle. Ou bien ils suscitent des altérations dans les organes et les tissus. Parmi celles-ci, les unes sont des manifestations banales; ce sont des hémorragies, des ruptures musculaires provoquées par les contractures ou les convulsions, de l'emphysème dû à la gène respiratoire, des ecchymoses sous- pleurales ou sous-péricardiques produites par l'asphyxie. Les autres doivenl être rattachées à l'action même des poisons. Or, s'il est vrai que le trouble
fonctionnel précède toujours la lésion anatomique, il est facile de comprendre que le poison portera primitivement ses effets sur les éléments les plus nettement différenciés, c'est-à-dire sur ceux qui agissent effectivement. Les lésions du tissu conjonctif ne seront que secondaires. Dans le rein, l'épithélium sera frappé tout d'abord; dans le foie, ce seront les cellules hépatiques ou biliaires; dans la moelle épinière, les grandes cellules nerveuses. Si, parmi les cellules atteintes, quelques-unes succombent et disparaissent, le vide sera comblé par du tissu conjonctif. Ainsi se développe ce qu'on appelle une sclérose, processus de réparation qu'on peut comparer à la cicatrisation.
Les intoxications chroniques produisent des modifications nutritives qui se traduisent par de l'amaigrissement (morphinisme) ou de l'obésité (alcoolisme); par des atrophies glandulaires facilement appréciables sur les testicules avec altération des cellules spermatiques (alcoolisme, d'après Bouin et Garnier); quelquefois par des manifestations plus curieuses, comme l'uricémie et la goutte (saturnisme).
Les divers troubles provoqués par des agents toxiques peuvent se transmettre aux descendants; ainsi des êtres viennent au monde porteurs de tares organiques et de vices nutritifs et, comme l'impression morbide a agi sur des cellules jeunes, facilement impressionnables, on voit souvent les troubles acquis par les parents s'exagérer dans leur descendance.
Mécanisme des actions toxiques. — On a souvent cherché à établir une relation entre la constitution chimique d'un corps et son pouvoir toxique. Rabuteau avait formulé, en 1867, la loi suivante : les métaux sont d'autant plus actifs que leur poids atomique est plus élevé. Les faits expérimentaux ayant démontré que cette conception est inacceptable, Ch. Richet modifia la formule et admit que les substances similaires agissent proportionnellement, non à leur poids absolu, mais à leur poids moléculaire. Il arriva à cette conclusion que, à molécule égale, les métaux sont plus toxiques quand leur poids atomique est plus élevé. Quelques exceptions observées par Richet lui-même pourraient s'expliquer
par le système périodique de Mendeleeff basé sur le poids atomique des éléments et leur analogie chimique.
La tendance actuelle est de chercher l'explication des phénomènes dans des actions physiques. Parmi les facteurs de toxicité, figure en première ligne de degré àHonisation du sel en expérience. La toxicité serait en rapport, non avec le poids atomique, mais avec la vitesse de migration des ions.
En étudiant l'équivalent toxique de certains composés, on est frappé de la quantité minime qui suffit à tuer. Or, étant donné le nombre des molécules contenues dans une dose d'aconitine mortelle pour un homme, i milligramme par exemple, on conçoit que le poison ne peut imprégner tout l'organisme. Si les molécules toxiques s'étaient disséminées au hasard, une partie aurait été fixée par des tissus peu importants et l'individu aurait résisté. S'il a succombé, c'est que tout le poison s'est localisé sur les centres nerveux ou, plus exactement, sur certaines cellules du bulbe. On peut aller plus loin et dire que les poisons, notamment les alcaloïdes, se fixent sur les nucléines; mais, pour expliquer cette action élective, il faut admettre entre les nucléines et le poison une relation stéréochiuiiqiie. On conçoit ainsi la nocivité des doses infinitésimales et on entrevoit le mécanisme des idiosyncrasies et des actions antitoxiques.