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CHAPITRE VI

Animaux vénéneux et animaux venimeux. — Les parasites et les agents infectieux, — Conceptions sur la nature des maladies infectieuses : historique. — Etiologie générale des infections. — Division et classification des agents infectieux. — Division et classification des bactéries. — Culture et caractères généraux des bactéries.

Nous avons déjà rappelé que les êtres animés mettent en œuvre, dans leur conflit avec les autres êtres, trois procédés : les uns exercent une action mécanique; ils produisent de grands délabrements avec leurs mâchoires, leurs griffes, leurs cornes ou étouffent leur victime; d'autres agissent par des procédés physiques, mais ils ne sont pas redoutables pour l'homme : les décharges des poissons électriques ne peuvent étourdir que les petits animaux. Plus importants sont les êtres qui agissent par des substances toxiques. Ils se divisent en deux groupes, les venimeux et les vénéneux : l'ex:pression de venimeux s'appliquant aux animaux capables de déverser un poison dans une plaie; l'expression de vénéneux s'étendant aux animaux et végétaux renfermant des substances toxiques. Nous avons parlé des uns et des autres en traitant des venins et des poisons alimentaires. Nous n'y reviendrons pas et nous allons envisager seulement les êtres qui pénètrent, vivent et se développent dans l'intérieur de l'organisme. Leur étude constitue un des chapitres les plus intéressants de la médecine moderne.

Les parasites et les agents infectieux. — Il est démontré

aujourd'hui que tous les êtres, sauf les êtres unicellulaires, en hébergent d'autres. Les téguments, le tube digestif et, au moins dans leur partie supérieure, les voies respiratoires sont envahies par une multitude innombrable d'êtres vivants, les uns déjà élevés en organisation facilement visibles à l'œil nu, les autres, protozoaires ou protophytes, que seul le microscope permet d'apercevoir. Les premiers sont connus depuis longtemps; quelques-uns vivent sur le tégument des personnes peu soigneuses et disparaissent facilement par des soins hygiéniques : tels sont les puces et les poux; les autres envahissent le tube digestif, tels sont les différents vers. Il en est qui sont à la limite de la visibilité; tel est le sarcopte de la gale qui creuse ses sillons dans la peau et qu'avec un peu d'habitude on arrive à extraire sur la pointe d'une aiguille.

Les êtres microscopiques sont beaucoup plus intéressants. Il est d'usage de les diviser en deux groupes, les parasites et les agotts infectieux.

Quelques auteurs ont cherché dans l'histoire naturelle la base de cette distinction et ont considéré comme infectieuses les maladies provoquées par des bactéries. Cette conception n'est plus admissible. La fièvre paludéenne, la syphilis, la fièvre récurrente, la dysenterie des tropiques, certains ictères infectieux sont dus, non à des bactéries, mais à des protozoaires et cependant tous les médecins, tenant compte de l'évolution clinique, rangent ces maladies dans le groupe des infections. Des remarques analogues s'appliquent aux champignons. Le bacille tuberculeux lui-même semble une forme simplifiée d'un champignon relativement élevé, voisin del'actinomycète. Réciproquement, d'innombrables bactéries végètent en parasites inoffensifs dans les cavités des animaux, surtout dans le tube digestif, pouvant même pénétrer sans inconvénients dans l'économie. Ainsi, les bactéries, les champignons, les protozoaires sont, suivant une foule de circonstances» inoffensifs ou pathogènes, parasites ou infectieux.

Quelle est donc la différence entre les agents parasitaires et les agents infectieux?

Une première distinction nous est fournie parla façon dont les deux sortes d'agents traitent l'individu sur lequel ils

vivent. Le parasite ménage son hôte; il lui fait le moins de mal possible, lui soutire juste ce dont il a besoin pour sa propre existence; il a l'air de comprendre que son intérêt lui commande de conserver le plus longtemps possible l'individu qui l'héberge.

L'agent infectieux ne prend pas toutes ces précautions; il agit avec brutalité, se développe rapidement, tend à envahir ou à intoxiquer l'organisme entier, il en trouble tout le fonc* tionnement et suscite des réactions extrêmement vives, il engage une lutte terrible, dont l'issue varie suivant une foule de circonstances secondaires.

Le parasite se trouve bien dans le coin où il végète; il grossit lentement, pullule fort peu et n'envahit guère l'économie; si, parfois il entraîne la mort, c'est en quelque sorte accidentellement, par maladresse; tel, le ver intestinal qui remonte et s'engage dans les voies aériennes. Aussi le parasite est-il facilement supporté; il ne réveille pas de violentes réactions; souvent même il passe inaperçu. Cependant il peut grossir et, lorsque son volume devient considérable, il détermine divers troubles d'ordre mécanique : tel est le cas du kyste hydatique. Au contraire, les agents infectieux agissent surtout par les fermentations qu'ils provoquent et par les substances toxiques auxquelles ils donnent naissance. C'est là justement que réside la différence capitale. Mais comme toutes les distinctions, celle-ci n'est pas absolue; les parasites produisent aussi des substances toxiques, mais ils les produisent en petite quantité; aussi a-t-il fallu employer des méthodes d'analyse délicate pour déceler ces réactions plus ou moins latentes. On peut donc dire qu'il y a entre les parasites et les agents infectieux toutes les transitions possibles, voilà pourquoi nous les réunirons et les décrirons sans les séparer, en les classant d'après leurs affinités naturelles.

Malgré ces réserves les maladies infectieuses conservent une physionomie clinique fort spéciale. D'après le mécanisme qui préside à leur développement, on peut les définir : « Des maladies développées sous V influence des toxines produites pat certains agents parasitaires. »

L'infection n'est qu'un chapitre de l'intoxication.

Roger. — La Médecine. 7

Historique. — De tout temps on a admis que les maladies infectieuses peuvent se transmettre de deux façons : par l'air et par le contact des malades. Le premier mode de contamination morbide sembla d'abord le plus important; c'est le seul dont parle Hippocrate : ^. Au temps, dit-il, où une maladie règne épidémiquement, il est clair que ]a cause en est, non dans le régime, mais dans l'air que nous respirons et qui laisse échapper quelque exhalaison morbifique contenue en lui. » Les écrivains et les poètes invoquent la même étiologie. Quelques-uns cependant, comme Virgile, font jouer un rôle à la contagion. Mais on peut dire que jusqu'au xvi* siècle, personne n'étudia la contagiosité des maladies; on ne trouve sur ce sujet, dans toute la littérature médicale, aucun document intéressant.

Il ne faudrait pas croire cependant, d'après le silence des auteurs, qu'on ignorât complètement la transmissibilité par contact. Mais c'est l'observation vulgaire qui a devancé l'investigation scientifique et qui a inspiré diverses mesures sanitaires. Moïse redoutait la contagion quand il imposa la séquestration aux lépreux. La même idée fit prescrire en Italie, à la fin du xiv*' siècle, d'isoler pendant un laps de temps qui varia de dix à quarante jours toute personne qui avait été en contact avec un pestiféré. Au commencement du siècle suivant, la législation devint plus précise et aboutit à la création des lazarets (Venise, 1463; Gènes, 1467; Marseille,

Hl")' Les médecins connaissaient la contagion; ils la redoutaient

même puisque Guy de Chauliac (1340) leur reproche de fuir

devant la maladie. Mais ils partageaient simplement l'opinion

du public et il faut arriver à Fracastor pour voir l'idée prendre

place dans les préoccupations médicales.

Préparé par ses études sur la syphilis, Fracastor comprit que la contagion peut s'exercer de trois façons distinctes : par contact immédiat; par contact médiat au moyen d'objets servant de véhicules; par transport à distance des éléments morbitiques.

A partir de cette époque deux camps se formèrent et une lutte ardente, qui dura pendant des siècles, s'engagea entre

les contagionistes et les anticontagionistes. Bien qu'elles se soient propagées jusqu'à l'époque contemporaine, ces discussions n'ont qu'un intérêt historique. Il est curieux de constater que le public eut plus de cl,airvoyance que les médecins. Ceux-ci jusqu'à la fin du xix*^ siècle se refusaient,, pour la plupart, à accepter la contagiosité de la tuberculose Cependant le bon sens vulgaire ne s'était pas trompé et, dans le midi de l'Europe, la tradition était particulièrement vivace. Il y a une centaine d'années, on prenait en Italie les plus grandes précautions pour empêcher la transmission du mal; après la mort d'un phtisique, on brûlait les meubles les plus précieux, on détruisait les boiseries et jusqu'aux cheminées de l'appartement, comme s'il eût été celui d'un pestiféré (Creusé de Lesser, Voyagâs e?i Jta/ie, 1806).

Laissant de côté les disputes stériles soulevées par la question de la contagiosité des maladies, tâchons de voir quelles ont été les idées successives sur la nature des principes qui peuvent servira leur transmission.

Deux grandes théories se trouvent en présence : l'une, chimique, cherche la cause des maladies dans un principe volatil ou fixe, émané du sol, <lu corps des animaux ou de l'homme; l'autre, biologique, suppose qu'il faut invoquer l'action d'êtres animés, infiniment petits, qui pénètrent et se développent dans le corps de l'homme ou des animaux.

Parmi les partisans des doctrines chimiques, les uns, et ce fut l'opinion la plus ancienne, pensèrent que les principes morbifiques sont volatils. Cette conception qui procédait, on le voit, de l'idée hippocratique était tellement enracinée dans les esprits qu'Henri VIII fit mettre en jugement son ministre, Wolsey, pour lui avoir parlé à l'oreille; il l'accusait d'avoir tenté, par son souffle, de lui transmettre la syphilis. Sydenham, Cullen pensaient encore que la contagion se fait par des vapeurs qui s'élèvent du corps de l'homme. On trouve un dernier écho de ces doctrines dans la croyance populaire à la transmissibilité de la phtisie par la sueur des malades, croyance qui contient peut-être une part de vérité, puisque certains microbiologistes prétendent que les sueurs des tuberculeux renferment de nombreux bacilles.

Cependant certains faits démontraient déjà que les virus ne sont pas toujours volatils; un millier d'années avant l'ère chrétienne, les Chinois pratiquaient la variolisation. Pour mettre les sujets sains à l'abri de la variole, ils leur inséraient dans la peau des squames desséchées, recueillies sur les malades. Ils provoquaient ainsi une affection bénigne, conférant l'immunité contre l'éventualité d'une atteinte grave. A la fin du XVIII* siècle, la découverte de Jenner établissait qu'une maladie de la vache, la vaccine, est transmissible à l'homme par inoculation du liquide prélevé sur les pustules des trayons. On fut ainsi conduit à admettre deux ordres de contages : l'un volatil, c'est l'air chargé de vapeurs putrides; l'autre fixe se multipliant dans l'organisme.

Quelle est la nature de ce virus fixe?

Fracastor avait déjà comparé le développement de la maladie à une putréfaction, sans soupçonner, cela va sans dire, l'origine animée du processus putride; il pensait que des matières se développent, qui servent à la propagation du mal. La même idée fut reprise par Henle (1840) : les maladies contagieuses seraient dues à des particules organiques émanées d'un organisme vivant et conser\^ant leur activité pathogène. Ce fut, à peu de chose près, la théorie de Ch. Robin : la maladie provoquait dans les matières constituantes de l'organisme des fermentations anormales transmissibles de proche en proche, ou même d'un sujet à l'autre. Quant à l'origine du trouble, on, l'expliquait très facilement en admettant que l'état virulent se développe, oomme la matière organique, « par catalyse isomérique ». On transportait ainsi dans le domaine de la pathogénie, les idées courantes sur la génération spontanée.

Cependant, certains esprits avaient été frappés, depuis longtemps, des analogies qui existent entre le développement des maladies infectieuses et le développement des animaux et des plantes : ce n'était qu'une comparaison, mais cette comparaison exprimait un fait réel. Seulement, il faut arriver au commencement du xix" siècle pour la voir appuyée sur des arguments solides. Quelques noms méritent d'être cités parmi les hommes qui, par une sorte de divination, commençaient

à entrevoir la vérité. Hildebrandt dans son livre sur les typhus contagieux (1811), montra que les miasmes se répandent et se reproduisent comme les germes des êtres vivants. Vers la même époque, parut un travail ^qui passa à peu près inaperçu et n'a été remis au jour que dans ces dernières années. Un médecin de campagne, à qui l'on doit une des premières observations démontrant que la morve se transmet du cheval à l'homme, J. Hameau, d'après l'observation clinique, soutint que les matières virulentes ont un principe de vie, puisqu'elles agissent comme des insectes parasites. Puis il ajoute qu'il y a antipathie entre certains virus, comme la variole et la vaccine, et entre les virus passagers, comme la scarlatine et les corps qu'ils quittent, puisqu'ils ne les attaquent plus. Il faut donc admettre qu'ils laissent dans l'organisme des substances excrémentitielles qui les repoussent tout le temps qu'elles y demeurent. C'était un aperçu heureux sur le mécanisme actuellement admis de l'immunité acquise.

La doctrine qui tendait à rapporter à des germes vivants l'origine des infections rencontra bientôt quelques défenseurs éminents et autorisés. Budd admit, vers 1850, que le choléra 5e transmet par des particules animées et, en 1870, il émit l'hypothèse que des organismes vivants représentent la cause spécifique des maladies contagieuses. Bouillaud soutint la même idée, à laquelle se rallièrent Trousseau et H. Guéneau de Mussy.

Il ne suffisait pas de comparer le développement des infections au développement des êtres vivants : il fallait rechercher les agents pathogènes, déterminer leur nature, leurs caractères, leurs propriétés.

La première idée fut de rattacher les infections à des parasites relativement élevés. Varron (116-26 avant J.-C), Columelle (i*^"" siècle de l'ère chrétienne) parlent de maladies dues à des insectes répandus dans l'air. L'invention du microscope permit d'invoquer l'influence de parasites invisibles à l'œil nu. Dès le xvn"^ siècle, Languis décrivit des infusoires dans la rougeole, Zacutus dans la variole, Kircher dans la peste. Au xviii*' siècle, Lancisi, Réaumur, Linné, Deidier soutinrent des théories analogues. Ce parasitisme grossier arriva à son

apogée avec Raspail, dont les idées sur la sarcoptogénèse reposent sur des faits trop mal observés pour mériter plus qu'une mention. Nous ne nous arrêterons pas non plus sur les travaux des auteurs qui invoquaient l'action des mucédinées ou de quelques autres végétaux inférieurs : les noms de Swayne, Brittau, Budd, Plasse, Rallier, Salisbury se rattachent à ces hypothèses.

Cependant les véritables agents pathogènes avaient été vus dès le milieu du xix*^ siècle. Au mois d'août 1850, Rayer communiquait à la Société de biologie les observations qu'il avait faites avec Davaine sur le sang des moutons charbonneux; en examinant une goutte de sang pris sur le cadavre, il avait observé « de petits corps filiformes, ayant environ le double en longueur d'un globule sanguin. Ces petits corps n'offraient point de mouvements spontanés. > Pollender, Brauell retrouvèrent les mêmes éléments. Delafond, en 1860, les considéra comme des végétaux qu'il tenta de cultiver; en observant jour par jour du sang charbonneux conser\'é dans des verres de montre, il vit les bâtonnets s'allonger et se transformer en filaments. Il pensa même à rechercher les spores du végétal dont il venait de suivre le développement, mais il échoua dans cette tentative; l'existence des spores charbonneuses ne devait être démontrée que seize ans plus tard, par Robert Koch.

Malgré les importantes découvertes dont s'enrichissait l'histoire du charbon, le rôle pathogène des bâtonnets semblait toujours problématique; on leur attribuait seulement une valeur pronostique. Ce fut par une voie détournée qu'on arriva à la conception véritable; ce fut par l'étude des fermentations qu'on parvint à saisir la nature et le mécanisme du processus infectieux.

L'idée de comparer la cause des infections à un ferment n'était pas nouvelle. Dès le ix* siècle, le célèbre médecin arabe, Rhazès, rapprochait l'évolution de la variole des modifications qui se produisent dans le moùi de raisin qui fermente et bouillonne pour se convertir en vin. Hoffmann appelait les germes morbides des terments. Au début du XIX* siècle, Bressy émit l'idée que les maladies contagieuses

LES AGENTS ANIMÉS i03

méritent le nom de maladies fermentatives. Braconnot, Mialhe, Bouillaud soutinrent des opinions analogues. Enfin, Billing considéra le virus de la variole comme un levain qui pouvait se communiquer par contact, bu se transmettre par l'air et pénétrer par le poumon.

Toutes ces comparaisons étaient fort intéressantes, mais elles restaient dans le domaine de l'hypothèse et ne faisaient d'ailleurs que reculer la difficulté; car la nature et la cause des fermentations étaient aussi obscures que la nature et la cause des infections.

C'est qu'en effet une idée erronée, admise sans conteste depuis Aristote, régnait despotiquement sur la science et empêchait tout progrès; c'était la doctrine de la génération spontanée. En 1668, Redi fut le premier à s'élever contre cette espèce de dogme; l'expérience qu'il réalisa, pour grossière qu'elle puisse paraître aujourd'hui, avait à l'époque une importance considérable : il montra que les mouches n'éclosent pas spontanément sur la viande; on empêche leur apparition en empêchant les insectes de venir déposer leurs œufs.

Bientôt Leuw^enhoeck (1678) découvrit, dans les infusions, des animalcules auxquels, pour rappeler leur origine, Wrisberg donna, un siècle plus tard, le nom d'infusoires. Leuwenhoeck admit que ces animalcules proviennent de germes flottant dans l'atmosphère; mais son opinion ne fut guère acceptée et ses recherches devinrent le point de départ de controverses célèbres. Celle que Spallanzani soutint contre Needham mérite qu'on en garde le souvenir, car elle l'amena à réaliser des expériences admirables qui établirent nettement que les infusions restent stériles quand on les met à l'abri des germes de l'air. Cette découverte mémorable, dont l'importance fut soulignée par les commentaires de Voltaire, fut confirmée et complétée au commencement du xix*^ siècle, par Schulze et Schvv^ann. Enfin, en 1837, Cagnard-Latour démontrait l'augmentation numérique et pondérable de la levure au cours de la fermentation alcoolique et établissait ainsi sa nature animée. Ces résultats n'embarrassèrent pas l'école de Liebig, qui rattachait les fermentations à l'action d'une

m LA MÉDECINE

matière en décomposition; si, disait-on, la levure est un être vivant, elle doit mourir et se désagréger; ce sont ces produits de désintégration qui provoquent la fermentation. Cette argumentation fut soutenue avec talent et acceptée avec respect.

Tel était l'état de la question lorsque parurent les travaux de Pasteur sur le ferment lactique (1857), le ferment alcoolique (1860), enfin, sur un ferment anaérobie, le ferment butyrique (1861).

Ces découvertes successives devaient avoir des conséquences immenses et devaient orienter la médecine vers une voie nouvelle. Ainsi se trouvait justifiée la curieuse prédiction qu'avait faite deuxcentsans auparavant l'illustre alchimiste Robert Boyle : « Celui qui comprendra à fond la nature des ferments et des fermentations, sera probablement, beaucoup plus que ceux qui l'ignorent, capable de se rendre un compte clair de certaines maladies qui ne seraient peut-être jamais complètement comprises sans qu'on pénètre dans la doctrine des fermentations. »

Les recherches de Pasteur sur les maladies des vers à soie (1865-1870) peuvent être considérées comme le travail fondamental, celui dont date en quelque sorte l'ère des découvertes et des doctrines nouvelles. Pendant longtemps, ces recherches restèrent ignorées ou incomprises du monde médical, comme furent ignorés ou incompris les travaux de Pasteur sur les fermentations. Davaine cependant ne s'y était pas trompé; il avait deviné que la maladie, comme la fermentation, était sous la dépendance d'un agent animé et il accumula une quantité considérable d'expériences à l'appui de cette conception. Cependant, malgré les admirables travaux de Davaine, malgré les tentatives de culture faites par Delafond et la découverte des spores charbonneuses par Koch, la théorie parasitaire des maladies infectieuses ralliait peu de partisans. Il fallut encore les recherches de Pasteur sur le charbon pour mettre hors de conteste le rôle de l'agent animé et établir, par la méthode des cultures, que le charbon est la maladie de la bactéridie, comme la gale est la maladie de l'acare.

Quelques années plus tard, les doctrines bactériologiques reçurent une consécration officielle : Bouchard fut le premier

qui, à la Faculté de Médecine, étudia le rôle des agents animés dans la genèse des infections. C'était en 1 880-1881 et, à cette époque, la réaction était vive : elle céda peu à peu devant les découvertes successives qui ont établi d'une façon inébranlable l'origine parasitaire des infections.

Étiologie générale des infections. — Les premières découvertes furent tellement saisissantes que la solution des problèmes soulevés par l'étude des infections sembla extrêmement simple et facile. Tout revenait à découvrir le microbe. Quand on l'avait décelé et classé, on n'avait qu'à le cultiver, à l'inoculer aux animaux pour reproduire la maladie, à l'atténuer pour obtenir un vaccin. Rien de plus simple que le diagnostic, rien de plus sûr que la prophylaxie. Il fallait seulement que le microbe isolé remplit les conditions suivantes : il devait se rencontrer toujours chez les individus atteints de la maladie; il ne devait se rencontrer que chez eux.

Les progrès de la science ont singulièrement compliqué la question. Ils ont établi qu'il n'y a pas toujours une superposition parfaite entre les types cliniques, tels que l'observation les a créés, et les agents pathogènes que la bactériologie faisait découvrir. Aussi est-on arrivé à formuler les deux lois suivantes, qui régissent toute l'histoire des maladies infectieuses :

Un même microbe peut produire des manifestations cliniques dissemblables;

Des manifestations cliniques, en apparence identiques, peuvent être provoquées par des microbes différents.

Prenons, par exemple, un microbe fort répandu, le streptocoque; il produit du pus, de l'érysipèle, des septicémies, des pyémies, des lymphangites, des fausses membranes. De même le staphylocoque, suivant la localisation ou l'état du sujet, provoque une affection bénigne, comme le furoncle et une maladie extrêmement grave comme l'ostéomyélite. Aujourd'hui, nous sommes habitués à observer nombre de faits analogues et nous ne nous étonnons plus. Mais on comprend la stupéfaction des cliniciens et des nosographes quand Pasteur vint annoncer que le même microbe peut

produire des affections aussi disparates et que l'ostéomyélite est un furoncle des os.

Réciproquement, une affection qui semblait bien définie, comme la broncho-pneumonie, peut relever des microbes les plus variés, streptocoque, staplylocoque, pneumocoque, pneumobacille, colibacille. Parfois môme la détermination des agents pathogènes a conduit à scinder certains types cliniques. C'est ainsi que la dysenterie ne peut plus être considérée comme une entité morbide. Sous ce nom on avait englobé plusieurs maladies relevant d'agents tout à fait différents. Parmi les dysenteries, les deux principales sont dues l'une à un bacille, l'autre à un protozoaire. Il est vrai qu'une étude clinique plus approfondie a permis de découvrir quelques caractères différentiels, mais ceux-ci sont trop légers pour qu'on puisse, sans le secours des méthodes modernes, affirmer la nature du processus. La fièvre typhoïde subit un démembrement analogue. Nous savons aujourd'hui que toute une série de bacilles, désignés sous le nom de paratyphiques, sont capables de susciter le développement d'affections ayant plus ou moins l'apparence de la fièvre typhoïde. Mais la clinique ne donne guère le moyen de distinguer les fièvres paratyphoïdes, les caractères différentiels sont trop légers et trop inconstants.

Ces résultats qui ont surpris les cliniciens ne doivent pas nous étonner. Ils ne diffèrent pas de ceux que fournit l'étude des autres agents pathogènes, notamment des poisons. L'alcool, par exemple, produit l'ivresse, le delirium tremens, la cirrhose du foie, la pachyméningite, les névrites périphériques. C'est toujours le même poison, seulement il agit dans des conditions différentes. La réciproque n'est pas moins vraie : parmi les manifestations ci-dessus énumérées plusieurs peuvent relever des toxiques les plus divers : les névrites périphériques, par exemple, sont engendrées par le plomb aussi bien que par l'alcool.

Les deux propositions, que nous avons énoncées, ne sont donc pas aussi subversives qu'on aurait pu le croire au premier abord. Mais voici une autre découverte qui vient compliquer le problème. Beaucoup d'agents pathogènes vivent à l'état de

parasites inoffensifs, dans l'organisme d'individus bien portants.

Une des premières constatations de ce genre a été faite pour le pneumocoque. Ce microbe est l'agent d'une maladie bien définie, la pneumonie. Cependant il se trouve fréquemment dans la bouche d'individus sains qui n'ont jamais eu et n'auront jamais de pneumonie. On a décelé encore, dans la bouche et dans le tube digestif, toute une série d'agents infectieux qui pullulent à l'état de parasites inoffensifs. Ils restent cependant capables de produire des accidents, quand par une cause quelconque la résistance de l'organisme vient à faiblir; à la suite d'un refroidissement, d'un surmenage, d'un traumatisme ou d'une intoxication, ces agents pathogènes pullulent, envahissent l'économie et suscitent diverses manifestations d'ordre infectieux. Les faits, qui expliquent le développement en apparence spontané de certaines maladies, mettent bien en évidence le rôle des causes adjuvantes. Les premiers bactériologues s'imaginaient que l'infection résulte de la pénétration accidentelle d'un virus dans un organisme sain. Nous savons aujourd'hui que cette inoculation préalable n'est pas toujours nécessaire et n'est pas toujours suffisante. Le virus introduit accidentellement ou expérimentalement peut être détruit sans que la maladie se développe; réciproquement, une maladie peut se développer sans l'intervention d'un nouveau virus, par exaltation d'un germe préexistant.

Ces faits ont conduit à diviser les infections en deux groupes, les exogènes et les endogènes. Les unes résultent toujours d'une inoculation : c'est le cas du charbon et de la syphilis. Les agents de ces maladies ne s'accoutument pas, semble-t-il, à la vie parasitaire : ils provoquent, dès qu'ils envahissent un organisme, une série de troubles qui traduisent leur présence. Les infections endogènes sont très nombreuses et chaque jour en apporte de nouveaux exemples. Il y a quelques années, on pensait que les infections endogènes sont celles qui relèvent de bactéries banales, capables de susciter les processus les plus divers; le streptocoque qui se trouve constamment dans la bouche, le staphylocoque abondamment répandu dans la bouche et sur la peau, le coli-

bacille, hôte habituel du tube digestif, sont des parasites inoffensifs qui fréquemment s'élèvent au rang d'agents pathogènes. Mais les accidents qu'ils produisent sont très variables. La division des microbes en exogènes et endogènes se superpose donc à une autre division, en spécifiques et non spécifiques.

Les agents spécifiques déterminent des maladies toujours semblables à elles-mêmes ou du moins des maladies dans lesquelles on retrouve assez de caractères communs pour pouvoir relier entre elles les différentes formes cliniques; c'est le cas de la fièvre typhoïde, du charbon, de la morve, de la tuberculose.

Le deuxième groupe, le plus important par le nombre des microbes qu'il renferme, comprend des agents aptes à produire les types cliniques les plus dissemblables. Ce sont, comme disait Peter, des microbes à tout faire. Ainsi, suivant sa localisation, le staphylocoque doré produira un furoncle, une ostéomyélite, une endocardite ulcéreuse, une septicémie, une pyémie, etc.; ces manifestations diverses étant commandées et par le terrain sur lequel il évolue et par la localisation qu'il affecte.

Les recherches des bactériologues ont eu pour résultat d'établir, contrairemenf à l'opinion premièrement reçue, que nombre d'agents spécifiques s'accommodent facilement à la vie parasitaire. Le bacille typhique se rencontre parfois dans l'intestin de personnes bien portantes qui n'ont jamais eu les symptômes si caractéristiques de la maladie. Il en est de même du bacille tuberculeux qu'on peut déceler fréquemment à la surface des muqueuses et même dans les ganglions mésentériques ou trachéo-bronchiques; sans doute leur présence suscite quelques petites réactions; mais ces réactions sont si légères qu'elles passent inaperçues et ne se traduisent par aucun trouble appréciable.

Division et classification des agents infectieux. — Malgré les réserves que nous avons dû faire, la division des agents infectieux en spécifiques et non-spécifiques, n'est pas dépourvue d'intérêt; nous en tiendrons compte quand nous tenterons de classer les maladies infectieuses.

Nous avons déjà dit qu'il ne faut pas considérer comme synonymes les expressions d'agents infectieux et d'agents microbiens.

Les maladies infectieuses sont produi-tes par des êtres que l'histoire naturelle place dans des groupes très différents. On peut les classer en quatre catégories :

1° Les Bactéries, qui appartiennent à la famille des Algues et rentrent dans le groupe des Schi^omycètcs (Nœgeli) ou mieux des Schi^ophycètes,

2* Les Champignons pathogènes, dont les plus intéressants sont représentés par les Aspergillus^ les Sporothrix et les Streptothrix ou Oospora. Ces derniers établissent une transition entre les champignons et les bactéries; on y fait rentrer VActinomyces et quelques auteurs sont tentés d'y placer l'agent de la tuberculose.

^° Les Microbes animaux, et particulièrement les Prolo;{oaires.

4*» Les Virus filtrants, dont les dimensions sont tellement minimes qu'ils traversent certains filtres de porcelaine et ne peuvent être décelés par l'examen microscopique.

Si l'on doit, en médecine, donner la préférence aux classifications cliniques, il est indispensable d'introduire des subdivisions basées sur la nature des agents pathogènes, c'est d'après ce double principe que nous avons essayé de classer les maladies infectieuses (voir le tableau de la page suivante).

Division et classification des bactéries. — Les bactéries sont, avons-nous dit, des végétaux microscopiques rentrant dans la famille des algues. D'après leurs caractères morphologiques, on les divise en trois groupes : les bactéries arrondies, qu'on appelle des coques ou microcoques; les bactéries allongées, appelées bacilles ou bâtonnets; les bactéries courbes ou spirobactéries.

Les Diicrocoques sont de petites sphères, généralement immobiles et dépourvues de cils vibratiles, se reproduisant par scissiparité et ne donnant pas de spores.

Les badlles sont de petits cylindres, souvent mobiles et pourvus de cils vibratiles, se reproduisant par scissiparité et souvent par sporulation, c'est-à-dire par des endospores et beaucoup plus rarement des arthrospores, rem.arquables par

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