‹ La médecine, histoire et doctrinesChapitre 3 sur 118 · VU · texte numérisé non relu

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le sujet de ces réfiexions : les livres de médecine positive et les livres de médecine mystique. Je veux d’abord parler de ces derniers, et j’espère ne scandaliser personne en marquant mon désaccord sur une question purement scientifique ; je n’aime les professions de foi ni d’un côté ni d’un autre; toutefois, je ne rougirais pas de faire la mienne comme homme, si cela était nécessaire; je ne rougirai pas davantage de la faire aujourd’hui comme médecin.

Je ne crois pas plus à une médecine métaphysique ou catholique qu’à une chimie ou à une physique qui aurait la prétention de se fonder sur les dialogues de Platon ou sur les thèses de saint Thomas ; je sais tout ce que valent les doctrines spiritualistes et les doctrines chrétiennes; je sais à quoi elles servent pour l’éducation morale et religieuse de l’homme; mais je n’ai jamais compris qu’on voulût les faire intervenir en une science qui a le corps pour objet, et qui, après tout, est essentiellement la même pour les animaux et pour l’homme. L’histoire dépose encore en ma faveur; et, pour ne citer qu’un nom, le plus illustre entre tous, Hippocrate n’a jamais été que le disciple de la nature. Dans les écrits qu’on peut légitimement lui rapporter, il n’est jamais sorti, pour trouver la méthode et créer les théories, du cercle de la médecine ‘. Cette même histoire prouverait, au besoin,

1 . Sauf peut-être en un seul passage du Pronostic ; encore ce passage est-il sujet à discussion et à diverses interprétations.

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que la médecine s’est en général fort mal trouvée du commerce trop étroit qu’elle a voulu parfois lier avec la philosophie ou avec la théologie; elle doit ses plus mauvais jours à cette union mal assortie.

Je ne voudrais pas trop contrister M. Chauffard , à qui personne plus que moi n’aime à rendre entière justice pour l’élévation de son caractère et l’étendue de son savoir ; mais je suis bien obligé de lui dire qu’il m’est impossible de partager sa manière de voir sur la constitution de la méthode en médecine. Il est clair que ce ne sont ni les yeux, ni les oreilles, ni les mains qui élèvent les faits à la dignité de science; il est certain que les sciences sont créées par l’entendement qui trouve les lois, découvre les vérités fondamentales et distingue le contingent du nécessaire. Jusque-là tout va bien, car c’est presque une question de logique ; mais pourquoi faire intervenir dans la physiologie générale les éternelles disputes du sensualisme et du matérialisme? Un médecin n’est ni plus ni moins sensualiste ou spiritualiste qu’un chimiste, un physicien, un astronome ou un zoologiste. S’il s’agissait de psychologie, oh ! alors , je ne laisserais à personne le droit de se dire plus spiritualiste que moi; mais puisqu’il s’agit de médecine, je dois songer aux théories physiologiques bien plus qu’aux systèmes de psychologie; si dans la pratique de la médecine humaine je rencontre le difficile problème des rapports du moral et du physique , j’en tiens scrupuleu-

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semenl compte , soit dans l’appréciation des symptômes, soit dans la direction du traitement, soit même comme cause éloignée de certaines manifestations morbides. Quelle que soit l’opinion sur la nature de ces rapports, à cela doit se borner le rôle de la psychologie dans la médecine; elle y intervient comme un accident et non comme un élément constitutif de la science, ou comme pouvant servir à l’explication de l’origine première et de la nature intime des maladies.

Mon savant confrère, M. Chauffard, fait une charge vigoureuse contre la philosophie dite positive. Eh bien l je lui adresserai juste le reproche qu’il dirige contre cette philosophie. M. Comte a, suivant moi, commis une faute en transportant son système du domaine des sciences physiques, naturelles ethistoriques sur celui delà psychologie, de la métaphysique, de la morale et de la religion ; il a très- souvent raison pour les sciences ; il a presque toujours tort pour le reste ; de même M. Chauffard ne me paraît pas dans le vrai quand il emprunte à la métaphysique des règles de jugement pour la médecine ; c’est se servir pour une opération d’un instrument qui n’y est pas propre. Ceux-là même qui font consister toute la médecine dans les phénomènes sont bien obhgés, à peine de nullité, de rechercher les rapports de cause à effet et de féconder l’expérience par le raisonnement; mais les matérialistes qui nient le principe sph'ituel se servent de l’induction et de la déduction tout aussi bien que

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les spiritualistes qui croient à la réalité de ce principe.

Dans une science où tout en définitive procède de l’observation, il faut bien que l’observation fasse d’abord tous les frais et prépare à la raison tous les matériaux dont elle doit tirer profit. Pourquoi demander à la médecine plus qu’à la chimie, qui est une science indépendante de la philosophie proprement dite. Pourquoi, encore une fois, demander à la médecine humaine plus qu’on n’exige de la médecine vétérinaire , puisque le terrain est exactement le même? Que l’âme soit un principe surajouté dans l’homme et que ce principe lui donne la supériorité sur la nature entière, cela ne change rien aux conditions essentielles des problèmes de physiologie et de pathologie.

A plus forte raison, je ne saurais comprendre la prétention de quelques médecins, qui invoquent les décisions des conciles ou les opinions des docteurs de l’Église, et qui, au besoin, demanderaient un certificat d’orthodoxie pour exercer la médecine. Non, il n’y a pas plus de médecine cathohque que de médecine protestante, de médecine juive ou de médecine païenne. Non, mille fois non, la théologie n’a rien à faire avec la médecine. La médecine peut fournir de bonnes solutions à la casuistique, mais la casuistique ne décidera jamais une question de médecine. En un pareil sujet , un texte de saint Ambroise , de saint

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Grégoire ou de saint Thomas, ne 'vaut pas plus qu’un texte d’Aristote. Invoquer le dogme du péché originel pour établir les premiers principes de l’art de guérir, cela peut être fort édifiant pour les bonnes âmes, mais cela peut surprendre un homme de science qui, sans remonter aussi haut , regarde la maladie comme une conséquence des monvements mêmes de la vie, puisque tout ce qui vit souffre et meurt; penser autrement , c’est livrer la médecine à tous les hasards des discussions qui partagent les hommes sur l’origine du bien et du mal en ce monde. Ce n’est même plus de la médecine, mais de la dogmatique.

J’ai remarqué que ce sont particulièrement les sectateurs d’une doctrine nouvelle qui, de nos jours, mêlent si pieusement et à haute dose les textes de l’Écriture ou des Pères aux textes de nos auteurs. J’en ai cherché longtemps l’explication ; je crois l’avoir trouvée ; mais je ne voudrais pas la donner, dans la crainte d’offenser à la fois l’homœopathie et la religion. Cependant, comment ne pas s’indigner quand on voit les globules associés aux influences fiuidiques et aux médailles bénies? Il semble même qu’on appelle cela un acte de foi, une chaîne aux extrémités de laquelle se trouvent d’un côté une âme, de l’autre des esprits bienheureux qui la protègent. S’il en est ainsi, j’ai grand’ peur que ce ne soient ni une âme ni des esprits de lumière qui tiennent les deux bouts de cette chaîne. On ne doit pas permettre

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quela religion serve de drapeau à la médecine ; surtout ou ne doit pas permettre qu’elle lui serve d’enseigne.

On rapporte qu’un jour le célèbre médecin anglais Mead, traversant la Tamise sur London Bridge, rencontra un de ses anciens amis de collège revêtu d’oripeaux : — Comment ! s’écria Mead , toi que j’ai connu l’un des meilleurs parmi nos condisciples, disputant aux plus vaillants les palmes et les couronnes, tu as pu descendre jusqu’à un tel métier ! — Trêve de belles phrases, mon cher Mead, répliqua l’ami, et réponds seulement à deux simples questions : Combien penses-tu qu’en une journée il puisse, sur ce pont , passer de gens d’esprit ? — Un très-petit nombre sans doute ; l’esprit est si rare ! — Et combien estimes-tu qu’il y passe de sots? — Oh! de ceux-là, répliqua le vrai docteur, le nombre est incalculable, et il en doit passer par milliers. — Eh bien ! dit l’ami, les gens d’esprit forment ta clientèle et les sots forment la mienne.

Au moins s’il n’y avait que des sots; mais il y a aussi des victimes !

J’en ai fini avec la médecine mystique et je reviens à la médecine positive ; j’y reviens par l’ouvrage de M. Chauffard, où j’ai trouvé à côté de pages excellentes quelques propositions hasardées que j’ai cru de mon devoir de signaler, afin de prémunir contre les conséquences compromettantes qu’on en pourrait tirer. J’aimerais à voir M. Chaufîard descendre plus

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souvent des sommets de la philosophie vers les régions plus humbles, mais plus sûres, de la médecine proprement dite. L’auteur des Principes de Pathologie générale critique ses devanciers , et c’est son droit; mais que leur reproche-t-il? de s’attacher beaucoup trop aux phénomènes, et je dirais presque de faire de la pathologie générale avec de la pathologie spéciale ; cependant je ne vois pas trop par quel autre procédé on pourrait arriver à des notions générales, si ce n’est par l’étude des faits particuliers. S’il est vrai, comme l’avoue M. Chauffard lui-même, que la pathologie générale ait pour but de rechercher et de déterminer les lois en vertu desquelles les maladies se produisent, se développent, se modifient, se transforment, se guérissent ou se terminent par la mort ; — si elle étudie les signes par lesquels ces maladies se révèlent ; — si elle marque les affinités et les dissemblances des divers groupes pathologiques ; — si elle montre les rapports qui existent entre la physiologie et la pathologie -, — si enfin elle compare (et cette comparaison est indispensable) les manifestations morbides aux différentes époques, chez les différents peuples et dans les diverses classes d’animaux, il est évident que cette pathologie générale ne peut pas résulter d’autre chose que de l’observation attentive et raisonnée des phénomènes. On peut, sur les détails ou même sur la méthode différer d’opinion avec M. Monneret, ou M. Bouchut, ou MM. Hardy et Béhier, mais

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on ne saurait faire à ces messieurs un crime de ne pas trop perdre de vue les malades pour écrire’ sur la médecine. Je ne comprends pas très-bien, je l’avoue, une pathologie générale «qui laisse la superficie et l’image des choses pour saisir les choses elles-mêmes, » si ce n’est par une pathologie générale fondée sur la clinique. Comment «atteindre à l’unité,» si ce n’est par la contemplation du multiple? Et pourquoi même l’exiger à tout prix? Elle ne saurait peut-être pas exister, tant les phénomènes de la vie saine ou malade sont complexes, tant ils sont enveloppés d’obscurités. En tout cas, ce ne sont ni les spéculations de la philosophie, ni les décisions de la théologie qui peuvent conduire à cette unité ; il faut la chercher avec le scalpel, les réactifs, le microscope, les plus savantes expériences et les observations les mieux dirigées.

M. Delioux de Savignac, professeur de chnique à l’École de Médecine navale de Toulon, se montre, dans un ouvrage distingué aussi ami de la philosophie que l’est M. Chauffard ; toutefois il invoque la philosophie comme un instrument, et ne permet pas qu’on mette la médecine sous sa dépendance. « La médecine, dit-il, poursuit l’accord de l’expérience et de la raison ; elle atteint ce but avec ses méthodes, maniées par un sens droit, un jugement calme etsùr; elle le manque dès que l’imagination se met de la

1. Principes de la doctrine et de la méthode en médecine, etc. Paris, I86i, in-8.

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partie. Laissons les fantaisistes de tous les temps grossir les proportions des choses et transposer les théories en dehors de l’organisation. Il y a une autre école où les questions ne s’élèvent qu’à la hauteur du sens commun ; c’est la bonne, je vous le jure. >» Le sens commun ne suffit pas, il faut le bon sens médical, qui est un raisonnement fondé sur l’expérience , ou , comme s’exprime un auteur hippocratique, une démonstration éC œuvre, car, ajoute cet auteur, une construction scientifique qui n’a pour elle que la probabihté est glissante et faillible.

Ce sont ces mêmes principes que M. Valette, chirurgien de Lyon, s’efforce de défendre dans une brochure qui a pour titre : De la méthode à suivre dans V étude et renseignement de la clinique. Les arguments ne sont pas tous d’égale force, et parfois l’auteur outrepasse le but ; mais là n’est pas la question. M. Valette vent que le raisonnement procède de l’observation et de l’expérience; il ne sépare ni l’organisme des organes ni les organes de l’organisme, et c’est cela dont je me plais à le louer. M. Valette appartient à l’école de M. Rostan, le maître d’une partie de la génération médicale actuelle. \1 organicisme croit que la vie n’est pas un principe surajouté dans les êtres animés, pas plus dans l’homme que dans les animaux ou dans les plantes, un principe indépendant de la matière organisée. c( Il reconnaît dans l’organisation, c’est-à-dire dans une certaine disposition moléculaire donnée à la

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nature par le Créateur, la puissance de naître, de se développer, de se reproduire, et dans cette succession, dans ces phases de développement, d’acquérir toutes les qualités qu’on a attribuées au principe vital ou à la force vitale. » L’organicisme ne nie pas l’âme, mais il ne s’en sert pas pour expliquer la vie : ce n’est pas une doctrine philosophique , mais une doctrine biologique ; je ne lui reprocherai donc pas d’être une doctrine matérialiste ou athée ; M. Rostan l’en a défendue par plusieurs arguments, dont quelques-uns paraissent décisifs*. Je la blâmerai seulement d’être restée un peu trop étrangère au mouvement qui pousse la médecine vers toutes sortes de recherches de physiologie générale et spéciale, vers l’expérimentation raisonnée, vers l’application des sciences chimiques et physiques aux problèmes médicaux, vers l’étude de la médecine comparée, mouvement qui a étendu le domaine de l’anatomie pathologique des organes aux tissus, des tissus aux liquides et jusqu’aux éléments organiques. Tout cela constitue une médecine positive qui devrait être particulièrement du goût des organiciens, si elle semble trop hypothétique ou trop matérielle pour ceux qui voudraient mettre dans les sciences les idées au-dessus des/ae7s, ou du moins les idées avant les faits.

J . De l’Organicisme, ^précédé de réflexions sur Vincrédulité en matière de médecine, et suivi de commentaires et d’aphorismes; troisième édition. Paris, 1 864.

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Je De me suis ni ennuyé ni fatigué à parcourir les ouvrages dogmatiques sur lesquels j’ai essayé de porter un jugement, et qui m’ont fourni l’occasion de discuter quelques points de philosophie médicale ; mais, il faut bien que je l’avoue, c’est avec un plaisir plus vif et avec non moins de profit que je viens de lire quelques volumes intitulés Leçons ou Conférences de médecine clinique, et entre tous, la Clinique médicale de r Hôtel-Dieu de Paris, par AI, Trousseau. Quelle animation, quel mouvement et quel amour de l’art dans ces leçons improvisées au sortir d’une longue et pénible visite d’hôpital ! Quelle éloquence entraînante et persuasive dans la description si simple, mais si vraie des misères humaines ! Les médecins me comprendront quand j’appellerai un jour de fête et de débauche le jour de loisir qu’on peut consacrer à la lecture de pareils livres ; et si les gens du monde s’étonnaient d’un tel délassement, je leur répondrais aussitôt, avec M. Trousseau : cc 11 semble étrange aux gens du monde d’entendre les médecins parler du charme qui accompagne l’étude de notre art ; l’étude des lettres, de la peinture, de la musique ne donne pas de jouissances plus vives que celles de la médecine, et celui-là doit renoncer à notre profession qui n’y trouve pas dès le début un attrait presque irrésistible. » Cet attrait d’artiste n’est sans doute pas le seul que trouve et que recherche M. Trousseau ; quoique dans sa clinique les élans du cœur n’égalent

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pas les élans de l’enthousiasme médical, cependant le triste spectacle qu’il a chaque jour sous les yeux ne le laisse pas indifférent. Un médecin qui aime autant la médecine doit aussi aimer les malades ; j’en découvre une preuve indirecte dans un passage où M. Trousseau n’a pas de paroles assez énergiques pour flétrir les médecins stupides ou malhonnêtes qui expérimenteraient sur l’homme dans le seul dessein de constater le résultat de leur expérimentation, ou qui abuseraient delà position dépendante des malades dans les hôpitaux pour satisfaire une coupable et vaine curiosité.

Je ne puis suivre ici l’éminent professeur dans ses belles leçons sur toutes les espèces de maladies qui viennent de passer successivement sous mes yeux, et dont l’image est présente à mon esprit comme si j’avais assisté moi-même à l’examen du malade ; je me bornerai à extrahe de la première leçon de M. Trousseau un passage où l’auteur marque, par un exemple frappant, combien est grande la distance qui sépare le vrai médecin de l’empirique ; ces considérations ne sauraient être rappelées trop souvent au pubhc, car le public trouve toujours des motifs d’éloge pour l’empirique et des motifs de blâme pour les médecins :

« Quand la comtesse del Chinchon envoya à Rome et à Madrid la poudre miraculeuse qui l’avait guérie de la fièvre, elle ne faisait qu’un acte d’empirisme;

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mais, reçue et essayée par Torti et par Sydenham, l’écorce du Pérou devint un remède administré suivant des règles, suivant une méthode qu’il n’appartenait qu’à de grands médecins de déterminer. Ainsi, lors même qu’un remède ne s’applique qu’à une maladie spéciale, lorsque nulle théorie, nulle induction ne conduit à l’essayer, lorsqu’il semble être par conséquent du domaine exclusif de l’empirisme, le médecin peut encore intervenir avec son intelligence et instituer une médication avec un seul médicament.

« 11 ne systématisera pas, il ne pourra même pas essayer la plus petite théorie, mais il appréciera l’opportunité de l’usage du remède, son influence dans le cas spécial, la durée de cette influence; il réglera les doses, le retour de l’application de ces mêmes doses; il cherchera le moyen de rendre le remède plus inoffensif; il étudiera, dans les conditions accessoires de la maladie, s’il n’existe pas d’autres indications que l’expérience lui a déjà appris à apprécier et à remplir ; il verra que l’anémie, qui accompagnel’empoisonnement par les miasmes des marais, obéit avec une certaine facilité aux mêmes remèdes qui réussissent si bien dans la chlorose, et le fer deviendra, entre les mains du médecin un adjuvent utile inconnu à l’empirique. L’empirique peut guérir un accès de fièvre; au médecin il appartient de guérir la fièvre -, au médecin il appartient de faire un diagnostic impossible à l’empirique. Savoir qu’un malade a chaque jour un paroxysme fébrile en commençant par du frisson et suivi de chaleur et de sueur, c’est là une notion d’une vulgarité extrême, ce n’est pas un diagnostic ; mais savoir que ce paroxysme n’est pas lié à une phlegmasie cachée, à une suppuration profonde, à une disposition toute spéciale du

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système nerveux, si commune chez certaines femmes, savoir qu’il est bien l’expression de l’influence exercée par le miasme palustre, c’est là une notion fort complexe qui ne peut être que du domaine du médecin. Apprécier maintenant la gravité de cet empoisonnement, l’influence qu’il a exercée et qu’il doit exercer sur l’individu malade, proportionner par conséquent la durée et l’énergie de la médication à la gravité du mal, c’est encore ce qui ne peut être du ressort de l’empirique ; puis quand il faut, dans les fièvres larvées, simples ou pernicieuses , trouver le fil qui vous mène à la notion de la cause, à la notion de la nature intime de la maladie, quand il faut, chez un homme qui tousse, qui a de l’orthopnée, une expectoration ensanglantée, un point de côté, quand il faut, dis-je, lever ce masque trompeur et montrer la fièvre intermittente qui réclame impérieusement et immédiatement l’emploi de hautes doses de quinquina, le médecin seul peut intervenir utilement, et l’empirique grossier, qui par hasard a guéri un accès de fièvre intermittente, est inhabile à manier l’arme thérapeutique.

« Ainsi, bien que l’empirisme ait fourni la première notion de l’emploi du quinquina, bien qu’ aujourd’hui toute interprétation du mode d’action de ce puissant médicament nous échappe complètement, cependant le médecin s’est emparé de cette action, l’a fécondée, et avec ce médicament empirique il institue une médication qui ne l’est pas. »

Si nos élèves lisaient et méditaient d(j tels livres, au lieu d’apprendre des Manuels par cœur en vue d’un examen, la Faculté serait moins pauvre en sujets distingués, et la France serait plus riche en médecins ins-

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truits; car si la médecine paraît en ce moment si active , il faut reconnaître cependant que ce mouvement lui est communiqué par un bien petit nombre d’hommes. Il est honteux de voir tant de méchants petits livres se débitant par milliers chez nos libraires, et si peu d’acheteurs, surtout si peu de lecteurs, pour des ouvrages qui contiennent les plus sûrs enseignements, qui règlent la pratique et fournissent les véritables assises de la théorie. Ni la fantaisie, ni la métaphysique, ni la théologie ne sauraient remplacer de semblables leçons, qui servent à Thistoire autant qu’aux applications de la science.

Quand je veux comparer un fait ancien avec un fait moderne, je ne m’adresse ni aux manuels ni même aux traités purement didactiques , j’interroge les ouvrages de clinique ou les monographies sur un point déterminé de la science, et je suis presque toujours certain d’y rencontrer une réponse satisfaisante. Que de passages obscurs chez les anciens, qui sont ainsi tout à coup éclairés d’une vive lumière par leur rapprochement avec nos ouvrages contemporains! La Physiologie médicale de la circulation du sang^ par M. Marey, ouvrage d’un esprit ingénieux et d’un observateur habile, m’a servi à comprendre une très-ancienne théorie du pouls ; les leçons de M. Béhier Sur la pneumonie ^ le traité

t . Conférences de cliniqtie médicale faites à la Pitié. Paris, «S64.

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de M. Grisolle sur le même sujet ^ celui de M. Louis Sur la phthisie , ont été pour moi de précieux commentaires pour plusieurs écrits d’Hippocrate; et quand on met la main sur un livre dont l’auteur est à la fois versé dans la connaissance de Thistoire et dans la pratique de l’art, c’est là une suprême bonne fortune. Ces livres sont très- rares ; cependant je puis citer en exemple le beau Traité des fractures et des luxations, de M. Malgaigne ; c’est un ouvrage dont il n’est pas possible de se passer, si on veut étudier avec fruit le Traité des fractures et des luxations, d’Hippocrate.

L’Allemagne et l’Italie nous fournissent en ce moment même la preuve de l’intérêt qui s’attache à l’étude de l’histoire au lit du malade. M. Hirsch, de Berlin, dans sa remarquable Pathologie historique et géographique; M. Haeser, de Breslau, dans une savante Histoire des épidémies, qui a déjà eu deux éditions, et M. Corradi, professeur de pathologie générale à l’Université de Palerme , dans une suite de curieuses monographies historiques Sur la goutte, les morts subites , les affections scrofuleuses et tuberculeuses, enfin Sur les maladies épidémiques en, Italie, recherchent avec avidité les observations modernes pour rectifier ou confirmer les observations et les descriptions anciennes ; ils ont même la préten-

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