Iniîiation d’Homi>re. IL, X
SOüS LA RÊPUBLIQÜE. 47
on brise la lête sur une pierre ou avec une pierre, il dit :
. Saxo cere commimiit brum.
On a voulu voir, et M. Ménière est de cet avis, dans brum « une figure de rhétorique, une imitation du bruit causé par la rencontre de la pierre et de la tête, une simple onomatopée, enfin quelque chose comme ce fameux Taratantara pour le son de la trompette. » Mais alors que faire de cere? M. Ménière n’en sait rien, pas plus que ses devanciers. En vérité, n’est-ce pas aller chercher bien loin ce qui est bien près ? Ennius a fait ce qu’on appelle une tmèse en style d’école, c’est-à-dire qu'il a partagé en deux le cerveau du pauvre diable pour faire plus aisément son vers et lui donner en même temps une certaine résonnance imitative. Réunissez les deux parties, et vous aurez cerebrum : la cervelle tout entière. C’est un vers de la force de celui-ci :
Déficiente pecu déficit omne nia.
Ceci est une petite faute par commission, en voici une autre par omission :
Il y a dans une des tragédies d’Ennius, intitulée Achille, toute une scène oubliée par M. Ménière et qui m’a paru d’autant plus importante qu’elle constitue un des rares documents que nous possédions sur la médecine militaire des anciens ; elle nous a été conservée en partie par Cicéron dans les Tmculanes, au livre II, chapitre 16, § 38. Il la rapporte comme un exemple de la force d’âme qu’un guerrier éprouvé sait déployer au milieu du champ de bataille, loin d’imiter les boa-
DE LA MÉDECINE A ROME
teux gémissements de ces jeunes recrues qui ne veulent ni supporter les fatigues ni mépriser les coups. Eurypyle blessé s’adresse en ces termes à Patrocle ‘ : « O Patrocle ! je viens vous demander du secours et l’aide de vos mains avant que je ne succombe à ce mauvais coup que vient de me porter une main ennemie. Les autres blessés remplissent les portiques des enfants d'Esculape, je ne puis en approcher. Mes genoux fatigués fléchissent sous mon corps tremblant, et je n’ai nul moyen d’arrêter mon sang qui s’échappe à flots... Mais celui qui prépare la mort à autrui doit savoir qu'un sort pareil l’attend. »
Et le reste.
La scène se passe un peu autrement dans V Iliade; Eurypyle y paraît encore plus noble parce qu’il est moins diffus; il s’y montre, du reste, fort instruit des ressources de l’art ; ajoutez que dans Homère il m’est pas question du temple d’Esculape ; c’est un véritable anachronisme de la part d’Ennius.
Ennius n’a-t-il fait que traduire librement Homère, ou bien cette scène est-elle le reflet de ce qui se passait également dans les armées romaines? Je ne saurais le décider, et je voudrais croire, malgré l’absence de documents authentiques, que Rome, pendant toute la durée de la république, n’a pas laissé sans secours tant de braves soldats sur les champs de bataille ! Il est vrai que dans Silius Italiens, un médecin figure à l’armée d'Annibal ; mais, comme dans Caton, c’est par
1. Je traduis l’excellent texte de Mil. Vahlen et Ribbeck {Frag~ ments d'Ennîvs et des tragiques grecs, à Leipzig , chez Teûbner), comme préférable à celui qui se trouve dans les éditions de Cicéron.
. sous LA RÉPUBLIQUE, des charmes [cantii) et par quelques jus d'herbes {herbarum succis) qu’il guérit les blessures. Je vois bien encore au sixième livre des Puniques un certain Marus se montrer habile chirurgien auprès de Régulus blessé ; toutefois je ne sais quelle autorité on peut accorder ici à Silius Ilalicus, et peut-être les Romains en usaient-ils avec leurs soldats blessés comme les Russes avant Pierre le Grand.
Ennius, comme on le voit par cette maigre récolte, ne paraît pas avoir eu grand souci de la médecine et des médecins; contemporain et ami de Caton, il a dû se médicamenter lui-même, ce qui ne l’a pas empêché de mourir de la goutte et d’ivrognerie, à l’âge de soixante-dix ans, il est vrai. Sans doute fidèle observateur des préceptes et rigide imitateur des exemples du grave censeur, il mangeait du chou plus que de raison avant et après boire. Lui-même a dit :
Numquam poetor nisi podager,
et Horace^ prétend que sa muse était au fond d’une bouteille.
Ennius ipse pater nunquam, nisi potus, ad arma Prosiluit dicenda.
Du reste, il avait une hygiène succulente et recherchée ; on peut en juger par quelques fragments de ses préceptes de gastronomie imités d’Archeslrate [heduophageticd]. Les médecins l’ont fort blâmé , Montaigne le gourmande, les poètes l’ont absous, et Rabelais le place en très-bonne compagnie. .