‹ La médecine, histoire et doctrinesChapitre 92 sur 118 · DU MALADE ET DD MÉDECIN · texte numérisé non relu

DU MALADE ET DD MÉDECIN

« Il est plus ordinaire aux malades, dit Hippocrate *, de violer les ordonnances, qu’aux médecins de prescrire de mauvais traitements. Le médecin est sain de corps et d’esprit lorsqu’il entreprend une cure... Les malades, au contraire, ne connaissant ni la nature ni les causes de leur mal, ignorant quelles en seront les conséquences et ce qui peut arriver à la suite de cas analogues, souffrant dans le présent, effrayés de Taxenir, remplis de leurs maux, vides de nourriture, désirent plutôt ce qui est propre à entretenir la maladie que ce qui en peut amener la guérison, redoutent la mort, mais ne peuvent supporter courageusement leur mal...

En se montrant désobéissants ou négligents, ils courent à leur perte, catastrophe dont les mauvais raisonneurs ne manquent pas de faire retomber la cause sur ceux qui en sont innocents, pour en décharger les véritables coupables. »

Ainsi que le remarque très-bien M. Ghomel, les malades les plus intelligents ne sont ni les plus dociles ni les plus faciles à interroger. Comme chacun a son petit système et ses idées préconçues qu’il veut faire prévaloir, chacun cherche aussi par mille subterfuges à échapper aux questions positives, et à dérouter le médecin dans l’examen qu’il s’efforce, s’il ne perd patience, de poursuivre au travers des voies détournées qu’on ouvre sans cesse devant lui.

Les malades (et ils sont nombreux) qui veulent tout expliquer me rappellent ces philosophes anciens, ces sages en bonne santé, Pythagore, Platon, Aristote, que Fontenelle fait assister à une représentation de l’opéra où Phaéion est enlevé par les vents :

« L’un d’eux disoit : « C’est une certaine vertu secrète qui enlève Phaéton ; » l’autre : « Phaéton est composé de cer-

1 . Lel’Art, § 7, édit. Littré, 1. 1, p. It, et dans mon édit., p. 32.

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tains nombres qui le font monter; » l’autre: «Phaélon a une certaine amitié pour le haut du théâtre ; il n’est point à son aise quand il n’y est pas; » l’autre: «Phaéton n’étoit pas fait pour voler; mais il aime mieux voler que de laisser le haut du théâtre vuide; » et cent autres rêveries que je m’étonne qui n’aient perdu de réputation toute l’antiquité. A la fin. Descartes et quelques autres modernes sont venus, qui ont dit : « Phaéton monte parce qu’il est tiré par des cordes et qu’un poids plus pesant que lui descend. »

Un médecin qui prendrait la peine d’intervenir comme Descartes pour donner des explications véritables (le public en est toujours avide; heureux quand il tombe sur les bonnes ! ) et pour rectifier les points de vue, trouverait, j’en ai la conviction, des auditeurs attentifs et se rendrait-il à lui-même un grand service en se préparant un point d’appui auprès du malade et de ceux qui l’assistent. Sans doute, je neveux point que le malade sache assez de médecine pour comprendre immédiatement toute la gravité du mal dont il est atteint : le médecin malade est un trop triste exemple depréoccuppations fâcheuses qui peuvent troubler un esprit habituellement maître de lui-même ; je veux encore moins qu’il en sache assez pour avoir envie de se traiter luimême : Medice, cura te ipsum^ « médecin guéris-toi toi-même,» est un aphorisme détestable, dans quelque sens qu’on le prenne, car il n’y a personne, comme le dit Montaigne, qui se médecine qu’un médecin,

personne qui soit plus propre à rendre, du moins pour lui-même, la santé malade. Ce que je souhaite, c’est que précisément le malade soit assez instruit des difficultés de la médecine, du danger des maladies, du

Dü MALADE ET DU MÉDECIN.

danger plus grand encore qu’il court en se confiant aux ignorants, aux charlatans, aux bonnes femmes, aux empiriques, aux somnambules, à certains spécialistes (Hippocrate les détestait), et surtout à ses propres inspirations; c’est qu’il soit assez au courant des faits médicaux pour comprendre et exécuter rigoureusement les prescriptions qui lui sont faites, sans y rien ajouter et sansen rien retrancher. Iln’importe pas moins que ceux qui l’assistent se pénètrent comme lui de l’importance de ces vérités, et qu’ils suppléent, au besoin, à la défaillance de son esprit, au trouble de sa raison, aux appétits déréglés de la fièvre. Je ne crois pas qu’il y ait nécessité ou utilité à tenir la médecine cachée dans un sanctuaire, à l’envelopper de mystères; je ne crois pas non plus qu’il soit impossible d’initier le public à quelques-uns des secrets de l’anatomie, de la physiologie et delà pathologie, puisqu’ on a pu l’intéresser aux merveilles de la physique, de la chimie, de l’astronomie et de l’histoire naturelle. Par une telle éducation,le public perdrait beaucoup de préjugés, abandonneraitbeaucoup de fausses opinions (elles deviennent si vite dangereuses quand il s’agit de la santé), et le patient gagnerait dans le médecin cette confiance et dans la médecine cette soumission éclairées qui enlèvent à la maladie une partie de son empire.

Mais si le médecin veut mériter la confiance du public, s’il veut tenir dans la société le rang que doit lui assurer une profession aussi noble et y exercer l’influence que donne naturellement un art aussi utile, s’il veut qu^’on retrouve l’homme derrière le praticien, s’il veut surtout pour lui -même se ménager des jouis-

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sances pures et que personne ne pourra lui enlever, je le conjure de redevenir ce qu’il était autrefois, l’honinie le plus savant, le plus lettré de son temps ; je le conjure de se mettre en pleine possession de ces litterœ humaniores qui établissent dans un commerce de respectueuse familiarité avec les plus grands esprits de l’antiquité, qui donnent vue à la pensée sur tant de questions élevées, qui ouvrent tant et de si belles perspectives, qui assouplissent les mœurs, remplissent toutes les lacunes de la vie, en adoucissent toutes les aspérités, en font oublier tous les mécomptes. Que dire aussi d’un médecin qui ne comprend ni la langue d’Hippocrate ni lalanguedeCelse, qui ne saitpas le vrai sens des mots qu’il emploie chaque jour, qui ne pourrait pas, au besoin, redresser un apothicaire dans l’explication du Codex ou dans la lecture de ses étiquettes?

« Élien raconte en ses Histoires variées (j’emprunte ce trait à Guy-Patin, maître homme dans l’art de savourer le nectar qui s^échappe de la plume des anciens) que Socrate et un autre philosophe se consolaient en pensant qu’ils verraient en l’autre monde d’honnêtes gens, des philosophes, des poètes et des médecins. » — Des honnêtes gens, on en trouverait encore et beaucoup; des philosophes, quelques-uns ; des poètes, il semble que tous soient allés depuis longtemps dans l’autre monde ; mais des médecins avec qui Socrate aurait du plaisir à converser, à moins que ce ne soit sur sa santé, je n’en connais guère.

Le vieillard de Gos a tout réglé, jusqu^au vêtement qui aura une élégante simplicité et qui ne laissera découverte aucune partie du corps; jusqu’aux ongles qu’il

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