QUINZIÈME QUESTION
De r avortement .
E11 médecine légale , et d’après le code de notre législation actuelle , on donne le nom d’avortement à tout accouchement provoqué avant
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terme , n’importe le temps de la grossesse, avec l’intention de faire périr le produit de la conception. On n’examine plus aujourd’hui, comme du temps des anciens , si le fœtus est animé ou inanimé j s’il est doue d’une ame pensante , ou s’il n’est qu’une portion du ventre et des entrailles de la mère. Il suffit qu’on attente à la vie, à l’existence d’un germe conçu et destiné à devenir un homme.
Il suit de cette définition que l’avortement ne peut jamais être criminel et répréhensible en justice , s’il n’a point été volontaire et prémédité, soit de la part de la femme qui l’a provoqué , soit de la part de ceux qui lui ont enseigné, fourni ou administré les moyens d’exécuter une action aussi abominable.
Par conséquent , ne saurait être réputé un crime , l’avortement d’une femme qui se serait exposée aux causes capables de le provoquer , s’il était bien prouvé quelle ignorait sa grossesse ; ce cas , à la vérité , doit être extrêmement rare , mais il n’est pas impossible , il a meme existé. Desgranges , de Lyon, en a rapporté un exemple péremptoire, que nous avons déjà cité en parlant de la grossesse , et Fodéré en rapporte un autre presque de la même force , que nous joignons ici.
Une femme mariée depuis trois ans alla consulter ce dernier médecin , pour une affection chronique de la poitrine , accompagnée de ré-
tention de règles et d’une perte en blanc , trèsabondante et ichoreuse. Elle présentait en même temps , divers symptômes rationnels de grossesse; mais, sur les observations qui lui furent faites à cet égards elle objecta l’absence de son mari ; elle ajouta d’ailleurs que , sans vivre dans une continence absolue , elle ne craignait rien , parce que des gens de l’art lui avaient assuré qu’elle ne pourrait point devenir grosse , tant que la perte en blanc subsisterait. Deux mois après , Fodèrè , appelé en consultation , pour la maladie de poitrine qui était devenue trèsaiguë , fit observer à ses confrères qu’il sentait au côté droit de la région hypogastrique une tumeur dure , ronde et oblongue , qu’on regarda comme stercorale ou venteuse , faute de renseignemens précis. Cependant le douzième jour , depuis qu’il continuait de voir cette femme, elle accoucha d’un enfant mâle d’environ quatre mois , à sa grande surprise , â celle des médecins qui la soignaient et des assistans qui se trouvaient en grand nombre dans sa chambre. Sa naïveté et sa confiance , au moment de ce travail dont elle assurait ignorer la nature , et le peu de précautions qu’elle avait prises pour cacher sa honte et ce témoin de son infidélité , semblèrent autoriser à croire qu’effectivement elle n’avait pas connu son état. Elle se plaignit beaucoup des gens de l’art qui lui avaient inspiré une trom-
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pense sécurité , et expira le lendemain victime peut-être d’un moment d’erreur et de l’imprudence des personnes qui n’avaient pas assez interrogé la naturé.
Ne saurait être non plus réputé un crime, l’avortement produit par des causes spontanées , soit individuelles ou propres à la femme, soit hygiéniques ou extérieures.
La première série de ces causes comprend le tempérament particulier de la femme , son extrême sensibilité , un état habituel de faiblesse , de mauvaise santé , certaines dispositions de la matrice qui l’empêchent de porter ou de nourrie le fœtus ; des maladies aiguës , telles que la pleurésie, la péripneumonie, la petite vérole, etc.; des maladies chroniques , comme les fleurs blanches , l’hystérie , le scorbut > l’hydropisie péritonéale ou utérine, etc.
A la série des causes hygiéniques on doit rapporter l’influence des saisons , l’intempérie de l’air , comme dans certaines constitutions atmosphériques où l’avortement devient en quelque sorte épidémique ; les odeurs fortes , le bruit éclatant du tonnerre , de fortes pièces d’artillerie , de grosses cloches ; les vêtemens trop serrés, surtout autour des hanches et des lombes ; les écarts de fégime , les alimens trop irritans, capables d’exciter des coliques , l’abus des liqueurs spiritueuses ; l’excès de travail ou d’exercice ; le
coït , les violentes contorsions , les efforts qu’on fait pour allonger les bras et pour se guinder sur les pieds ; la danse , le saut , la course a pied , à cheval, en voiture ; les chutes , principalement sur le ventre, le rire immodéré ; l’abondance ou la suppression d’une excrétion naturelle, la diarrhée excessive ou la constipation opiniâtre ; les passions ou affections morales trop violentes ou déréglées , la colère , la frayeur subite , la surprise , la tristesse ou la gaieté inopinée ; les contradictions , un refus , un désir non satisfait, une injure , etc.
Ces causes , par cela seul qu’elles sont spontanées , supposent l’absence de toute volonté , de toute préméditation , sans laquelle il ne peut jamais y avoir de crime formel.
Ne saurait être encore réputé un crime l’avortement provoqué par le traitement d’une maladie aiguë ou chronique , mais dangereuse et capable de compromettre la vie de la femme. Par conséquent, ne seraient point coupables et répréhensibles les médecins qui auraient prescrit alors les remèdes propres â combattre ces maladies , ni les apothicaires ou herboristes qui les auraient fournis , ni les assistans qui les auraient administrés, ni les chirurgiens qui auraient pratiqué des opérations bien indiquées, ou appliqué des topiques convenables. Ici l’avortement, s’il avait lieu, serait moins l’effet des moyens curatifs que
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de la maladie qui en aurait nécessité l’usage. D’ailleurs, la conduite des gens de l’art serait naturellement censée avoir pour but de sauver la mère avec laquelle on pourrait quelquefois sau ver aussi l’enfant. Si l’on négligeait , au contraire, la maladie, ou qu’on l’abandonnât à elle-même, on risquerait de perdre l’un et l’autre : ce qui serait de deux maux chercher le pire , et tenir une conduite réprouvée par la nature , la morale et les lois.
Ne saurait également , et par la même raison, être réputé un crime, l’avortementprovoqué pour arrêter des convulsions ou une hémorrhagie utérine qui menacerait les jours de la femme , surtout si la perte de sang provenait du décollement du placenta greffé sur le col de la matrice. Dans cette circonstance, l’accoucheur qui aurait rompu les membranes et terminé l’accouchement avant terme , ne serait point responsable de l’événement , pas même de la mort des deux individus, de la mère et de l’enfant. S’il avait mis la main à l’œuvre , et vidé la matrice , il aurait eu recours à la dernière ressource de l’art , au seul moyen de sauver la mère , peut-être aussi l’enfant ; au lieu qu’en attendant la délivrance naturelle, ou en restant spectateur oisif, il les aurait laissé périr l’un et l’autre.
Mais voici une question biep plus délicate : une femme enceinte a le bassin très-difforme ,
et la mort est certaine pour elle et pour l’enfant, si l’on attend le terme de l’accouchement naturel ,* l’avortement serait-il alors criminel , s’il était provoqué à une époque de la grossesse où le fœtus aurait pris assez d’accroissement pour continuer de vivre , mais pas assez pour faire périr inévitablement la mère , en traversant la filière du bassin ?
Ici les sentimens sont partagés. Parmi les médecins-experts , les uns , tels que Fodéré , croient que l’avortement serait permis dans cette circonstance ; les autres , au contraire , tels que Mahon , le regardent comme illicite et criminel. Quel parti faudrait-il donc adopter en pratique ? 11 nous semble que le dernier serait préférable au premier , et en voici la raison.
D’abord Fodéré suppose qu’il est facile de déterminer l’époque de la grossesse où le fœtus aurait pris assez d’accroissement pour continuer de vivre, mais pas encore assez pour faire périr inévitablement sa mère, en traversant le bassin. Or comment s’y prendrait-on pour cela ? Seraitce en calculant l’époque de la grossesse , depuis que la femme n’a plus été sujette à l’écoulement des menstrues , ou bien depuis qu’elle a senti les raouvemens du fœtus ? Mais tous les praticiens sont convaincus qu’il n’y a rien de plus vague , de plus incertain et de plus sujet à Terreur que ces manières de calculer le temps de la grossesse.
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Serait-ce en estimant par le toucher le rapport du fœtus avec les détroits du bassin ? Mais où est l’accoucheur assez habile pour résoudre ce problème, nous ne dirons pas d’une manière précise, mais seulement approximative.
D’ailleurs , admettons , si Ton veut , qu’on ait déterminé d’une manière exacte l’époque de la grossesse où l’enfant est viable, et où son volume ne l’empêche pas encore de traverser la filière du bassin ; admettons même, pour plus de clarté, que cette époque soit a sept ou huit mois. Eh bien ! comment prouvera-t-on alors que l’avortement est permis pour sauver la mère ? Alléguera t-on, avec Fodéré j « l’expérience heureuse de quelques cas fortuits? » Dira-t-on avec ce célèbre médecin « que des femmes qui n’avaient » pu être délivrées d’un enfant a terme, que » par l’opération césarienne ou par celle de la » symphyse , ont eu le'bonheur ensuite d’accou- » cher à sept ou huit mois de grossesse d’enfans » vivatis , sans des secours extraordinaires ? » Mais il y a dans ce raisonnement un vice qui saute aux yeux du logicien le moins attentif. Quoi ! de ce qu’une femme a le bonheur d’accoucher a sept ou huit mois d’enfans vivans, par les seuls efforts delà nature, sans des secours extraordinaires, on conclut que cette femme peut avoir le même bonheur, si on la fait avorter à celte époque ! Eh 1 où est donc la parité, Fana-
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logie entre l’accouchement naturel et l’accoucliement forcé ou l’avortement. Certes, personne ne contestera, puisque l’expérience le prouve, qu’une femme ne puisse accoucher très-naturellement d’un enfant vivant et viable a sept ou huit mois. Mais tous les gens de l’art , pour peu qu’ils soient versés dans la pratique des accouchemens , contesteront avec raison qu’on puisse provoquer l’avortement à la même époque , sans compromettre non-seulement la vie de l’enfant , mais encore celle de la femme. On a beau dire et beau faire , l’art n’imitera point la nature à cet égard ; et, quelque précaution qu’on prenne, on n’excitera jamais , par des secours extraordinaires , la matrice à se débarrasser prématurément du produit de la conception , sans faire violence à cet organe , sans l’irriter , sans contredire le nature , sans exposer la mère et l’enfant au plus grand péril. Conçoit-on qu’on puisse assouplir le col et dilater artificiellement l’orifice utérin , rompre la poche des eaux, faire naître les douleurs de l’enfantement, préparer les voies au fœtus ; en un mot, produire en peu de temps, en un , deux ou trois jours , toute la scène ou l’ensemble des phénomènes qu’on observe depuis le commencement jusqu’à la fin du travail , sans agiter , ébranler , bouleverser tout l’organisme ? Or que de viendra alors l’enfant qui n’est pas encore parvenu au terme de sa complète maturité ? que
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deviendra la femme elle-même au milieu de cet épouvantable désordre ? que deviendrontils l’un et l’autre , si on les sépare brusquement , si l’on interrompt la marche de la nature dont le but est de les laisser encore réunis l’espace d’un ou deux mois ? Soyons de bonne foi , et convenons que l’avortement provoqué à sept ou huit mois de grossesse , ne peut nullement être comparé , comme Fodéré le suppose , avec i’ac- .couchement naturel à la même époque. Par conséquent les avantages ne sauraient être égaux de part et d’autre, pour les deux individus qu’on cherche à sauver dans le cas de difformité excessive du bassin • donc l’avortement ne serait point alors le moyen de faire le moins de mal possible.
Mais , puisque l’auteur cité invoque , trèsmal à propos selon nous , l’expérience en faveur de son opinion , qu’il nous soit permis de l’invoquer aussi à notre tour. Il est de fait y et nous en appelons pour cela au témoignage des pratiticiens , que , parmi les femmes qui avortent ou font fausse couche à sept ou huit mois , par l’effet d’une violence quelconque , il y en a peu qui se sauvent ou qui ne courent de grands dangers. Il est de fait , au contraire , qu’il y en a beaucoup qui ne mettent au monde que des fœtus privés de la vie , et qui succombent ensuite elles-mêmes à quelque accident consécutif
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a une hémorragie , a des convulsions, à une inflammation de la matrice.
Cependant Fodéré insiste en disant que, « si Fa- » vortementest un crime à une époque où le foetus » peut encore franchir les détroits , et où il est » censé pouvoir vivre , sans occasioner la mort de » la mère , il faut appeler aussi de ce nom l’ac- » couchement avant-terme qu’on provoque chez » une femme attaquée de pertes utérines , ou de » convulsions , et que les défenseurs de l’opéra- » tion césarienne , d’accord avec l’expérience , » regardent comme l’unique moyen de sauver » la mère et l’enfant , ou du moins la mère. »
Cette objection renferme le même vice de raisonnement que la précédente. Fodéré compare ici l’avortement dans le cas de difformité pelvienne , à l’avortement provoqué pour remédier à une perte utérine , a des convulsions. Or^, le dernier , suivant les meilleurs praticiens , est regardé comme le seul moyen de sauver la femme : donc Fauteur cité , suppose et conclut que le premier procure le même avantage , et qu’il est , par conséquent , le moyen de faire le moins de mal possible. Mais cette supposition nous semble purement gratuite , et la parité que Fauteur établit entre ces deux espèces d’avortement est insoutenable. Il est certain que l’accouchement prématuré a été plusieurs fois la seule ancre de salut pour la femme affectée de
convulsions ou ^hémorragie utérine. Mais peuton dire la même chose de l’accouchement prématuré, lorsque le bassin de la femme est excessivement difforme ? Point du tout : on ne citerait peut-être pas un seul fait authentique pour attester l’innocuité d’une pareille opération dans ce dernier cas; par conséquent, l’expérience n’est rien moins que favorable à l’opinion de Fodéré .
D’ailleurs nous avons fait voir plus haut que l’avortement provoqué d’une manière brusque à sept ou huit mois, loin de paraître avantageux , était entièrement opposé à la marche toujours lente et douce de la nature, plein de dangers pour la mère et l’enfant , inadmissible en théorie et en pratique , ennemi de la raison et de l’art. Enfin, personne n’ignore, à moins qu’il ne soit étranger aux accouchemens , que l’hémorragie utérine , pendant la grossesse, provient du décollement du placenta , ou de la rup^ ture du cordon ombilical ; que dans l’un et l’autre cas le produit de la conception devient un corps étranger sur lequel la matrice se contracte pour l’expulser; que par conséquent il se déclare alors des douleurs , un travail pour ainsi dire naturel , dont l’effet est de dilater l’orifice de l’utérus, le vagin et la vulve. Ajoutez h cela que le sang qui coule avec plus ou moins d’abondance, relâche ou assouplit les organes de la génération , prépare les voies à l'avorton , au
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fœtus , ou à la main secourable qui va le chercher dans le sein de la femme pour l’en extraire. Au contraire, dans le cas d’accouchement provoqué avant terme pour obvier aux funestes résultats de la difformité pelvienne , on n’a aucune de ces ressources , rien qui contribue à effacer le col de la matrice , rien qui le relâche , rien qui le dilate ; tout ici doit être artificiel , brusque, violent , intempestif, extraordinaire. Peut-on donc méconnaître la différence qui existe entre ces deux espèces d’avortement? Faut-il s’étonner que l’un sauve la mère et quelquefois l’enfant , tandis que l’autre les sacrifie tous les deux , ou les met à deux doigts de leur perte ?
Mais s’il n’est pas permis d’accoucher la femme avant terme, lorsqu’elle a le bassin très-difforme, quel sera donc alors le moyen de l’arracher elle et son enfant à une mort inévitable ? Nous ne pouvons nous dissimuler que l’opération césarienne et la symphysiotomie nous paraîtraient préférables à l’accouchement prématuré. D’abord les succès de la première sont incontestables ; il est de fait qu’elle a sauvé jusqu’à ce jour à peu près une femme sur trois ; et parmi celles qui ont succombé , il y en a certainement qui n’auraient point eu ce malheur, si elles avaient été opérées à temps , avant l’épuisement de leurs forces, La symphysiotomie a eu aussi quelques avantages qu’on ne saurait révoquer en doute. Pourquoi
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donc n’aurait*on pas recours à Tune de ces opérations , plutôt qu’à l’avortement ou accouchement forcé, sorte de manœuvre dont aucun fait, aucune raison , jusqu’ici , ne garantit le succès , et qui , bien examinée , bien discutée, paraît incertaine , téméraire , dangereuse , meurtrière ?
Concluons donc que l’accouchement prématuré ou l’avortement, ne saurait-être aussi salutaire qu’on le croit à la femme dont le bassin serait d’une excessive difformité. Mais , si notre sentiment diffère à cet égard de celui de l’estimable et savant praticien que nous avons cité , nous ne pouvons nous dispenser de nous réunir à lui , quand il conseille de ne jamais prendre de décision sur une matière aussi importante , qu’après avoir consulté les gens de l’art les plus éclairés. C’est là sans contredit le parti le plus sage , et le seul moyen d’éviter le blâme , dont les lois ou l’opinion pourraient couvrir l’imprudent qui compterait trop sur ses propres lumières.
Enfin , ne saurait être réputé un crime l’avortement provoqué par des injures , des coups ou autres violences qu’une femme aurait reçues dans une rixe de la part d’un homme en colère qui aurait ignoré sa grossesse , ou qui en étant instruit , n’aurait point été maître de soi-même. On sait que la passion empêche l’usage de la volonté; que l’ignorance exclut toute préméditation , et
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que les premiers mouvemens sont irréfléchis , spontanés , innocens^
Si l’on prend maintenant l’inverse des exemples que nous venons de rapporter, on verra quels sont les cas où l’avortement doit être regardé comme criminel ; ce seront tous ceux où il sera volontaire et prémédité, c’est-à-dire, provoqué dans l’intention de faire périr le produit de la conception, comme nous l’avons déjà dit. Mais cette volonté , cette préméditation , cette intention , ce n’esi point seulement aux médecinsexperts qu’il appartient de la discuter , de la juger; ils ne sont spécialement chargés que de constater l’existence matérielle du fait devant les tribunaux; et pour cela il faut qu’ils examinent d’abord si les causes auxquelles on l’attribue, ont existé et ont été capables de le produire ; en second lieu , si elles l’ont réellement produit, si elles ont été suivies de l’avortement.
Les causes auxquelles on donne communément le nom d 'abortives , peuvent agir sur tout l’organisme , ou sur le système de la matrice ; c’est ce qui les a fait diviser en générales et en locales. Les premières sont la saignée , les émétiques , les purgatifs , les diurétiques , les emménagogues , les sudorifiques, etc., dont nous allons nous occuper.
D’abord la saignée est un des moyens que des
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femmes malintentionnées ont coutume d’employer pour déterminer l’avortement. Tantôt elles s’adressent à des chirurgiens ignorans ou trop complaisans , ou à d’autres personnes de' l’art instruites , dont elles trompent quelquefois la religion et la bonne foi; elles prétextent une suppression de menstrues ou quelque autre maladie , et se font ouvrir la veine du bras ou du pied , dans l’intention de lever ensuite la ligature , pour laisser couler le sang jusqu’à la syncope ; tantôt elles s’appliquent des sangsues à la vulve ou aux membres abdominaux , espérant par là d’exciter une hémorragie utérine , de priver le fœtus de son aliment naturel, et de le faire naître avant terme.
Les experts ^ commis pour visiter une femme accusée d’avortement y ne doivent donc point négliger d’examiner ses membres , afin de vérifier s’il n’y a point de piqûres récentes sur le trajet des veines. Ils doivent chercher encore si l’on ne trouve point à la vulve ou aux cuisses , desplaies triangulaires et ecchymosées, produites par des sangsues.
Mais il ne suffit pas de constater les traces de la saignée , il faut encore examiner si cette opération a pu procurer P avortement. Hippocrate lui attribuait cet effet , et pouvait très-bien avoir raison , parce que les anciens n’étaient pas assez avares de sang. Mais de nos jours on ne man-
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querait certainement pas d’exemples pour prouver l’innocuité , même l’avantage de la saignée pendant la grossesse. Mauricëau rapporte que deux femmes enceintes , ne laissèrent pas de mettre au monde des enfans à terme et bien portans, quoique l’une eût été saignée quarantehuit et l’autre quatre-vingt-dix fois pour une oppression de poitrine. Bctudelocque atteste aussi que deux petites saignées du bras apaisèrent les douleurs de l’enfantement , qui s’étaient déclarées vers le septième mois de la grossesse , chez une femme très-pléthorique ; le travail était déjà si avancé, que la largeur de l’orifice utérin excédait celle d’un écu ; mais il s’était refermé le lendemain, et l’accouchement n’eut lieu qu’au terme ordinaire.
Ces observations prouvent donc que la saignée du bras , loin de procurer l’avortement , le prévient au contraire dans certaines circonstances. Il en est de même de la saignée du pied ; quoiqu’elle ne soit pas sans danger pendant la grossesse , elle n’est cependant pas toujours abortive. F'an-Swieten avoue de bonne foi que plusieurs femmes de sa connaissance avaient été trompées dans leurs criminelles intentions , en se faisan t saigner du pied. On pourrait encore citer beaucoup d’autres faits en faveur de cette évacuation , répétée même plusieurs fois dans toutes les parties du corps , soit avec la lancette ; soit avec les sangsues»
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Cependant , quelque innocente et avantageuse que puisse être la saignée pendant la grossesse , quand elle est faite à propos, on ne doit pas se dissimuler non plus qu’elle peut être nuisible et provoquer l’avortement , quand elle est employée à contre-temps, ou sans précautibn. Qui pourrait ne pas la regarder comme suspecte et même très-dangereuse chez des femmes naturellement faibles ou affaiblies par des maladies , par la misère , par le défaut d’alimens ou par toute autre cause ? Baudelocque parle d’une femme chez laquelle l’inanition avait excité les douleurs de l’enfantement ; l’orifice de l’utérus était déjà très-dilaté ; mais des alimens faciles à digérer , rendus ensuite un peu plus solides , calmèrent ce travail prématuré , et l’accouchement n’eut lieu que deux mois et demi après. La saignée, dans cette circonstance , aurait-elle produit le même avantage que la nourriture ? N’aurait-elle pas déterminé ou favorisé l’avortement , au lieu d’en dissiper les signes avant-coureurs ?
Les experts nommés pour décider si la saignée est abortive , doivent donc bien avoir égard aux circonstances où elle a été faite. Etait-elle bien indiquée , nécessaire , urgente ? La femme était-elle capable de la supporter ? A-t-on tiré beaucoup de sang? A-t-on répété plusieurs fois cette évacuation ? Qui l’avait prescrite , qui l’avait pratiquée? EtaiLce des gens de l’art connus.
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bien famés , ou d’une science et d’une probité douteuses , des charlatans ? Ont-ils opéré clandestinement ou en présence de témoins ?
Telle est aussi la méthode qu’on doit suivre pour les émétiques , les purgatifs les diurétiques et les emménagogues. Il faut d’abord s’informer si l’accusée a fait usage de ces médicamens. On la questionnera là-dessus elle-même, ainsi que ses parens , ses voisins ; on leur demandera chez quel apothicaire , marchand ou droguiste , elle a acheté de pareilles drogues; on visitera son appartement , ses armoires , ses poches , pour examiner s’il n’y a point quelqu’une de ces substances ou d’autres plus ou moins suspectes.
Il faudra rechercher ensuite si ces médicamens ont pu produire l’accident qui fait la matière du procès. On sait que les émétiques violens et les purgatifs drastiques , tels qu’ils étaient en usage chez les anciens , sont très-dangereux pendant la grossesse ; leur effet , surtout quand il est long-temps continué , peut porter le trouble dans tout l’organisme , déterminer des secousses qui irritent les viscères du bas- ventre, détruire les connexions ou rapports du foetus avec la matrice, provoquer l’avortement. Il est même des cas oùla femme est si mal disposée , que le plus léger médicament suffit pour troubler sa grossesse. Une once de manne , au rapport de Sculzius, donnée pendant une jaunisse, produisit des coliques et des.
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évacuations qui furent suivies de fausse couche.
Mais il y a aussi d’autres circonstances où les émétiques et les purgatifs sont utiles et salutaires aux femmes enceintes , surtout quand on lès administre suivant les règles de l’art , avec les précautions ou ménagemens convenables. Les praticiens n’ignorent pas qu’un embarras des premières voies , de l’estomac , de l’intestin , peut occasionner l’avortement , ou du moins une maladie d’autant plus grave qu’elle se complique avec la grossesse , et dont on ne saurait prévoir l’iâçue. Qui pourrait donc contester que le vomissement ou la purgation ne fussent alors des prophylactiques très-avantageux ou capables de détourner l’orage ? En lisant la médecine pratique de Sloll , il est facile de se convaincre , non-seulement de l’innocuité, mais encore de Futilité , même de l’indispensable nécessité des j émétiques et des purgatifs pendant la grossesse. L’essentiel , dans ce cas-là , comme dans tous les autres, est de les administrera propos et de n’en pas abuser.
A l’égard des diurétiques , des emménagogues et des sudorifiques , on ne saurait également contester qu’ils ne soient très-suspects , dangereux , abortifs , même meurtriers, quand on les administre à trop haute dose, mal à propos, sans réserve , sans nécessité. Oserait-on , par j exemple, prodiguer les préparations de scilie
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les cantli arides , la rhue , la Sabine , les mercu riaux, l’aloës , la salsepareille, le gayac, à une femme enceinte , sans craindre de compromettre sa santé', sa vie , ou celles de l’enfant qu’elle porte dans son sein ?
Cependant, quelque prévention qu’on ait pour de tels médieamens, on ne manquerait pas d’observations, s’il fallait en prouver l’innocuité pendant la grossesse, même de ceux qui passent pour les plus énergiques. Combien de femmes n’en ont-elles pas fait usage à des quantités excessives , répétées , sans en éprouver de grands accidens, sans accoucher avant terme ! Une dame, dit Zacchias , chez laquelle deux sages-femmes trèsaccre'ditées et des médecins n’avaient trouvé aucun soupçon de grossesse , fit usage des diurétiques et des sudorifiques les plus âcres pour une douleur sciatique très-aiguë ; malgré sce traitement , elle mit au monde un enfant viable et vigoureux , qui attesta l’ignorance des médecins et des sages-femmes. Sennert rapporte un grand nombre d’exemples semblables. Une femme , au rapport de Fodèré , prit tous les matins pendant vingt jours cent gouttes d’huile distillée de genièvre , sans avoir de perte , et accoucha d’un fils au terme ordinaire. Une autre femme , suivant le même auteur , enceinte de sept mois , avait avalé une pleine écuelle de vin , où l’on avait mis une forte dose de Sabine ; ce
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breuvage l’avait beaucoup incommodée ; elle avait senti dans ses entrailles une chaleur cuisante , accompagnée de hoquet et de vomissement; ensuite il s’était déclaré une fièvre violente qui avait duré plus de quinze jours; mais tout ce tumulte fut calmé par l’usage de quelques rafraîchissans ; la femme n’accoucha qu’au bout de deux mois , et se porta fort bien , ainsique son ’ enfant. Bcirtholin et Mauriceau ne parlent-ils pas aussi de femmes enceintes infectées de virus vénérien , qui auraient succombé , si on ne les eût traitées , et qui après avoir subi le traitement par salivation , accouchèrent au terme ordinaire d’enfans qui jouissaient de la meilleure santé ?
Nous dirons donc avec Hebenstreet et plusieurs autres médecins , que tout cet appareil de médicamens, que les plantes, comme l’armoise , la matricaire , la camomille, la mélisse , les feuilles et les baies de laurier , la Sabine , et autres drogues regardées par le vulgaire comme abortives, ne remplissent pas toujours les criminelles vues des femmes qui en font usage. Plut à Dieu, dit le premier de ces auteurs, qu’elles ne se servissent **pas d’autres armes , pour arracher la vie aux enfans qu’ell es ont conçus , et dont elles sont destinées à êtr e mères.
Il faudra donc ici , comme pour la saignée , que les experts chargés de déc i der si les éméti ques, les purgatifs , les diurétiques, les emmé-
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nagogues , les sudorifiques et autres substances prétendues abortives , sont capables de produire l’effet qu’on leur attribue ; il faudra, disons-nous , qu’ils aient égard aux circonstances qui en ont précédé ou accompagné l’administration. La femme était-elle au commencement , au milieu ou à la fin de sa grossesse ? on n’ignore pas , en effet j que l’avortement est plus facile dans les premiers quarante jours après la conception qu’à une époque plus avancée. Quelle était la dose de ces médicamens ? Quelle cause en déterminait l’emploi ? La femme était elle affectée de quelque maladie ? Etait-elle naturellement faible ou douée d’une bonne constitution ? Avait-elle la connaissance de sa grossesse? Avait -t-elle consulté les gens de l’art, ou s’était-elle traitée secrètement? Avait-elle acheté les drogues elle-même , ou les avait-elle fait acheter par des confidens , par des commères? S’était-elle plainte des souffrances qu’elle ressentait y après les avoir prises, ou bien avait-elle tout enduré sans rien dire et en cachette? Toutes ces perquisitions ou recherches sont nécessaires pour juger de l’effet que peuvent produire les médicamens auxquels on donne communément le nom d’abortifs.
Passons maintenant aux causes locales de l’avortement. C’est ainsi qu’on appelle certains instrumens ou moyens mécaniques dont l’effet agit directement sur la matrice > tels que des pes-
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saires enduits d’onguens plus ou moins âcres ou stimulans qu’on introduit dans le vagin, des stilets ou fers pointus dirigés dans le col utérin qui a été forcément dilaté , pour percer les membranes , ou pour tuer impitoyablement le foetus avant sa naissance. Toutefois cette dernière manœuvre , qu’une diabolique et incroyable scélératesse a inventée , paraît bien difficile à mettre en pratique ; et s’il est des femmes assez dénaturées pour s’y soumettre , il n’est pas douteux qu’elles s’exposent â trouver dans l’exécution de leur crime le châtiment qu’elles méritent.
On peut mettre encore au nombre des causes locales de l’avortement les chutes , les coups ou autres violences sur le ventre , sur les reins , a cause du voisinage de la matrice qui renferme le produit de la conception.
Les experts chargés de visiter l’accusée ne doivent donc rien négliger pour constater d’abord l’existence de ces causes. Ils doivent s’informer de toutes les circonstances qui ont précédé ou accompagné l’événement , afin de juger s’il est forcé ou seulement spontané ; ils feront des recherches , et tâcheront de découvrir les instrumens ou moyens mécaniques employés pour commettre le délit, afin d’en tirer des inductions relatives au procès. On visitera aussi le ventre et les lombes, pour savoir s’il y a des contusions ou autres marques de violence.
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On examinera ensuite si ces causes étaient capables de provoquer P avortement. Pour cela, on aura égard à leur forme , à leur structure ou composition , à leur manière d’agir , au degré de leur force ou de leur action. Les moyens mécaniques introduits dans le vagin , n’ont pas toujours secondé les noirs projets des femmes qui en avaient fait usage. Zaeutus Lusitanus assure que des onguens et despessaires de la plus grande activité ont été plusieurs fois employés, sans troubler la grossesse , et sans empêcher le .fœtus d’arriver au terme de sa maturité. Quant aux instrumens déliés et pointus , dont nous avons parlé plus haut , il suffirait d’en constater le criminel usage , pour savoir à quoi s’en tenir sur la possibilité de leur effet abortif et meurtrier.
Mais il n’en serait pas de même des coups , des chutes et autres violences sur le ventre , sur les reins. Ces causes peuvent être si légères , qu’elles ne troublent point le cours de la grossesse ; et quand elles sont suivies de Pavoisement , c’est souvent parce que la femme a négligé des précautions qui auraient pu le prévenir, telles que la saignée, le repos, le régime convenable. On en voit la preuve dans l’une des observations suivantes : Devaux rapporte , que la femme d’un tailleur , enceinte de six mois , après avoir reçu plusieurs coups au bas-ventre , éprouva une grande perte; on ne put arrêter le
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sang, qu’en tirant par force l’enfant de l’utérus : ce qui fit attribuer cet accident aux violences qui l’avaient précédé. D’un autre côté Sennert atteste qu’une femme , pendant sa grossesse , fut blessée d’un coup au bas-ventre , et ne laissa pas d’arriver a son terme ordinaire; elle fut seulement affectée d’une hernié de matrice, dont les progrès suivirent ceux du fœtus ; on sentait et on voyait les mouvemens de ce dernier sous la peau ; le travail se déclara vers la fin du neuvième mois ; la femme éprouva de longues et vives douleurs , sans pouvoir accoucher ; on fut obligé de faire une incision pour extraire l’enfant vivant et l’arrière-faix. Belloc a aussi consigné , dans son Traité de Médecine légale , l’histoire d’une jeune femme qu’une simple impulsion avait jetée a terre en pleine rue ; au lieu d’appeler du secours , de se mettre au lit , ou de rester au moins tranquille , elle fit une course d’une lieue pour aller chercher du bois très-pesant, qu’elle porta chez elle; le lendemain, malgré quelques accidens graves qu’elle disait éprouver aux reins , elle alla encore moissonner a un gros quart de lieue de chez elle; enfin , a son retour , elle fut forcée de se mettre au lit , et accoucha vers le quatrième mois de sa grossesse. Cette femme , ajoute l’auteur, n’aurait elle pas pu prévenir l’avortement, si elle ne s’était pas livrée à l’exercice et au travail ,
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aussitôt après sa chute ? et si l’homme qui l’avait poussée et jetée à terre dans une rixe , était coupable de violences envers elle , n’avait-elle pas à se reprocher elle-même sa négligence , son omission, son imprudence ? Voilà des exemples qui prouvent combien il faut de lumières et de discernement pour apprécier la puissance ou l’efficacité de certaines causes mécaniques dirigées sur la matrice, pour exciter l’accouchement avant terme.
Mais il ne s’agit pas seulement de constater que les moyens abortifs , soit généraux, soit locaux , ont été mis en usage , et qu’ils ont pu provoquer l’avortement ; il faut encore constater qu’ils ont réellement produit cet effet ; sans quoi il est impossible de prouver d’une manière complète , l’existence matérielle du crime qu’on poursuit. C’est donc ici le dernier, mais véritable nœud de la question ,, et pour le résoudre , il est nécessaire de procéder à l’examen de la femme , accusée de s’être fait avorter , et à celui de l’avorton qu’elle a rendu.
D’abord , pour ce qui concerne la femme , nous devons faire observer que , si les signes de l’accouchement naturel et à terme sont difficiles et même impossibles à connaître passé le sixième jour, cette difficulté et cette impossibilité auront lieu, à plus forte raison, pour l’avortement qui n’est qu’un accouchement prématuré ou avant
terme. Car il est certain que, toutes choses j étant égalés d’ailleurs, c’est-à-dire, l’âge et la constitution physique de la femme étant les mêmes , les traces sensibles de cet événement disparaîtront d’autant plus vite , que l’avorton sera moins volumineux , moins âgé ou plus éloigné du terme naturel de sa naissance. Comment prétendrait-on , par exemple , constater lin avortement qui serait arrivé dans les premiers jours , dans les premières semaines après la conception? A cette époque l’embryon est imperceptible, ou si petit qu’il est entraîné par le flot du liquide qui l’environne ; il n’y a, pour parler le langage des anciens , qu’une sorte d ’<?/fluxion qui ne peut opérer aucun changement remarquable dans le» voies de la génération ; c’est ce que savent très-bien certaines femmes, dont la ruse égale quelquefois la méchanceté. Il en est parmi elles qui, après avoir été frappées , maltraitées dans une rixe si elles éprouveut une perte , même un simple écoulement de menstrues , s’empressent de crier à l’avortement, afin de se faire accorder une plus forte indemnité ; ' et pour mieux dérouter les experts et les juges, elles ne manquent pas de dire, qu’elles étaient dans le premier ou second mois de leur grossesse , parce quelles ont entendu dire que tout était alors incertain , enveloppé de ténèbres. D’autres , au contraire , plus scélérates , et non
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moins astucieuses, après s’être réellement fait avorter , assurent , pour s’excuser , que la perte qui suit leurs criminelles manœuvres n’est que l’effet de la menstruation. Que de précautions et de mesures ne faudrait-il pas prendre dans ces cas-là pour découvrir la fourberie , pour éviter la méprise et l’erreur !
Mais de quelle manière qu’on envisage la chose , on est forcé de convenir que les signes de l’avortement sur la femme , doivent être bien obscurs dans les deux premiers mois de la grossesse. Heureusement que 1 ibunaux ont rarement occasion d’ordonner L echerche médico-légale d’un pareil crime à cette époque! car les femmes ne sont guère tentées de troubler un état dont elles n’ont qu’une connaissance bien incertaine. Il n’en est pas de même depuis le deuxième mois jusqu’à la fin du neuvième. Comme les signes de la grossesse deviennent alors de plus en plus manifestes, il n’est pas étonnant que des femmes peu délicates ou malintentionnées , cherchent à se débarrasser d’un fardeau qui les incommode. Mais aussi le crime qu’elles commettent imprime sur elles et sur l’enfant , des traces qui le révèlent presque toujours , et le mettent pour ainsi dire sous les yeux de la loi , toujours prête à le punir.
Les signes de l’avortement sur la femme , tels qu’on les trouve décrits par divers auteurs, et
surtout par Lafosse dans l’Encyclopédie méthodique, peuvent se divisèr en antérieurs ou commémoratifs , en concomitans et en consécutifs.
Les signes antérieurs ou précurseurs, sont l’affaissement subit du ventre, à la suite d’une élévation ou augmentation de volume , qui s’est formée par degrés, la cessation du flux menstruel, l’appétit désordonné de plusieurs alimens peu familiers , le vomissement fréquent dans une femme bien constituée.
Les signes concomitans de l’avortement, ou ceux qui en indiquent actuellement le travail , sont des douleurs dont la cause , le siège , le progrès et l’effet sont les mêmes que dans l’accouchement naturel et à terme. Elles produisent également de part et d’autre la dilatation du col utérin , l’apparition des glaires sanguinolentes , la formation , mais pas toujours la rupture de la poche des eaux. Ce dernier phénomène ne s’observe pour l’ordinaire que lorsque l’avortement se rapproche du terme de la grossesse , parce qu’alors les parties qui composent le produit de la conception sont expulsées successivement, en détail. Les eaux de l’amnios sortent en premier lieu , ensuite et à des termes inégaux le fœtus, le délivre et des caillots de sang plus ou moins volumineux. Au contraire , lorsque l’avortement arrive dans les premiers mois de la gestation , tout est expulsé en même temps, et presque
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toujours sous la forme d’un œuf membraneux,’ ou qui n’aurait point de coque. Le germe ou l’embryon nage au milieu des eaux , enveloppé de ses membranes, sur lesquelles on distingue la masse de l’arrière-faix , qui en recouvre une plus ou moins grande étendue. Cette différence dans les phénomènes de l’avortement ne semble-t-elle pas entrer dans les vues de la nature , qui tend a faciliter la délivrance dansle premier temps de la grossesse , époque où le délivre est beaucoup plus volumineux que le fœtus ?
Toutefois nous ne parlons ici que de l’avortement spontané; car lorsqu’il est l’effet de quelque manœuvre violente qui perce les membranes, les eaux s’écoulent prématurément, et le fœtus sort quelquefois avec assez de facilité. Mais ensuite 1 expulsion de l’arrière - faix peut causer a la femme les douleurs les plus aiguës , meme la mort , comme pour lui faire subir sans délai la peine de son exécrable forfait.
Les signes consécutifs de l’avortement s’observent dans tout l’organisme , principalement aux mamelles , au bas-ventre et aux organes de la génération. Les femmes, dit I^afosse , éprouvent des douleurs vagues qui vont se terminer vers 1 utérus , des frissons et des tremblemens aux extrémités, des envies fréquentes d’accoucher. Les membres abdominaux sont quelquefois enflés ; les veines qui étaient autrefois sur la peau
disparaissent ; les différentes parties extérieures se décolorent ; la marche est vacillante ; il y
a des lassitudes spontanées; les mamelles s’affaissent et se rapetissent presque subitement ; on en voit sortir du lait aqueux ou sanguinolent chez les femmes qui vivent après l’avortement , et dontle fœtus était déj à avancé ; la peau du ventre est ridée et flasque ; les grandes lèvres sont molles et enflées ; l’orifice de l’utérus est béant , aplati , le vagin dilaté ; il en coule du sang ichoreux, quelquefois mêlé de caillots plus ou moins considérables et de mucosités, d’où s’exhale une mauvaise odeur.
L’état des parties intérieures de la génération, continue Lafosse, ajoute beaucoup à ces preuves, lorsque, après la mort de la femme , il est permis , d’en faire l’examen. L’épaisseur et la capacité delà matrice, plus grande que dans l’état naturel , les traces de l’adhérence du placenta à la surface interne de ce viscère , les inégalités de cette surface, le relâchement de son col , la dilatation considérable du vagin , sont péremptoires j pour établir un avortement, ou un accouchement.
Cependant les signes que fournit l’examen de la mère ne sont pas également sensibles dans tous , les temps, et ne'paraissentpas à la fois. L’hémorragie , par exemple , cesse pour l’ordinaire quelques jours après; et c’est à des accidens particu- , liers qu’il faut attribuer sa durée pendant trente
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ou quarante jours après l’avortement. L’aplatissement du col de l’utérus, le relâchement de son tissu et celui du vagin disparaissent aussi peu à peu ; le lait des mamelles prend d’autres routes; les frissons , les tremblemens , les douleurs, les lassitudes diminuent à proportion que l’hémorragie et la faiblesse guérissent ; de sorte qu’au bout de dix jours , en général , il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, d’apercevoir des traces sensibles de ces incommodités.
t ^ résulte de là , et on ne saurait trop le répéter , qu’il est essentiel de faire les perquisitions lecess aires peu de temps après l'avortement. jar Ie ressort des parties remet tout dans l’état laturel avec d’autant plus ou moins de vitessse, jue le volume du fœtus était plus petit ou plus :onsidérable , et le tempérament de la femme ilusou moins robuste. Toutefois, lorsqu’un intervalle de plusieurs jours met dans l’impossibilité l’avoir recours aux signes décrits , il importe de / 'assurer par d’autres voies, s’il n’y a pas des no-tifs de suspicion.
Nous 11e devons pas perdre de vue non plus [ue tous ces signes , pour être décisifs , doient se présenter collectivement , ou se trouver assemblés en certain nombre ; car pris séparément ils ne fournissent que des doutes , des préemptions ou tout au plus des probabilités, parce [uils peuvent etre la suite de plusieurs autres
maladies des femmes , ou dépendre de quelque cause étrangère à l’avortement.
Ainsi la présence du lait aux mamelles peut être déterminée par une simple suppression de menstrues. Il est vrai qu’alors le lait se trouve en moindre quantité y il est plus aqueux , et les mamelles sont moins pendantes, moins flasques que dans l’état de grossesse et après l’avortement. D’un autre côté l’affaissement de ces organes n’a pas toujours lieu ; car , chez plusieurs femmes, surtout chez celles qui ont été nourrices, ils n’éprouvent , dit Fodèrè , que très-tard les changemens produits par la gestation ; cet auteur les a vus encore dans l’état de flaccidité parfaite au quatrième mois.
Il en est de même des rides ou des plis du basventre ; ils peuvent être l’effet d’une hydropisie , d’une tympanite considérable qui a duré quelque temps, d’un embonpoint excessif suivi d’amaigrissement, et en général de tout ce qui, après avoir causé de grandes tumeurs dans l’abdomen , a ramené cette cavité splanchnique à son volume ordinaire. D’ailleurs , comme l’a très-bien remarqué Fodèrè , s’il s’agit d’une femme enceinte pour la première fois, et d’un avortement très-précoce , le ventre n’aura ni rides , ni plis , tandis qu’on les observera chez une femme qui aura été déjà mère , et qui n’aura qu’une simple perte , sans avortement.
Tous les praticiens savent aussi que le gonflement de la vulve et la dilatation du vagin peuvent tenir à d’autres causes ; une leucorrhée aiguë ou chronique, un pessaire, etc., y ont souvent déterminé de pareils changemens.
Quant à l’hémorragie utérine , il est possible qu’elle n’existe pas toujours après l’avortement. Par exemple, lorsqu’on perce les membranes sans décoler le placenta , le fœtus cesse d’exister , et ses enveloppes venant à se flétrir , peuvent se détacher insensiblement de la face interne de l’utérus , sans produire une hémorragie active. D’ailleurs, on peut la confondre avec le flux des menstrues qui revient avec abondance , après avoir été supprimé. Cependant, d’après l’observation de Lafosse , on peut éviter une pareille méprise , quand on est un peu attentif. En effet , l’hémorragie abortive est en général plus abondante que l’évacuation menstruelle chez les femmes saines ; elle dure aussi plus longtemps ; elle abat les forces , et laisse toutes les fonctions dans un état de langueur. Au contraire, l’évacuation menstruelle développe les fonctions, donne du jeu aux organes, et laisse un certain sentiment de bien aise qu’on ne peut définir. Une autre différence, c’est que le sang, dans le premier cas, c’est-à-dire, après l’avortement, sort pour l’ordinaire en caillots plus ou moins volumineux et plus ou moins concrets : ce qui
s’observe rarement pendant l’écoulement des
règles.
Enfin l’ouverture de l’utérus présente des variétés infinies ; elle devient quelquefois plus étroite après l’avortement , qu’elle ne l’était auparavant ; il est d’ailleurs des substances qui en favorisent le resserrement ; et, ce qui est encore plus à remarquer , on voit des filles qui ont naturellement cette ouverture aussi considérable que des femmes nouvellement accouchées. On lit également dans le manuel d’autopsie cadavérique de M. Rose , qu’il est possible de rencontrer des cas où l’hymen , totalement fermé par un vice de conformation , bouche le vagin et y détermine un amas de sang menstruel : l’ouverture de la matrice peut, par cela seul, se trouver alors fortement dilatée , et conduire à un raisonnement erroné , lorsque l’hymen vient à se rompre de lui-même, et décide l’apparence d’une perte égale à celle qui a lieu dans l’avortement.
Au surplus , rien n’est plus incertain selon Ga~ vard , que les indications tirées de l’orifice de l’utérus , i ° parce que le museau de tanche conserve quelquefois après l’accouchement la forme régulière qu’il avait auparavant ; 2° parce que ses altérations peuvent dépendre d’une cause bien différente de l’accouchement, par exemple de quelque vice organique; 5° parce qu’il se présente des individus, encore dans l’état de virgi-
nité, chez lesquels la forme de l’orifice utérin est la même que chez les mères de plusieurs enfans.
On voit d’après ces considérations avec quel soin et quelle prudence les experts doivent procéder à l’examen des femmes accusées d’avortement. Un seul signe ne suffit jamais pour établir l’existence d’un pareil crime ; il en faut toujours un certain nombre , et , pour qu’ils soient décisifs on péremptoires , on doit constater qu’ils ne sont l’effet d’aucune cause étrangère. On s’informera donc si la femme était bien ou mal réglée ; si elle a éprouvé quelque maladie antérieure, comme une hydropisie, une tympanite ; si elle a perdu son embonpoint ; si elle a fait usage de pessaires ; si elle a eu des fleurs blanches ou d’autres maladies.
Ce n’est pas tout : il faut encore s’assurer de l’existence de l’avorton , afin de compléter la preuve matérielle du crime. Or , le meilleur moyen pour cela est d’examiner bien soigneusement les substances que la matrice a expulsées , afin de distinguer le produit de la conception d’avec une môle , un caillot de sang , ou toute autre matière qui pourrait être rendue après une fausse grossesse. Mais cet examen ou ce diagnostic ne saurait guère offrir de difficulté que dans les deux premiers mois de la grossesse, parce que le fœtus est alors si peu volumineux, -qu’il échappe aux recherches des experts. Cepen-
dant il est encore des signes qui peuvent le faire reconnaître , quand on procède avec les lumières et le discernement qu’exige une aussi importante matière.
D’abord il faut savoir que pendant les premiers jours après la conception, on chercherait en vain quelques traces du germe dans la matrice ; on n’y trouve alors qu’une petite vésicule , remplie d’un liquide clair et transparent.
Après la première semaine , on commence d’y apercevoir une espèce de nuage mucilagineux , homogène et demi-transparent , où l’on démêlé, dit-on , mais d’une manière assez confuse , les premiers linéamens de l’embryon. Dix ou douze jours plus tard, on y découvre une petite masse formée par le corps du fœtus et recourbée en devant. La tête en est la plus grosse extrémité , et on y distingue déjà le nez, les yeux, la bouche et les oreilles. Les mains et les pieds paraissent attachés immédiatement aü tronc; les bras, les cuisses et les jambes sont à peine visibles. Tout le jeprps n’a que cinq , six ou huit lignes de longueur , et ressemble à un ver ou à un de ces insectes connus sous le nom de guêpes. Ensuite, à mesure que la grossesse avance, le fœtus acquiert plus de volumé , do longueur et de poids. A un mois et à six semaines, il est renfermé dans une espèce de capsule , composée de deux membranes, l’une extérieure, recouvert©
de duvet, épaisse , rougeâtre et un peu opaque , qui est le chorion , l’autre intérieure, mince et transparente , qui est l’amnios. Cette capsule est à peu près de la grosseur d’un œuf de poule , et les membranes dont elle est composée , adhèrent moins entre elles au commencement de la grossesse , que l’extérieure n’adhère à la matrice. Voilà pourquoi dans les avortemens qui arrivent à cette époque , le chorion et l’amnios 1 se séparent , et sont expulsés à des termes différens; la première de ces membranes se déchire et laisse sortir la seconde sous l’apparence d’un œuf membraneux; elle sort ensuite elle-même plus tard , recouverte d’une couche de sang qui adhère au duvet dont elle est garnie : ce qui la fait confondre avec un caillot, si l’on n’y j fait attention.
Une autre remarque bien importante , c’est qu’au commencement et dans les premiers mois de la grossesse, le placenta est proportionnément plus volumineux que le fœtus. Quelques auteurs ont avancé que cette masse spongieuse était formée par le duvet qui recouvre le chorion ; mais cela ne paraît point vraisemblable ; nous croyons au contraire qu’elle existe aussitôt et en même temps que les membranes , parce que nous avons eu occasion de l’observer plusieurs fois , lorsque la première ou l’extérieure était encore tomenteuse, rougeâtre et opaque. Quoi qu’il en soit ,
le placenta , au commencement de la grossesse , embrasse on recouvre la plus grande partie de la capsule, qui contient le produit de la conception ; de telle sorte que cette capsule paraît chatonnée ou emboîtée à l’extrémité de la masse totale , et quand le germe ou l’embryon est formé , on l’y aperçoit ballotant et nageant au milieu des eaux de l’amnios.
? Cela posé, si l’on examine avec attention les substances qui sont sorties de la matrice , on pourra distinguer celles qui sont le produit d’une ] véritable grossesse d’avec celles qui lui sont • étrangères, d’avec une môle, un caillot de sang, ; etc. Il n’est pas nécessaire pour cela de les re-
muer avec le bout du doigt ou avec un morceau
de bois , comme le recommandent et le font quelques accoucheurs ; ce serait le moyen de les dénaturer et de les rendre méconnaissables. ïl faut, pour ne rien gâter , mettre doucement toutes ces matières dans une cuvette ou un autre vase assez grand que l’on remplit d’eau. Alors les caillots de sang se dissolvent en totalité ou en partie dans ce liquide , et ce qui en reste est si friable , que la plus légère pression entre les doigts suffit pour achever de les résoudre. On n’y trouve ni placenta, ni membranes, ni vésicule , ni germe ou embryon environné de fluide.
Il n’en est pas tout-à-fait de même d’une
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môle $ elle offre plus de consistance , ou de solidité. Après l’avoir lavée à grande eau,, on l’aperçoit sous la forme d’une masse inorganique, plus ou moins compacte et homogène , entourée pour l’ordinaire d’une membrane très-dure. A la vérité on trouve quelquefois, au milieu de cette masse, une cavité remplie d’un liquide qui pourrait en imposer , et être pris pour l’eau de Tarnnios; mais il n’a pas plus d’analogie avec elle/ que la môle avec le placenta ; d’ailleurs on n’y aperçoit rien qui ressemble à un germe ni à un fœtus.
Quand on a constaté l’existence de ces matières inorganiques ou inanimées et d’autres semblables , comme d’un peloton d’hydatides , d’un amas de glaires , etc. , le procès est jugé ; il n’y a plus de poursuite à exercer contre l’accusée , puisqu’elle n’était enceinte de rien de vivant , et qu’elle n’est point coupable d’avortement.
Les experts sont quelquefois obligés d’avoir égard à l’âge de la femme , pour décider si elle a rendu un embryon , une môle ou un faux germe. * Belloc rapporte, dans son Cours de Médecine légale, qu’une femme d’Agen éprouva pendant quelque temps des douleurs , qui toutà-coup devinrent expulsives , et prirent le caractère des vraies douleurs de l’enfantement. Elle rendit en effet une masse revêtue d’une membrane très-forte , de la grosseur et de la
figure d’un œuf de poule d’Inde. On prit cela pour un faux germe ; mais Belloc observa avec raison , que l’âge de cette femme , et la nature de la masse ne permettaient point de douter que ce ne fût un simple caillot de sang. Cependant il est à propos de rappeler ici , comme nous l’avons déjà fait, en parlant delà grossesse, que la fécondité ne cesse pas toujours chez les femmes avec la menstruation, et qu’elle peut se prolonger bien au-delà de ce qu’on appelle vulgairement l’âge de retour. Par conséquent , l’âge d’une femme , même sexagénaire , ne suffirait pas toujours pour exclure le soupçon d’avortement.
Mahon observe aussi qu’il peut arriver des cas où le fœtus, entièrement séparé de la matrice, y séjourne plus ou moins de temps , parce que cet organe n’a point assez d’énergie ou de force pour s’en débarrasser. L’hémorragie qui suit alors le décollement du placenta peut bien faire soupçonner l’avortement ; mais elle ne suffit pas pour en prouver l’existence réelle. Il faut donc attendre que la série des phénomènes ou symp** tomes consécutifs décide la question. Si c’est une simple hémorragie , elle n’aura pas plutôt cessé , que la femme se rétablira ; au contraire, si c’est un avortement, elle continuera d’être malade et de souffrir ; le fœtus et l’arrièrefaix se putréfieront dans la matrice ; ils en sor-
liront tôt ou tard en masse ou par lambeaux : ce qui donnera la preuve du. crime. D’ailleurs les incommodités que la femme ressentira avant et pendant cette crise , rendront encore la vérité plus claire. Elle éprouvera des défaillances sans cause manifeste , des convulsions ; ses mamelles se ramolliront , elle aura de la fièvre, du dégoût pour les alimens; son visage se flétrira; il sortira par le vagin des matières blanchâtres , sanguinolentes , noires , plus ou moins fétides : ce qui achèvera de porter la conviction dans l’âme des experts et des juges.
Outre les preuves qu’on peut acquérir de l’avortement , par l’inspection de la femme et des matières expulsées de la matrice , on découvre aussi quelquefois sur le corps de l’embryon ou du fœtus , les traces de l’instrument qui lui a donné la mort avant sa naissance; de là, par conséquent, la nécessité d’examiner toutes les marques de sévices ou de violences qu’il présente. Mais ceci rentre dans la question de l’infanticide dont nous allons parler immédiatement après celle que nous discutons.
Pour nous résumer, en traitant de l’avortement, nous avons d’abord procédé par voie d’exclusion, et nous avons assigné les cas où il n’est point du ressort de la médecine légale. Nous avons ensuite passé aux cas où il est volontaire , prémédité, criminel , et nous avons vu que , pour en prou-
ver alors l’existence matérielle , il fallait constater les causes générales ou locales auxquelles on l'attribue, la puissance ou vertu de ces causes, leur effet.
Dans l’examen des causes générales , nous avons passé en revue la saignée , les émétiques , les purgatifs , les emménagogues et autres drogues qu’on nomme communément abortives .
Én parlant des causes locales , nous avons vu comment il fallait apprécier l’action des moyens mécaniques ou instrumens dirigés sur la matrice, ainsi que les coups, les chutes et autres violences sur les reins et l’abdomen.
Enfin pour constater l’effet de ces causes , nous avons dit qu’il fallait d’abord vérifier sur la femme les signes antérieurs , concomitans et consécutifs de l’avortement , ensuite examiner les matières expulsées de la matrice , pour y démêler le germe , et le distinguer d’avec une môle , un caillot ou autre produit d’une fausse grossesse. C’est là que se borne le rôle des médecins-experts , commis pour constater l’existence matérielle de l’avortement. Leur rapport sert ensuite de base au jugement des tribunaux qui font l’application de la loi pour punir ce crime selon sa gravité. V oyez première partie, § VIII.