‹ La médecine légale, relative à l'art des accouchemensChapitre 4 sur 40 · PREMIÈRE QUESTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE QUESTION

De la défloration ou perte de la virginité .

La virginité , au moral , consiste dans la pureté du cœur ou de l’âme ; c’est une vertu , et par conséquent un être invisible qui ne saurait être l’objet de la médecine légale.

Au physique , la virginité consiste dans la pureté ou intégrité du corps ; c’est l’état d’une fille qui n’a point encore senti l’approche de l’homme. Les poètes , dont l’imagination se plaît a embellir tous les objets qu’elle peint , l’ont comparée à la fleur du matin , qui brille du plus vif et du plus pur éclat aux premiers rayons de l’aurore.

Les médecins 5 en général ^ ont fixé les signes de cette dernière espèce de virginité dans les organes qui servent à la génération et à la lactation ; dans la rougeur $ l’épaisseur et l’ élasticité

des grandes et petites lèvres; dans l’intégrité de la commissure postérieure , qu’on nomme vulgairement la fourchette; dans la présence de l’hymen, ou dans la saillie et le rapprochement des caroncules myrtiformes ; dans le resserrement de l’orifice du vagin ; dans l’occlusion entière de l’utérus et la forme arrondie de son orifice ; enfin dans la fermeté et la fraîcheur des chairs , principalement des mamelles , qui se soutiennent d’elles-mêmes ou par leur propre force.

A ces signes quelques auteurs ont encore ajouté d’autres marques pour ainsi dire expérimentales de la virginité : telles sont la difficulté que l’homme éprouve dans la première copulation, la douleur que la femme ressent alors, et le sang qu’elle perd à cause de la déchirure de l’hymen, la douceur et la timidité de sa voix, l’odeur particulière du corps et de l’urine , la grosseur du col comparée a sa longueur.

Certes , on ne peut se dissimuler que tous ces signes, s’ils ne mettent la virginité hors de doute et d’équivoque , ne la rendent au moins trèsvraisemblable. Mais il faut convenir aussi qu’il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, de les trouver réunis sur le même individu. Il faudrait donc s’en rapporter alors a ceux qui se présenteraient , et pespr la valeur ou degré de certitude de chacun d’eux en particulier. Or,

serait-il bien facile , même possible d’éviter Fincertitude , la méprise et l’erreur dans cet examen? Qu’on songe pour cela à toutes les anomalies ou irrégularités , à toutes les variations qu’offrent les organes de la génération et toutes les parties du corps , suivant une infinité de circonstances où les femmes peuvent se trouver.

1 °. Les grandes lèvres , chez les vierges , sont ordinairement épaisses , fermes et élastiques; les bords libres en sont rapprochés et recouvrent l’orifice de la vulve ; la face interne en est lisse et d’une couleur vermeille. Mais ces qualités sensibles peuvent s’altérer et meme disparaître , non-seulement par la perte de la virginité ou par la copulation , mais encore par l’abus de l’onanisme, par l’effet des maladies, de la chlorose ou pâles couleurs, de la leucorrhée ou fleurs blanches, par le flux des menstrues. Il faudrait donc , pour prononcer sur l’existence de la virginité physique , d’après l’examen des grandes lèvres , s’assurer auparavant de la virginité morale ; ce qui n’est pas toujours facile : il faudrait aussi que la jeune personne fût exempte de maladies ou dans l’état de parfaite santé ce qui est assez rare : il faudrait enfin que le temps de cet examen ne coïncidât point avec l’écoulement périodique des menstrues. D’ailleurs , les grandes lèvres conservent encore leur fer-

metë , leur épaisseur , leur élasticité et leur couleur chez les filles qui n’ont senti qu’une fois l’approche de l’homme , ou qui n’ont joui que peu de temps des plaisirs vénériens. On pourrait donc rencontrer encore chez elles les signes de la virginité, quoiqu’elles eussent déjà perdu cette précieuse fleur.

2°. On peut faire les mêmes réflexions sur les nymphes ou petites lèvres. Ces replis cellulomembraneux ont une surface lisse et une couleur vermeille chez les jeunes vierges ; l’élasticité dont ils sont doués sert à diriger l’urine et à l’écarter de la vulve. Mais une première copulation, ni même quelques jouissances vénériennes ne suffisent pas ordinairement pour les rider , pour les faner , pour les relâcher. Il n’y a que l’excès , l’abus ou la continuité des plaisirs qui puissent flétrir ou détruire les marques virginales de ces organes. Leur examen seul exposerait donc à la méprise et à l’erreur.

3°. La fourchette ou commissure postérieure se rencontre ordinairement chez les vierges , tandis qu’elle est presque toujours déchirée chez les femmes qui ont eu des enfans, et quelquefois, souvent même, chez celles dont l’orifice du vagin est disproportionné aux organes de l’autre sexe. Mais l’accouchement et la copulation ne sont pas les seules causes de cette déchirure. Elle peut dépendre aussi de quelque corps étranger , par

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exemple, d’un pessaire introduit avec trop de violence dans le vagin. Qui sait encore si les menstrues et les fleurs blanches devenues trop acrimonieuses, si le vice dartreux ou tout autre ne pourraient pas altérer et entamer le tissu de la bride membraneuse qui unit l’extrémité postérieure des grandes lèvres? L’intégrité de cette bride ou commissure ne saurait donc être une marque infaillible de la virginité.

4°. L’hymen a été considéré comme le sceau de la virginité physique. Mais pour admettre un pareil signe , il faudrait qu’il existât naturellement chez toutes les vierges sans exception , et qu’il ne se rencontrât jamais chez celles qui auraient été déflorées; en un mot, qu’il ne pût être détruit ou eifacé que par la copulation. Or, il s’en faut bien que les choses soient ainsi.

D’abord la membrane dont nous parlons n’est pas universelle. A la vérité, on ne peut contester qu’elle existe chez la plupart , même chez le plus grand nombre des vierges ; cela est confirmé par le témoignage de Morgagni , de Hcdler , de Diemerbroeck , d e Riolan > de Barlholin , de Heister e t de Ruisch , dont on ne peut soupçonner les lumières et l’exactitude en fait d’observation. On accordera même que l’hymen se rencontre chez les jeunes femelles des animaux , comme cela est attesté par quelques célèbres physiologistes et naturalistes. Mais il faut con-

MÉDECINE LÉGALE, venir aussi que cette membrane n’a pas e'te' observée chez toutes les filles sans exception. Du* laitrans y Bohn, Di ont s y de La Mothe , Buffon ,

P al fin , Fallope 9 V è sale 9 Colomb y Mahony etc., dont on ne peut certainement récuser l’autorité, en ont form ellemcnt nié l’existence : ce qui suppose qu’elle ne s’était jamais offerte à leurs recherches. Nous pouvons certifier nous -même ne l’avoir point trouvée chez plusieurs petites filles, immédiatement après leur naissance, tandis que nous l’avons rencontrée, sous la forme d’un anneau qui bordait l’orifice du vagin , chez une femme célibataire de soixante-cinq ans. Il est donc incontestable que l’hymen n’existe pas na- ! turellement chez toutes les vierges.

En second lieu, peut-on de bonne foi regarder comme le sceau ou marque infaillible de la virginité une membrane qu’on peut rencontrer, non- j seulement chez les filles déflorées, mais encore chez des femmes enceintes , et près d’être mères ? Gavard rapporte l’exemple d’une fille de treize ans qui avait gagné la maladie vénérienne dans un lieu public , et qui néanmoins conservait encore cette marque de virginité. Sèverin Pineau assure aussi que deux jeunes personnes reçurent, dans le temps des règles , les embrassemens d’un homme sans éprouver la moindre déchirure de l’hymen. On conçoit en effet avec Teichmeier et B rendely que cela est très-possible dans le temps de

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la menstruation; car alors l’orifice du vagin, de^ venant plus souple et plus large qu’à l’ordinaire, peut admettre plus facilement le membre de l’homme qui peut être aussi fort petit : ajoutons à cela que l’hymen, surtout quand il est de forme semi-lunaire, humecté et ramolli par l’écoulement du sang menstruel , peut offrir moins de résistance , céder et s’appliquer à la surface interne du vagin , et permettre la copulation sans se rompre.

Que cette membrane puisse exister pendant la grossesse et durant le travail de l’accouchement, c’est encore un fait incontestable. Mau riceau a cité plusieurs femmes enceintes dont l’hymen était dans son intégrité. Ruisch parle d’une femme dont la délivrance était empêchée, non-seulement par l’hymen , mais encore par une autre membrane non naturelle , qui clôturait le vagin à une certaine profondeur. On trouve des faits analogues dans Mechel et JV^alter. Beaudelocque rapporte l’observation d’une femme primipare , dont l’hymen fut déchiré brusquement par la tête de l’enfant , lorsqu’il se disposait à faire l’incision de cette membrane, pour faciliter l’accouchement. Nous avons vu nous-même , il y a environ huit ans , la femme d’un tailleur de pierre se livrer à d’inutiles efforts pour accoucher, à cause de la résistance de l’hymen , où nous n’aperçûmes qu’une très-petite

ouverture qui avait sans doute permis la fécondation. Nous incisâmes cette membrane avec le bistouri , conduit sur la sonde cannelée, en présence de six élèves, et la patiente mit au monde, très-peu de temps après, deux jumeaux vivans et de grandeur ordinaire. Nous pouvons donc conclure , d’après toutes ces observations , que l’hymen peut se rencontrer chez des femmes déflorées ou privées de leur virginité.

En troisième lieu , on ne saurait douter que cette membrane ne puisse être déchirée par d’autres causes que la copulation. Ne peut-elle pas être altérée par l’abus de l’onanisme , par l’effort de la première menstruation, par un énorme caillot de sang ? L’introduction trop violente d’un pessaire ou autre corps étranger , un saut, l’élargissement subit des cuisses , un ulcère , des fleurs blanches ou des menstrues trop acrimonieuses , ne peuvent-ils pas produire , sur cette marque de la virginité, le même effet que sur la commissure postérieure ?

En résumé , nous venons de prouver que l’hymen n’existait pas chez toutes les vierges ; qu’il pouvait se rencontrer chez celles qui avaient été déflorées, et qu’il pouvait être déchiré par des causes étrangères à la copulation. Donc il serait absurde de considérer cette membrane comme le sceau de la virginité, à moins qu’on ne voulût s’exposer au danger des plus scandaleuses méprises.

5°. La présence des caroncules myrtiformes ne prouve pas davantage l’intégrité des jeunes filles. De deux choses l’une : ou ces tubercules existent naturellement, et remplacent l’hymen , ainsi que Tollberg et Belloc assurent l’avoir observé, ou bien ils ne sont autre chose que les lambeaux, les débris de cette membrane. Dans le premier cas , les caroncules sont arrondies , obtuses , régulières , sans cicatrice ; la surface en est lisse, d’un rouge, vermeil , et leurs extrémités, en se réunissant , forment une espèce de saillie, semblable à un bouton de rose , qui ferme l’entrée du vagin. Mais d’abord il est faux que ces caroncules se rencontrent naturellement chez toutes les filles qui n’ont pas encore perdu leur virginité, lors même que l’hymen n’existe point ; nous n’avons rien trouvé de semblable chez plusieurs petites filles , qui venaient de naître ; il n’y avait à l’entrée du vagin , ni membrane , ni tubercules réunis pour la remplacer. D’ailleurs une seule copulation ou quelques jouissances amoureuses suffiraient-elles pour effacer entièrement ce prétendu caractère ou appareil de la virginité ? Et , supposé qu’on y trouvât quelque altération, ne pourrait-on pas l’attribuer à l’onanisme , à l’écoulement des menstrues trop acrimonieuses, aune leucorrhée habituelle, aussi bien qu’à l’approche de l’homme ? Dans le second cas , c’està-dire , si l’on considère les caroncules myrtifor-

mes comme les débris ou lambeaux de l’hymen , leur présence attestera-t-elle toujours la défloration, et leur absence sera-t-elle le caractère de la virginité ? Mais cela se réduit à savoir si la déchirure ou l’intégrité de l’hymen prouve, dans tous les cas, qu’une fille a cohabité ou non avec un homme : question à laquelle nous avons déjà répondu en parlant de cette membrane.

6°. Le resserrement de l’orifice du vagin n’indique pas toujours la virginité; car , si cela était ainsi , la dilatation de cette ouverture serait toujours le signe caractéristique de la défloration. Cependant nombre de causes , différentes de la copulation , peuvent assouplir, relâcher, même dilater l’entrée du vagin ; telles sont la leucorrhée , la menstruation , le progrès de l’âge, l’abus des lotions ou des bains émolliens. Par conséquent, si l’on s’en rapportait à ce signe unique, des filles pourraient être accusées d’avoir perdu leur honneur, quoiqu’elles fussent innocentes.

7°. L’occlusion entière de l’utérus, et la forme arrondie de son orifice sont entièrement indépendantes de la virginité ou de la défloration. Il n’y a que la grossesse et l’accouchement qui changent les dimensions et la forme du col utérin. L’expérience apprend aussi, et les gens de l’art, versés dans la pratique du toucher , savent trèsbien que l’orifice de l’utérus présente le plus

souvent une figure arrondie chez les femmes qui ne sont point encore mères , et une fente transversale avec deux lèvres inégales, quelquefois échancrées , chez celles qui ont eu des enfans. Mais il s’en faut bien qu’on observe une pareille différence entre rorifîce utérin de la fille vierge et celui de la fille déflorée.

Quant à la fermeté et à la fraîcheur des chairs en général , et des mamelles en particulier, elles peuvent se rencontrer , elles se rencontrent même presque toujours chez les vierges ; mais on peut les trouver aussi chez des filles déflorées qui jouissent d’une santé parfaite. 11 y a des veuves, des mères qui ne le cèdent en rien sous ce rapport à celles qui ne sont point encore engagées dans les liens du mariage , et qui n’ont point connu les jouissances vénériennes. D’ailleurs le bon état et la beauté du corps, en un mot, tout ce qu'on nomme appas ^extérieurs chez les femmes , peut être détruit par les maladies , et par les affections morales , dont on connaît si bien l’influence sur le physique. Faudra-t-il donc croire qu’une fille sera dépouillée de la virginité , parce qu’elle sera malade, convalescente , maigre, accablée de soucis , de chagrins ?

Passons maintenant aux marques expérimentaies de la virginité, et voyons si elles peuvent en donner une connaissance exacte et positive.

i°. La difficulté que l’homme éprouve dans le

premier commerce avec une femme , 11e sau-* rait toujours le garantir qu’il en a la fleur ou les prémices. Car , si cette difficulté tient quelquefois à la présence de l’hymen , ou au rétrécissement du vagin, elle peut dépendre aussi de la grosseur démesurée du membre viril. D’où il résulte que l’homme trouverait partout des vierges , ou n’en trouverait nulle part , selon qu’il serait bien ou mal pourvu. Ajoutons à cela que la vulve et le vagin se raffermissent et se rétrécissent, pourvu que la femme se repose ou observe la continence , pendant quelque temps , après avoir joui même avec excès des plaisirs vénériens. Les lotions styptiques ou astringentes produisent encore le même effet sür ces organes , et en rendent l’accès plus difficile et plus pénible à l’homme. La femme aurait donc la faculté de paraître vierge , quand elle voudrait , s’il ne s’agissait que de faire éprouver de la résistance ; et même de la douleur à celui qui jouirait de ses faveurs. Peut-on après cela compter sur une pareille marque de la virginité ?

2°. La douleur que la femme ressent, et le sang qu’elle perd dans la copulation > ne prouvent pas mieux son intégrité physique. Ces sortes de marques peuvent ne tenir qu’à la disproportion des organes génitaux. D’ailleurs la femme ne peut-elle pas feindre de souffrir , quand elle est dans les bras d’un homme? Ne peut-elle pas en-

tore attendre l’époque de la menstruation, pour lui accorder ses faveurs , et recourir a d’autres ruses pour lui faire croire qu’elle conserve sa virginité, lorsqu'elle s’est écartée du sentier de l’honneur ? La loi de Moïse exigeait que le linge, après la première copulation , fût teint de sang. Cette preuve pouvait être décisive chez le peuple Israélite, dont les vierges se mariaient de trèsbonne heure ; mais elle serait certainement insuffisante et très-infidèle chez les nations où les filles ne se marient souvent que lorsque le progrès de l’âge a relâché les organes de la génération , et leur a enlevé cette couleur vermeille , cette fermeté qu’on regarde mal-à-propos comme le caractère de la virginité.

3°. Quel signe peut-on tirer de la voix ? Doiton assurer que la femme , dont la parole est douce et timide , conserve son innocence ; et que celle qui a la voix âpre , forte , mâle , n’est plus intacte ? Cela peut avoir quelque vraisemblance , d’après la sympathie qui existe entre les organes de la voix et ceux de la génération,- niais on n’aura jamais une certitude complète , si l’on a égard à différentes autres causes qui peuvent influer sur le timbre de la voix , telles que les rhumes , les maux de gorge , la menstruation , les affections morales , etc.

4°. L’odeur du corps et de l’urine, le brillant des yeux ; la mesure du col , enfin la tempéra-

ture, le volume, la forme et la couleur du visage ou des autres parties , sont encore des marques fort équivoques de la virginité. En général les qualités sensibles ou extérieures du corps éprouvent tant de variations ou de changemens, qu’elles ne sauraient être la base d’un jugement solide dans la question présente. On raconte bien que des individus ont distingué à la simple vue et à j l’odorat, les filles vierges d’avec celles qui avaient perdu leur virginité ; mais il s’en faut bien que ! tous les experts, en j ustice, puissent se vanter d’un J pareil privilège.

Il résulte de là qu’on ne saurait j amais prendre trop de précautions, quand il s’agit de prononcer sur la présence ou l’absence de la virginité. Estil possible, d’ailleurs , de porter l’œU et la main sur les organes génitaux d’une fille impubère , j sans attenter à sa pudeur ? Et, si l’on ne met autant de décence que de ménagement dans cet examen , ne risque-t-on pas de produire le mal dont on cherche les preuves ? Le professeur Fo- J recommande , pour obtenir plus de certitude , de faire attention au caractère et aux mœurs de la personne , à son âge , à sa con- s duite , à ses occupations , à l’éducation qu’elle a reçue , aux mœurs des individus qu’elle fréquente, etc. ïl est vrai que des manières déshonnêtes, une feinte pudeur, une réputation équivoque et une vertu déjà suspecte, jointes à la

plupart ou à quelques-uns des signes physiques dont nous avons parlé , doivent faire fortement présumer la perte de la virginité. Mais des soupçons et des présomptions ne sont pas toujours des motifs de certitude , ni même de vraisemblance. Le professeur déjà cité, rapporte que les douleurs de l’enfantement , survenues quelques mois après l’examen , ont très -souvent justifié les juge mens qu’il avait portés d’après ces principes. Nous n’avons pas la moindre peine à le croire, parce que sa réputation garantit assez la vérité de ce qu’il avance. Mais la grossesse et l’accouchement ne surviennent pas toujours après la perte de la virginité ; où serait donc alors la certitude d’une bonne ou mauvaise décision ? D’ailleurs plus d’une vierge a été déflorée , après avoir mené jusque-là une vie irréprochable ; la corruption morale ne pourrait donc être alors un indice , ni même une présomption de la corruption physique.

Pour faire mieux sentir la difficulté de résoudre les questions relatives à la virginité, supposons une fille d’une réputation équivoque , qui, après avoir reçu les caresses d’un homme , conserve encore l’hymen , et dont tous les organes génitaux sont dans l’état d’intégrité. Cette supposition n’a rien qui choque la vraisemblance , puisqu’elle s’est réalisée chez les deux filles dont parle Severin Pineau. Or, qui sera capable de

porter alors un jugement décisif et exempt d’erreur ? D’un côté il J a quelques soupçons qui font présumer la défloration ; de l’autre on trouve tous les signes qui attestent la virginité physique . Quel sera donc le moyen d’éviter la méprise surtout si l’on ne fait la visite de la personne soupçonnée que long-temps après la copulation ?

Nous conclurons donc avec Devaux , qu’il est souvent très -difficile , pour ne pas dire impossible , de reconnaître la perte de la virginité. On risque toujours de se méprendre, à moins que l’examen des organes génitaux n’ait lieu immédiatement après la défloration , ou que la personne ne porte sur elle-même des contusions, des plaies ou autres marques de sévice qui attestent ses efforts et sa résistance : ce qui rentre dans la question du viol, dont nous allons parler. Au reste, lorsqu’il y a des motifs de doute et d’incertitude, nous pensons qu’il convient toujours de présumer la virginité. Il est vrai que cette espèce d’indulgence peut bien faire absoudre , ou regarder comme intactes quelques filles qui n’ont plus leur état virginal, Mais n’est-ce pas là un moindre inconvénient que de vouer à l’infamie celles qui n’auraient jamais quitté le sentier de l’honneur ?

Avant de terminer cette question, nous croyons utile de rapporter quelques exemples qui prouvent que les parens sont quelquefois trop ombrageux, et croient trop inconsidérément leurs filles

dépouillées de la virginité' , lorsqu’elles n’ont point reçu la moindre atteinte à cet égard.

En 1802 nous fûmes consultés pour une petite fille , âgée seulement de quatre ans , qui rendait par la vulve une mucosité blanchâtre et des plus âcres. Les grandes lèvres et le mont-de-vénus étaient rouges , gonflés , douloureux ; il y avait même quelques ulcérations assez profondes dont la suppuration ressemblait à l’écoulement vulvaire. L’enfant était en même temps enrhumé et tourmenté d’une fièvre qui redoublait le soir et dans la nuit. Le père et la mère étaient d’autant plus alarmés , qu’ils regardaient la maladie des organes génitaux, comme la suite d’une infection vénérienne , et par conséquent d’un commerce impur. Ils criaient ouvertement à la défloration , au viol ; ils tenaient même des discours si peu mesurés , que si l’enfant avait eu l’âge de raison , ils lui auraient infailliblement fait perdre la virginité morale, tout en se récriant mal-à-propos sur la prétendue perte de la virginité physique.

11 fallut donc calmer des esprits ainsi agités ; ce qui n’e'tait pas très-facile. Nous tâchâmes de faire comprendre que l’écoulement et l’ulcération des organes sexuels dépendaient de l’affection catarrhale dont la petite fille était atteinte , et qui régnait alors épidémiquement à Paris : c’était vers la fin de l’hiver. lies parens eurent

quelque peine à se laisser persuader; mais le prompt soulagement de la maladie par le seul usage d’un régime adoucissant, et le parfait retour de la santé, achevèrent de les convaincre. Leur imagination s’apaisa, et ne se livra plus à aucun soupçon.

En 180g, nous eûmes encore occasion d’observer une leucorrhée des plus aiguës sur une fille de six ans : maladie qui aurait été certainement bien plus alarmante, et aurait fait naître de plus noirs soupçons que la précédente, si les pareils n’avaient été raisonnables et inaccessibles à la prévention. Ce, n’était qu’une affection catarrhale du système utérin , causée par le froid et l’humidité de la saison , conjointement avec la légèreté des vêtemens dont la petite malade avait fait usage.

En 1 8 1 5 , nous fûmes appelés dans un village , auprès de Paris , pour y visiter une fille de huit ans, qu’on nous disait avoir été déflorée. Nous trouvâmes les parens désolés, presque furieux contre un de leurs voisins qu’ils accusaient sans ménagement : à les entendre, au moins la mère, leur fille avait été violentée , déchirée , ensanglantée. D’après de tels propos , on aurait dû croire qu’on allait trouver des traces encore fraîches et caractéristiques du plys grand outrage h la virginité.

Cependant, après avoir laissé calmer un peu

le premier transport des parens, et avant de procéder à l’examen des parties qu’ils disaient avoir été offensées, nous fîmes écarter un peu l’enfant, et nous les invitâmes à nous raconter tranquillement et avec fidélité ce qui s’était passé. Aussitôt la mère nous dit qu’étant occupée le matin ârepasser du linge, pendant que sa fille jouait avec sa poupée auprès du feu, elle était sortie pour aller chercher d’autre linge qu’elle avait étendu dans son jardin; que le voisin s’était introduit alors dans son domicile, avait pris l’enfant dans ses bras, l’avait posée sur le lit et lui avait fait violence pour la déshonorer ; qu’elle avait accouru promptement aux cris de l’enfant , et était arrivée presque au moment où le voisin venait de sortir pour rentrer chez lui ; enfin , qu’elle avait trouvé le lit dérangé et sa fille très-émue.

A bien réfléchir , il paraissait sinon impossible du moins très-difficile que cet homme eût eu le temps de sortir de son logis, de s’introduire dans un domicile voisin, d’y commettre le crime dont on voulait l’accuser, et de se retirer chez lui; car l’absence de la mère avait été fort courte; elle n’avait fait, disait-elle même, qu’aller au jardin, qui était peu éloigné , et d’où elle avait été rappelée presque aussitôt par les cris de l’enfant.

En conséquence, pour acquérir des renseignemens plus précis, nous fîmes rappeler la petite fille que nous interrogeâmes â son tour. Elle nous

raconta avec beaucoup de naïveté' que le voisin était entré effectivement pendant qu’elle était assise par terre auprès du feu ; qu’il l’avait soulevée en la prenant d’une main derrière le dos , de l’autre sous les cuisses et pardessus les vêtemens; qu’il l’avait portée et assise sur le lit ; mais qu’il l’avait laissée , et s’était retiré promptement sans lui faire aucun mal, parce qu’elle avait menacé de crier et d’appeler ses pareils.

D’après ce récit qui paraissait plus dicté par la vérité que celui de la mère , nous représentâmes qu’il n’y avait aucune vraisemblance du crime soupçonné , et qu’il était inutile de faire d’autres recherches. Mais les parens, surtout la mère, insistèrent et voulurent que les organes externes de la génération fussent visités. Quelle fut leur surprise ou plutôt leur confusion , de n’y apercevoir aucune marque de la violence qu’ils avaient imaginée , pas même du plus léger attouchement !

Cependant , sans trop se déconcerter , ils osèrent nous demander un certificat pour faire punir, disaient-ils, le voisin, et le faire condamner à des dommages-intérêts. Nous répondîmes qu’il n’y avait rien â constater , sinon l’état naturel et parfaitement sain des organes qu’ils avaient crus offensés. Cette réponse ne les ayant pas satisfaits, ils portèrent leur plainte à la municipalité , et bientôt après l’affaire vint au tribunal criminel.

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Nous y fumes aussi interpelës , et nous déelarâmes que nous n’avions rien trouve sur la petite fille., qui put seulement faire présumer la défloration. Comme il n’y avait d’ailleurs que la mère qui eût vu le voisin lorsqu’il retournait chez lui , il en fut quitte pour être vivement admoneste.

Il y a environ trois ans qu’on traduisit devant la Cour d’assises à Paris , un homme de trente-cinq à quarante ans, qui était prévenu d’avoir attenté à la virginité d’une petite fille de huit ans. L’acte d’accusation portait qu’on avait vu la petite filîe avec cet homme, et qu’on l’avait entendue crier. Les débats eurent lieu à huis clos , et il n’en résulta aucune preuve du délit ; l’audition des témoins ne fournit que des choses insignifiantes. D’ailleurs la petite ülle n’avait point été visitée par des experts. Elle fut aussi interrogée , et ses réponses , loin de charger l’accusé , achevèrent de le justifier. Elle déclara devant le tribunal , qu’elle était descendue très- souvent dans la cour de la maison où cet homme travaillait ; qu’elle l’avait prié de lui faire voir des pigeons qui étaient sur le toit voisin ; que cet homme l’avait soulevée en lui passant un bras derrière les épaules, et l’autre sous les cuisses , mais par-dessus les jupes; qu’étant ainsi en l’air, elle avait crié , parce qu’elle craignait de tomber. Voilà donc à quoi se réduisirent les mauvais soupçons et les rapports inconsidérés de la mère et de quelques commères ses voisines, qui, d’une chose très-légère et très-innocente , voulaient faire une

affaire des plus graves. Le prévenu fut acquitté à l’unanimité.

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