SECONDE QUESTION
T)u viol .
On appelle ainsi la violence faite à une fille ou à une femme qu’on prend par force , à laquelle on arrache une jouissance illicite contre sa volonté et son consentement. Le viol n’est le plus souvent que la défloration forcée d’une fille encore vierge ; et pour établir alors ce crime , il faut prouver qu’il y a eu défloration , que cette défloration a été l’effet d’un commerce charnel , et que ce commerce a été forcé, involontaire. Ce n’est guère que dans ce cas que la Médecine peut éclairer la justice ; dans tous les autres, le crime ne laisse pour l’ordinaire aucune trace physique , et l’art est impuissant pour en constater l’existence. Nous allons donc nous occuper spécialement de la défloration forcée ; mais nous tâcherons d’exposer dans cette discussion tout ce qu’il importe de connaître dans les autres circonstances.
i°. Y a-t-il eu défloration? Pour décider ce point de la question , il est nécessaire de visite*: les organes génitaux de la femme où l’on est naturellement porté à chercher les signes qui indiquent la présence ou l’absence de la virginité. Il faut examiner si ces organes sont dans l’état d’intégrité, ou s’ils ont souffert quelque atteinte; si Vhymen est intact ou déchiré; si les lambeaux
en sont encore sanglans ou cicatrisés ; si les caroncules myrti formes sont réunies ou écartées , froissées , meurtries ; si les grandes et les petites lèvres sont gonflées , rouges, enflammées, sensibles, douloureuses, sanglantes; si le méat urinaire et l’orifice du vagin offrent quelque marque d’altération.
Mais pour rendre cet examen utile , pour en tirer quelque induction en justice, on sent bien qu’on doit y procéder immédiatement, au moins dans les trois jours après l’action ; car si l’on attend que les organes de la génération , qui ont été endommagés , se soient rétablis , en un mot si la défloration n’est pas récente , ce sera en vain qu'on en recherchera les preuves physiques ou locales : on n’obtiendra que des présomptions , des vraisemblances , des probabilités ; on n’arrivera jamais à une certitude complète.
11 faut encore supposer ici que la plaignante ou la personne qu’on examine est une fille impubère , encore vierge ; car si elle est d’un certain âge , si elle a les parties naturellement très-larges , si l’hymen s’est conservé chez elle malgré la défloration , ou bien s’il a été déchiré par quelque autre cause, si cette membrane n’a jamais existé, comment pourra-t-on reconnaître alors la présence ou l’absence de la virginité ? D’ailleurs une femme mariée ne peut-elle pas se plaindre aussi d’avoir été violée ? Comment prouvera-t-
elle qu’elle a perdu une fleur qu’elle n’avait déjà plus , surtout lorsqu’il s’est écoulé un temps considérable avant la visite ou l’examen des parties offensées? On serait alors réduit à la preuve par témoins.
Nous conclurons donc que les signes de la défloration disparaissent à mesure qu’on s’éloigne de F époque où elle a été opérée, et qu’ils ne peuvent plus la faire connaître quand elle est ancienne. Passé un certain temps, la perte de la virginité , comme l’observe le roi Salomon, n’est pas plus facile à constater que le vol de l’aigle dans les airs , que la route, d’un vaisseau dans la mer , que la trace d’un serpent sur la terre.
2°. La défloration est -elle l’effet d’un commerce charnel ? Pour éviter ici l’erreur ou la méprise , les médecins-experts ont besoin d’autant de circonspection et de discernement que les femmes peuvent avoir de finesse et d’astuce. On doit considérer l’âge, la réputation, les mœurs de la plaignante, en un mot, toutes les circonstances capables de répandre quelque lumière sur la question. On n’ignore point que le désordre, la mutilation, la meurtrissure des organes génitaux , chez la femme , peuvent être produits par un corps étranger plus ou moins volumineux, qu’elle y a introduit à dessein ou par imprudence, mais avec trop de force. Les fastes de l’art attestent que des chirurgiens ont été appelés pour
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extraire du vagin des pessaires , des verres , des pots à pommade , des étuis. Qui pourrait calculer encore les excès auxquels une fille pourrait se porter dans l’âge des passions , lorsqu’elle est tourmentée par la fureur de l’onanisme ? De quoi n’est pas capable une femme mal intentionnée qui veut se venger d un amant rébelle, ou repousser celui quelle déteste? Toutefois il ne faut pas croire trop facilement qu’une personne du sexe porte sur elle-même des mains assez violentes , pour déchirer et ensanglanter ses parties génitales. La crainte ou le sentiment de la douleur , toujours inséparable de cette lésion, semblerait devoir l’arrêter; et, si elle avait le courage d’en venir à cette extrémité , la honte ne l’empêcherait-elle pas , au moins , de provoquer une visite médico-légale assez prompte pour faire constater les etfets d’une défloration récente ?
Au reste , il en est de la contusion et de la déchirure des organes génitaux chez la femme , comme des autres plaies en général ; il faut les comparer avec Finstrument vulnérant. On ne doit donc jamais négliger la confrontation de la femme qui se plaint d’avoir été déflorée , avec 1 homme qu’elle accuse de cet attentat. C’est de cette manière qu’on peut souvent démontrer l’impossibilité d un fait dont la personne intéressée affirme l’existence.
Or il est certain qu’un homme ne peut jamais
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venir à bout de déflorer une femme, quand il est incapable d’érection, ou que son membre n’est pas proportionné à l’orifice et au canal du vagin. Une femme ne serait donc pas recevable dans son accusation , si elle voulait attribuer la déchirure de ses parties génitales à un homme faible, malade, languissant, tout-à-fait nul ; à un vieillard décrépit, même à un adulte brillant de santé, qui serait dépourvu de membre viril, ou qui l’aurait d’une petitesse extrême. D’ailleurs comment prouverait-elle l’existence d’un commerce illicite, si elle était déjà mariée , si elle avait eu des enfans ; en un mot , si la largeur ou dilatation de ses organes excédait le volume de ceux de la personne accusée ?
3°. Le commerce charnel a-t-il été volontaire ou forcé ? Pour résoudre cette question, il faut nécessairement avoir égard à plusieurs circonstances importantes. Avant tout , il est bon d’observer que la contusion et la déchirure des organes génitaux , que l’absence des signes de la virginité , en un mot , que la simple défloration ne suffit pas pour prouver une criminelle violence de la part de l’homme. Tout cela peut n’ètre que l’effet d’une disproportion ou défaut de rap~ port entre les organes mâles et femelles : disproportion qui aura pu produire une résistance réciproque, nécessiter de plus grands efforts pour la surmonter , occasioner des douleurs
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aiguës de part et d’autre, enfin rendre l’acte désagréable, mais non involontaire. D’ailleurs n’est-il pas possible que le délabrement, la meurtrissure des organes sexuels ne soient que le résultat de la fougue avec laquelle des amans maladroits , mais parfaitement d’accord , s’élancent dans la carrière des jouissances ? Ajoutons à cela qu’une femme peut être attaquée par un homme qu’elle n’aime pas éperdument , mais qu’elle ne hait pas non plus d’une manière complète , décidée. Dans ce cas-là il est possible qu’elle se défende au commencement, mais que sa résistance ne soit pas opiniâtre et soutenue , qu’elle soit suivie du consentement, et que ce qui est violent et forcé au début , devienne libre et volontaire à la fin. Voilà encore des nuances qu’il faudrait apprécier , pour peser la nature et la gravité du crime.
11 est donc bien clair que les signes d’une simple défloration , même d’un commerce charnel , ne suffisent pas pour établir le crime de viol ; il faut prouver encore deux choses , savoir : que l’homme accusé a usé de force pour ravir l’honneur à la femme qui se plaint , et que celle-ci a opposé tous les moyens, toutes les armes que la nature et la loi mettent entre ses mains pour repousser l’injure. Or ce sont là deux points de la question qu’il ne faut pas décider légèrement ; ils méritent toute l’attention des médecins et des juges.
D’abord , pour Ce qui concerne l’homme , il nef peut jamais employer contre ia femme d’autre force que çelle dont il jouit, soit au physique, soit au moral. Mais il est bien difficile , pour ne pas dire impossible, qu’un homme fait, adulte, quelque vigoureux qu’il soit physiquement , arrache seul et sans secours a une femme déjà formée et bien constituée, ce qu’elle ne veut pas lui accorder. Cela ne pourrait guère arriver qu’autant qu’elle serait d’un âge disproportionné , très-jeune, impubère, ou naturellement trèsfaible , malade , convalescente , valétudinaire ; encore lui resterait-il alors une ressource, la faculté de crier et d’appeler du secours , à moins qu’on ne lui eût mis un bâillon dans la bouche : circonstance dont la contusion ou meurtrissure des lèvres et des joues offrirait souvent la preuve, surtout si la visite suivait immédiatement la violence.
Il n’en serait pas de même, si l’homme usait de narcotiques ou drogues assoupissantes pour endormir la femme ; s’il l’enivrait , s’il parvenait à lui ôter le sentiment, la raison, la volonté. On conçoit qu’il pourrait en jouir alors, seul et sans aide ; qu’elle pourrait ne point s’apercevoir de la violence. Car la défloration d’une vierge, et à plus forte raison le simple coït chez une femme mariée , ne sauraient être comparés aux douleurs de l’enfantement , <çii ne dissipent pas toujours le sommeil de l’ivresse ou de l’apoplexie
Cependant si le sommeil était naturel , quoique très-profond, on ne conçoit guère comment une fille encore vierge , ne serait pas réveillée par le sentiment douloureux d’une complète défloration. Tout au plus une femme mariée , naturellement très -large et déjà habituée aux jouissances , pourrait-elle continuer de dormir en recevant les caresses d’un homme dans une certaine position du corps.
Quant à la force ou violence morale de l’homme envers la femme, elle ne peut provenir que de l’empire exercé par un maître sur une esclave , de la crainte inspirée par un supérieur à son inférieur ; ou par une personne adulte , âgée , robuste , audacieuse , à un enfant encore faible et timide : elle peut provenir aussi de la vue d’une arme meurtrière, d’une promesse de mariage ou de récompense faite à une fille qui* a la simplicité d’y croire ; en un mot des suggestions ou artifices employés par un homme corrompu, mais intelligent et rusé , pour tromper une femme niaise, imbécile, incapable de discernement, dépourvue de raison, de pudeur et de moralité. Toutes ces circonstances doivent donc être prij ses en considération par les médecins et les juges i avant de prononcer sur le crime de viol.
I. D’une autre part, il faut examiner si la femme | a réellement employé tous ses moyens, toutes ses ! forces , toutes ses ressources pour repousser la
violence. On sait que ces moyens , ces forces, ces ressources sont peut-être en plus grand nombre et plus efficaces chez elle pour résister, que chez l’homme pour attaquer. Une femme vivement poursuivie , si elle a une ferme volonté de conserver son honneur, si elle attache plus de prix à la vertu qu’aux richesses , cherche d’abord à se dérober par la fuite ; si elle ne le peut pas , si elle est enfermée , elle lutte et se défend ; elle crie, s’agite, se débat, menace, frappe, blesse, se porte aux dernières extrémités ; elle préfère même la mort à l’outrage. Or, dans ce combat, l’homme est-il capable de déflorer une vierge , de violer une femme dont le corps est dans un mouvement continuel ? Et si la scène se soutient , se prolonge , épuisé , abattu , haletant , eonservera-t-il assez de force pour consommer le crime qu’il méditait avant l’attaque ? Certaine reine , dont parle Voltaire , connaissait très -bien la difficulté d’enlever la virginité à une femme par force ou contre son gré. Pour éluder l’accusation d’une fille artificieuse, qui se plaignait d’avoir été violée, elle prit un fourreau d’épée, et lui fit voir qu’il n’était pas possible d’y mettre la lame en le remuant sans cesse. Sancho - Pansa, le fidèle écuyer de Don-Quichotte , devenu roi d’une petite île , prouva aussi par un trait admirable qu’il ne manquait pas de présence d’esprit, quand il s’agissait de décider les questions relatives au
viol. Un jour il se présente à son tribunal une jeune fille très-vigoureuse , qui accusait un laboureur de lui avoir fait violence. Le roi ordonne à l’accusé de donner sa bourse à la plaignante ; il dit ensuite au premier de faire tous ses efforts pour reprendre son argent. Mais chose impossible ; la fille le serra entre ses jambes avec tant de force que plusieurs hommes n’auraient pu l’en arracher. Le roi découvrant alors la fausseté de l’accusation , fit une vive apostrophe à cette fille et la bannit de son gouvernement , en lui disant qu’elle n’aurait point perdu son honneur , si elle l’avait aussi bien défendu que la bourse.
Mais, puisqu’il est si difficile à un seul homme d’outrager une femme contre son consentement et sa volonté , comment prouvera-t-elle que cette difficulté a été vaincue, quand elle se plaint d’avoir été violée? Alléguera-t-elle, outre le délabrement et la meurtrissure de ses parties sexuelles , les marques de sévice qu’elle porte aux cuisses, aux bras, aux mamelles, à plusieurs autres parties du corps ? J1 est vrai que ces violences sont ordinairement étrangères a un commerce libre, volontaire, amical. Mais prouventellestoujours la résistance d’une femme contre un homme qui l’a abusée? Ne peut-on pas lui répondre qu’elles sont l’effet deU’artifice, de quelque mauvaise intention ? Ces violences toutes seules ne sauraient donc établir que la présomption ou la
probabilité du viol. Pour en avoir la certitude absolue , il faut nécessairement avoir égard à d’autres circonstances accessoires qui peuvent être plus ou moins aggravantes, et fournir plus ou moins de lumières. L’âge et la force respective des champions , l’éducation, les mœurs, l’état, la réputation et le discernement de la plaignante, le caractère, l’ascendant et l’autorité de l’accusé, le temps et le lieu où l’action s’est passée , le nombre et la qualité des personnes qui y ont assisté , ou coopéré , tout doit être pris en considération avant de prononcer un jugement affirmatif ou négatif, sur une question aussi délicate. Car s’il importe qu’une femme obtienne justice de l’outrage qu’elle a reçu, il faut aussi l’empêcher d’attribuer à un innocent la violence dont elle a pu se rendre coupable sur elle-même.
Quand il s’agit de constater le viol , on peut être encore embarrassé pour apprécier certains indices d’un pareil crime. Supposons qu’une fille publique se plaigne d’avoir été violée , et qu’elle assigne parmi les preuves de cette accusation la syphilis dont elle est souillée. Il est possible que cette maladie fasse présumer, qu’elle serve même à confirmer ce qu’elle avance ; mais il est trèspossible aussi qu’elle ne tienne qu’à son incontinence habituelle. Comment donc parvenir à la connaissance de la vérité ? De deux choses l’une : l’infection est récente ou ancienne. Dans le pre-
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mier cas, elle ajoute nécessairement à la preuve du crime , pourvu qu’elle coïncide avec l’époque où il a été commis, c’est-à-dire qu’elle n’ait point existé auparavant, qu’elle se déclare au moins dans les trois jours qui suivent, et que l’accusé se trouve souillé de la même maladie. Dans le second cas, ou lorsque la syphilis est plus ancienne, elle ne saurait prouver qu’on a enlevé par violence à une femme publique , ce qu’elle donne ou vend journellement de bon gré.
Voici encore une autre difficulté : il estpossible qu’un homme accusé de viol , cherche à se disculper, en disant que la femme est devenue enceinte , et que par conséquent elle a donné son consentement au commerce illicite dont elle se plaint. Mais nous ne sommes plus au temps où l’on croyait que les fonctions du système utérin étaient entièrement soumises à l’empire de la volonté, et qu’une femme ne pouvait concevoir sans y consentir. Il est de fait aujourd’hui, et l’expérience l’a confirmé plus d’une fois , qu’une femme peut devenir enceinte dans l’état d’hystérie , de narcotisme , d’asphyxie , d’ivresse complète ; par conséquent , sans le savoir, et sans partager la jouissance de l’homme qui la déshonore. Donc la fécondation et la grossesse ne sauraient être regardées comme incompatibles avec le viol , ni faire absoudre celui qui serait accusé de ce crime. ( Voyez question de la Grossesse. )
Enfin , il peut arriver qu’une femme meure, pendant qu’elle est violée , soit que plusieurs hommes l’aient successivement fatiguée, harrassée, soit que la honte d’un pareil outrage ait éteint chez elle le principe de la vie. Alors dans l’examen du cadavre , il faut non-seulement visiter les organes de la génération , pour y chercher la preuve locale du crime, mais encore s’assurer si les autres parties n’offrent pas quelques traces de violence accessoires : telles que la contusion des lèvres et des joues par des corps étrangers introduits dans la bouche , les meurtrissures, la luxation, la fracture des cuisses, des bras. On vérifiera encore si la personne était vierge ou déj à déflorée avant le viol ; et, pour cela, on examinera si le ventre est voûté ou aplati ; si la peau en est tendue, unie, ou flasque, plissée , ridée ; si les mamelles ont perdu ou conservent encore leur couleur , leur forme , leur volume , leur consistance. Enfin on cherchera si la femme présente des signes de conception ou de grossesse. Le col de l’utérus est- il élevé ou abaissé, long, dur, épais, ou court, souple, mince? l’orifice est- il arrondi ou fendu transversalement, ouvert ou fermé? le corps de l’utérus a-t-il une forme triangulaire, sphérique, ovoïde ? contientil quelque germe ou quelque autre corps étranger? les dépendances de l’utérus, les trc'mpes, les ovaires, sont-elles dans l’état naturel ou maladif?