TROISIÈME QUESTION
De la grossesse.
La grossesse ou gestation est Pe'tat où se trouve une femme depuis la conception jusqu’à l’accouchement.
On la divise en vraie et en fausse ou apparente, suivant qu’un ou plusieurs fœtus se de'veloppent dans la matrice ; ou bien que ce viscère renferme seulement de l’eau, de l’air, du sang, des glaires , des concrétions pierreuses , un polype , une mole , des hydatides , etc. ; ou bien encore , qu’il est affecté de tumeurs soit fibreuses ; soit d’une autre nature, qui en augmentent le volume ; ou bien enfin qu’il est agité de mouvemens spasmodiques, nerveux, qui peuvent simuler ceux d’un enfant.
On divise aussi la grossesse en utérine ou naturelle , en extra-utérine ou non naturelle , en vaginale et en extra-pelvienne ou extr^-abdominale , suivant que le produit de la conception se développe dans la matricè ou hors de ce viscère; par exemple, dans les trompes de Fallopia , sur les ovaires , dans l’abdomen; ou bien suivant que la matrice , contenant le produit de la conception, est dans le vagin ou hors de l’enceinte pelvienne , comme dans le cas de chute , de procidence utérine.
fio MÉDECINE LÉGALE.
Enfin , on divise la grossesse en simple , en composée et en compliquée. La première est celle où il n’y a qu’un fœtus dans la matrice ; la seconde , celle où il y en a plusieurs qui prennent alors le nom de jumeaux, de trijumeaux, de polyj umeaux , suivant qu’ils sont au nombre " de deux, de trois, etc. La troisième est celle où la matrice, outre le produit de la conception , contient de l’eau, de l’air, des hydatides, ou toute autre substance différente du fœtus.
Il n’y a peut-être pas de question plus importante en médecine légale que celle de la grossesse ; elle peut intéresser la fortune , l’honneur, la vie même des femmes. Il peut arriver qu’une femme se déclare enceinte , pour arrêter le cours de la justice, et se soustraire au glaive de la loi, quand elle est accusée et convaincue de quelque crime. Tantôt il s’agit de prononcer sur la grossesse d’une fille mineure, afin de ratifier ou de dissoudre son mariage avec un ravisseur ou avec un homme qu’elle a épousé avant l’âge nécessaire; tantôt une femme contre laquelle on poursuit la séparation de corps , allègue une grossesse pour prouver sa réconciliation avec son mari : ce qui doit faire cesser toute poursuite judiciaire, jusqu’à ce qu’on ait constaté l’existence de cette grossesse , et l’époque où elle a commencé. Il peut arriver encore qu’une femme soit accusée de suppression ou de supposition de part, de pro-
vocation à l’avortement, d’infanticide; il faut donc s’assurer alors si la grossesse a existé ou non. Or , qui ne voit que dans ces différentes circonstances, le concours de la médecine avec la jurisprudence est absolument nécessaire ?
Il résulte de là , que non-seulement la question de la grossesse offre beaucoup d’intérêt , mais encore qu’elle peut se présenter très -fréquemment en médecine légale. Sil’on ajouté à cela les nombreux exemples d’erreurs ou de méprises dont on accuse les gens de l’art au sujet de cette question , on en conclura qu’elle peut offrir aussi les plus grandes difficultés , et qu’il n’appartient de les surmonter qu’à ceux qui sont doués de beaucoup de lumières et de discernement. L’histoire nous apprend, et cela est attesté par braise Paré y Mauriceau , Piolan , Devaux , etc., que des femmes enceintes ont été envoyées à l’échafaud , après avoir été visitées par des médecins et des matrones qui avaient déclaré l’absence de la grossesse. D’ailleurs quelle expérience etsouvent quelle adresse ne faut-il pas avoir pour éviter la supercherie et les pièges de certaines femmes dont Ja mauvaise foi tromperait la religion des gens de l’art, même les plus éclairés ! On en cite qui sont parvenues à se faire traiter pour des squirrhesde l’utérus , pour des hydropisies, pour des coliques jusqu’à la veille , au jour, à l’heure même de leur accouchement.
Ce serait donc une grande imprudence , même une témérité de s’en rapporter dans l’examen de la grossesse, à la simple déclaration de la femme, surtout lorsqu’elle est intéressée à cacher ou à simuler cet état. Ici le médecin-expert doit se tenir continuellement en garde contre l’erreur , et prendre toutes les précautions nécessaires pour ne compromettre ni l’intérêt de la société , ni le salut de la femme qu’il visite, ni celui de l’enfant qui peut déjà exister, sans avoir encore vu le jour. En un mot, avant de porter un jugement affirmatif ou négatif, il doit rassembler tous les motifs capables de former sa conviction. Mais il s’en faut bien que tous les signes ou phénomènes qui se manifestent pendant la grossesse en confirment l’existence, et en soient des preuves incontestables.
Pour procéder avec plus d’ordre et de méthode, nous diviserons ces signes en équivoques ou rationnels, et en certains ou positifs.
D’abord nous mettrons au nombre des signes équivoques, douteux, rationnels de la grossesse, tous ceux qui la font présumer, qui la rendent même vraisemblable.
Les signes qui font seulement présumer la | grossesse sont très -nombreux; ils s’observent ; ps incipalement après la conception et dans les premiers mois qui la suivent ; ils dépendent de la sympathie de l’utérus avec toutes les autres
parties du corps, et de l’influence qu’il exerce sur le système physique et moral de la femme ; enfin ils consistent dans des incommodités , des changemens ou des modifications que la grossesse apporte dans tout l’organisme, dans les propriétés vitales et dans les fonctions qui en dépendent.
Ces incommodités sont , pour ce qui concerne la digestion , des nausées , des vomissemens, des maux d’estomac, la chaleur du gosier, îa soif, des appétits bizarres , dépravés , insatiables , des maux de dents , des flatuosités, la diarrhée , la constipation , des envies fréquentes d’uriner.
Pour la respiration , des quintes de toux sèche, convulsive, opiniâtre; des hoquets, desbaillemens, des soupirs; le resserrement de la poitrine , l’ oppression ; des changemens dans la voix , le besoin fréquent de renouveler l’air, crainte de suffocation.
Pour la circulation , l’irrégularité , l’inégalité, même l’intermittence du pouls; la saillie ou la dépression des veines ; des varices aux aines , aux membres abdominaux; des palpitations , des syncopes ; ordinairement la suppression , quelquefois l’écoulement périodique des menstrues dans le premier mois, même pendant tout le temps de la grossesse ; des hémorrhagies supplémentaires du nez, de la bouche , etc. ; des apparences de pléthore générale , ou de congestion particulière dans l’une des cavités splanchniques, principalement dans la poitrine et la tête.
Pour les sécrétions et les excrétions, la couleur pâle, jaune, brune de la peau ; la sécheresse, la rugosité, le bourgeonnement, ou bien la moiteur , le poli , la chaleur de cet organe ; des plaques ou taches jaunâtres sur le visage; la limpidité, la couleur citrine, la rougeur, le nuage, le dépôt de l’urine ; le gonflement, la sensibilité des mamelles; l’étendue et le rembrunissement des aréoles; l’érection du mamelon, l’écoulement du lait ; la salivation plus ou moins abondante ; la sécheresse ou l'humidité de la vulve , du vagin.
Pour la nutrition , la maigreur et une sorte de dépérissement, ou bien la conservation, même l’accroissement de la fraîcheur, de l’embonpoint, de la santé.
Pour la locomotion, l’engourdissement, la faiblesse , l’amour du repos ; des crampes dans les membres, des attaques d’hystérie, de convulsions, de tétanos.
Pour les fonctions des sens , l’augmentation , la diminution, la perversion de la vue, de l’ouïe, de l’odorat , du goût , du tact ; l’assoupissement, la somnolence ou penchant au sommeil.
Pour les facultés de l’entendement, la force , la faiblesse , là mobilité de l’esprit , de l’imagination, du jugement, de la volonté.
Pour les affections de l’âme, l’aigreur du caractère, des passions plus ou moins exaltées, le
passage rapide de la tristesse à la joie , de l’amour à la haine; la mélancolie plus ou moins profonde; des soupçons, des mouvemens de jalousie , de cruauté.
Or peut-on conclure, d’après tous ces phénomènes , que la grossesse existe ? Il s’en faut bien ; car ils ne sont ni assez constans, ni assez réguliers pour cela : on ne les observe ni chez toutes les femmes , ni dans toutes les grossesses. D’ailleurs ils peuvent être l’effet d’une infinité d’autres causes , telles que la suppression des menstrues , la fausse grossesse , les affections nerveuses auxquelles les femmes sont très-sujet* tes, les maladies chroniques des organes génitaux, de la matrice, des ovaires, etc.
Cependant, quoique ce ne soit la que des signes équivoques ou incertains, il serait très-imprudent de ne pas les prendre en considération . Le parti le plus sûr alors est de présumer la grossesse , ou de se tenir au moins dans les bornes d’un doute raisonnable, pour ne rien précipiter et ne rien hasarder. Cette précaution est surtout nécessaire , quand la femme est engagée dans les liens du mariage , ou libre , mais d’une conduite et de mœurs suspectes ; quand elle n’a pas encore passé l’âge propre à la fécondation, qui est en général celui de quarante-cinq ou cinquante ans ; quand les incommodités qu’elle éprouve se dissipent en totalité ou en partie , et que sa santé se rétablit
après les trois ou quatre premiers mois. En suspendant ainsi son jugement, on gagne du temps; la grossesse , si elle existe réellement , ne tarde pas à se manifester par des caractères plus positifs , et on n’a point à déplorer une décision qui peut compromettre le repos , l’honneur et la fortune des familles , ou faire partager a un fœtus innocent le supplice d’une coupable mère.
Les signes qui rendent la grossesse vraisemblable , s’observent en particulier dans la région de l’abdomen, et dépendent des changemens que l’utérus éprouve depuis la conception jusqu’à l’accouchement. Cet organe change alors par rapport à son volume, à sa figure, à son tissu , à sa direction, à son action.
Dans l’état ordinaire l’utérus n’occupe , pour ainsi dire, qu’un point dans le bassin; il n’a que deux pouces et demi ou trois pouces de long , sur dix-huit ou vingt lignes de large , et un pouce d’épaisseur ; mais il s’agrandit et se développe à mesure que la grossesse avance ; sa longueur vers la fin est de treize ou quatorze pouces, sur sept à huit pouces de largeur en tout sens. Il occupe alors presque toute la capacité de l’abdomen.
La figure naturelle de l’utérus, dans l’état de vacuité, est triangulaire, aplatie, légèrement convexe sur ces deux faces. Dans le cours de la grossesse , les angles et les bords de cet organe
disparaissent. Il s’arrondit pendant les trois premiers mois ; il s’allonge ensuite et devient ovoïde jusqu’au septième ; enfin il augmente encore egalement dans toutes ses dimensions pendant les trois derniers mois , sans perdre neanmoins la forme allongée qu’il avait acquise.
Hors le temps de la grossesse , le tissu de l’utérus est serré , blanchâtre , compacte , presque cartilagineux. Mais, a mesure que la grossesse fait des progrès, il se ramollit, devient rouge et charnu; ses vaisseaux sanguins et lymphatiques , qu’on distinguait à peine, se déroulent, se redressent et acquièrent plus de calibre. Les premiers, aux approches de l’accouchement, ont la grosseur du petit doigt, et les derniers celle d’une plume à écrire.
L’utérus , avant la conception , parait être inactif; il ne s’y opère d’autre mouvement que celui de la vitalité, de la nutrition. Mais, pendant la grossesse , cet organe acquiert une telle force, une telle énergie, que ses contractions expulsent l’enfant, parvenu au terme de sa maturité, à travers la filière du bassin, avec toutes ses dépendances.
Dans l’état ordinaire , l’utérus est situé et dirigé parallèlement à l’axe du détroit supérieur ; mais il se dévie et tend naturellement à s’incliner en avant , lorsqu’il acquiert du volume et change de forme ; il est aussi très-souvent oblique à
droite , quelquefois à gauche , vers le milieu et la fin de la grossesse.
Un des changemens les plus remarquables est celui qui arrive au col de l’utérus. Dans le commencement et jusqu’au sixième mois de la grossesse environ , il est long , épais , dur et rénitent ; mais dans les trois derniers mois il se raccourcit , devient plus mince et perd de sa dureté; enfin il est complètement effacé, raccourci, aminci et ramolli , quelquefois entr’ouvert aux approches de l’accouchement.
Si, aux changemens de l’utérus, nous ajoutons ceux de ses annexes, tels que la dilatation, l’allongement, et l’humidité du vagin, le gonflement en quelque sorte oedémateux de la vulve , du mont de Vénus et du périnée , nous aurons le tableau complet de tous les phénomènes sensibles qu’on observe dans le système utérin après la conception. Mais ce ne sont encore là que des signes équivoques ou rationnels. Ils n’indiquent pas plus la grossesse qu’une hydropisie ou une tympanite utérine , au moins dans les premiers mois; car, durant cette période^ l’utérus éprouve à peu près les mêmes changemens^ soit qu’il contienne un fœtus, soit que la distension de ses parois tienne à la présence d’une môle , à un . amas d’eau, de sang, d’hydatides, à de l’air, etc. 11 faut donc attendre y pour acquérir plus de probabilités , jusqu’au milieu de la grossesse ,
époque où les incommodités qui suivent ordinairement la conception disparaissent , et où l’abdomen , s’élevant d’une manière très-distincte vers le nombril , laisse une espèce de vide du côté des lombes. C’est alors seulement que les changemens du système utérin et du bas-ventre donnent un air de vraisemblance à la grossesse. Mais il s’en faut bien qu’on en ait encore une certitude complète ; on ne l’acquiert qu’à l’aide de signes plus positifs et plus sûrs.
On ne peut assurer positivement l’existence de la conception et de la grossesse , sans avoir constaté la présence d’un fœtus dans la cavité de la matrice. C’est là, pour ainsi dire, la pierre de touche et le moyen sans lequel il est impossible d’éviter l’erreur dans une question aussi importante.
Or la présence du fœtus dans la cavité de la matrice ne peut se manifester que par des mouvemens sensibles pour la mère ou pour les gens de l’art. Ces mouvemens sont au nombre de deux, savoir, le mouvement passif ou de ballottement , et le mouvement actif ou musculaire.
Le premier est celui que le fœtus partage avec tous les corps de la nature ; il dépend de sa gravité ou de sa pesanteur ; c’est un mouvement par lequel il obéit continuellement à l’impulsion qu’il reçoit, et tend à se porter vers la partie la plus déclive de la matrice , suivant la situation
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ou l’attitude de la mère ; un mouvement qui est imperceptible au commencement de la grossesse, parce qu’ alors le fœtus n’a point assez de volume et de pesanteur , mais qui se fait sentir du quatrième au cinquième mois , un peu plus tôt ou plus tard, et devient plus ou moins incommode, surtout quand le fœtus a cessé de vivre , et n’est plus qu’une masse inerte; enfin, un mouvement qui ne laisse plus aucun doute sur l’existence de la grossesse, parce que nulle autre substance que le fœtus n’est suspendue et ne peut ballotter dans l’eau de l’amnios.
Le second de ces mouvemens est une sorte d’activité propre au fœtus , en vertu de laquelle son corps se courbe ou se redresse , ses membres se contractent ou se détendent , et vont frapper les parois de l’utérus. Ce mouvement est imperceptible jusque vers le milieu de la grossesse ; mais il devient quelquefois si brusque et si rude dans les mois suivans , qu’il se manifeste à traver les enveloppes du bas-ventre et les vêtemens; souvent même la femme en est réveillée durant la nuit : il prouve non-seulement l’existence de la grossesse , mais encore la présence d’un fœtus vivant dans la cavité de la matrice.
Toutefois ces deux mouvemens , l’un passif et tout-à-fait matériel , l’autre actif, musculaire et proprement vital , ne sauraient suffire pour écarter toute espèce de doute et d’incertitude en me-
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decine légale , s’ils n’étaient fondés que sur le témoignage de la femme ; car il est des circonstances où la prudence exige qu’on la soupçonne de mauvaise foi , surtout quand elle est intéressée à feindre ou a cacher la vérité. Elle est donc alors obligée de se soumettre à l’examen ou a la visite des gens de l’art , principalement des accoucheurs , qui sont censés avoir plus de pratique et d’habitude pour palper ou toucher les organes génitaux de la femme , et pour reconnaître les mouvemens du fœtus , seuls signes positifs et infaillibles de la grossesse.
Nous 11e parlerons point ici des connaissances nécessaires pour toucher convenablement et avec fruit , ni des précautions à prendre pour éviter la méprise et l’erreur dans la pratique de cette opération; on peut consulter là-dessus notre cours théorique et pratique d’accouchemens. Nous ferons seulement observer que , si l’on n’y fait beaucoup d’attention , il est possible de prendre le mouvement de totalité de l’utérus pour celui de ballottement , et le spasme ou soubresaut des muscles ou des viscères abdominaux, pour les mouvemens actifs ou vitaux du fœtus. Mais on se mettra toujours à l’abri de ces ! sortes de méprises , si l’on procède au toucher avec réserve et sans préjugés; si l’on n’agit pas avec trop de précipitation ; si l’on se rappelle que le ballottement du fœtus ressemble au mou-
j2 , MÉDECINE LÉGALE, vement d’un corps dans une cavité remplie de liquide, et que son mouvement actif ou vital ne devient , pour l’ordinaire , sensible qu’après le milieu de la grossesse, époque où l’utérus est assez volumineux , et le produit de la conception assez développé pour être distingué à travers les parois de l’abdomen.
Une autre remarqué bien importante , et que les médecins-experts ne devraient jamais perdre de vue , c’est qu’on peut affirmer positivement l’existence de la grossesse , toutes les fois qu’on vient à bout de sentir les mouvemens du fœtus d’une manière claire et distincte ; mais il ne s’en suit pas de là qu’on puisse réciproquement nier l’existence de la grossesse , lorsqu’on ne distingue point les mêmes mouvemens ; car il est possible qu’il y ait un fœtus dans la matrice , sans qu’il remue , sans qu’il ballotte , sans qu’il donne aucun signe de vie à celui qui visite ou explore les organes génitaux de la femme. Cela peut tenir à l’époque de la grossesse qui est peu avancée, à la faiblesse ou à une maladie du fœtus , à l’impéritie ou au défaut de pratique du médecinaccoucheur , à quelque cause ou disposition particulière , mais inconnue. Il faut donc bien se garder alors de prononcer l’absence de la grossesse , et de motiver sa décision sur l’absence des mouvemens du fœtus. Le parti le plus prudent et le plus sûr est d’attendre et de gagner
du temps jusqu’à ce que les signes qui font présumer la grossesse ou la rendent vraisemblable , aient été confirmés par ceux qui la mettent hors de toute équivoque , par les mouvemens du foetus , même par l’accouchement, qui est la preuve la plus péremptoire de cet état.
Si nous voulions prouver la justesse et la nécessité de cette circonspection en médecine légale , nous n’aurions qu’à rapporter les méprises scandaleuses des gens de l’art qui l’ont négligée : méprises dont la plupart provenaient de ce qu’on niait l’existence de la grossesse , lorsqu’on n’avait pas senti les mouvemens du foetus dans la matrice. Voici un fait qui s’est passé à Paris, et dont nous avons été témoins avec plusieurs autres élèves qui suivaient les cours de clinique en même temps que nous. Une femme dont l’abdomen était très-volumineux , fut reçue dans un hospice de la capitale. On la fît visiter par les médecins, chirurgiens et accoucheurs les plus distingués. Les uns la crurent affectée d’ascite , les autres de squirrhe et d’hydropisie de l’ovaire ; il y en eut aussi qui soupçonnèrent une grossesse abdominale , après laquelle le foetus s’était pétrifié du côté gauche où ils disaient le sentir ; quelques uns parlèrent de tumeur , de gonflement de la matrice ; personne ne pensait à la grossesse ; on ne distinguait ni ballotement ni mouvement actif ou musculaire du foetus . Cepen-
dant le volume de l’abdomen, loin de diminuer* semblait faite des progrès. On ne prescrivait à la femme que des tisanes ou autres remèdes innocens ; on ne voulait rien hasarder de crainte de se compromettre. Enfin, après trois semaines d’examens, de recherches, de consultations, qui ne produisirent que du doute et du vague , la question fut definitivement jugée par la nature. Des coliques survinrent et augmentèrent d’une manière progressive : c’étaient les douleurs de l’accouchement. 11 naquit un enfant d’un volume plus qu’ordinaire , très-bien conformé , et dont les cris étaient certainement bien capables d’annoncer son existence et sa viabilité aux praticiens qui les avaient méconnues. Ce seul trait ne suffirait - il pas pour rendre les médecins-experts très-réservés , et pour leur apprendre que si la perception . des mouvemens du fœtus les oblige de prononcer l’existence de la grossesse , l’absence de ces mouvemens ne leur permet pas toujours de porter un jugement contraire ou négati f ?
Tels sont les signes caractéristiques ou infaillibles de la véritable grossesse ; telles sont aussi l’attention , la prudence , la circonspection avec lesquelles il faut procéder pour les bien saisir , et pour en tirer les lumières nécessaires dans une question où l’erreur et la méprise peuvent être d’une si grande conséquence. Mais ces signes n’m-
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cliquent pas seulement la grossesse utérine , qui est la plus naturelle et la plus ordinaire ; ils servent encore à la distinguer d’avec la grossesse extra-utérine ou par erreur de lieu , et d’avec la fausse grossesse ou grossesse apparente.
D’abord , pour ce qui concerne la grossesse extra-utérine en général , voici en quoi consiste la manière de la reconnaître. Supposons qu’en visitant une femme , en palpant son abdomen , on trouve cette cavité plus volumineuse ou plus développée qu’à l’ordinaire, et qu’on y découvre, d’une manière claire, les mouvemens d’un fœtus; on en conclura nécessairement l’existence d’une véritable grossesse , et cette conséquence sera sans réplique. Supposons encore que , par un examen réitéré , attentif, bien circonstancié, on ne distingue aucun ou presque aucun changement dans le corps, ni dans le col de l’utérus ; en un mot, que le volume de cet organe ne paraisse point proportionné à celui du fœtus dont on a senti les mouvemens ; n’est-on pas en droit de prononcer encore que la grossesse est extrautérine, et cette conséquence n’est-elle pas aussi péremptoire et aussi incontestable que la première ?
A la vérité , nous venons de faire deux suppositions qui ne devraient laisser aucune incertitude ; mais il s’en faut bien qu’elles se réalisent toujours dans la pratique où l’on trouve mille
difficultés , pour apprécier la nature des tumeurs abdominales , et les mouvemens qu’on y sent ou qu’on y croit sentir. Que faut-il donc penser des auteurs qui regardent comme clairs et faciles à saisir les signes de la grossesse extra-utérine , et même ceux de ses différentes espèces ; qui enseignent à distinguer si le produit de la conception occupe l’une des trompes , l’un des ovaires , ou l’abdomen ? Nous croyons qu’ils ont moins consulté l’expérience que leur imagination, et qu’ils ont été plus séduits par la théorie que guidés par la pratique en traçant les règles d’un pareil diagnostic. En veut-on la preuve ? qu’on fouille dans les annales de l’art ; on y verra que nombre de grossesses extra-utérines n’ont été connues qu’à l’ouverture des cadavres. C’est ce dont on a pu être témoin à Paris il y a deux ou trois ans. Une femme mourut dans les hospices , et ce ne fut qu’après la dissection de l’abdomen, qu’on découvrit dans le bassin , entre la matrice et le sacrum, une tumeur inégalement circonscrite où était un foetus presque à terme, dont on n’avait pas eu le moindre soupçon durant la vie.
Passons maintenant à la fausse grossesse ou grossesse apparente. Supposons qu’en touchant une femme dont le ventre se gonfle , s’élève et s’arrondit, on trouve la matrice beaucoup plus volumineuse et plus ample qu’à l’ordinaire ; la conséquence immédiate de ce signe est qu’il y a
quelque substance renfermée dans la cavité de ce viscère. Pour reconnaître la nature de cette substance, on attend l’époque correspondante au milieu de la grossesse ; on réitère le toucher , et on découvre encore le globe utérin plus volumineux et plus distendu; mais on l’agite, étonné peut venir à bout d’exciter aucun mouvement actif ou passif. N’est-on pas en droit de présumer alors que la grossesse , loin d’être réelle , n’est qu’apparente ? L’absence des mouvemens du fœtus est donc encore ici le véritable fondement du diagnostic. Cependant nous ferons * observer que si l’on approche de la certitude ou de la vérité , à mesure qu’on gagne du temps , on n’y arrivera jamais complètement, qu’après avoir laissé passer le terme ordinaire de la grossesse. Car il est constant, d’un côté, que des fœtus ont séjourné dans l’utérus jusqu’à leur naissance, sans produire des mouvemens sensibles , et sans donner aucun signe de vie ; de l’autre , que des, femmes ont porté des môles l’espace d’un an même de quinze mois, sans en être fort incommodées. On ne saurait donc être trop prudent et trop réservé , lorsqu’il s’agit de procéder à la recherche des substances contenues dans l’utérus.
Quant aux différentes espèces de fausse grossesse, nous croyons inutile de faire observer ici que les signes qui en paraissent si clairs et si tranchés en théorie , sont fort difficiles à saisir en
pratique. Combien ne pourrait-on pas citer de cas où les gens de l’art se sont trouvés dans l’embarras , et ont même donné dans l’erreur , pour avoir mis trop de précipitation dans leur examen! Des médecins , des accoucheurs ont quelquefois prononcé qu’il y avait un fœtus dans la matrice , lorsqu’il n’y avait que de l’eau , et réciproquement qu’il n’y avait qse de l’eau dans ce viscère , lorsqu’un fœtus en occupait la cavité. On peut consulter pour cela notre Traité des maladies des femmes sur l’hydropisie , sur i’hématopisie ou congestion de sang , sur la tympanite , sur les hydatides , les môles , les polypes , les calculs de l’utérus. On peut consulter aussi les auteurs qui ont traité de l’hydropisie et de la tympanite abdominales , pour saisir la différence de ces maladies avec la vraie grossesse.
On dira peut-être que ce sont là des espèces de fausse grossesse maladives , c’est-à-dire, accompagnées de certaines incommodités ou dérangement de la santé, qui aident à les faire reconnaître. Cela est vrai en général ; mais ces incommodités ne suffisent pas toujours pour en établir le diagnostic, puisqu’elles se compliquent très-souvent avec la grossesse véritable. Il restera donc du doute et de l’obscurité sùr les fausses grossesses , aussi bien que sur les grossesses extra-utérines , quelles que soient les lumières et la sagacité des médecinjs chargés d’en rechercher et apprécier les
signes. Il n’y a qu’une grande circonspection qui puisse leur faire éviter la méprise et l’erreur à cet égard.
Un des cas les plus embarrassai] s et les plus capables de faire illusion est celui de la fausse grossesse spasmodique ou nerveuse. Girard de Lyon et Baudelocque en ont attribué la cause à l’impulsion de la matrice par le coït, quoiqu’il n’y ait point eu d’absorption de sperme; mais tout porte à croire qu’elle peut tenir à un état nerveux de tout l’individu ou du système utérin. On l’a observée non-seulement chez la femme, mais encore chez les femelles des animaux, telles que la vache , la chienne , la chatte. Dans ces sortes d affections , la matrice est un peu plus ou moins volumineuse que dans l’état naturel ; on la sent avec peine au-dessus du pubis. Son col et son orifice n’ont point changé de dimensions, de forme ni de situation. î^es règles sont supprimées ou ne coulent que médiocrement. Le ventre se développe par degrés ; il est tendu, météorisé , ou bien mou , flexible, indolent. On y sent des mouvemens qu’on prendrait pour ceux d un fœtus. Les mamelles deviennent plus volumineuses et rendent souvent une humeur qui ressemble a du lait. Cette espèce de fausse grossesse ne dure guère au-delà du neuvième mois , niais peut subsister pendant plusieurs années. Elle se dissipe par l’usage des bains ; quelquefois
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il se manifeste des douleurs ,' des efforts, un travail semblable à celui de l’enfantement ; les femelles des animaux , après cette apparence de part, poussent des cris comme pour appeler leurs petits; tout jusqu’à la fin resemble à une véritable grossesse. Voilà donc encore une occasion d’erreur et de méprise en médecine légale , si l’on s’en rapportait uniquement au témoignage de la femme.
Concluons et répétons, avec les praticiens les plus expérimentés et les plus sages , i°. que pendant les trois ou quatre premiers mois avant le milieu de la grossesse , on ne peut point en acquérir une certitude complète , parce que les signes ou phénomènes qui l’accompagnent la font seulement présumer , ou ne la rendent que vraisemblable ; 20. qu’après cette époque, les mouvemens du foetus sont les seuls signes caractéristiques ou positifs de la grossesse , c’est-àdire , que la réalité ou la présence bien constatée de ces mouvemens , entraîne la conviction ou ne laisse aucun doute , tandis que leur absence ne prouve point l’absence du fœtus , ni, par conséquent de la grossesse.
Cela posé , on voit quelle conduite un médecin-expert doit tenir devant les tribunaux , relativement à la question qui nous occupe. Si, par un examen attentif, il découvre les mouveme ns réels du fœtus , il affirmera l’existence
de la grossesse ; mais s’il ne trouve que des signes douteux , équivoques , incertains , il se gardera bien déporter une décision contraire ; il demandera du temps alors, jusqu’à ce que la vérité se manifeste , et même , s’il le faut f jusqu’après l’accouchement, qui est à coup sûr le signe le plus caractéristique et le plus positif de la grossesse.
Que de prudence et de circonspection ne faut -il pas avoir pour éviter l’erreur dans certaines circonstances! Il peut arriver qu’une femme rusée , cherchant à perdre le fruit d’un amour déshonnête , illicite , teigne son linge ou ses organes génitaux avec du sang étranger , pour faire croire qu’elle n’est pas enceinte , et pour se faire administrer des remèdes emménagogues , abortifs , sous prétexte que ses menstrues ne coulent pas assez abondamment. Il faut exiger alors que les parties soient lavées avec de l’eau tiède , et que la femme soit observée pendant quelque temps; si le sang ne reparaît pas, le cas est suspect, et on évite le piège.
On invoque aussi quelquefois le ministère de 1 art , pour faire triompher l’innocence faussement accusée. Une jeune personne peut avoir le vagin imperforé , entièrement fermé par 1 hymen ; ce vice de conformation s’oppose nécessairement au flux des menstrues; le ventre se gonfle alors et se durcit ; il survient des in-
commodités périodiques tous les mois ; la calomnie s’empare de toutes ces circonstances ; on accuse la jeune personne d’être enèeinte ; Sa réputation est flétrie. Dans un cas pareil, il ne s’agit que d’une opération , pour rétablir la voie des menstrues ; mais il ne faut la prati- j quer qu’en présence de quelques voisins, afin 1 de les convaincre de l’injustice et de lafaus- 1 seté de leurs soupçons.
/f II est encore des cas où une* femme , pré- 1 venue de suppression de part , allègue pour * excuse l’ignorance de sa grossesse. On demande donc si une femme enceinte peut ignorer son état jusqu’à l’accouchement. Quand on considère les incommodités qui accompagnent la grossesse et qui la font présumer, les changemens qu’elle produit dans le bas-ventre , £t qui la rendent plus ou moins vraisemblable , enfin les mouvemens du fœtus qui la mettent hors de doute , et se manifestent, pour l’ordinaire, du quatrième au cinquième mois , il parait bien difficile , pour ne pas dire impossible , qu’une femme enceinte n’ait pas la conscience de son état. D’ailleurs une femme qui a eu commerce avec un homme, peut-elle oublier cette circonstance, et dès-lors n’est-elle pas natm-ellement portée , sinon à croire, du moins à soupçonner, que tout ce qu’elle a éprouvé depuis, que tous les changemens qui se sont opérés en elle, dépen-
daient de sa grossesse ? Il semblerait donc , et c’est l’opinion du docteur Focïéré , que la femme ne pourrait être excusée de son ignorance , à moins qu’elle ne fût tout- à -fait idiote, ou qu’elle n’eût été fécondée après avoir été endormie par des substances narcotiques, enivrée par des liqueurs spiritueuses , frappée d’asphyxie, d’hystérie , d’apoplexie.
Mais cette opinion ne paraîtrait-elle pas trop exclusive, si nous considérions qu’il existe plusieurs exemples de femmes mariées qui ont méconnu leur grossesse? De ce nombre était l’épouse d’un négociant de Lyon , dont parle le docteur Desgrcmges; déjà mère de quatre ou cinq enfans , elle devint enceinte à l’âge de quarante» cinq ans , et après une ignorance complète de sa grossesse , elle accoucha d’un enfant qui se portait fort bien ; ce qui l’étonna beaucoup, elle et toute sa famille. De ce nombre paraît avoir été aussi une femme , dont parle Fodéré lui» meme , et dont nous rapporterons l’histoire, en traitant de l’avortement. Ne lisons - nous pas encore , dans le ier. volume du Recueil des causes célébrés, que Louise Bunel , prévenue du crime d infanticide , et condamnée à la peine capitale par le tribunal d’Avranches, fut acquittée par celui de Bayeux , d’après une consultation de seize médecins de Paris, qui motivèrent leur avis sur l’incertitude des signes d’une gros-
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scsse commençante , sur la facilité de la confondre avec toute autre maladie, et sur l’autorité d ' Astruc , de Zacchias, de Senac et d’ Hébenstreet ? Ce dernier , qui était professeur de jurisprudence médicale à Léipsick , 11’ avait-il pas enchéri sur la question , en affirmant qu’on pouvait , dans certains cas , regarder comme vraisemblable l’ignorance absolue de la grossesse , au moment même du travail de l’accouchement? îl est vrai qu’il suppose ensuite que la femme a conçu sans le savoir , dans le temps qu’elle était ivre ou endormie : ce qui rentre dans l’opinion exclusive du docteur Fodéré.
Comment donc décider cette question? Comment prouver qu’une femme est de bonne foi , quand elle allègue l’ignorance de sa grossesse ? Il est certain que la chose est facile , dans les cas d’idiotisme , de sommeil comateux , apoplectique, dont nous avons parlé ci-dessus. Mais, dans les autres cas, comment une femme, qui assure avoir ignoré sa grossesse , peut-elle être convaincue du contraire , puisque la possibilité de cette ignorance repose sur des faits qu’on ne peut révoquer en doute? Nous croyons qu’ici , comme en bien d’autres occasions, il faudrait avoir égard à la moralité et aux habitudes de la femme. Il faudrait surtout s’informer si elle n’a pas cherché à céler sa grossesse , si elle 11’a pas usé de remèdes abortifs, si elle n’a pas mani-
festé ses soupçons , ses craintes à ses amis , à ses parens , à ses voisins ; si elle ne leur a pas fait confidentiellement des questions relatives à la grossesse , à l’accouchement , à la suppression ou au dérangement des menstrues , etc.
Nous venons de dire qu’une femme pouvait ignorer sa grossesse, quand elle avait été fécondée dans l’état de sommeil , d’ivresse , d apoplexie , etc. Or, est-il possible qu’elle ne soit pas réveillée , ou assez excitée alors par l’acte de la génération, pour sentir la violence qu’on lui fait ? et , si elle reste dans l’assoupissement , si elle est entièrement apathique , insensible, comment peut-elle concevoir , sans éprouver aucune volupté préalable ou sinTmtanée ?
Pour répondre, à la première question , nous dirons qu’à la vérité une femme peut être réveillée par l’acte du congrès , si le sommeil est ordinaire, naturel, léger; s’il s’agit d’une vierge encore jeune, et attaquée par un homme fortement organisé ; si la vulve et l’ouverture du vagin sont étroites , resserrées ; si l’acte est complètement exécuté ; • s’il est accompagné de violence , de douleur : mais nous croyons, au contraire , qu’une femme peut rester endormie , entièrement apathique , passive pendant l’acte de la génération , si le sommeil est très-profond, s’il est produit par des narcotiques ou par des spiritueux, s’il est comateux , apoplectique. Nous
avons assisté dans ses couches une jeune personne, dont un homme avait joui, après l’avoir endormie avec du punch ; elle nous a naïvement avoué qu’elle n’avait rien senti , et qu’elle avait entièrement ignoré sa grossesse, jusqu’au quatrième mois , époque où elle avait consulté ses parens , entre autres une de ses sœurs , pour des mouvements insolites qu’elle éprouvait dans le bas-ventre. Toutefois , nous n’oserions pas affirmer qu’une femme puisse être dépourvue de tout sentiment, pendant une attaque d’hystérie, parce qu’il y en a , selon quelques auteurs , qui entendent alors ce qu’on dit , et voient ce qu’on fait , sans avoir la faculté de parler ni de se mouvoir. Il n’en serait pas de même d’une affection comateuse , narcotique ; car on a vu des femmes, dans ces cas-là, accoucher sans le savoir, et ne conserver ensuite aucun souvenir de ce qui s’était passé ; cependant on ne saurait contester que le travail de l’enfantement ne soit beaucoup plus douloureux que le congrès chez la femme la plus étroite, comme chez une femme non encore déflorée .
Quant à la seconde question , il est certain , et l’expérience l’a prouvé plus d’une fois , que la volupté n’est pas nécessaire , de la part de la femme , pour concevoir ou pour rendre la copulation féconde. Tous les jours on voit des femmes, naturellement très-froides, pour ainsi
dire de marbre et de glace , recevoir sans plaisir les caresses de leurs époux , et faire néanmoins plus d’enfans que les autres. Quelle volupté pouvait sentir la jeune personne dont nous venons de parler, lorsqu’elle était noyée dans le punch ? La jeune fille, dont il est question dans le Recueil des causes célèbres , et qu’on croyait morte, partageait-elle, sous le drap mortuaire, le sentiment du religieux qui la veillait durant la nuit, et dont elle avait allumé la concupiscence ? Si l’on considère encore que la grossesse peut avoir lieu , malgré la présence de l’hymen, et quoique l’exécution de l’acte vénérien soit incomplète ; enfin , si l’on réfléchit sur les expériences du célèbre Spallanzani qui fécondait les chiennes par la seule injection du sperme , ne sera-t-on pas tenté de croire que les fonctions de l’utérus sont indépendantes de la volupté et de tout plaisir sensuel ? Concluons donc que la volupté n’est pas absolument nécessaire chez la femme , pour la fécondation.
Nous avons mis les appétits bizarres , dépravés de la femme , au nombre des signes qui font seulement présumer la grossesse. Or, on raconte, à ce sujet , des choses qui peuvent être du ressort de la jurisprudence médicale ; mais elles sont, au moins pour la plupart, si extraordinaires , qu’elles seraient incroyables , si elles n’étaient attestées par des auteurs dignes de foi.
Une femme enceinte , dit Roderic ci Castro , voulait absolument manger l’épaule d’un boulanger qu’elle avait vu nue. Langius cite une femme., des environs de Cologne, qui, désirant de manger de la chair de son mari, l’assassina pour satisfaire son féroce appétit, et en sala une grande partie , pour prolonger son plaisir. Vives , dans ses Commentaires sur la cité de Dieu, par Saint jdi ugustin , rapporte qu’une femme serait avortée, si elle n’eût assouvi le barbare désir de mordre au cou un jeune homme , à qui elle causa des douleurs insupportables. Baudelocque , dans ses Cours d’Accouehemens , parlait d’une femme qui ne mangeait rien avec tant de plaisir que ce qu’elle pouvait dérober, lorsqu’elle allait faire ses provisions au marché ; elle portait la subtilité jusqu’à tromper les yeux les plus vigilans. Il n’y a pas encore long-temps qu’une femme , accusée d’avoir voulu ouvrir la porte d’une chambre où étaient certains objets de prix, alléguait , pour sa défense , un violent motif de jalousie contre son mari, qu’elle croyait renfermé dans cette chambre avec une de ses maîtresses. Une couturière avait emporté un couvert d’argent qu’elle avait aperçu dans un saladier sur un buffet; accusée de vol , elle répondit que ce couvert s’était malheureusement trouvé dans une poignée de laitue qu’elle avait prise en passant, pour sa-* tisfaire une envie de grossesse.
Supposons maintenant que de pareilles questions se présentent en médecine légale ; qu’une femme enceinte soit accusée , convaincue d’avoir mordu , blessé , assassiné un homme , son mari , d’avoir volé des provisions, de l’argent, des effets plus ou moins précieux ; doit-on l’absoudre et la mettre hors de cour, sous prétexte que l’état de grossesse trouble ou obscurcit la raison , enchaîne la liberté , ôte la moralité aux actions , et les rend involontaires , innocentes ?
Dans ces sortes d’occasions, heureusement assez rares , nous pensons que les médecinsexperts et les juges ne sauraient jamais trop peser les circonstances qui ont précédé , accompagné ou suivi le délit. Par exemple , dans le cas de blessures graves, d’assassinat, l’envie d’assouvir une cruelle vengeance ne peut-elle pas se cacher sous l’envie de satisfaire un appétit dépravé ? Et , dans le cas de larcin ou de vol , lè désir immodéré du bien d’autrui n’a-t-il pas souvent plus de part à l’action , que le déréglement de la volonté, produit par la grossesse ?
En général, quels que soient l’état nerveux et la mobilité de la femme , quelque influence que la matrice , après la conception , exerce sur ses facultés intellectuelles et morales , on ne se persuadera pas sans peine que le caractère de cet être , naturellement sensible et aimant , se pervertisse tout-à-fait , et se change en barbarie et
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en férocité la plus sauvage. On ne croira pas facilement que la grossesse altère ou dérange sa raison, au point de lui faire méconnaître les droits les plus sacrés de la nature , et les lois fondamentales de toute civilisation , l’humanité , la justice , la propriété. On objectera , si l’on veut, les envies extraordinaires des femmes grosses , leurs appétits désordonnés , bizarres , dépravés ; nous répondrons qu’il faut toujours rechercher, avec soin , l’origine de pareils écarts , même en soupçonner le motif, quand ils vont jusqu’à répandre le sang, jusqu’à blesser les règles de la justice et de la morale. Nous ajouterons aussi qu’il faut les réprimer , et les punir après l’accouchement , comme ils méritent , surtout si l’on vient à découvrir qu’ils ont satisfait quelque passion ou quelque intérêt de la femme qui les a commis. Ne serait-ce pas, en effet, le comble du désordre, de la bizarrerie, de la dépravation, que de faire excuser par la grossesse qui tend à repeupler la société, le meurtre et l’assassinat qui la détruisent , le vol et le brigandage qui la bouleversent ? Qu’une femme enceinte ait envie de manger des fruits âpres, verts, du poivre , du sel, du plâtre, du charbon; que, dans cet état , elle boive , plus qu’à l’ordinaire, du vin pur, de T eau-de-vie , des liqueurs, du café; cela peut s’expliquer, et des faits sans nombre attestent ces anomalies ou irrégularités de l’appétit et de la
digestion; mais il y a bien loin de là jusqu’au désir de manger une épaule de boulanger , de mordre un jeune homme au cou , de tuer un mari. Une femme, dans sa grossesse , peut encore avoir envie de dérober quelques feuilles de salade, quelques friandises, pour les manger en cachette ; mais ce n’est p^s là voler un couvert d’argent, un bijou, des objets précieux. Enfin une femme enceinte peut avoir J’envie de voir son mari , son amant, même concevoir et nourrir des sentimens de jalousie contre eux ; mais cette envie, cette jalousie, quelque effrénées qu’elles soient , peuvent- elles porter à ouvrir , à enfoncer la porte d’une chambre, et surtout à y dérober les objets qu’on trouve à sa convenance ? Nous croyons donc et nous répétons que la grossesse ne saurait être un motif d’excuse , pour toutes les mauvaises actions de la femme, surtout si elles outrageaient la nature , comme le meurtre et l’assassinat , et si elles étaient directement opposées aux lois , comme le vol ou le larcin .
A l’occasion des signes qui font seulement présumer la grossesse , nous avons dit aussi qu’il fallait avoir égard , en même temps , à F âge de la femme , c’est-à-dire , qu’un des moyens les plus sûrs d’éviter l’erreur ou la méprise , dans cette circonstance , était de présumer la grossesse ou de rester au moins dans le doute , jusqu’à ce
que la femme eût passe l’âge de la fécondité". Mais quel est le terme de cet âge? Doit-on le fixer â quarante, quarante-cinq ou cinquante ans, comme on le fait généralement? Faut-il, avec Zacchicis et d’autres auteurs, regarder le commencement et la fin de la menstruation, comme les deux extrêmes entre lesquels la femme peut devenir mère ? Cette excrétion périodique estelle absolument nécessaire, pour établir la possibilité de la grossesse ?
Ces questions ne sont pas tout- à -fait de pure spéculation ; il est peut-être plus utile qu’on ne pense de savoir à quoi s’en tenir là-dessus en médecine légale; il s’est élevé, et il peut s’élever encore des contestations , sur l’âge où la femme n’est plus féconde ou apte à la génération. C’est ce dont on trouve la preuve dans le troisième volume des Mémoires de l’Académie , page 1 8, Voici le fait : en iy54 , François Fajot se porte héritier d’une succession. On lui dispute son droit et son état, en lui opposant l’impossibilité que la bisaïeule de Fajot fût accouchée de sa mère , à l’âge de cinquante-huit ans, ainsi qu’il était énoncé dans l’extrait baptistaire de celle - ci. Il demande , et il lui est permis par le juge d’Aubervillers , de se retirer devant l’Académie , pour avoir son avis sur la possibilité ou l’impossibilité du fait.
Les commissaires nommés fouillent dans les
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annales de l’art , et y découvrent plusieurs exemples pour attester que la fécondité de la femme peut s’étendre bien au-delà du terme naturel ou le plus ordinaire, qui est l’àge de quarante à cinquante ans. Pline , le naturaliste, nous apprend que Cornéîie, de la famille des Scipions, accoucha, à soixante-ans , d’un fils qui porta le nom de Volusius Saturninus. Marsa , médecin de Venise , avoue s’être trompé au sujet d’une femme de soixante ans, qu’il croyait affectée d’hydropisie, et qu’il traitait pour cette maladie, parce qu’il ne soupçonnait pas qu’elle pût devenir enceinte à cet âge. Il passe pour certain, à Paris , qu’une femme , demeurant rue de la Harpe et âgée alors de soixante-trois ans, accoucha d’une fille qu’elle nourrit. De La Motte rapporte aussi qu’une fille âgée de cinquanteun ans, n’avait jamais voulu se marier avant ce temps-là, par la seule crainte d’avoir des enfans ; que s’y étant trompée , elle devint grosse, et attribuait les incommodités de son état à autre chose, à la cessation des menstrues. Il est; donc incontestable , d’après ces exemples , que la fécondité des femmes ne cesse pas toujours, et sans exception , depuis quarante jusqu’à cinquante ans , et qu’elle peut se manifester quelquefois chez celles qui ont passé cette époque , même chez les sexagénaires. Par conséquent il n’était pas impossible que la bisaïeule de Fajot
fût accouchée à l’âge de cinquante-huit ans , et ses adversaires avaient tort d’alléguer cette impossibilité, pour lui disputer son droit à la succession qu’il réclamait.
Nous ferons observer que,, dans l’état actuel de notre législation , une pareille procédure ne pourrait point avoir lieu ; s’il s’agissait de prononcer sur les droits d’un individu à la succession de sa mère , de son aïeule ou bisaïeule , les tribunaux seraient certainement dispensés d’avoir recours à l’Académie , pour savoir si ces femmes pouvaient ou ne pouvaient pas accoucher après l’âge ordinaire de la fécondité. 11 suffirait de constater que le réclamant est fils ou descendant légitime de la femme dont il se porte héritier ou successeur. Or, d’après l’article 5 19 du Code civil, la filiation des enfans légitimes se prouve par les actes de naissance inscrits sur le registre de l’état civil. Par conséquent, un extrait de naissance en forme et authentique , c’est-àdire, bien visé et bien légalisé , serait un titre incontestable à la succession d’une mère , d’une aïeule, ou bisaïeule, en un mot, de toute femme dont on prétendrait être le fils ou le descendant; on n’aurait pas besoin de discuter sur la possibilité ou impossibilité de l’accouchement à telle époque plutôt qu’à telle autre.
Mais il pourrait arriver qu’il n’y eût point d’acte de naissance ou qu’il se fût perdu. La filia-
tioii ne pourrait être établie alors que par la possession constante de l’état d’enfant légitime , laquelle résulte de divers faits spécifiés dans l’article 32i du Code civil. Donc un enfant pourrait être réduit à fournir la preuve de ces faits , pour faire valoir ses droits à la succession de sa mère , dans le cas où il ne pourrait produire son acte de naissance. Or, si cette naissance devait se placer après Page ordinaire de la fécondité , ne pourraiton pas opposer à l’enfant l’invraisemblance, même l’impossibilité que sa mère fût accouchée à un âge aussi avancé; et cette invraisemblance , cette impossibilité ne seraient-elles pas de nature â balancer toutes les preuves qu’il voudrait tirer des faits de possession d’état , allégués en faveur de sa filiation ? On serait donc alors obligé de recourir aux gens de l’art, pour avoir leur avis sur la possibilité ou impossibilité de la grossesse et de l’accouchement, après l’âge ordinaire de la fécondité.
Cette même question pourrait se présenter encore dans certaines affaires criminelles , et le concours de la médecine avec la jurisprudence ne serait pas moins nécessaire alors que dans les affaires civiles. Qu’une femme condamnée a mort après l’âge de cinquante, même de soixante ans, se déclare enceinte; l’article 27 du Code pénal porte , expressément , qu’elle ne subira la peine qu’aprèssa déliyraiice. On ne pourrait donc pas
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lui opposer l’impossibilité de la grossesse , sous prétexte qu’elle aurait passé l’âge ordinaire de la fécondité. La justice exigerait qu’on nommât alors des experts , pour faire vérifier si son état était conforme â sa déclaration ; et dans le cas où une première visite de cette femme ne produirait aucune présomption ni aucune vraisemblance de grossesse , son âge , même sexagénaire , ne suffirait pas pour proùVer l’impossibilité de cet état ou la fausseté de sa déclaration. La prudence exigerait encore qu’on sursît à l’exécution du jugement jusqu’à ce que la vérité fût complètement éclaircie.
Quant à ce qui regarde la menstruation, il s’en faut bien qu’elle soit absolument nécessaire et indispensable pour la fécondité. S’il en était ainsi, on ne verrait jamais devenir mères que les femmes sujettes à cette excrétion périodique , et toutes les autres seraient nécessairement stériles. Cependant il est de fait qu’on a plusieurs fois observé le contraire . Brassctvole rapporte avoir connu des paysannes qui n’avaient jamais eu leurs règles, très-saines d’ailleurs , et qui avaient eu des enfans. Laurent Joubert parle d’une femme de Toulouse qui n’avait jamais été réglée et n’avait pas laissé , pour cela , d’être mère de dix-huit enfans. Trencavel avait connu une femme d’une forte constitution qui , sans avoir jamais eu ses règles, eut une couche très-heu-
reuse. Marcellus Donatus atteste que , dans la ville qu’il habitait , il y avait une femme qui , sans avoir jamais eu ses menstrues , eut deux enfans. Enfin Stalpcirt Vanderviel dit avoir vu à la Haye la femme d’un tailleur dans le même cas, laquelle accouchait tous les ans, et jouissait d’une parfaite santé. Que penser, d’après ces observations, de ceux qui veulent refuser la fécondité aux femmes qui ne sont point assujetties à l’écoulement périodique des menstrues?
Mais , en supposant même , avec Zacchias et tous ses partisans , que la menstruation fût absolument nécessaire, que le commencement et la fin de cette excrétion fussent les deux termes extrêmes de la fécondité , s’en suivrait-il que les femmes ne pourraient point être mères passé l’âge de quarante ou cinquante ans ? Point du tout; on devrait en conclure, au contraire , que la conception , la grossesse et l’accouchement , pourraient avoir lieu chez elles , pendant tout le temps que durerait la menstruation. O11 devrait en conclure encore que les femmes chez lesquelles cette fonction périodique , après avoir cessé vers l’âge de retour, se renouvellerait dans la suite, pourraient redevenir en même temps fécondes ou propres à la génération. Or ces deux conclusions ont été positivement justifiées ou confirmées , plus d’une fois , par l’expérience et l’observation. T^alescus. de Tarenta dit avoir
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connu une femme , d’une bonne constitution, qui était sujette à l’écoulement des menstrues, au-delà de soixante ans , et eut trois fils , dont elle mit au monde le dernier à soixante ans. Voilà donc un fait qui prouve que la menstruation et la fécondité peuvent se prolonger simultanément, et bien au-delà du terme ordinaire. On lit aussi dans les Mémoires des curieux de la nature , qu’une femme , âgée de soixante- cinq ans , vit reparaître ses règles qui l’avaient quittée au temps ordinaire , qu’elle devint alors enceinte, et fit fausse couche, au bout de trois mois , d’un enfant bien conformé pour son âge. Voilà donc encore un fait qui prouve que le retour des menstrues, chez les femmes sexagénaires, peut ramener aussi la fécondité chez elles.
Il résulte de là que si la fécondité des femmes cesse, le plus communément, de quarante à cinquante ans, elle peut néanmoins se prolonger bien au-delà de ce terme ; et que si elle est, pour l’ordinaire , compagne de la menstruation , elle peut exister aussi sans elle. Ces sortes d’exceptions ne doivent point être perdues de vue en médecine légale : elles peuvent servir à éviter la méprise et l’erreur , quand il s’agit d’examiner les signes qui font présumer la grossesse.