CINQUIÈME QUESTION
De V accouchement,
La question de l’accouchement , en médecine légale , n’offre ni moins d’intérêt , ni moins de difficulté que celle de la grossesse. Une femme peut être accusée de suppression de part, c’est-àdire, d’être accouchée clandestinement, et d’a-
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voir soustrait ou fait périr l’enfant qu’elle a mis au jour ; elle peut être aussi accusée de supposition de part, c’est-a-dire , d’avoir supposé ou simulé un accouchement, et d’avoir ainsi usurpé le respectable titre de mère , en montrant à son mari ou à ses proches un enfant qu’elle n’avait ni conçu ni porté dans son sein. Dans ces deux cas, il s’agit de vérifier si l’accouchement a eu lieu ou non , soit afin de faire punir un crime atroce ou une fraude insigne , dont la nature et la société demandent vengeance , soit afin de faire triompher une innocente, faussement accusée et menacée de la peine capitale ou de la flétrissure.
En général, il doit être alors d’autant plus facile de découvrir la vérité , que l’accouchement est plus récent. Car, passé un certain temps, lorsque les organes qui servent à cette fonction naturelle ont repris leur état primitif, on conçoit qu’il n’est plus possible de fixer d’une manière précise ou seulement approximative la véritable époque du fait. Cependant il peut arriver aussi que les médecins - experts soient consultés par les tribunaux , pour décider si une femme est réellement accouchée une fois dans sa vie , n’importe à quelle époque. L’exemple suivant, peut-être l’unique dans son espèce , attestera ce que nous avançons.
Une jeune personne d’environ vingt-cinq ans
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était courtisée par un homme à qui elle avait plusieurs fois accordé ses faveurs, parce qu’il lui avait promis de l’épouser. Mais comme elle trouvait que cette promesse tardait trop long-temps à se réaliser , elle imagina , pour en hâter l’accomplissement y de simuler une grossesse. En conséquence elle arrangea si bien sa toilette , que son ventre semblait augmenter chaque jour de volume. Elle en vint au point qu’au bout de quatre ou cinq mois on s’aperçut de sa prétendue grossesse dans la maison et le quartier qu’elle habitait. Elle affectait elle-même de divulguer son état , et ne craignait point de compromettre ainsi son honneur , parce qu’elle donnait à entendre que le fruit qu’elle paraissait porter était le gage certain de son union prochaine avec son amant. Elle continua d’accumuler progressivement des hardes sur son ventre , et quand le volume en fut assez saillant , pour faire croire au public qu’elle était au terme de sa grossesse , elle résolut aussi de simuler un accouchement. Voici donc comment elle s’y prit pour ourdir ce second mensonge. Elle se procura deux ou trois livres de sang de bœuf dont elle souilla son lit et le linge qu’elle avait sur le corps. Elle pria ensuite une de ses confidentes de lui faire venir une garde pour la soigner durant ses couches supposées. Elle resta au lit neuf ou dix jours , après lesquels elle feignit d’être en con-
yalescence pendant une quinzaine. Enfin elle reparut en public , dfeant à toutes les personnes du voisinage qu’elle était accouchée , et qu’elle avait envoyé son enfant en nourrice. Sur ces entrefaites elle se brouille avec son amant, parce qu’il diffère encore ou refuse de l’épouser , quoiqu’il la croie déjà mère d’un enfant dont il ne conteste pas lui-même d’être le père. Un ou deux ans se passent, sans qu’ils se voient ou communiquent ensemble. Mais, après cet intervalle , l’homme réclame l’enfant , et veut savoir ce qu’il est devenu. On imagine bien que la jeune personne refuse de le produire, et d’en donner des renseignemens à celui qui l’avait abusée par de vaines promesses de mariage. Celui-ci la dénonce et l’accuse de suppression de part devant le tribunal criminel du département de la Seine. Alors sommée de comparaître, elle déclare naïvement son système de fraude , et les motifs qui le lui ont fait inventer. Cependant le juge d’instruction lui observe qu’on ne peut point s’en rapporter à sa parole , et que le meilleur moyen de se décharger de l’accusation grave qui pèse sur elle , est de prouver qu’elle n’est jamais accouchée. Elle répond avec fermeté qu’elle défie tous les gens de l’art de trouver sur son corps la moindre trace d’un accouchement. Nous fûmes commis, conjointement avec nos confrères les docteurs Maigrier et Louyer -
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Villermay pour la visiter, et nous ne découvrîmes sur elle aucun signe d’un accouchement soit ancien, soit récent. Elle fut renvoyée, d’après notre déclaration , et Ton ne donna plus de suite à cette affaire.
On voit donc qu’il ne s’agit pas toujours de prononcer sur l’existence de l’accouchement , lorsqu’il est récent ; qu’il peut arriver aussi aux médecins-experts d’être consultés, lorsque l’époque en est plus ou moins reculée ; et on sent bien qu’il faut avoir alors beaucoup de lumières et de discernement , pour démêler la vérité d’avec tout ce qui peut l’obscurcir. Mais à qui appartient il de décider que raccouchement a eu lieu ou non chez une femme, si ce n’est aux gens de l’art , que leur étude et leur pratique ont mis à même de méditer long-temps sur les causes, sur les signes , sur les effets et les suites de cette fonction naturelle? Ce sont là, en quelque sorte, les données du problème à résoudre. Nous allons donc tâcher de les remettre en peu de mots sous les yeux , pour en déduire ensuite les conséquences les plus propres à éclairer les experts et les juges.
L’accouchement est l’expulsion d’un fœtus vivant et à terme , hors de la matrice, avec toutes ses dépendances ; on peut le considérer comme le terme de la grossesse et le complément de la • génération ; c’est une fonction ou opération na~
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turelle , mais plus ou moins tumultueuse qui sépare le fœtus d’avec la mère , et les fait passer l’un et l’autre à une nouvelle existence. Le fœtus est expulsé de la matrice où il ne jouit que d’une sorte de vie végétative, pour commencer une vie plus complète, entièrement subordonnée à la respiration , à la digestion et à Timpresssion des agens extérieurs ; de son côté la matrice , après s’être développée successivement pendant neuf mois, se contracte et se vide pour reprendre à peu près son état ordinaire.
Mais ce nouvel ordre de choses ne s’établit pas d’une manière brusque , instantanée ; il y a ici une succession de périodes qu’il est bien essentiel de considérer en médecine légale. La femme accouche presque toujours en détail, rarement en bloc, d’un seul jet ou par un seul effort. Ce sont, pour ainsi parler, plusieurs accouchemens partiels , qui se suivent dans un ordre fixé par la nature, et qui composent l’accouchement total. D’abord la matrice se débarrasse des eaux de Tamnios ; puis elle se resserre , pour s’appliquer immédiatement sur le fœtus qu’elle expulse à son tour. Bientôt après le placenta est chassé avec les membranes : c’est ce qu’on appelle la délivrance. Enfin des caillots de sang sont encore rejetés , les lochies coulent pendant quelques jours, et exhalent une odeur forte, spécifique ou propre aux nouvelles accouchées ; la matrice
se dégorge complètement; la femme se refait des maux qu’elle a soufferts ; ses mamelles se remplissent de lait ; elle n’a plus qu’à nourrir un nouvel individu dont elle se glorifie d’être mère.
Il suit de là que la première et principale cause de l'accouchement , consiste dans la contraction de la -matrice , dans la force ou propriété vitale , par laquelle cet organe , après s’être distendu , se resserre et revient sur lui-même , pour se débarrasser des corps , même les plus petits , qui l’irritent et l’incommodent. On doit admettre aussi comme causes accessoires ou secondaires de cette fonction , les contractions du diaphragme et des muscles abdominaux , ausi bien que I celles de tout le tronc et des membres. Un coup | d’œil sur la femme en travail, quand elle se cramponne des mains et s’arc-boute (les pieds, suffit pour prouver cette simultanéité , ce concours d’actions et de causes. D’ailleurs la fatigue et quelquefois l’épuisement de la femme qui vient d’accoucher, attestent assez que la matrice n’agit pas alors seule et indépendamment du système musculaire. Enfin, nous ajouterons que ces causes accessoires , au moins les contractions du diaphragme et des muscles qui s’attachent au bassin, sont nécessaires, soit pour maintenir ce canal dans l’état d’immobilité , soit pour fournir un point d’appui à la matrice , pendant qu’elle force
le fœtus de s’y engager, et d’en franchir l’excavation et les détroits.
Quelques auteurs , entre autres Focléré , admettent aussi comme une des causes de l’accouchement , l’action synergique ou coopératrice du fœtus. Mais n’est-ce pas là revenir à une question déjà agitée par les anciens et résolue plusieurs fois par les modernes ? n’est-ce pas avancer, en d’autres termes, que le fœtus joue unrôle actif dans sa naissance ? Pour prouver cette synergie ou coopération , on allègue la conversion spontanée du fœtus, qui a lieu quelquefois, de manière qu’après avoir présenté un bras , il se retourne , et se dégage en présentant tantôt les fesses , tantôt les pieds , et se trouve expulsé , au grand étonnement des accoucheurs , par les seules forces de la nature.
Il est vrai que trente faits de cette espèce furent communiqués, en 1785, au Journal de médecine de I^ondres , par Thomas Denman , que Baudeloque et Gardien en ont admis la possibilité , et que le Bulletin des sciences médicales de la Société cV émulation de Paris , en rapporte un exemple authentique.
Mais ces faits , ces autorités , ces exemples , loin de prouver ce qu’on avance , prouvent précisément le contraire , c’est-à-dire , que le fœtus est entièrement passif en venant au monde , et que c’est la matrice seule qui le re-
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tourue; quand il est mal place , pour l’expulser | ensuite avec plus cîe facilité. En effet; si l’on réfléchit sur la forme et la structure de cet organe ; sur l’action et la direction de ses flbres ; on verra qu’il se contracte orbiculairement , et que ses forces se dirigent de tous les points de sa surface vers son axe , qui est parallèle à celui du fœtus et à celui du bassin. Elles doivent donc le pousser alors directement à travers ce canal , et l’expulser sans beaucoup de résistance. Mais lorsque le fœtus est incliné par rapport à la matrice , le système des mêmes forces tend à lui imprimer un mouvement de bascule ; et à le redresser , de manière que l’une de ses extrémités s’abaisse insensiblement vers l’orifice utérin , tandis que l’autre remonte vers le fond. Cette conversion est facile à concevoir et à expliquer, quand on se rappelle que le fœtus est pelotonné ou ployé dans la matrice sur sa face antérieure , et qu’il ressemble , suivant la comparaison d 'Hippocrate , à une olive renfermée dans un bocal à col étroit et allongé. Si l’on suppose effectivement que les parois de ce bocal se corRractent en même temps sur l’olive , il est clair qu’à cause de leur forme voûtée , arrondie , elles la forceront de se présenter par une de ses extrémités , et non en travers, pour sortir. D’ailleurs cette conversion , cette bascule du foetus ne ressemble-t-eile pas
à celle de sa tête, qui, dans le mécanisme de l’accouchement , se fléchit sur la poitrine , pour offrir ses plus petites dimensions aux plus grandes du détroit supérieur ? Par conséquent , si l’une est l’effet des contractions utérines, l’autre ne peut être attribuée qu’à la même cause. Nous pourrions ajouter que le foetus est incapable de toute action et de toute synergie , après l’écoulement des eaux, lorsqu’il est fortement serré par la matrice; d’où il faut conclure que, s’il change de situation avant cette époque , cela vient non de sa force propre , mais de la mobilité dont il jouit encore pendant le calme des douleurs , au milieu du liquide où il est suspendu , et dans un viscère dont la cavité lisse, polie et continuellement lubrifiée, lui permet de glisser en tout sens.
Mais en voilà bien assez pour les causes de l’accouchement ; il est temps d’en examiner les signes et surtout les effets ou les suites , auxquelles on doit faire le plus d’attention en médecine légale.
Parmi les signes de l’accouchement, il en est qui le précèdent, d’autres qui l’annoncent actuellement, quelques-uns qui l’accompagnent, et plusieurs qui le suivent.
Les signes précurseurs du travail de l’accouchement ne sont pas toujours ceux qui indiquent la fin du neuvième mois, puisqu’il peut y avoir
des naissances prématurées et des naissances tardives, mais ce sont ceux qui indiquent le terme ou la fin de la grossesse. Or on reconnaît que la femme est à ce terme , quand le col de la matrice est entièrement efface , quand il ne conserve plus de longueur, de dureté ni d’épaisseur ; en un mot , quand il est si court , si souple et si mince , qu’il ne paraît plus offrir de résistance , et qu’il n’attend que les efforts de la nature pour s’entr’ouvrir et livrer passage au produit de la conception. Tous les autres signes avant-coureurs de l’accouchement sont inconstans, incertains ou équivoques.
Les signes qui annoncent que la femme est actuellement en travail sont , les douleurs ou contractions utérines; douleurs d’abord lentes , courtes, faibles ou peu sensibles , auxquelles le vulgaire donne le nom de mouches > ensuite rapides ou souvent réitérées , longues , violentes , involontaires , que les gens de l’art appellent expultrices ; douleurs dont l’effet est de dilater par degrés l’orifice utérin , d’exciter un flux de glaires ou mucosités sanguinolentes, de produire la formation et la rupture de la poche des eaux, d’expulser successivement le fœtus , l’arrièrefaix et les lochies , de vider entièrement la matrice , d’en dégorger les parois et de la réduire à son état naturel ou primitif.
Les signes ou phénomènes qui accompagnent
le travail de l'accouchement, consistent dans quelques alterations , quelques modifications ou changemens de l’organisme en général. On dirait alors que les forces ou propriétés vitales abandonnent tous les systèmes, pour se concentrer vers celui de la matrice , où doit s’accomplir le vœu de la nature , la naissance de l’homme. Au début du travail, la femme éprouve une espèce de resserrement intérieur , qu’elle peut à peine exprimer ; son corps frémit et semble s’ébranler; le pouls se ralentit , la respiration est plus gênée , il y. a de l’anxiété ; la digestion est interrompue; il n’y a plus d’appétit, mais des nausées, des vomissemens , quelquefois une soif ardente ; le visage est pâle , altéré , l’œil cerné , la peau sèche ou couverte d’une humeur légèrement visqueuse ; la femme s’inquiète , s’agite , se tourmente ; elle ne sait quelle posture garder ; ses membres semblent lui refuser leur service accoutumé.
A une époque plus avancée, il s’opère une réaction générale ; le pouls se réveille et acquiert plus de force ; la respiration se presse et devient haletante ; la chaleur se ranime , le visage se colore , les yeux étincèlent , la peau s’humecte et se couvre de sueur. Tantôt la femme balbutie et paraît être en délire ; tantôt elle est absorbée et plongée dans un état de somnolence d’où elle n’est retirée que par la vivacité
MÉDECINE LÉG ALE, des douleurs. Souvent elle se plaint de crampes, de crispations , de tiraillemens dans les lombes , dans les aines, dans les membres abdominaux; les matières alvines et l’urine sortent involontairement l’anus forme un bourrelet en arrière , et le méat urinaire fait saillie sous le pubis. Enfin les douleurs deviennent sh fortes, si aiguës, qu’elles se manifestent par des cris perçants. On dirait que le corps s’entr’ouvre , que les hanches^ s’écartent , que le vagin et la vulve se déchirent. Mais ces douleurs, ces souffrances, ces tourmens, ces angoisses font place à un état de calme et de repos, aussitôt que l’enfant a franchi l’enceinte du bassin ; la femme n’éprouve plus ensuite que des tranchées, pendant l’expulsion de l’arrièrefaix et l’écoulement des lochies.
D’après le tableau des causes et des signes de l’accouchement , il est facile d’en deviner maintenant les suites naturelles, et par conséquent les marques les plus constantes qu’il imprime sur le corps de la femme. D’abord les douleurs qu’elle éprouve , les efforts qu’elle fait pour se délivrer , doivent nécessairement la fatiguer , la harasser, l’affaiblir , l’épuiser. Elle doit donc être plus ou moins lente à se remettre , et rester plusieurs jours dans un état de faiblesse et de convalessence ; ensuite la matrice ne peut se débarrasser du produit de la conception, sans laisser un grand vide dans l’abdomen , dont elle avait dis-
fendu et occupe presque toute l’enceinte pendant la grossesse. Par conséquent les parois de cette cavité doivent être , pendant quelque temps, beaucoup plus aplaties, plus flasques ou plus relâchées qu’à l’ordinaire ; et comme la peau qui les recouvre ne jouit pôint d’une grande contractilité, elle ne peut plus reprendre son état antérieur; la surface n’en est plus tendue, douce et unie, comme avant la grossesse ; elle offre de l’àpreté, des rides, des sillons, des lignes blanchâtres qui s’entrecroisent en divers sens , principalement au-dessous du nombril , vers le pubis et les aines, où elle a été le plus tiraillée ; on sent un écartement très-marqué à la ligne blanche, surtout du coté de la région ombilicale, où elle a souffert la plus grande distension pendant la grossesse ; on y aperçoit aussi une ligne brunâtre qui s’étend du pubis à l’ombilic.
D’un autre côté, le fœtus, dont la grosseur est de trois pouces et demi à quatre pouces, ne peut traverser le bassin, sans en relâcher plus ou moins les symphyses, sans refouler le coccix, sans élargir le col et l’orifice de l’utérus, le vagin et la vulve ; sans comprimer le rectum et la vessie ; sans exciter le besoin illusoire d’aller à la garde-robe et d’uriner; sans irriter, froisser, contondre , déchirer les organes de la génération. De là le gonflement, la tension, l’ecchy-
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mose, la contusion, la rougeur, l’inflammation, la pesanteur et la douleur qu’on y éprouve, même les solutions de continuité qu’on y aperçoit après la délivrance , surtout vers le périné et le fondement. De là quelquefois des rétentions d’urine très-douloureuses, et des constipations plus ou moins opiniâtres , ou bien l’issue involontaire des matières excrémentitieiles.
Outre cela , ce n’est que par degrés presque insensibles que la matrice revient à son volume et à sa forme ordinaires; ses contractions produisent encore des douleurs auxquelles on donne lenom de tranchées . Cet organe reste aussi quelques jours au-dessus du pubis, où on le sent avec la main- placée sur l’hypogastre ; ses vaisseaux se recourbent peu à peu et redeviennent tortueux; mais, en attendant, leurs extrémités encore béantes, surtout à l’endroit où elles communiquaient avec le placenta, rendent du sang : c’est ce qui constitue les lochies ou vidanges , dont l’odeur forte , spécifique, n’est bien connue que des accoucheurs ; dont l’écoulement achève de dégorger la matrice , et dont la couleur , la consistance et la quantité diminuent jusqu’à ce que la fin de cette excrétion se confonde avec le retour des fleurs blanches, auxquelles beaucoup de femmes sont sujettes. Enfin les mamelles, dont on ne peut contester la sympathie avec le système de l’utérus , après s’être développées simultanément durant la
grossesse , deviennent le centre unique des forces vitales. H s’y opère une sorte de réfaction qui trouble un moment l’organisme, et y détermine un afflux de liquides destinés à la sécrétion du lait. Le pouls est alors febrile, plein, ondoyant; la peau molle, chaude; le visage rouge, l’œil vif , animé. Enfin ce trouble éphémère se termine par une moiteur ou sueur générale , dont l’odeur acidulée est très-remarquable à la suite des couches.
En résumé, l’accouchement récent qui ne s’est terminé que depuis un , deux , trois , quatre , six, huit ou dix jours, se reconnaîtra par l’ensemble ou le plus grand nombre des signes spivans : la faiblesse de la femme, la pâleur de son visage, l’abattement des yeux, renfoncement et le cercle bleuâtre des paupières; le relâchement, les plis et les stries ou rides de la peau du ventre , l’écartement de la ligne blanche ; la dilatation extraordinaire de la vulve, la contusion, l’inflammation, la rougeur, le gonflement et la douleur des parties externes de la génération, la déchirure encore fraîche et sanglante du périné, ou la suppuration qui en précède la cicatrice ; la largeur non naturelle du vagin , la tuméfaction , la souplesse et l’ouverture irrégulière du col utérin ; l’écoulement des lochies sanguines, séreuses ou puriformes; des tranchées plus ou moins violentes ; le volume de la matrice qu’on sent au-dessus du pubis, et
qu’on peut circonscrire entre la face palmaire d’une main appliquée sur l’hypogastre , et le doigt indicateur de l’autre , introduit jusqu’au fond du vagin ; la fièvre de lait qui se termine par une sueur aigre ; le gonflement des mamelles , et l’excrétion par le mamelon d’un fluide séreux qui inonde la chemise ou la garniture du sein.
Il est vrai que la plupart de ces signes s’affaiblissent ou diminuent insensiblement, et finissent par disparaître au bout de quelque temps ; tels sont le gonflement des mamelles, la contusion des parties génitales externes, le volume de la matrice et l’ouverture de son col, la dilatation du vagin, l’écoulement des lochies; en sorte que, passé dix ou douze jours, il est impossible d’assigner la véritable époque où l’accouchement a eu lieu. Mais il est aussi quelques uns de ces signes qui sont ineffaçables et qui restent toute la vie y telles sont les rides du ventre, quelquefois l’écartement de la ligne médianê qui sépare les muscles abdominaux , la cicatrice du périné qui en atteste la déchirure, la difformité du col et de l’orifice utérin qui reste plus volumineux que chez les vierges, et le plus ordinairement divisé par une fente transversale en deux lèvres, souvent entrecoupées ou échancrées, dont l’ antérieure est plus longue et plus épaisse que la postérieure.
On peut bien objecter aussi que certains de ces signes, pris en particulier, sont équivoques ou ne donnent que des probabilités, parce qu’ils peuvent n’ètre point occasionés par l’accouchement. Ainsi les rides ou plis du bas -ventre peuvent être l’effet de l’amaigrissement, de la déplétion de l’abdomen après l’hydropisie ; de même la présence du lait aux mamelles a été observée chez des filles vierges, et chez des femmes qui n’étaient pas récemment accouchées. On cite l’exemple de la jeune Romaine qui allaitait son père en prison, et celui d’une fille d’Alençon qui donnait son sein à un enfant qu’on lui avait confié, pour l’empêcher de crier la nuit et de troubler son repos. On cite encore qu’une femme sexagénaire eut assez de lait pour nourrir deux j umeaux, dont la mère était morte en couches. Enfin, on peut dire que l'inflammation , le gonflement , la déchirure de la vulve et du col utérin, ne dépendent pas toujours de l’accouchement; que même la perte soit en rouge, soit en blanc, se rencontre souvent chez des vierges, ou chez des femmes qui ne sont pas en couches. Mais quand tous ces signes , ou leur plus grand nombre , se trouvent réunis chez une femme ; quand on découvre surtout quelle n’a point perdu antérieurement son embonpoint, qu’elle n’a point été affectée d’hydropisie ascite , ni de tympanite , et qu’elle n’a jamais eu aucune des maladies, ni
éprouve aucun des accidens capables d’altérer et de délabrer les organes externes ou internes de la génération, certes il faudrait être bien dépourvu d’instruction et de pratique pour ne pas reconnaître l’existence d’un accouchement antérieur, et pour ne pas le rapporter à une époque, d’autant plus ou moins récente , que les traces en sont plus fraîches ou plus anciennes. %
D’ailleurs , qui pourrait être assez aveugle pour confondre les suites d’un accouchement avec les menstrues, les fleurs blanches, ou la mucosité qui sort de l’utérus ? L’odeur de ses écoulemens a- 1- elle jamais ressemblé à celle des lochies rouges ou puriformes ? et leur effet , au lieu d’exciter l’afflux du lait aux mamelles, ne produit-il pas le relâchement et la flétrissure de ces organes? Est-il possible encore de confondre l’accouchement avec l’expulsion d’une môle, d’un polype, ou d’un amas d’hydatides, subsstances qui ne font ordinairement qu’effleurer les organes de la génération , et n’en changent ni la forme , ni le volume ?
Une conséquence des considérations précédentes, est qu’on ne peut point assigner, d’une manière absolue, rigoureuse, l’époque où les traces d’un accouchement sont effacées et finissent d’être appréciables. Cette époque doit nécessairement varier suivant la conformation du bassin , le volume du fœtus qui le traverse.
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la constitution physique de la femme , et le délabrement des organes qui servent à la génération ; on conçoit, en effet, que , toutes choses étant égales d’ailleurs, une femme forte et robuste , dont les solides ont beaucoup de ton, doit se refaire plus vite du désordre causé par le travail de Penfantement , qu’une femme faible et lymphatique , dont la fibre n’a presque point i de fermeté ou d’énergie. Cependant il fallait prendre , en médecine légale , un terme moyen et général, pour limiter le temps où l’on pouvait rechercher les traces de l’accouchement, et pour prévenir le vague qu’aurait laissé l’indécision à cet égard. Or ce terme s’étend jusqu’au dixième jour ; en sorte que plus tard le retour des organes génitaux à leur état ordinaire rend l’accouchement tout-à-fait méconnaissable, et empêche de distinguer celui qui est récent d’avec celui qui est ancien. Cette question de jurisprudence médicale a été ainsi décidée par les plus habiles médecins-experts , tels que Zacchias , Michel Albert , professeur a Hall - de - Magdebourg , Jean Bohn de Léipsick, Fodéré , Mahon , Belloc. Au surplus leur décision a été sanctionnée par un arrêt du parlement de Paris , dans la cause d’une femme de Mantes, dont l’innocence fut proclamée , d’après la consultation des célèbres AntoinePetit et Louis, parce qu’elle avait été visitée au bout d’un mois, et non dans
les dix premiers jours des couches : ce qui avait empêché de trouver sur elle aucune trace d’un accouchement récent. Enfin , elle a été encore confirmée par la cour criminelle du département de la Seine, le 1 3 décembre ibog, dans la cause d’une cuisinière , nommée Aimée Perclriat , qui fut acquittée du crime d’infanticide, parce qu’elle ne fut soumise à l’examen des gens de l’art que plus d’un mois après l’événement : ce retard fut cause qu’on ne put découvrir sur elle aucun indice du crime dont elle était accusée.
Une autre conséquence des principes établis ci-dessus est l’impossibilité que la femme accouche sans le savoir. Peut-on imaginer que , dans l’état ordinaire , la matrice se contracte avec force , que son orifice s’entr’ouvre , que le vagin et la vulve se dilatent , et quelquefois se déchirent pour livrer passage à un enfant plus ou moins volumineux , sans que les propriétés vitales s’exaltent, sans que tout l’organisme s’ébranle, sans que la femme souffre ? 11 est vrai que le travail de l’accouchement est involontaire ; mais est-il pour cela indépendant de la sensibilité ? On ne connaît d’exception à cet égard que pour les femmes qui ont la tête prise , qui sont plongées dans une profonde ivrésse , qui ont été frappées d’apoplexie ou d’asphixie. Dans ces cas-là seulement , la matrice peut se débarrasser du produit de la conception, par la force de
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contractilité qui lui est propre, et sans le concours d’aucune autre puissance ; alors aussi l’accouchement peut se terminer sans douleur et à l’insçu de la femme. Ce fut ainsi que la comtesse de Saint-Gàran , dont il est question dans les Causes célèbres, accoucha d’un garçon , sans le sentir, parce qu’on l’avait plongée dans un profond sommeil, au moyen d’un breuvage. Même événement à la femme à’Olympias, laquelle, au rapport d’ Hippocrate , fut saisie d’une fièvre aiguë vers le coucher des pléiades, et accoucha le huitième mois de sa grossesse ; elle avait la langue sèche, brûlante , raboteuse , les yeux pâles ,'le corps dans l’état de mort apparente; elle avorta le cinquième jour, plongée dans l’assoupissement ; elle se réveilla le soir , mais sans aucune marque de sentiment ; elle expira après avoir pris un sternutatoire. Hunter, dans sa lettre sur les preuves de l’infanticide, atteste que deux femmes accouchèrent, pour ainsi dire, dans les bras de la mort. Remfer cite onze exemples semblables. Rigaudeaux , chirurgien de Douai , publia, dans le Journal des Savans , au mois de janvier 1749» qu’une femme accoucha sous le drap mortuaire , et ne donna des signes de vie que long-temps après. Hoyer et Hartemann parlent aussi de femmes mortes en travail , qui accouchèrent dans le cercueil , sur le point d’être enterrées.
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Une troisième et dernière conséquence est qu’une femme qui accouche n’est pas toujours en état d’empêcher son enfant de périr , et ne peut être alors accusée d’infanticide. Le crime en général suppose nécessairement la raison , la liberté et la volonté , puisqu’il ne peut jamais exister sans l’abus de ces trois facultés morales. Or , l’accouchement est quelquefois si tumultueux , si orageux , en un mot, si opposé à la nature , qu’il bouleverse tout l’organisme , qu’il suspend pius ou moins de temps le cours de la vie , intervertit l’usage de toutes les facultés du corps et de l’âme. Que deviendra donc alors cette humanité , cette tendresse maternelle , ce sentiment moral qui porte la femme à secourir l’enfant qu’elle met au jour, et à le préserver des accidens qui menacent sa frêle existence ? Mais il ne s’agit point ici d’établir des généralités , il faut examiner en détail les circonstances plus ou moins critiques qui peuvent accompagner l’accouchement , et mettre la mère et l’enfant en péril.
Nous avons observé ci-dessus qu’une femme en travail pouvait être vivement pressée par le besoin illusoire d’aller à la garderobe. Hé bien î qu’un accoucheur inexpérimenté , complaisant , maladroit , lui permette alors de se placer sur la lunette des fosses d’aisance ; ne peut-il pas arriver que le fœtus expulsé par une violente
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douleur ou contraction ute'rine , déchire le cordon ombilical auquel il est suspendu , entraîne le placenta* renverse même la matrice , tombe plus ou moins profondément , et s’écrase contre les corps qu’il rencontre ? Qui faudra-t-il accuser ici d’infanticide ? Sera-ce la mère , surtout quand elle est primipare , sans expérience * étourdie * égarée par des souffrances qu’elle sent pour la première fois? L’accusera-t-on d’avoir cherché a satisfaire un besoin dont elle ne connaissait ni la cause * ni les suites * qu’elle croyait naturel * nécessaire ?
Il est aussi des femmes dont le bassin est si évasé, et l’appareil des organes génitaux si lâche , qu’elles accouchent très-promptement , en un clin d’oeil , dans une seule douleur , sans qu’elles puissent prendre la moindre précaution. L’enfant est pour ainsi dire emporté par le flot des eaux de l’amnios , surtout quand il est peu volumineux ; et si la mère se trouve seule , debout , dans la nuit et l’obscurité , il peut tomber par terre , la tête première , sur un corps dur qui lui enfonce ou fracasse le crâne. N’est-il pas évident que la nouvelle accouchée n’est point coupable alors, à moins que l’expérience acquise dans ses précédentes couches, ne lui ait fait connaître la facilité qu’elle a pour accoucher, et ne l’ait avertie des précautions à prendre pour préserver le nouveau-né de la mort ou de fâcheux accidens ?
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Ce n’est pas tout : une femme, pendant ou après l’accouchement , meme le plus naturel , peut être atteinte d’hémorrhagie , perdre une très-grande quantité de sang , et tomber en défaillance ; elle peut être agitée aussi des plus violentes convulsions , éprouver une attaque d’apoplexie, d’hystérie; nous avons vu plus haut qu’elle pouvait accoucher dans l’état de profonde ivresse, d’assoupissement, de mort apparente. Or, une femme est-elle capable , dans ces cas-là , de donner au nouveau-né les secours qu’il réclame , de le placer convenablement , de le rapprocher le plus possible de la vulve qu’il vient de franchir, afin que le cordon ombilical ne soit point tiraillé, de le mettre sur le côté , afin que sa bouche soit à l’abri du sang et des ordures qui pourraien t s’y introduire ? Est-elle capable alors de le retirer de dessous ses hardes , où il risque d’étouffer , et de le porter au grand air , pour le faire respirer plus librement ? Est- elle capable de dérouler le cordon ombilical qui s’entortille autour du col de l’enfant, et peut l’exposer à périr, de couper ce cordon , pour saigner celui qui naît frappé ou menacé d’apoplexie, d’en faire au contraire la ligature à propos , pour prévenir la mort de celui qui naît dans l’état d’anémie ou presque exsanguin ? Comment la femme qui a perdu la raison , dont toutes les fonctions delà vie sont suspendues,, A™ ~ o
l’enfant qui est asphyxie, à celui dont l’immaturité, la faiblesse , une maladie sont quelquefois les sinistres avant-coureurs de la mort ? Cependant il n’est aucun praticien , pour peu qu’il soit versé dans Part des accouchemens , qui puisse contester la possibilité des cas fortuits dont nous venons de retracer le tableau. Donc il n’en est aucun qui ne soit forcé de convenir que la femme, en accouchant, ne peut pas toujours empêcher son enfant de périr, et que , par conséquent, elle ne saurait être chargée alors du crime d’infanticide.
C’est donc aux experts et aux juges à bien examiner toutes les circonstances qui ont précédé , accompagné ou suivi l’accouchement. La femme a-t-elle conservé ou perdu l’usage de ses facultés intellectuelles ? A-t-elle pu apprécier le danger du nouveau-né , appeler du secours ? At-elle été surprise par le travail de l’accouchement avant l’époque où elle Pattendait ? Etaitelle seule , isolée , dans l’impossibilité de se faire entendre par des cris d’alarme et de douleur ? Est-elle jeune, primipare, sans expérience, ou déjà âgée, mère d’autres en fans, et instruite des accidens qui menacent ceux qui viennent au monde, et des soins qu’ils réclament? A-t elle ignoré sa grossesse ? A-t-elle cherché à la cacher? En un mot , est-elle innocente ou coupable ? Il ne faut donc rien négliger pour éviter la méprise ou l’erreur dans une matière aussi importante
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et aussi délicate. La commisération et l’humanité parlent sans doute en faveur de quelques mères , déjà assez punies par la perte de leurs enfans, quelles n’ont pu sauverou qu’elles ont laissé périr bien innocemment ; mais la nature et la justice ne refusent-elles pas toute indulgence à celles qui ne sont malheureusement que trop nombreuses , et .qui, plus cruelles que les lionnes et les tigresses , délaissent impitoyablement les fruits de leur amour ou portent sur eux une main homicide ?