INTRODUCTION. XVII
Je ne ine suis ni ennuyé ni fatigué à parcourir les ouvrages dogmatiques sur lesquels j'ai essayé de porter un jugement, et qui m'ont fourni l'occasion de discuter quelques points de philosophie médicale ; mais, il faut bien que je l'avoue, c'est avec un plaisir plus vif et avec non moins de profit que je viens de lire quelques volumes intitulés Leçons ou Conférences de médecine clmiqiie,et entre tous, la Clmique médicale de r Hôtel-Dieu de Paris, par M. Trousseau. Quelle animation, quel mouvement et quel amour de l'art dans ces leçons improvisées au sortir d'une longue et pénible visite d'hôpital ! Quelle éloquence entraînante et persuasive dans la descHption si simple, mais si vraie des misères humaines ! Les médecins me comprendront quand j'appellerai un jour de fête et de débauche le jour de loisir qu'on peut consacrer à la lecture de pareils livres ; et si les gens du monde s'étonnaient d'un tel délassement, je leur répondrais aussitôt, avec M. Trousseau : « Il semble étrange aux gens du monde d'entendre les médecins parler du charme qui accompagne l'étude de notre art ; l'étude des lettres, de la peinture, de la musique ne donne pas de jouissances plus vives que celles de la médecine, et celui-là doit renoncer à notre profession qui n'y trouve pas dès le début un attrait presque irrésistible. » Cet attrait d'artiste n'est sans doute pas le seul que trouve et que recherche M. Trousseau ; quoique dans sa clinique les élans du cœur n'égalent
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pas les élans de l'enthousiasme médical, cependant le triste spectacle qu'il a chaque jour sous les yeux ne le laisse pas indifférent. Un médecin qui aime autant la médecine doit aussi aimer les malades ; j'en dérouvre une preuve indirecte dans un passage où M. Trousseau n'a pas de paroles assez énergiques pour flétrir les médecins stupides ou malhonnêtes qui expérimenteraient sur l'homme dans le seul dessein de constater le résultat de leur expérimentation, ou qui abuseraient delà position dépendante des malades dans les hôpitaux pour satisfaire une coupable et vaine curiosité.
Je ne puis suivre ici l'éminent professeur dans ses belles leçons sur toutes les espèces de maladies qui viennent de passer successivement sous mes yeux, et dont l'image est présente à mon esprit comme si j'avais assisté moi-môme à l'examen du malade ; je me bornerai à extraire de la première leçon de M. Trousseau un passage où l'auteur marque, par un exemple frappant, combien est grande la distance qui sépare le vrai médecin de l'empirique; ces considérations ne sauraient être rappelées trop souvent au public, car le public trouve toujours des motifs d'éloge pour l'empirique et des motifs de blâme pour les médecins :
« Quand la comtesse del Chinclion envoya à Rome et à Madrid la poudre miraculeuse qui l'avait guérie de la fièvre, elle ne faisait qu'un acte d'empirisme;
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mais, reçue et essayée par Torti et par Sydenliam, l'écorce du Pérou devint un remède administré suivant des règles, suivant une méthode qu'il n'appartenait qu'à de grands médecins de déterminer. Ainsi, lors même qu'un remède ne s'applique qu'à une maladie spéciale, lorsque nulle théorie , nulle induction ne conduit à l'essayer, lorsqu'il semble être par conséquent du domaine exclusif de l'empirisme, le médecin peut encore intervenir avec son intelligence et instituer une médication avec un seul médicament.
« Il ne systématisera pas, il ne pourra même pas essayer la plus petite théorie, mais il appréciera l'opportunité de l'usage du remède, son influence dans le cas spécial, la durée de cette influence; il réglera les doses, le retour de l'application de ces mêmes doses; il cherchera le moyen de rendre le remède plus inoifensif; il étudiera, dans les conditions accessoires de la maladie, s'il n'existe pas d'autres indications que l'expérience lui a déjà appris à apprécier et à remplir ; il verra que l'anémie, qui accompagne l'empoisonnement par les miasmes des marais, obéit avec une certaine facilité aux mêmes remèdes qui réussissent si bien dans la chlorose, et le fer deviendra, entre les mains du médecin un adjuvent utile inconnu à lempirique. L'empirique peut guérir un accès de fi'eore ; au médecin il appartient de guérir la fièvre; au médecin il appartient de faire un diagnostic impossible à l'empirique. Savoir qu'un malade a chaque jour un paroxysme fébrile en commençant par du frisson et suivi de chaleur et de sueur, c'est là une notion d'une vulgarité extrême, ce u'esl.pas un diagnostic ; mais savoir que ce paroxysme n'est pas lié à une phlegmasie cachée, à une suppuration profonde, à une disposition toute spéciale du
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système nerveux, si commune chez certaines îemmes, savoir qu'il est bien l'expression de l'influence exercée par le miasme palustre, c'est là une notion fort complexe qui ne peut être que du domaine du médecin. Apprécier maintenant la gravité de cet empoisonnement, l'influence (\u"û a exercée et qu'il doit exercer sur l'individu malade, proportionner par conséquent la durée et l'énergie de la médication à la gravité du mal, c'est encore ce qui ne peut être du ressort de l'empirique ; puis quand il faut, dans les fièvres larvées, si/nples ou pernicieuses , trouver le û\ qui vous mène à la notion de la cause, à la notion de la nature intime de la maladie, quand il faut, chez un homme qui tousse, qui a de l'orthopnée, une expectoration ensanglantée, un point décote, quand il faut, dis-je, lever ce masque trompeur et montrer la fièvre intermittente qui réclame impérieusement et immédiatement l'emploi de hautes doses de quinquina, le médecin seul peut intervenir utilement, et l'empirique grossier, qui par hasard a guéri un accès de fièvre intermittente, est inhabile à manier l'arme thérapeutique.
« Ainsi, bien que l'empirisme ait fourni la première notion de l'emploi du quinquina, bien qu'aujourd'hui toute interprétation du mode d'action de ce puissant médicament nous échappe complètement, cependant le médecin s'est emparé de cette action, l'a fécondée, et avec ce médicament empirique il institue une médication qui ne l'est pas. »
Si nos élèves lisaient et méditaient de tels livres, au lieu d'apprendre des Mamieh par cœur en vue d'un examen, la Faculté serait moins pauvre en sujets distingués, et la France serait plus riche eu médecins ins-