INTRODUCTION. XIII
souvent des sommets de la philosophie vers les régions plus humbles, mais plus sûres, de la médecine proprement dite. L'auteur des Principes de Pathologie générale critique ses devanciers , et c'est son droit : mais que leur reproche-t-il? de s'attacher beaucoup trop aux phénomènes, et je dirais presque de faire de la pathologie générale avec de la pathologie spéciale ; cependant je ne vois pas trop par quel autre procédé on pourrait arriver à des notions générales, si ce n'est par l'étude des faits particuliers. S'il est vrai, comme l'avoue M. Chauffard lui-même, que la pathologie générale ait pour but de rechercher et de déterminer les lois en vertu desquelles les maladies se produisent, se développent , se modifient, se transforment, se guérissent ou se terminent par la mort ; — si elle étudie les signes par lesquels ces maladies se révèlent ; — si elle marque les affinités et les dissemblances des divers groupes pathologiques ; — si elle montre les rapports qui existent entre la physiologie et la pathologie ; — si enfin elle compare (et cette comparaison est indispensable) les manifestations morbides aux différentes époques, chez les différents peuples et dans les diverses classes d'animaux , il est évident que cette pathologie générale ne peut pas résulter d'autre chose que de l'observation attentive et raisonnée des phénomènes. On peut, sur les détails ou même sur la méthode différer d'opinion avec M. Monncret, ou M. Bouchut, ou MM. Hardy et Béhier, mais
INTIKIDIT.TION.
on ne saurait faire à ces messieurs un crime de ne pas trop perdre de vue les malades pour écrire sur la médecine. Je ne comprends pas très-bien, je l'avoue, une pathologie générale « qui laisse la superficie et l'image des choses pour saisir les choses elles-mêmes, » si ce n'est par une pathologie générale fondée sur la cUnique. Comment «atteindre à l'unité,» si ce n'est par la contemplation du multiple? Et pourquoi même l'exiger à tout prix? Elle ne saurait peut-être pas exister, tant les phénomènes de la vie saine ou malade sont complexes, tant ils sont enveloppés d'obscurités. En tout cas, ce ne sont ni les spéculations de la philosophie, ni les décisions de la théologie qui peuvent conduire à celte unité; il faut la chercher avec le scalpel, les réactifs, le microscope, les plus savantes expériences et les observations les mieux dirigées.
M. Delioux de Savignac, professeur de clinique à l'École de Médecine navale de Toulon, se montre, dans un ouvrage distingué \ aussi ami de la philosophie que l'est M. Chauffard ; toutefois il invoque la philosophie comme un instrument, et ne permet pas qu'on mette la médecine sous sa dépendance. « La médecine, dit-il, poursuit l'accord de l'expérience et de la raison ; elle atteint ce but avec ses méthodes, maniées par un sens droit, un jugement calme etsùr; elle le manque dès que l'imagination se met de la
1 . Principes de la doctrine et de la méthode en médecine, etc. Paris, 1861, in-S.
INTHOLtUCIlON.
partie. Laissons les fantaisistes de tous les temps grossir les proportions des choses et transposer les théories en dehors de l'organisation. Il y a une autre école où les questions ne s'élèvent qu'à la hauteur du sens commun ; c'estlabonne, je vouslejure.» Le sens commun ne suffit pas, il faut le bon sens médical, qui est un raisonnement fondé sur l'expérience , ou , comme s'exprime un auteur hippocratique, une démonstration d œuvre, car, ajoute cet auteur, une construction scientifique qui n'a pour elle que la probabihté est glissante et faillible.
Ce sont ces mêmes principes que M. Valette, chirurgien de Lyon, s'efforce de défendre dans une brochure qui a pour titre : De la méthode à suivre dans l'étude et renseignement de la clinique. Les arguments ne sont pas tous d'égale force, et parfois l'autetir outrepasse le but ; mais là n'est pas la question. M. Valette veut que le raisonnement procède de l'observation et de l'expérience; il ne sépare ni l'organisme des organes ni les organes de l'organisme, et c'est cela dont je me plais à le louer. M. Valette appartient à l'école de M. Rostan, le maître d'une partie de la génération médicale actuelle. Vorganicisme croit que la vie n'est pas un principe surajouté dans les êtres animés, pas plus dans l'homme que dans les animaux ou dans les plantes, un principe indépendant de la matière organisée. c( Il reconnaît dans l'organisation, c'est-à-dire dans une certaine disposition moléculaire donnée à la
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nature par le Créateur, la puissance de naître, de se développer, de se reproduire, et dans celte succession, dans ces phases de développement, d'acquérir toutes les qualités qu'on a attribuées au principe vital ou à la force vitale. » L'organicisme ne nie pas l'âme, mais il ne s'en sert pas pour expliquer la vie : ce n'est pas une doctrine philosophique, mais une doctrine biologique ; je ne lui reprocherai donc pas d'être une doctrine matériaUste ou athée ; M. Rostan l'en a défendue par plusieurs arguments, dont quelques-uns paraissent décisifs *. Je la blâmerai seulement d'être restée un peu trop étrangère au mouvement qui pousse la médecine vers toutes sortes de recherches de physiokgii.' générale et spéciale, vers l'expérimentation raisonnée, vers l'application des sciences chimiques et physiques aux problèmes médicaux, vers l'étude de la médecine comparée, mouvement qui a étendu le domaine de l'anatomie pathologique des organes aux tissus, des tissus aux liquides et jusqu'aux éléments organiques. Tout cela constitue une médecine positive qui devrait être particulièrement du goût desorganiciens, si elle semble trop hypothétique ou trop matérielle pour ceux qui voudraient mettre dans les sciences les idées au-dessus des faits, ou du moins les idées avant les faits.
i. De rOrganicîsme, précédé de réflexions sur V incrédulité en matière de médecine, et suivi de commentaires et d'aphorismes; troisième édition. Paris, 1864.