I. Vovez Co//('ct. su.'crn.; t. Il, p
d'une maladie qui provient des désordres de la conscience guérit par la réconciliation avec le Grand i\Ié decin.
Dignior est anima quani corpus; dignior ejus Ergo salus,
dit l'auteur anonyme d'une traduction en vers '.
f]n entrant, le médecin salue avec un air modeste et grave, ne montre aucune avidité, s'assied pour prendre haleine (ou pour boire un coup, suivant d'autres manuscrits); loue, s'il y a lieu, la beauté du site, la bonne tenue de la maison, la générosité de la famille ; de celte façon il captive la bienveillance des assistants, et laisse au malade le temps de se remettre de la première émotion. Toutes sortes de précautions sont indiquées pour tâter le pouls et pour examiner les urines ; puis l'auteur, qui a si minutieusement réglé le cérémonial de l'entrée du médecin, n'oublie pas de lui donner les meilleurs avis sur la manière de se retirer. Au patient, promettez la guérison ; à ceux qui l'assistent, affirmez qu'il est fort malade: s'il guérit, votre réputation s'en accroît; s'il succombe, on ne manquera pas de dire que vous avez prévu sa mort. N'arrêtez pas vos yeux sur la femme, la fille ou la servante, quelque belles qu'elles soient; ce serait forfaire à l'honneur, et compromettre le salut du malade en attirant sur sa maison la colère de Dieu. Si on vous engage à dîner,
1 . Voyez Pociiia viedicion : De srcrctis innlicrum , du chirur<iiu et (II' modo mcdciidi, libi'i VII. il.uis Collrrl. sairni.. 1. IV. p. 1 i8.
130 l'école de salerne.
comme c'est l'habitude, ne vous montrez ni indiscrel, ni exigeant, A moins qu'on ne vous y force, ne prenez pas la première place, bien qu'elle soit réservée «?/ prêtre et au médecin. Chez uu paysan, mangez de tout sans faire aucune remarque sur la rusticité des mets; si, au contraire, la table est délicate, ayez soin de ne pas vous laisser aller au plaisir de la bouche ; informezvous de temps en temps de l'état du malade, qui sera charmé de voir que vous ne pouvez pas l'oublier même au milieu des délices du festin. En quittant la table, allez auprès de son lit, assurez-le que vous avez été bien traité, et surtout n'oubliez pas de montrer beaucoup de sollicitude à régler son propre repas.
Archimathseus s'étend fort au long sur les diverses espèces d'alimentation, suivant les maladies; mais il entre dans des détails beaucoup trop techniques pour que nous le suivions sur ce terrain. Son contemporain Musandinus s'est mis plus à la portée des lecteurs de Carême ou de Brillât-Savarin; nous lui emprunterons tout à l'heure quelques passages de son traité, après avoir pris congé du malade que nous avons laissé, à la première visite du médecin, en pileux état, mais que nous retrouvons en pleine convalescence, entouré de ses amis et de sa famille qui le provoquent à la gaieté. Le médecin doit prendre, à son tour, l'air joyeux et hasarder quelques petites plaisanteries : puis il demande honnêtement son salaire, se retire en paix, le cuMir content et la bourse pleine ', après avoir adressé
1. Voyez, dans Appenrlice, n" IV. pour la question des honoraires, les vers fort curieux de V École di- Sulcrna, dixième parUe : Pratique médicfile : Pour prévenir l'ingralilmle. des malades , p. 26-3. de
à son client mille actions de grâces, accompagnées de pieuses recommandations.
La Practica d'Archimadiseus débute à peu près comme Vlntroductio. L'auteur s'adresse également à quelques amis, qu'il veut instruire par sa propre expérience, comme il avait voulu les diriger par ses conseils; les sentiments religieux y sont les mêmes. Archimathaeus ne se propose pas de faire un ouvrage didactique et méthodique, il n'a d'autre prétention que de raconter, sans suivre un ordre rigoureux, ce qu'il a observé, et d'indiquer les cas où, avec l'aide de Dieu, il est arrivé à un heureux résultat. Nous avons donc sous les yeux une véritable Clinique, le premier ouvrage en ce genre que l'histoire ait à signaler depuis les Epidémies d'Hippocrate, une clinique où le diagnostic laisse sans doute beaucoup à désirer, mais où l'on peut remarquer cependant plus d'un trait qui révèle un praticien exercé, un bon observateur, et un thérapeutiste hardi qui ne craint pas, par exemple, d'employer les fumigations arsenicales dans le catarrhe chronique ; puis remarquons de suite que les doctrines et la thérapeutique sont d'Hippocrate et de Galien, mais non pas des Arabes.
L'ouvrage est trop exclusivement scientifique pour que nous nous y arrêtions longtemps; les nombreuses observations que rapporte l'auteur n'ont d'intérêt que pour l'histoire de la science, et n'offrent d'autre particularité à noter en ce qui concerne les nKours médicales que la distinction établie assez fréquemment entre
l'édition pul)liL'e par M. M. Saiiil-Maro et par moi. Paris. 1861 , .l.-lt. Haiilinv H lils.
452 l'école de salerne.
les vrais médecins, les médecins vuhjaires, les spécialistes elles médecins droguistes, tous gens de médiocre instruction et de conscience plus médiocre encore.
YI
Comme expression d'un retour vers les anciennes doctrines de l'École de Salerne, comme une sorte de protestation contre l'insidieuse invasion des Arabes et comme une prédilection marquée pour le Passionnaireàe Galien (ce Passionnaire n'est autre chose que la Somme ou le Garwpu7itus), les écrits de Barlholomaeus et ceux de Gophon le jeune (entre 1100 et 1120) ont un grand intérêt pour l'histoire; ils montrent en même temps combien il y avait de liberté d'esprit dans l'École de Salerne et combien on a exagéré l'influence de Constantin. Ajoutons que Bartholoma^us et Cophon écrivaient un peu mieux que leurs contemporains ; et, ce qui importe encore davantage, que Cophon a décrit certaines maladies dont il n'est pas question dans les traités des autres médecins de Salerne, par exemple : l'ulcération du palais et de la trachée, les polypes; les tumeurs scrofuleuses de la gorge, les condylomes, etc.; enfin remarquons que Bartholoinseus et Cophon professent certaines opinions particulières sur l'origine et la classification des fièvres.
A l'exemple de presque tous les médecins de son temps et aussi des temps antérieurs, Cophon distingué la médecine des pauvres de celle des riches, non qu'il paraisse avoir moins de souci des pauvres que des
SO.V HISTOIRE ET SES DOCTRINES. lo3
riches, mais par ce seul principe que les riches sont délicats et veulent être guéris agréablement, tandis que les pauvres veulent seulement être guéris et craignent la dépense. C'est ainsi qu'il purge les nobles avec de la rhubarbe réduite en poudre très- fine, et les paysans avec une macération de mirobalanum, sucrée ou non sucrée. De leur côté, les Quatre Maîtres, commentateurs de la chirurgie de Roger et Roland, nous apprennent qu'on édulcore les potions avec du sucre ou avec du miel, suivant que le patient est noble ou roturier; chez les pauvres, sur les fractures on met soit de la fiente de porc, de mouton ou de bœuf cuite dans du vin, et à défaut de vin dans de l'eau, soit une espèce d'onguent composé de poireaux cuits et de chair de porc; chez les riches, on se sert de bol d'Arménie, de farine de fèves et de plantins broyés avec de l'excellent vinaigre (ce sont des espèces d'emplâtres inamovibles) ; pour mûrir les abcès des ricties , on prescrit l'oignon de lys et de l'axonge ; pour le goitre, Roger recommande le baume en friction aux personnes de sang royal ou élevées en dignité ; pour celles d'une condition inférieure, il ordonne le lapatium et l'axonge ou autres onguents de peu de valeur ; les fistules des riches se guérissent avec une potion fort compliquée , celle des pauvres avec le suc d'ortie grecque bue pendant un an ; il y a aussi en faveur des riches des appareils particuliers pour soutenir, après le pansement, le bras fracturé.
Bernard le Provincial recommande le vin pour les estomacs délicats des archevêques ; il ajoute que, ces mêmes estomacs ne pouvant pas supporter les méde-
134 l'kcole de salerne.
cines vomitives, il faut, comme le pratiquait l'archevêque Alphanus, prescrire le vomissement après le repas, ce qui est la méthode la moins nuisible et la plus agréable.
Cophon se montre très-attenlif à vaincre les répugnances des malades; il a mille expédients pour faire avaler les plus horribles médecines; et puisque roccasion s'en présente, il ne sera pas hors de propos de nous arrêter un instant sur un ouvrage salernitain postérieur de quelques années à celui de Cophon, mais où l'on trouve précisément de curieux préceptes pour la préparation des médicaments et des aliments à l'usage des malades, je veux parler du traité de Musandinus: De modo prœparandi cibos et potus infîrmorum. Voici quelques exemples :
Dans les fièvres aiguës, Musandinus a toutes sortes d'herbes et de légumes préparés simplement, mais avec un -certain art, toutes sortes d'émulsions et de loochs pour aiïriander et soutenir les malades sans fatiguer l'estomac. Il donne aussi à ronger des os de volailles, car les malades se délectent à ronger les os. Si le malade est faible et s'il faut le nourrir, faites bouillir pendant longtemps une poule grasse, tirez-la du vase, pilez chair et os dans un beau vase (car rien ne plaît aux malades comme un beau vase), versez le bouillon sur cette pâte, et faites réduirejusqu'à ce que le tout soit pris en gelée et devienne parfaitement homogène; après quoi mêlez un peu de mie de pain l)ien broyée. Si vous voulez donner un aliment moins solide, délayez du pain bien broyé dans le bouillon de la poule , passez en exprimant fortement, mêlez exactement et don-
SON HISTOIRE ET SES DOCTRINES. ITiS
nez ce blanc-manger au malade. Contre le flux de ventre on emploie, au lieu d'eau simple, de l'eau de rose pour faire cuire la poule ; si toutefois le malade est pouvre ^ on ne fait qu'ajouter un peu d'eau de rose à la décoction. Pour les fièvres inflammatoires, les préparations alimentaires sont très-compliquées, et semblent plus propres à augmenter le mal qu'à le calmer; mais c'est une doctrine fort ancienne, et aujourd'hui encore fort populaire, qu'il faut entretenir les forces du malade.
Quand le malade exige du vin et qu'on ne peut pas satisfaire ses appétits malicieux, on mêle un quart de miel blanc à trois quarts d'eau, on y trempe du pain chaud, on passe en pressant, et on donne à boire cette liqueur, qui a tout à fait le goût du meilleur vin !
Les médecins se trouvent quelquefois dans un grand embarras quand le malade veut manger et qu'il faut le tenir à la diète : si on donne à manger et que le malade vienne à mourir, on ne manquera pas d'en rejeter la faute sur le médecin ; si on maintient la diète et si le malade s'afîaiblit, la nature reste impuissante, et s'il arrive malheur, c'est encore Je médecin qui sera accusé. Que faire? Tromper le malade quand on ne peut le satisfaire. S'il veut du miel et que le miel lui soit contraire, faites épaissir par la coction du sirop de violettes, par exemple; offrez-lui dans une belle soucoupe , en un mot, dorez-lui la pilule ^ et il ne se doutera pas du subterfuge. S'il veut du bœuf, déguisez de la chair de poulet en chair de bœuf. Galien a trompé de cette façon un de ses amis; de plus, il lui a servi du jus de grenade pour du vin rouge,, disant qu'il fallait
■15() l'école de salerne.
du tel vin pour faire digérer une telle viande. Si le malade trop clairvoyant déjoue toutes les r«ses dû médecin, si par exemple il veut absolument du miel ou du fromage, donnez-lui du miel blanc et du fromage frais, parce que le miel blanc est moins nuisible que le brun, et le fromage frais moins pernicieux que le fromage salé ; ou bien encore lavez à grande eau le fromage salé, si le malade ne laisse pas même la ressource du fromage frais.
Pour rappeler Tappétit et faire disparaître le dégoût dans la convalescence des lièvres, Musandinus ne connaît rien de mieux que les saignées répétées, afin de déterger le sang. Si le malade est constipé, purgezle sans en avertir, afin que si mort s'ensuit, on n'accuse pas le médecin ! Noire auteur recommande aussi les épices quand le malade va mieux; il engage les convalescents à dîner avec leurs amis; il trouve bon encore qu'on les divertisse pendant le repas, attendu que rien n'aiguise autant l'appétit que la joie.
A côté de préceptes qu'il faudrait se garder de suivre, on trouve dans ce traité plus d'un bon conseil que les médecins d'aujourd'bui pourraient mettre à profit. Quand le diagnostic est fait et que le traitement est prescrit, ie-médecin se relire, laissant mille petits détails à la merci des parents ou de la garde-malade. Les anciens, et ils avaient grand'raison, ne dédaignaient pas les importantes minuties.
I^ouvrage de Maître Bernard le Provincial, écrit probablement entre MoO et M GO, est aussi intéressant pour l'bistoire de la tbérapeutique que le traité de Musandinus est curieux pour l'histoire de ia diététique.
Bernard, à l'exemple de maître Salernus, dont il commente les Tables, essaie de simplifier la matière médicale : plus de ces drogues qu'on emprunte aux Alexandrins, plus de ces herbes desséchées qui perdent toutes leurs vertus; il n'y a de bon que les simples tout fraîchement cueillis dans les champs. Que les pauvres cessent de se plaindre et de verser des larmes sur leur misère, qui ne leur permet d'acheter ni la thériaque^ ni Xantidote doré! Ce sont d'inutiles inventions du luxe ; il faut mettre un frein à la cupidité des apothicaires et des droguistes; il faut dévoiler leurs fraudes honteuses et nuisibles; il faut apprendre au public qu'ils falsifient la manne avec les débris de la canne qui a déjà servi à faire le sucre ou la mélasse ; le musc avec du sang de bouc; la thériaque en y mettant de la rohélie au lieu d'orobe, de sorte qu'on né saurait pas trouver de la bonne thériaque dans tout Salerne. On voit, du reste, par des ordonnances de police du treizième siècle, que les médecins étaient chargés, à'Salerne comme en beaucoup d'autres villes, de l'inspection des officines, car, à cette époque, la pharmacie paraît assez nettement séparée de la médecine, bien qu'on puisse, çà et là, remarquer de mutuels empiétements.
Bernard donne un grand nombre de recettes domestiques, qui permettent aux malades de se soustraire à l'omnipotence des apothicaires. Je rapporterai les plus curieuses : Youlez-vous rendre les prunes laxatives? Pendant le mois de mars, au moment de la sève, introduisez, entre le bois et l'écorce du prunier, un vinaigre purgatif ou toute autre préparation laxative. Traitez
158 l'écolk de saleune.
la vigne de la même manière, avec de la scammonée, el vous aurez des raisins pui'galifs. Vous pouvez, par le même procédé, avoir, suivant les couleurs que vous introduisez, des grappes rouges, azurées ou jaunes.
On voit que noire provincial, sans être très-versé dans la physiologie végétale, devançait les résultats de Texpérience moderne. En cela , il ne faisait que suivre l'exemple de son maître Salernus, lequel recommande de traiter les malades avec la chair d'animaux nourris pendant leur vie de substances médicamenteuses. N'est-ce pas là la première idée du fameux lait iodé et du traitement des enfants par les nourrices?
Multa renascuntur quœ jam cccidere.
Bernard nous apprend aussi qu'on conservait dans leur fraîcheur primitive les pommes, les cerises et les grappes de raisins , en les enveloppant de miel ou de vernis. Il indique avec soin, d'une part, les simples qu'on peut substituer aux médecines composées, et, de l'autre, les simples qu'il est loisible de remplacer les uns par les autres ; il appelle vicaires ou compagnons ce que nous nommons succédanés. Toutes les herbes manipulées convenablement avec un corps gras et à la cire peuvent se réduire en onguents. Toutes les plantes dont on boit la décoction très-chaude pour provoquer la sueur, doivent être cueillies le matin à la rosée.
En traitant du miel el du sucre, notre auteur arrive à parler des liqueurs fermentées qu'on en tire, ainsi que du vin et delà bière. La bière se confectionnait avec le froment.l'orge ou l'avoine; il y avait aussi une espèce de
cidre tiré des pommes et un pseudo-vin fabriqué avec le miel ou le sucre. « Ecoulez, buveurs, s'écrie Bernard : le breuvage par exceWence (potiis electionis), ce breuvage suave, délectable, savoureux, qui caresse doucement les papilles de la langue, c'est le vin fait avec des raisins bien mûrs; de toute autre boisson, bière, ou cidre, ou liqueur de sucre il faut dire : Que ce calice passe loin de moi! » Avec quelles délices le gourmet provincial qui s'extasie ainsi devant le petit vin d'Orvietlo, n'eût-il pas dégusté nos bons crus de Bourgogne et de Bordeaux! Qui sait même s'il n'en a pas bu quelque rasade, car il est venu certainement en France, peut-être à Montpellier où l'école naissante lui cause une certaine jalousie.
Voici encore quelques détails de mœurs qu'il est bon de noter en passant. Les aubergistes endormaient leurs botes avec du vin où Ton avait fait macérer de la semence de tussilage, afin de les dévaliser plus commodément ; — un médecin voulait-il se venger d'un malade ingrat, il lui donnait de l'alun au lieu de sel, ce qui ne manquait pas de provoquer une éruption de pustules sur le corps.
Un jeune bomme ou une jeune fille sont-ils tourmentés par un amour qu'ils ne peuvent ou ne doivent pas satisfaire, qu'ils se lient les mains derrière le dos et qu'ils boivent, en se penchant sur le vase, de l'eau où l'on a éteint un fer rouge; c'est un remède physique, empirique et rationnel contre les ardeurs intempestives de l'amour. Bernard l'afTirme, il faut le croire. Pourquoi même ne pas l'expérimenter? L'occasion ne manque pas plus à Paris qu'à Salerne. — "Voici
160 l'école le salerne.
un autre moyen non moins empirique et non moins rationnel pour remédier à un excès de maigreur : nourrissez une poule de vieilles grenouilles bien grasses, coupées en morceaux et bouillies avec du fi-oment, mangez vous-même la poule; mais faites bien attention de ne manger que le membre correspondant h celui que vous voulez engraisser, autrement tout le corps prendrait des dimensions effrayantes! — Rien ne préserve mieux de l'avortement qu'une pierre d'aimant suspendue au cou, ou à défaut de cette pierre, l'os spongieux qui se trouve dans la tête de l'âne. C'est à propos de la pierre d'aimant que Bernard cite ce vers assez gracieux, mais dont il n'indique pas la source :
rt ferrùm magnes, juvenem sic attrahit Agnes.
Une décoction de vers de terre dans l'huile est un médicament souverain contre les douleurs d'oreilles; — si l'on veut bien dormir, il n'y a qu'à manger des noix à son souper; — pour prévenir tous les accidents qui résultent de la morsure de la tarentule, il sutfit, d'après le conseil donné par maître Salernus, de placer dans un lieu public le malade sur un lit suspendu; chaque passant fait mouvoir le lit, et au centième coup, ni plus ni moins, le malade est délivré. Le même Salernus guérit son écuyer [armit/er) d'une chute trèsgrave en l'ensevelissant dans du fumier jusqu'à la bouche. Bernard remarque qu'il aurait obtenu le même résultat en le mettant dans le ventre d'un cheval ou d'un taureau récemment tué !
SON HISTOIRE ET SES DOCTRINES. l(jl
Au point où nous en sommes arrivés, c'est-à-dire vers le milieu du douzième siècle, nous voyons apparaître le poëme didactique appelé Schola salernitana, Flos medicinœ^ ou Rer/hne?i sanitatis^ ou encore Refjimen virile '.
Les origines de l'École de Salerne sont fort obscures, celles du Regimen ne sont pas moins indécises; il serait malaisé de dire comment ce poëme s'est formé, à quelle époque il a pris naissance et quel en fut l'auteur. Aucun des noms qu'on a mis en avant ne résiste à la critique historique; ni celui de Jean de Milan, ni celui de Novoforo, encore moins connu, et que j'ai trouvé dans un manuscrit de Wolfenbullel, ni surtout celui d"Arnauld de Villeneuve, qui ne prétend, du reste, qu'au rôle d'éditeur.
S'il était permis de comparer les petites choses aux grandes, je dirais volontiers que le Regimen^ tel qu'il nous est arrivé dans le texte d' A. de Villeneuve, est l'ouvrage do rapsodes médecins : qu'il représente un cycle
J. M. Baudry de Dalzac compte, de 1474 à I84fi, 240 éditions de VÉcolc (le Saleriit;. On connaît une mullitude de traduclions en français, en allemand, en anglais, en breton, en ilaien, en espagnol, en polonais, en provenf;al, en lioliémien, en hélireu et même en persan. Le nombre des manuscrits qui contiennent ce poëme s'élève à plus de 1 50, du moins s'il faut s'en rapporter aux recherches failes par MM. B. de Balzac, du Renzi et par moi. La dernière édition, donnée par M. de Renzi, comprend les travaux inédits dn M. liaudry de Balzac, et les vers nouvellement recueillis par moi et par M. Henzi lui-nii'me. Naiiles. 1859, in-8, i.xviii, 128 pages.
162 l'école de salerne.
poétique qu'on voit poinclro au milieu du onzième siècle et qui s'achève vers le commencement du quinzième, sans qu'il soit possible de fixer ni la date, ni l'origine des interpolations successives, sans qu'on puisse dire' non plus quel a été le premier fonds commun, ni même s'il y a jamais eu une consultation hygiénique écrite ex professo et adressée à quelque souverain d'Europe * ; en effet, tous les vers qui se lisent dans les auteurs salernitains antérieurs à l'édition d'Arnauldde Villeneuve, sont rapportés sous la forme impersonnelle, sans nom d'auteur et sans titre d'ouvrage. La plus ancienne de ces citations se rencontre dans l'ouvrage de Trotula Sur les maladies des femmes, et la plus récente dans Bernard le Provincial, ou, si l'on veut, dans le Commentaire des Quatre Maîtres sur la Chirurgie de Roger. Chacun semble avoir mis la main à ce poëme; c'est l'œuvre de tout le monde et ce n'est l'œuvre de personne; ou plutôt c'est le fidèle écho du bon sens de la foule en matière d'hygiène; il a tous les caractères d'un écrit populaire : la précision, une certaine naïveté, des tours heureux, et je ne sais quoi de vivant qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans un poëme didactique.
On peut du moins affirmer, jusqu'à plus ample information, qu'Arnauld de Villeneuve est le plus ancien témoin de la rédaction primitive, sinon de la rédaction authentique. Dans les éditions suivantes et dans les manuscrits, on rencontre un grand nombre de vers qui ne doivent pas faire partie d'une édition critique du /(er/imen sa/er7ritaH?nn,-pai' exem\)\e, la des-
1 . Les niîuiiiscrit?, siiiv;inl leur iirovenanoe, poi'Ieiil los un^ Ir roi il' Amileterrp , les autres le rai de France.
cription des maladies, la thérapeutique spéciale, une longue liste de médicaments simples ou composés, et bien d'autres matières qui, évidemment, ne rentrent pas dans le plan, soit de l'auteur, soit du premier collecteur'. La facture même des vers, à défaut de toute autre règle de critique , devrait également servir à éliminer plus d'un paragraphe qui se sont glissés furtivement dans les manuscrits ou dans les éditions et dont on ignore la source.
Si nous voulions, en nous limitant, bien entendu, au texte d'Arnauld de Villeneuve, rechercher avec quelques détails les sources du Regimen sanitatis, nous n'aurions pas de peine à les trouver dans Hippocrate et dans Galien (car dans le texte d'Arnauld, il n'y a rien encore qui trahisse l'influence des Arabes), et ce qui manquerait dans ces deux auteurs nous serait immédiatement fourni par Dioscoride et par Pline.
Dans le Régime de santé, à côté des préceptes que donne la science la plus autorisée, on trouve les règles d'hygiène domestique dictées par l'expérience la plus vulgaire, et qui sont de tous les temps comme de tous les pays. User de tout avec modération, respirer un air pur; au lever se laver le visage et les mains, se peigner, brosser ses dents; ne pas manger sans faim, du moins sans que le premier repas soit digéré; ne pas changer brusquement son régime, sont autant de recommandations qui se lisent, il est vrai, dans Hippo-
1 . Dans l'édition précitée (p . 1 50-1 5 1 ), pour nous conformer au désir de MM. J.-B. Bailliiire, nous avons conservé Ions les vers (au nombre dn 1 870) qui nous ont paru de nature à être traduits ou à intéresser, soit le public, soit les médecins. Beaucoup de ces vers appartiennent à Macer Floridus, à Giles de Corlieil et à d'autres auteurs.
164 l'école de salekne.
rrate, mais qui sont en même temps les lois immuables du bon sens. — Le paragraphe sur la prédominance des humeurs suivant les saisons, exprime une théorie qui remonte à Hippocrate. La description du tempérament est toute galénique; puis on remarquera que, dans le Regimen, le choix des mets et des boissons ', l'indication des propriétés thérapeutiques des simples, sont essentiellement fondés sur la théorie des qualités élémentaires du chaud, du froid, du sec et de l'humide; or, si vous ouvrez les traités salernitains qui nous sont parvenus, vous retrouverez les mêmes propriétés attribuées aux mêmes substances et aux mômes plantes. Et comment en serait-il autrement, puisque ni la physiologie, ni la chimie, ni l'expérimentation méthodique, ne sont venues à Salerne, pas plus qu'à Rome el à Cos, apprendre aux médecins la constitution des corps, la science des milieux, et les mutuelles réactions du monde sur l'homme et de l'homme sur l'air qu'il respire ou sur les substances qu'il ingère.
Ici s'arrête notre tâche, mais non pas l'histoire de l'École de Salerne, que M. de Renzi a continuée jusqu'à ces derniers temps. A travers une foule de noms propres' et de titres d'ouvrages, les uns nouveaux, les autres déjà connus , nous arrivons vers le milieu du treizième siècle, au chirurgien Roger, qui ferme
1. D'après ce clioix et d'après d'autres détails liygiéniques. on peut reconnaître que telles séries de vers ont été composées dans le Nord el telles antres dans le Midi.
SON HISTOIRE ET SES DOCTRINES. ItJO
la liste des maîtres de Salerne, dont les écrits représentent avec assez de fidélité la doctrine grécolatine.
Les hospices se multiplient ou prennent un nouveau développement à Salerne : le plus ancien dont il soit fait mention, remonte ù l'an 820; sous les premiers Angevins (126(>- 1380) , ils deviennent florissants et reçoivent des dotations considérables; les uns étaient destinés par leurs fondateurs aux pauvres et aux étrangers, les autres aux enfants trouvés, aux dames qui voulaient se préserver des dangers du monde, enfin aux malades qui y étaient logés et soignés. Les chevaliers de Jérusalem, les frères Célestins, les frères de la Croix et d'autres congrégations dirigeaient ces hôpitaux.
On voit à cette époque plusieurs médecins militaires sortir de Salerne et suivre les armées avec une commission du gouvernement; — les médecins spécialistes patentés pour traiter les plaies, les hernies et les yeux exercent en ville et dans les environs; — on rencontre aussi la mention de diplômes particuliers pour les femmes, ce qui ne doit point étonner dans la patrie de Trotula ' ; — les médecins de cour sont nombreux et obtiennent de grands privilèges; — les traitements des maîtres ou professeurs sont réglés; on voit que
1. Vers la lin du qiiinzièino siècle, Coslanza ou Costanzella (lalenda, renommée mi-me à la cour par sa beauté et par sa science, est qualifiée de doclrur-médecin ; Abella avait écrit Sur l'atrabile et S»»- In (irnéralion : Mereuriade s'occupait de chirurgie autant que de médecine; on le voit par le litre de ses ouvrages, aujourd'luii perdus; enRn Rébecca, issue de celle ci''lèbre famille des Guarna, qui était alliée aux rois normands, avait rédigé divers opuscules Sur les fiévra, Sur les urines et Sur l'embryon.
166 l'école de salekne.
pour (|U('lque.s-iins il s'élevait à douze onces d'or palan ; — on trouve encore plusieurs médecins-prêtres à la fois chargés de renseignement médical et revêtus des hautes dignités ecclésiasiiqucs; enfin il y a des sages-femmes jurées, surtout pour les grandes dames de Salerne et de Naples.
C'est aumilieu du treizième siècle que maître Gérard popularise les livres arahes par des traductions, et que ces livres se suhstiluent déiinitivement aux ouvrages gréco-latins ; l'école de Salerne perd son autonomie, mais non pas encore son importance et sa réputation.
Frédéric II donne une nouvelle impulsion aux sciences et aux lettres; il réunit les différentes écoles en une seule université, et publie divers règlements de grande importance.
Frédéric prescrit trois ans d'études philosophiques et littéraires, avant de se présenter à l'école de médecine; les éludes théoriques médicales doivent durer au moins cinq ans; il y a de plus un an de stage chez un praticien expérimenté, ce qui semblerait prouver qu'il n'y avait pas de cliniques dans les hôpitaux; la chirurgie fait partie intégrante de la médecine; mais tout médecin qui veut exercer la chirurgie, consacrera un an à Vanatomie humaine et à la pratique des opérations; nul ne peut exercer, s'il n'a été reçu dans la forme consacrée parles membres du collège de Salerne, et si ses lettres testimoniales n'ont été revêtues de l'approbation de l'empereur ou de son délégué; des peines sévères, la confiscation des biens mobiliers, la prison même, sont édictées contre tout délinquant. Le texte des leçons faites par les maîtres sera pris dans
SON UISTUIKK ET SES DOGTKliNES. 167
les livres authentiques (autorisés), ceux d'Hippocrate et de Galien. Les honoraires sont tarifés pour la ville et pour les environs; le médecin recevra un demitarenus ' par jour, s'il ne sort ni delà ville ni du château; trois tareni par jour s'il va à la campagne et s'il est héhergé par le malade; quatre tareni s'il n'est pas défrayé 5 les visites sont fixées à deux, par jouV et une pour la nuit, à la réquisition du malade. Les pauvres sont toujours soignés gratuitement. Les droguistes [stationarii) et les apothicaires {confectionarii) sont placés sous la surveillance des médecins qui ne devront jamais faire de marché avec eux, ni mettre des fonds dans leurs entreprises, ni tenir d'officine pour leur propre compte. Ceux qui vendent ou qui confectionnent les drogues prêtent serment de se conformer au Codex; leur nombre est limité ; il n'y en a que dans certaines villes déterminées; les prix sont réglés suivant que les substances médicamenteuses pourront ou non se conserver pendant un an dans la boutique. Deux inspecteurs impériaux sont particulièrement chargés, avec les maîtres de Salerne, de veiller à l'exacte préparation des électuaires et des sirops. Les règlements d'hygiène publique et de police médicale, surtout en ce qui concerne les maladies contagieuses, la vente des poisons, des philtres amoureux et d'autres charmes sont promulgués avec une grande solennité.
Une organisation si bien entendue et l'antique renommée de Salerne y attiraient beaucoup d'étrangers, médecins ou simples amateurs; Gilles de Corbeil avait
I. Le tareiins était une uiciinuie d'or équi\alaiit a 20 grains ou 2 carlins.
168 l'école de salerne,
séjourné dans cotte ville au milieu du treizième siècle; plus tard, Gilbert l'Anglais y vint étudier. Un Allemand, dans son Itinéraire, écrit au treizième siècle :
Laudibus œternum nullus negat esso Salernum; Uluc pro morbis lotus circunifluit oibis, Nec débet sperni, fateor, doctrina Salerni, Sit quamvis exosa mihi gens illa dolosa.
Salerne n'a plus ni affluence de malades, ni doclrine médicale, mais on peut y rencontrer encore des hôteliers qui méritent l'épithètc de gens dolosa.
Nos poëmes français du treizième siècle célèbrent les louanges de Salerne et des 77îires (médecins) qui y pratiquaient Fart de guérir; c'est aussi dans cette ville que les amants, en dépit des prescriptions do Frédéric, vont chercher les philtres merveilleux qui doivent les mettre en possession de l'objet aimé. Enfin, à la même époque, dans ses vastes et précieuses Encyclopédies connues sous le nom de Miroirs, Vincent de Beauvais met plus d une fois à profit les écrits des médecins salernitains.
Mais Frédéi'ic lui-même porta un coup à l'Ecole médicale de Salerne, en créant à Naples un institut tout semblable, qu'il dota richement et auquel il accorda de grands privilèges. Toutefois, sous la domination dos Angevins (première et deuxième branches, 1266-1435), M. deRenzi compte encore à Salerne plus de cent vingt médecins qui, pour la plupart, étaient restés jusqu'ici inconnus. Les nuVlecins dont les noms ont été conservés, cl qui exerçaient dans le voisinage
SON HISTOlllE ET SES DOCTIUNES. 169
deSalerne, sont également irès-nombreux, et Ton ne peut qu'admirer Ja patience et Térudition qui ont fait sortir de si curieux renseignements de la poussière des archives de Naples ou de la Gava.
Durant cette longue période, la médecine à Salerne ne vit plus qu'aux dépens des Arabes; mais la chirurgie, qui avait reçu une grande impulsion de Roger, reste fidèle aux traditions gréco-latines. Les ouvrages salernitains ne sont ni en aussi grand nombre, ni aussi importants qu'on pourrait le supposer, d'après la longue liste de médecins dressée par M. de Renzi ; l'école n'exerce plus guère -d'intluence que par son enseignement qu'on vient écouter de tous les points de l'Italie, et même des autres contrées de l'Europe. Puis, à mesure que Naples attire les faveurs des souverains, Salerne s'efface peu à peu; les règlements interviennent; les disputes s'élèvent; on oublie la primauté de la science pour ne plus songer qu'aux droits de préséance; et déjà la décadence se fait sentir sous la domination des princes d'Aragon {de 11-36 au\ premières années du seizième siècle). Avec les princes espagnols, alors que tout renaît en Europe, une nouvelle ère semble s'ouvrir pour l'École de Salerne; elle se souvient de ses anciens jours et des grands noms qui avaient fait sa fortune et sa gloire. Mais les rivalités sans cesse renaissantes portèrent les derniers coups à cette vieille institution ; elle n'existait plus que de nom, lorsque la Faculté de médecine de Paris, en 1748, consultait le Collège des médecins de Salerne au sujet du différend élevé en France entre les médecins et les chirurgiens.
L'École de Salerne, modèle et mère de toutes les universités du moyen âge, disparaît pour jamais devant le décret du 29 novembre 1811. bans respect pour l'antique et universelle renommée de cette école, sans nul souci des droits acquis et des services rendus, ce décret applique dans toute sa rigueur le principe de la centralisation et, par pitié, il concède à Salerne un institut préparatoire , un lycée médical, une école secondaire de médecine, comme nous dirions en France !
J"ai visité deux fois Salerne en 1849 ; j'errais tristement à travers ces rues autrefois animées par tout le mouvement de la science et de la pratique médicales; j'y recherchais vainement la trace ou le souvenir des maîtres illustres dont la voix avait retenti au milieu des temps les plus agités. Qui pouvait me redire ce que furent Pefronius, Cophon, les Platearius, BarlholomcBUS, et le vénérable Musandinus, et l'élégant Maurus, dont Gilles de Corbeil avait écouté les leçons? Qui se souvenait de la belle Tortula ou du rusé Constantin? Et à défaut d'une grande institution médicale, quel monument pieusement consacré à toutes les gloires de l'Ecole me rappelait quelques traits de sa première histoire? Nul écho de la tradition; pas une pierre de l'ancien édifice; pas un manuscrit dans aucune bibliothèque; pas même une bonne édition du Regimen salernitanum^ chez le seul médecin, M. le docteur Sanlorelli, en qui n'étaient pas éteints les vieux souvenirs! Au moins dans ces rues, presque désertes aujourd'hui, sur celle place où se rassemblaient les professeurs et les étudiants, au bord de cette mer toujours splendide
qui baigne le pied de la ville, je respirais l'air qu'avaient respiré les i/fl'zïres. Et puis déjà le plan de la CoUectio salernitana était arrêté avec mon savant et généreux: ami, le docteur S. de Renzi : c'était, au milieu de cet oubli complet du passé, un bommage et une réparalion.