‹ La médicine, histoire et doctrinesChapitre 63 sur 109 · ALBERT LE GRAND · texte numérisé non relu

ALBERT LE GRAND

L'niSTOIKF. DES SCIENCES AU MOYEN AGE'.

M. le docteur Poucliet, professeur de zoologie à Rouen, est très-lionorablement connu parmi les savants, par de beaux travaux sur l'histoire naturelle; r Académie des sciences lui a même décerné en 1846 son grand prix annuel de physiologie pour un ouvrage Sur r oridation spontanée'^ . Peut-être M. Poucheta-t-il abandonné trop brusquement cette voie où il venait de trouver une couronne pour se jeter dans celle de l'érudition. Il a sans doute pensé qu'il suffisait d'avoir approfondi une science pour être en même temps apte à en écrire riiistoire; mais on ne saurait arriver tout

1 . histoire des sciem.es nntnrelles an moyen wje , ou Albert le Grand et son époque considérés comme point de départ de l'école expérimentale, par F. -A. Poiiehet, 1863.

2. Depuis ceUe époque M. Pouchet a publié plusieurs ouvrages ou inémoires de grande imporlanoe sur les sciences naturelles, et il a pris une part à la fois active e( brillante aux discussions sur la théorie de la génération spontanée. (Voir le détail dans le Bulletin hibUographique de MM. J.-I5. Haillitre et tils.1

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d'un coup, ni à la connaissance des textes, ni à l'art de les interpréter ; si l'on veut se rendre les anciens familiers, il faut se résigner à vivre longtemps et assidûment dans leur commerce. Dans les siècles passés, il était plus facile qu'aujourd'hui d'être à la fois savant et érudit : d'abord la critique n'était pas aussi exigeante, puis le domaine de la science n'était pas aussi vaste et se composait plus encore de textes que de faits; enfin les livres étaient beaucoup moins multipliés. Au dixneuvième siècle il est presque impossible d'acquérir, tout en s'y appliquant de bonne heure, une place éminente dans la science et dans l'érudition, tant l'une et l'autre se composent de détails infinis, tant elles réclament d'études d'un ordre différent. Il faut donc se contenter ou d'être un savant avec assez d'érudition pour suivre les progrés de la science, ou d'être un érudit avec assez de science pour contrôler les textes par l'observation des phénomènes, et pour ne se laisser égarer ni dans l'appréciation des doctrines, ni dans l'exposition des faits. Ainsi Cuvier, avec cette connaissance si précise et si complète de tous les êtres de la nature actuelle, avec cette sagacité si merveilleuse qui lui a fait reconstruire le monde antédiluvien, n'a pas réussi à donner une bonne histoire des sciences naturelles. De Blainville, un peu plus heureux par ses propres efforts et par ceux de son docte collaborateur, M. l'abbé Maupied, est encore loin de satisfaire aux exigences légitimes d'une érudition sévère. Dans l'un et l'autre ouvrage, on s'aperçoit bien vite que ces auteurs n'ont pas toujours remonté aux sources, et qu'ils citent de seconde ou même de troisième main.

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Or c'est précisément pour comliler une des lacunes laissées par Cuvier et de Blainville que M. Poucliet a entrepris d'écrire une histoire des sciences naturelles au moyen âge. D'abord il ne voulait parler que d'Albert le Grand et de son siècle; mais, entraîné par l'attrait du sujet, il descend jusqu'aux Barbares et remonte jusqu'à la Renaissance, embrassant mille questions diverses, dont plusieurs ou ne rentraient par aucun côté dans son plan, ou ne devaient y occuper qu'une place secondaire. Aussi n'est-il pas difficile de voir que c'est sur Albert le Grand qu'il est le mieux préparé, et que tout le reste est un accessoire qui éloigne trop souvent et trop longtemps du sujet principal.

Loin donc de suivre M. Pouchet sur ces terres étrangères et de le harceler par des critiques de détail, je ne veux parler ici que d'Albert le Grand, après avoir toutefois présenté de brèves considérations sur quelques-uns des principes qui me paraissent devoir servir de base à une histoire des sciences naturelles au moyen âge.

Le moyen âge, dans sa seconde moitié principalement, n'est que l'antiquité réfléchie par les Arabes. La médecine, l'histoire naturelle, l'anthropologie, la biologie, l'astronomie et bien d'autres sciences n'ont presque pas de vie propre-, elles ne sonlguère ce qu'elles sont que par tradition ; donc la première condition pour faire une histoire des sciences naturelles, c'est de ne jamais oublier qu'avant Isidore de Séville, qu'avant Alcuin, qu'avant Rhabanus-Maurus, Aristote, Théophraste, Dioscoride, Pline et Gâlien ont écrit ; qu'avant Albert le Grand non-seulement il v a Aristote, Théo-

phraste, Pline, Isidore, etc., mais toute la cohorte des Arabes qui ont traduit les anciens et qui ont enrichi la science de quelques recherches originales. Le principe de solidarité est constant, et jamais on ne doit le perdre de vue. Procéder autrement, c'est s'exposer sans cesse à attribuer au moyen âge mille découvertes qui se lisent tout au long dans les Grecs, les Latins ou les Arabes.

Dans cette longue période qui constitue le moyen âge, période qui ne commence et ne finit pas aussi brusquement qu'on le dit généralement, il importe d'opérer un certain nombre de divisions si l'on veut avoir une idée des diverses phases par lesquelles a passé l'esprit humain. La science, plus encore peut-être.que la littérature, eut à soufTrir de l'invasion des Barbares; les grands monuments de l'antiquité, ou sont en partie détruits, ou restent enfouis dans les bibliothèques. Toutefois il ne faudrait pas croire que les ténèbres deviennent si épaisses qu'il ne s'en échappe quelques rayons de lumière. Dire que la nuit était complète, que toute tradition était perdue, est beaucoup plus facile que de se donner la peine de fouiller les bibliothèques et d'y retrouver les traces de jour en jour mieux connues de l'éducation scientifique ou littéraire des générations qui se succèdent depuis la chute de l'empire romain jusqu'au moment où la culture gréco-arabe pénètre en Occident. Il y a là une mine inépuisable de recherches et de découvertes imprévues. On constate bien vite que sur les débris des littératures grecque et romaine, et avec ces débris mêmes, soit par voie de traduction, soit à l'aide de travaux qui ont une

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certaine originalité, au moins dans la forme, il s'est crï'é une littérature néo-laline dont les monuments assez nombreux sont le trait d'union entre les écoles purement romaines et les écoles gréco-arabes. On ne doit pas oublier non plus que dans cette première partie du moyen âge il n'y a vraiment pas d'auloj'ité dominante; c'est, il est vrai, l'antiquité qu'on suit pas à pas; mais ni Aristote , ni Galien , ni Ptolémée n'ont acquis le degré d'autocratie que leur donnèrent les Arabes; et même on s'attache parfois à imiter plutôt les auteurs d'un moindre renom que les grands écrivains.

A la littérature néo-latine succède assez brusquement la littérature arabe, qui elle-même n'est qu'un reflet de la littérature grecque par l'intermédiaire des traductions syriaques. Dans cette seconde période, il y a une grande différence à éfablir entre les diverses branches des études : tandis que la philosophie conserve toujours une certaine liberté dans ses allures, lors même qu'elle semble se courber à la fois sous le joug d'Aristote et sous celui de la foi catholique, la médecine, au contraire, et l'histoire naturelle, sont presque entièrement asservies, la première à Galien, et la seconde à Aristote, toutes deux par l'intermédiaire des Arabes.

Ne perdons pas de vue non plus cet autre fait capital : la littérature arabe supplante la littérature néo-latine d'une manière bien plus tranchée et bien plus soudaine que la littérature de l'antiquité classique ne remplace à la Renaissance la littérature gréco-arabe. D'une part, assez longtemps avant l'arrivée des Grecs

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en Italie, des esprits avancés, Pétrarque, par exemple, se détachaient des Arabes pour revenir aux. anciens, et, d'une autre, longtemps après la Renaissance, la faveur qui s'attachait aux écrits des Arabes persista dans l'école.

Tels sont, à notre avis, les principaux jalons c|u'il faut fixer sur sa route, quand on veut tracer les caractères les plus généraux de la science au moyen âge. Il convient ensuite de rechercher quels sont les caractères particuliers qu'elle revêt, quels systèmes elle défend suivant les p3\s et suivant les écoles. Toutefois, autant l'Europe politique du moyen âge est divisée, autant les divers Etats qui la composent sont isolés, autant, par opposition, il y a unité de croyances religieuses et de doctrines scientifiques jusqu'à la réforme de Luther et à celle de Paracelse. — Enfin, on ne doit jamais oublier qu'au moyen âge l'esprit est essentiellement encyclopédique; que les Sommes dominent toutes les formes de la littérature, et qu'avant tout, la science existe moins par elle-même qu'en vue de la théologie : montrer la puissance de Dieu dans ses créatures, rechercher la cause finale de toutes choses, tel est le double but qu'elle se propose sans cesse et qui lui avait été déjà montré par Aristote et par Galien.

M. Pouchet divise toute l'histoire des sciences naturelles au moyen âge en cinq écoles : V école Scandinave, l'école franco- gothique , f école byzantine, l'école arabe, enfin l'école expérimentale. Laissons de côté l'école Scandinave, car il n'est pas permis de donner le nom à'école ni aux connaissances grossièrement empiriques ou superstitieuses qu'on rencontre çà et là dans

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les Sagas et les Eddas, ni plus lard à quelques découvertes botaniques ou zoologiques; passons également sous silence l'école byzantine, que M. Poucliet connaît très-peu, puisque la littérature scientifique du Bas-Empire est presque entièrement inédile; et l'école arabe, qui ne paraît guère plus familière à notre auteur que l'école byzantine. D'ailleurs, pour qu'il y ait école, il faut un corps de doctrine ; or, les byzantins ne sont que de misérables abréviateurs, et les médecins arabes ne font guère que traduire et commenter. Arrêtons-nous donc seulement quelques instants sur l'école franco-gotbique.

Il y a bien dans l'bistoire des sciences une école ou plutôt une période qui correspond à ce que M. Poucbet nomme école franco-gothique ; c'est la période où se développe la littérature néo-latine et qui s'élend jusqu'au règne des Arabes. Mais M. Poucbet ne la caractérise pas nettement, ne lui assigne pas des limites bien déterminées, et surtout ne reconnaît pas les véritables élémenls qui la caractérisent. Aussi le mot de francogothique n'est pas suffisant pour la distinguer des autres; il faudrait lui trouver une dénomination qui comprît à la fois l'élément barbare et l'élément romain. Ce n'estpas que les Barbares aient apporté quelque cbose de nouveau dans l'ensemble des connaissances déjà acquises; mais plusieurs de leurs cbefs ont remis les études en honneur, ont soutenu ou fondé les écoles; les Romains de la Gaule, de l'Espagne, et surtout de l'Italie, ont mis au service de ces cbefs leur idiome et leur savoir, en adaplant l'un et l'autre aux exigences et à l'esprit peu cullivé de pareils Mécènes. Celait là

le seul moyen de pourvoir aussi bien que possible à l'éducation intellectuelle de peuples neufs et ignorants de toute chose. Il n'y a dans ces écoles de l'Italie et de la Gaule, que dom Pitra et qu'Ozanam nous ont appris à mieux connaître , il n'y a, dis-je, dans ces écoles ni système ni créations scientifiques ou littéraires jusqu'alors inconnues. C'est tout simplement la tradition de l'enseignement romain christianisé et mis à la portée des Barbares. Théodoric et Gharlemagne sont les deux héros de cette période, qui est une véritable Renaissance au milieu des ruines que les invasions avaient accumulées.

M. Pouchet a très-bien compris le rôle qu'ont joué ces deux grands hommes, mais il admire plutôt leurs ellorts qu'il ne sait à quoi ces efforts ont abouti, Or c'est là précisément ce qu'il fallait nous apprendre, et l'étude de ce sujet ferait un curieux chapitre , qu'on pourrait intituler : Des influences royales en littérature.

Après Gharlemagne, l'Europe, suivant M, Pouchet, retombe dans la plus profonde barbarie jusqu'à Frédéric II ; mais c'est faute d'avoir écarté un peu les ténèbres que notre auteur perd absolument la trace des études en Occident. Entre Gharlemagne et Frédéric, on trouve Walafrid Strabon, ^Emilius Macer, Gonstantin l'Africain, presque tous les maîtres de Salerne, Othon de Grémone, et tant d'autres qu'il serait fastidieux de nommer.

Ainsi, quand s'ouvre le treizième siècle, (juand apparaît Albert, il u") a eu aucune interruption véritable dans les études en Occident, et si, dans les deux siècles

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qui précèdent, le ilambeau des leltres pâlit quelquefois, jamais il ne s'éteint complètement.

Albert le Grand naquit en Soiiabe , Tan 1203 ; il appartenait à une illustre famille, celle des Bollstadt. On sait peu de cbose de ses premières années. Il paraîtrait que ce vaste et puissant génie, qui reçut de son vivant le nom de fjraml^ que son disciple saint Thomas appelle un dkin maître^ dont on a dit (juil était /'etonnement et le miracle de son siècle, dont Trithème enfin devait écrire qu'il était magnus in magia naturali^ major in philosophia, maximus in theologia, fut assez lent à se développer, si du moins l'histoire est fidèle, car on rapporte à peu près la même chose de saint Thomas d'Aquin. « On racontait, je cite M. Pouchet, p. 216) que les facultés du descendant des Bollstadt étaient tellement rebelles, qu'il fut sur le point d'abandonner le cloître, désespérant de pouvoir s'initier aux. simples connaissances qu'exigeait la vie monastique, mais que la Vierge, touchée de sa ferveur, de sa piété, lui apparut une nuit environnée de toute sa gloire et vint à son secours. Alors elle lui intima de dire en quoi il aimait mieux exceller, ou dans la philosophie, ou dans la théologie... Albert choisit sans hésitation la philosophie. La Vierge répandit aussitôt sur lui le don du génie, en lui promettant qu'il deviendrait une des plus puissantes lumières de la science; mais, intérieurement blessée de son choix, elle ajouta qu'en punition de ce qu'il avait préféré les connaissances profanes à la science divine, il retomberait avant sa mort dans sa première stupeur. La prédiction s'accompli!

rigoureusement. Albert étonna ses maîtres par ses immenses progrès et l'univers par l'éclat de son nom; mais la légende ajoute que trois ans avant sa mort, lorsque le professeur se trouvait dans sa chaire et environné de ses nombreux disciples, cette vaste et lumineuse intelligence s'éclipsa tout à coup comme si une puissance surnaturelle la dominait instantanément. »

Ce fut cette destinée, dont l'explication est si facile, qui donna naissance aux légendes du temps, dans lesquelles on raconte que , par des voies miraculeuses, Albert avait été métamorphosé d'âne en philosophe, puis de philosophe en âne.

Les esprits les moins prévenus en laveur de la philosophie trouveront sans doute que la légende va trop loin et que ces métamorphoses ne sont pas du tout vraisemblables.

Au moy^n âge tout était encyclopédique, l'éducation aussi bien que les livres. On embrassait toute la littérature dans ses écrits, et on allait se former dans toutes les écoles célèbres. Fidèle à l'habitude de son siècle et favorisé par la haute position de sa famille, Albert séjourna dans les écoles d'Allemagne, de France et d'Italie, et ce fut à Paris, vers 1222 ou 1223, que les conversations et les exemples de Jordanus, général de l'ordre des Frères prêcheurs, décidèrent de sa vocation. Après avoir parcouru l'Europe savante pour se former dans les sciences, Albert alla à son tour enseigner dans plusieurs villes, à Ratisbonne, à Strasbourg, à Fribûurg, mais surtout à Cologne et à Paris, où l'éclat naissant de sa réputation l'avait précédé de irès-bonne heure. Pendant ses voyages, qu'il lit

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