J82 ALBERT LE GRAND
toujours à pied, il ne se départit jamais de lliumble condition de moine, tendant la main aux âmes charitables pour subsister, évangélisant, professant, copiant les manuscrits et trouvant le temps d'écrire près de vingt volumes in-folio.
On put voir, soit au collège Sainl-Jacques, soit surtout sur la place Maubert (car dans ces temps de prétendue barbarie et d'obscurantisme les cloîtres ou les écoles ne pouvaient contenir les auditeurs avides de la parole du maître), on put voir réunis autour de l'illustre dominicain saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon, Thomas de Cantimpré, Albert de Saxe, Vincent de Beauvais, Arnauld de Villeneuve, Michel et Duns Scot, Bonaventure, Guillaume de Saint-Amour, Etienne, évêque de Paris, et plusieurs autres grands personnages. Aussi est-ce à bon droit qu'Albert fut appelé le nourricier des escolàties. — Albert quitta Paris vers 1248. Il fut nommé en 1254 provincial des dominicains de l'Allemagne, et en 1260 évêque. de Ratisbonne. Albert, non par ambition, mais en vue du bien, accepta celte nouvelle charge malgré son général, qui alla jusqu'à lui conseiller de résister au Saint-Siège dans une lettre curieuse, dont M. Pouchel rapporte un fragment, et qui se termine ainsi : « Puissé-je apprendre que mon cher iils est dans le cercueil plutôt que dans la chaire èpiscopale! » Sur le siège deRatisbonne il fit l'édification de toute l'Allemagne, comme il en avait été l'ornement dans la chaire de "professeur. Une fois sa mission remplie, il supplia le Pape de le laisser revenir à ses études; il les reprit en eflfet à Cologne; mais bien-tôl il en fut encore détourné par
Tordre qu'il recul d'aller prêcher la croisade dans TAllemagne et dans la Bohème. Cette seconde mission était à peine remplie qu'il fut appelé au concile de Lyon pour y faire prévaloir par son éloquence les droits de Rodolphe, roi des Romains. C'est en se rendant à Lyon qu'il apprit par une sorte de révélation la mort de son disciple bien-aimé, saint Thomas d'Aquin. Immédiatement après la session du concile, il revint à Cologne reprendre ses leçons; mais peu de temps après, au milieu d'une démonstration, sa mémoire s'obscurcit subitement, et la parole expira sur ses lèvres. Le religieux, se souvint alors de la prédiction de la Vierge : ce signe devait èlre le présage de sa mort prochaine. Aussi, plein d'une pieuse résignation, on le vit immédiatement se recueillir quelques instants et dire un éternel adieu à ses élèves! A compter de ce moment, il ne vécut plus que pour m préparer saintement à mourir; chaque jour il se dérobait à sa cellule ordinaire pour aller visiter le lieu préparé pour .sa sépulture. Ce fut après avoir lui-même assisté en quelque sorte à sa longue agonie et à ses funérailles qu'il mourut saintement le 15 novembre 1289.
Les grands hommes ont vraiment une étrange destinée! Albert, qui fut évèque de Ratisbonne, prédicateur éloquent, versé dans toutes les sciences, ami de saint Thomas et du pape Innocent IV, qui fut mêlé aux plus grandes affaires de son temps, qui reçut. des savants les éloges les plus rares et aussi les plus mérités, devint [»our ainsi dire le compère des nécromanciens du moyen àgt* et de la Renaissance. Albert le Grand est devenu le grand Albert et le petit Albert; c'est un