‹ La médicine, histoire et doctrinesChapitre 91 sur 109 · I. Voir le cliai). ■'^"i" l'"i Pntlioloçiie fi&nrrnlr · texte numérisé non relu

I. Voir le cliai). ■'^"i" l'"i Pntlioloçiie fi&nrrnlr

par les horizons nouveaux qu'il ouvre à l'iiistoire et par le nom de son auteur.

C'est à l'Académie dos sciences que M. Flourens a rencontré la méthode rigoureuse qui permet de suivre pas à pas les progrès de cette grande découverte de la circulation, de rapprocher et de ratlaclicr tous les points du cercle que parcourt le sang; c'est à l'Académie française qu'il a trouvé cette exquise politesse du langage, cette propriété exacte des termes, cette recherche constante du bien dire qui font l'ornement des sciences et qui assurent aux œuvres de l'historien les honneurs de la postérité.

Avec M. Flourens suivons donc l'évolution lente et les degrés successifs de la découverte de la circulation du sang, de cette découverte aujourd'hui si l)ien établie et en réalité si contraire aux opinions de l'ancienne médecine, et si difficile à comprendre pour des galénistes, qu'elle a été violemment combattue quand elle apparut au grand jour démontrée à l'aide d'irréfutables expériences par l'immortel Harvey. Mais c'est le sort réservé aux hommes de génie : à défaut de persécutions contre les personnes, on attaque les idées ou les inventions; si les unes et les autres résistent aux assaillants, tantôt on refuse le nom d'inventeur à celui qui du même coup n'a pas tout découvert à la fois, et tantôt on demande aux pages les plus obscures et les plus reculées de l'histoire des témoignages de priorité qu'on exagère et qu'on oppose périodiquement avec emphase et malignité aux titres que la postérité, malgré ces clameurs et ces revendications, tiendra toujours pour légitimes et pour incontestables. Au-

jourdhui personne ne se soucie des épigrammes de l'ancienne Faculté contre Harvey; mais la Suisse, la Franco, l'Italie surtout élèvent encore des prétentions qu'à mon sens M. Flourens vient enfin de réduire à néant.

M. Flourens, écrivant au moins autant pour les savants que pour les gens du monde, a supposé connu de ses lecteurs le mécanisme de la circulation; comme je m'adresse plutôt aux gens du monde qu'aux savants, je demande quelques lignes pour donner les explications nécessaires.

Le cœur est composé de quatre cavités : deux charnues qu'on nomme ventricules, deux membraneuses qu'on appelle oreillettes. Ces cavités sont disposées de telle façon qu'il y a pour ainsi dire deux cœurs, l'un à droite, l'autre à gauche, composés chacun d'une oreillette qui forme l'étage supérieur, et d'un ventricule qui forme l'étage inférieur. Les ventricules communiquent de haut en bas avec les oreillettes, mais ni les oreillettes ni les ventricules ne communiquent latéralement ^ Le cœur gauche est destiné au sang artériel, le cœur droit au sang veineux. Prenons le cœur, et dans le cœur le ventricule gauche, comme point de départ du mouvement du sang. Ce liquide, lancé dans le tronc commun de toutes les artères du corps, je veux dire dans V aorte, arrive dans l'intimité des tissus à l'extrémité des plus petites ramuscuies de l'arbre artériel; ces ramuscules s'abou-

1. CliezU; Cuîtiis les oreiHeUes comiiiunifjueiit hui^euienl enlrc elles parle trou dit de Bolal ; le canal artériel établit également une lounnunication entre l'aorle et Tartère pulmonaire.

client avec les plus petites radicules de l'arbre veineux, lesquelles en se réunissant de proche en proche forment deux troncs volumineux, l'un pour la partie supérieure du corps, l'autre pour la partie inférieure [veines caves) . Ce dernier passe à travers le foie. Tous deux se rejoignent dans la poitrine, au niveau de l'oreillette droite du cœur, et versent dans cette cavité le sang qui revient de la périphérie au centre, chargé des résidus de la nutrition. De l'oreillette droite le sang passe dans le ventricule droit, d'où il est envoyé aux poumons par un vaisseau qui se ramifie dans le même sens que les artères [artère pulmonaire). A l'extrémité de ces ramifications il est repris par d'autres vaisseaux dont les radicules, se réunissant de proche en proche dans rintérieur du poumon, à la manière des veines, le ramènent par quatre troncs [veines piibnonaii'es) dans l'oreillette gauche, laquelle le fait passer à son tour dans le ventricule gauche, où nous Tavons pris. Le sang arrive au poumon impur, noir et mort, pour ainsi parler; il en ressort purifié, rutilant et vivifié par le contact de l'air.

La seule théorie complète qui nous soit arrivée de l'antiquité sur les fonctions du système vasculaire et sur la marche du sang est celle de Galien ; elle est presque en tout point l'opposé de celle des modernes, et a été adoptée sans contestation jusqu'à Harvey, c'est-àdire jusqu'au dix-septième siècle. Cette théorie n'a point été formée de toute pièce par le médecin de Pergame; les divers éléments en sont dispersés dans la suite des siècles, et je veux les rassembler ici brièvement pour que le lecteur comprenne bien la succès-

ET DE SON HISTOIRE. 27b

sion des erreurs chez les anciens, et par conséquent les obstacles que la notion exacte de la circulation a dû rencontrer pour se faire jour.

Le premier pas fait dans la connaissance du système vasculaire semble le plus facile^ et cependant il ne remonte pas très-haut; il consiste en la distinction des deux ordres de vaisseaux, artères et veines. Platon , comme le remarque Galien, n'avait pas fait cette distinction, et, bien qu'il appelle si justement le cœur nœud des vaisseaux, il croit que tous les vaisseaux du corps sont de même nature et contiennent même substance. Diogène d'Apollonie, contemporain de Socrate, avait peut-être vu l'aorte et la veine cave, la jugulaire et la carotide, mais il ne les distinguait pas, eu égard à leur nature et à leurs fonctions : il croyait, en conséquence de son système général de physiologie, que tous les vaisseaux contiennent à la fois de l'air et du sang. On ne saurait préciser ni à quelle époque les artères et les veines ont été distinguées, ni quel physiologiste * s'est avisé de mettre le sang dans les veines et l'air dans les artères : première fausse notion qui est un premier obstacle à la découverte de la circulation, puisqu'il y a dès lors pour la majorité des physiologistes anciens deux courants en sens contraire, celui du sang par les veines, et celui de l'air par les artères. Érasistrale, anatomiste célèbre de l'école d'Alexandrie, sous les Plolémées, a essayé de fortifier cette opinion touchant le contenu des artères et des veines, en y rattachant toute une théorie médicale sur l'inHammation, qu'il fait dépendre d'une ex-

1 Peul-èlre béuiotiiU-.

liavasation du sang veineux dans les artères; de sorte que la nature, en abouchant les artères aux veines par une multitude de vaisseaux capillaires, n'aurait eu d'autre but que de faciliter le développement d'une des maladies les plus répandues, de celle qui fait partie intégrante de presque loules les autres!

Gomment a pris naissance cette singulière opinion que les artères contiennent de l'air? Les premières dissections, même les plus grossières, en établissant la distinction anatomique entre les artères et les veines, montrèrent en même temps une certaine analogie de structure entre la trachée- artère et le plus gros vaisseau du corps, Vaorte, entre les brotiches elles artères de moindre calibre ; d'un autre côté , on n'eut pas de peine à constater que la trachée et les bronches sont les premiers canaux de l'air ; on crut voir que trachée et bronches communiquaient à travers le tissu pulmonaire avec le cœur au moyen des veines pulmonaires. On le crut peut-être « p'/on, et peut-être aussi parce qu'après la mort les artères sont à peu près vides de sang.

Un obstacle non moins grand à la découverte de la circulation, et qui paraît s'être formé en même temps que naissait l'idée de la présence de l'air dans toute une moitié du système vasculaire, c'est l'obstination des anciens à chercher aux vaisseaux une au plusieurs origines, ce qui exclut toute idée de cercle, puisque, dans un cercle, il n'y a ni commencement ni fin. Après bien des tâtonnements, qu'Hippocrate et Aristote nous ont fait connaître, on assigna enfin le foie pour origine aux veines, et le cœur comme point de départ des

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artères; de sorte que les deux courants devaient se diriger incessamjj^nt en sens, contraire, le sang et l'air partant de deu^oints à peu près opposés et ne se lencontranl plus qu'à la périphérie du corps. On comprend, du reste, comment le foie, qu'on a comparé à du sang coagulé et que traversent une multitude innombrable de vaisseaux, a pu être pris comme point d'origine des veines.

Après ce que j'ai dit de la théorie moderne de la circulation, il n'est pas très-difficile maintenant de se rendre compte de celle des anciens. Le cœur se continue avec le poumon par les veines pulmonaires, ou artères veineuses, et par Vaorte avec toutes les artères qui se ramifient dans le corps de l'animal; le#veines pulmonaires, s'abouchant avec les dernières radicules des bronches, apportent l'air au cœur, qui, à son tour, l'envoie à travers les artères issues de l'aorte, dans toutes les parties de l'organisme. Quant à Y artère pulmonaire ou veine artérieuse, elle n'a guère d'autre office que de nourrir le poumon du sang qu'elle reçoit du cœur droit. Les veines naissent de la substance du foie et forment un vaste tronc, dont la partie qui descend se distribue à toute la moitié inférieure du corps, et dont l'autre, qui monte, doit alimenter toute la partie supérieure. Chemin faisant, la partie ascendante rencontre l'oreillette droite du cœur, dans laquelle elle verse son trop plein; le ventricule droit reçoit ce trop-plein, s'en nourrit lui-même, et envoie le reste au poumon pour le nourrir également et pour que l'acte de la respiration dissipe les matières fuligineuses accumulées dans le sang. Ainsi le sang s'arrête

"IIH J)E LA ClllCULATfON DU SANG

d'une pari au poumon, et do Taulre à loule la périphérie du corps; il ne revi(!nl pa^vers lui-même, il ne circule pas, el les deux. courau*veineux et artériels se dirigent tous les deux vers la périphérie. Pour nous, les artères sont les canaux mûmes de la vie; ce sont elles qui transportent les matériaux de la nu- Irition du centre à la périphérie ; les veines ne sont que des voies de retour pour un sang appauvri, qui va reprendre dans le poumon ses qualités vivifiantes au contact de l'air. Au contraire, pour les anciens, les veines sont chargées de la nutrition, tandis que les artères n'ont qu'un rôle tout à fait secondaire.

Galien n'avance pas beaucoup la question ; cependant il*létruit en parlie l'erreur d'Krasislrate, puisqu'il admet dans les artères beaucoup d'air et un peu de sang, et, dans les veines, beaucoup de sang et un peu d'air. « C'est ainsi, dit-il, que les choses se pas- , sent à Tétat normal ; mais quand une artère est ouverte, l'air s'échappe d'abord , puis, par suite de V horreur du vide et en raison de la communication des veines avec les artères, le sang remplace l'air et s'échappe à flots. » A côté de cette demi-vérité, Galien crée ou laisse deux énormes erreurs, auxquelles l'autorité de son nom devait donner plusieurs siècles de durée. D'abord il maintient que les veines partent du foie et conduisent le sang du cœur aux parties pour les nourrir, tandis qu'en réalité elles le ramènent de toutes les parties au cœur à travers le poumon. La réunion des artères et des veines dans l'intimité des tissus a pour but un échange de sang et d'air entre ces deux ordres de vaisseaux ; l'air des artères passe en parlie dans

les veines, et le sang des veines arrive en partie au\ artères, attendu que certains organes réclament un sang ténu et certains autres un sang plus épais. Mais la communication des artères avec les veines ne suffisant pas à Galien pour expliquer et la présence normale d'un peu de sang dans les artères et les Ilots de ce liquide après la blessure d'un tronc artériel, il imagine une communication latérale et directe entre les deux ventricules ; personne ne Ta jamais vue , lui moins que tout autre ; mais ici la théorie commande ; il invente, il suppose, pour obéir à la théorie.

Ainsi rien ne manque pour fortifier le système de Galien , pour en lier les diverses parties, pour* lui donner toutes les apparences de la vérité. Cependant un fait, un seul fait que Galien observait chaque jour, donnait à tout ce système le plus formel démenti : dans la saignée, les veines se gonflent au-dessous de la ligature pour le bras et la jambe, et au-dessus pour le cou. Comment donc expliquer que le sang monte à travers les veineg, du foie à la tête , et descende du foie aux parties inférieures'? C'est précisément ce fait qui paraît avoir mis les premiers observateurs sur la voie de la découverte de la circulation. Mais, avant la fin du seizième siècle, tous les yeux étaient fermés et Galien régnait en maître !

Il fallut attendre jusque vers I.'jSO pour que l'implacable antagoniste de Galien, le réformateur de l'anatomie, Vésale, qui regarde encore les veines comme chargées de porter le sang et par conséquent l'aliment aux parties, vienne déclarer timidement que

les deux ventricules du cœur ne communiquent pas directement; pour que Servet, brûlé vif par Calvin, pour crime d'hérésie, ose élahlir un l'ait que Galien et Vésale avaient à peine entrevu : la circulation pulmonaire, c'est-à-dire le circuit complet que le sang, arrivant des veines dans le ventricule droit du cœur, accomplit à travers le poumon pour revenir au ventricule gauche. Ce n'est pas seulement la circulation à travers le poumon que Servet découvre : il soutient que le lieu où s'opère la sanguification est , non pas le foie, comme le croyait Galien, mais le poumon, comme Bichat devait le démontrer plus de deux siècles après. Le Iriste sort réservé à Servet et à son livre a certainement retardé la découverte de la circulation, puisque ni l'auteur ni l'ouvrage ' n'ont pu exercer aucune iniliience sur les contemporains.

Quelques années après je supplice de Servet, Columbo de Padoue, et Cesalpin d'Arezzo, découvraient aussi chacun de leur côté la petite circulation, ou circulation pulmonaire; même Cesalpin se sert pour la première fois du mot circulalion ; de plus, il soupçonne la grande circulation, c'est-à-dire le retour du sang veineux, au cœur, pour y recevoir la dernière perfection et revenir aux parties à travers les arîères. Mais en même temps Cesalpin croit comme les anciens à la communication directe des ventricules, et Columbo professe avec Galien que le sang vient du foie aux parties à travers les veines.

1 . Un exemplaire du Christ ianismi reslittiiio, où sont notés les passages incriminés, et dont les pages sont roussies par le feu, se trouve à la Bibliollièiiue Impériale.

Jusqu'ici les analomistes et les physiologistes n'ont encore ouvert que des sections isolées de la grande voie quedpit parcourir le sang; il fallait, avant de trouver le cercle complet, découvrir une disposition anatomique qui chez- l'homme et les grands animaux est la condition essentielle du retour du sang vers le cœur : je veux parler des valvules ou espèces de cloisons partielles qui s'échelonnent dans les veines, et dont le jeu pousse le sang de la périphérie au centre, tandis qu'elles lui interceptent, en s'abaissant, le retour du centre à la périphérie. Fabrice d'Aquapendente a découvert les valvules, et il a été le maître de Harvey ' , ce saut là deux grands titres de gloire ; mais comme toujours l'envie s'attache à la gloire, on a revendiqué pour Sarpi, de Venise, la découverte des valvules, et contradictoirement on a accusé Harvey d'avoir volé cette découverte à Fabrice, ou du moins d'en avoir profité sans l'avoir rapportée à sa véritable origine; accusation et revendication que M. Fiourens n'a pas de peine à détruire par les raisons les plus convaincantes.

Les valvules sont la preuve anatomique de la circulation du sang; mais, comme le remarque M. Fiourens, Fabrice vit le fait et non la preuve; c'est à son disciple Harvey qu'était réservé de tirer de toutes ces découvertes successives la grande et complète conséquence par des raisons anatomiques et physiologiques appuyées sur des expériences peu nombreuses, il est

1. Harvey est né à Folkstone en lf)7 8, et mourut en 1G58, clans la retraite et dans la pauvreté, pour être resté fidèle à la cause de Charles- 1'^'", dont il avait été le médecin, et qui avait mis libéralement à sa disposition tous les animaux du parc de Windsor pour ses expériences physiologiques et ses recherches anatomiques.

Ifi.

vrai, mais décisives. «C'est là le génie, » dit M. Flourens avec autant d'énergie que de laconisme.

Mais que d'étapes lentement parcourues, que de temps écoulé ! Et quel singulier mélange de vérités et d'erreurs qui s'entre-clioquent! Ce sont à la fois des faits matériellement faux, d'autres mal observés, des théories nées de toute pièce dans le cerveau des savants, et d'autres qui reposent sur des phénomènes incomplètement étudiés... Gomment dire maintenant que la circulation du sang est un phénomène si simple que chacun aurait bien pu le découvrir? Avant Harvey, tout avait été soupçonné, indiqué, mais rien n'était établi; toutes les découvertes restaient dans le plus complet isolement. Pour trouver et démontrer la circulation, il a fallu d'abord, rendant à la nature tous ses droits, refaire en partie l'analomie de l'appareil circulatoire, puis détruire tout un système admirablement lié, battre en brèche les plus graves et les plus nombreuses autorités, rompre avec vingt siècles de traditions mensongères, en un mot prendre exactement le contre-pied de toutes les assertions de ranti<{uité, en osant substituer définitivement dans les sciences la critique et l'expérience à la foi et à la théorie ! Enfin pour tirer de nouvelles conséquences de la grande découverte de Harvey, on a dû attendre de nouveaux progrès dans la science de l'organisation, de nouvelles expériences habilement conçues, et par-dessus tout l'intervention directe de la chimie et du microscope pour expliquer le phénomène si complexe de la formation du sang, et s^n rôle dans la respiration ainsi que dans la nutrition.

Il ne s'agissait pas seulement de faire circuler le sang, il fallait encore l'entretenir et trouver la voie par laquelle les produite de la digestion arrivent dans ce tourbillon où se résume le double mouvement de la vie : décomposition et recomposition incessantes. Les anciens pensaient que Valiment arrivait au foie par les veines de l'estomac et des intestins; cette notion était fausse comme toutes les autres. La découverte des matériaux premiers de la nutrition, je veux dire du chyle et de la lymphe, de leurs canaux et de leurs réservoirs, de leur point de départ et de leurs aboutissants, devait compléter la grande découverte de Harvey. Le système veineux recueille au sein des tissus les débris de la nutrition accomplie par le sang artériel ; le système lymphatique absorbe par ses racines certaines particules que le mouvement de décomposition détache de nos organes, et par sa partie centrale reçoit directement du canal intestinal les produits de la digestion. Le tout est porté au cœur (le sang par de grosses veines, la lymphe et le chyle par deux canaux volumineux), et du cœur au poumon, pour y être transformé en sang artériel.

Cet admirable réseau lymphatique chargé ou de compléter le travail des veines ou de servir de réservoir pour l'entretien du sang a été découvert, à des époques assez éloignées les unes des autres. En 1622, Aselli, de Crémone, découvrit les vaisseaux chylifères, un demi-siècle (1563) après qu'Eustachi, de San- Severino, avait trouvé le canal thoracique. Il était réservé à un Français, à Pecq^f (1649), que madame de Sévigné appelle amicalement mu petit Pec-

qiiet, de rejoindre ces deux faits isol<^s par la décou- v verte du réservoir du chyle, et de nous démontrer le cours de ce lluide, comme Harvey avait démontré le cours du sang. A la fin du dix-septième siècle, les vaisseaux lymphatiques ont été décrits pour le foie par le Suédois Rudheck, et pour tout le corps par le Danois Bartholin. C'est, si je ne me trompe, à M. Sappey que revient, de nos jours, l'honneur d'avoir suivi tous ces milliers de vaisseaux par les procédés les plus délicats et les plus ingénieux, et d'en avoir fait de magnifiques • préparations qui sont conservées au musée de la Faculté de Médecine.

Ainsi, pour me servir des expressions de M. Flourens, on voit la suite des progrès, l'ordre des noms, la filiation des idées. Et l'on peut ajouter avec lui que « l'histoire scientifique est la chronologie de l'esprit humain. y>

Les erreurs sont comme les on dit qui se propagent, se perpétuent, se fortifient parle nombre des adhérants jusqu'au moment où un esprit critique, remontant la chanie de ces on dit, finit par découvrir que le premier anneau ne tient à rien qu'à un esprit prévenu ou crédule qui a fait tout le hruil. Mais il faut du courage et de la persévérance pour une pareille entreprise; on s'expose à passer pour un sceptique, un révolutionnaire, un hérétique. Harvey a eu ce courage et cet4e persévérance : aussi les attaques et les épithètes ne lui ont pas plus manqué qu'à Jenner, l'immortel autour de lamccine.

Les attaques contre la vaccine et la circulation sont

les deuK grands arguments qu'on invaque chaque jour en faveur du magnétisme, des tables tournantes et parlantes, des esprits frappeurs, et de toute espèce de magie et de sorcellerie. A cela il n'y a que deux mots à répondre : De leur vivant, Harvey et Jenner ont triomphé de toutes les résistances, ont mis à néant toutes les calomnies: le monde croit à la vaccine à la circulation, qui ne sont que d'hier ; chaque jour, à chaque heure, on peut vérifier le phénomène de la circulation ; — la découverte de ce phénomène a transformé la médecine; — l'observation répétée, les faits multipliés démontrent chaque jour aussi l'efficacité de la vacciné. Harvey et Jenner ont rendu service à l'humanité; ils ont, comme ce philosophe de l'antiquité, prouvé le mouvement en marchant. Mais, de grâce , dites-nous enfin quels services a rendu la magie, qui remonte à l'origine môme du monde; dites-nous quelle est l'autorité de ses adeptes ; dites aussi si la foi en la magie peut être comparée à la foi en la science, et si les faits de la magie peuvent subir le contrôle que chaque jour subissent ou peuvent subir les faits de la science?

Le plus fougueux, le plus caustique et le plus injuste antagoniste qu'ait rencontré la circulation, c'est Guy-Patin. Guy-Patin est par excellence l'homme do la renaissance de la restauration des anciens, de la réaction des Grecs contre les Arabes. Il est fort de l'avis de Fouquet, qui disait des théories nouvelles: « Ce sont de jeunes personnes, et me voilà devenu si vieux, que ce n'est pas la peine de faire connaissance avec elles » ; il répéterait volontiers, avec le rival de

Cléanle, « qu'il s'aîtaclic aveufjUment aux opinions de ses anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de ce siècle. » Il combat les modernes par dévotion pour les anciens ; — et c'est bien la seule dévotion que je lui connaisse : ses saints sont Galien, Fernel et M. Piètre; — il nq^veut ni de la circulation, ni de la chimie, puisqu'elles ne se trouvent ni dans Hippocrate, ni dans Galien ; il combat l'antimoine parce qu'il vient des chimistes, et le quinquina parce qu'il vient des jésuites; en revanche, il combat la dé~ monomanie et l'astrologie judiciaire. Il ne veut ni charger son symbole de beaucoup d'articles, ni sa thérapeutique de beaucoup de formules. Grand ennemi des apothicaires, il ne connaît guère que la lancette et le séné ; aussi en use-t-il largement pour ses malades, pour sa famille et pour lui-même. On en peut juger par le passage suivant, que j'emprunte à M. Flourens:

« Il fait saigner à tout âge les enfants, les vieillards; il fait saigner trente-deux fois pour une maladie; il se fait saigner lui-même jusqu'à sept fois pour un rhume; il fait saigner sa belle-mùre, qui a quatre-vingts ans, jusqu'à quatre fois; il fait saigner un enfant de trois jours ; il fait saigner sa propre femme huit fois des veines du bras; il la fait saigner ensuite des veines du pied; elle en réchappe, et il s'écrie: « Vive la bonne méthode de Galien et le beau vers de Joachim de Bellay :

« 0 bonne, ô saincte, ô divine saignée! »

« Venons aux purgations : c'est d'abord un malade qui eai purgé trente-deux fois de deux jours l'un, puis c'est un autre qui a été saigné en tout vingt-deux fois et purgé quarante; puis c'est la doctrine d'Hippocrate et de Galien : On peut

purger tous les jours, à condilion pourtant qu'on purge avec (lu sérié; le séné et la saignée sont loute la médecine.

« Nous guérissons beaucoup plus de malades, dit Guy-Patin, avec une bonne lancette et une livre de séné, que ne pourraient faire les Arabes avec tous leurs sirops et leurs opiats; et ces makules (car, à coup sûr, ils ne guérissent pas tous) meurent comme ceux du médecin de Boileau :

« L'un meurt vide de sang, l'autre pleiu de séné. »

Guy-Patin montre un acharnement particulier contre les circulateurs ; sa passion Tenlraîne aux injures et même affaiblit les traits acérés qu'il sait ordinairement si bien décocher. Yoici un échantillon de ses invectives, que je prends dans ?,e?> Lettres:

« S'il revient, dit-il en parlant de son confrère Duryer, et que JQ le puisse voir, je lui taterai finement le pouls; les messieurs de cour s'imaginent qu'il leur est permis de mentir, et que nous autres gens de bien, nous ne voudrions ni n'oserions pas :

Discedat ab aula Qui volet esse pius.

« Si M. Duryèr ne savait que mentir et la circulation du sang, il ne saurait que deux choses, dont je hais fort la première, et ne me soucie guère de la seconde. S'il revient, je le mènerai par d'autres chemins plus importants en la bonne médecine que la prétendue circulation. Le docteur Bourdelot est aussi de ce genre. Il ment presque autant qu'il parle, et, quand il peut, il trompe ses malades aussi. Il s'est ici vanté, en de bonnes maisons, qu'il était l'inventeur de la circulation du sang, et que ses compagnons faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour lui en ôter le nom. Il est courtisan à yeux enfoncés, grand valet d'apothicaire et de toute la forfanterie arabesque ; menteur eifioyable, joueur et piqueur. Il a été gal'çou apothicaire, éle\é pii la boufiqu" de ^oii père; il u

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été plusieurs aus eu Kalie. A quoi peut être !)on, cet homme? »

C'est en vain qu'on répéterait à Guy-Patin, avec mademoiselle Angélique : « Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes des gens de maintenant )) ; c'est vainement aussi qu'on argumente en lui citant «ses chers amis,» les anciens eux-mêmes, et Plorace surtout, (|ui disait si finement:

Uuotl si laui Graiis uovilas iuvisa fuisset

Quam nobis, quid uunc esset vêtus? aut quid haberel

Quod legeret tereretque viritim publicus usus?

Guy-Patin veut bien admettre la prescription pour les « nouveautés des anciens, » mais sa condescendance ne va pas au delà ; il dépense en pure perle beaucoup d'esprit et beaucoup de verve pour attaquer, en compagnie de son maître et ami Rioland, « fort bon gros homme cl fortmordaiil iKtlurclleinciil, » la circulation, comme « paradoxale, inutile à la médecine, fausse, impossible, inintelligible, absurde, nuisible à la vie de l'homme! » Cependant, comment se fâcher contre Guy-Palin, dont les Lettres sont si amusantes, si instructives, si remplies d'intérêt? Ne faut -il pas lui trouver au moins autant de critique qu'à ce J. Dubois (autrement dit Sylvius), qui répète, sans sourciller, que Galien étant infaillible, c'est la structure de l'homme qui a changé depuis Galien, quand Galien et la nature ne sont plus d'accord? Quels que soient d'ailleurs les préjugés dont Guy-Patin soit rempli, quelque résistance qu'il fasse contre les faits les plus évidents, il mérite, aujourd'hui surtout, grande indulgence et

grande admiration pour son ardeur à l'étude, pour son érudition, pour son amour des belles-lettres, pour son attachement, même puéril, aux «vrais anciens, » ces maîtres des « grandes idées, » pour sa recherche constante « de toutes particularités et curiosités non-seulement dans la médecine, mais aussi dans l'histoire. » C'est lui qui a écrit, non certes sans faire un retour sur lui-même : «Feu M. Piètre, qui a été un homme incomparable tant en bonté qu'en science, disait qu'il faisait la débauche lorsqu'il lisait Cicéron et Sénèque, mais qu'il se réduisait aisément à son devoir avec Galien etFernel. »

Qui se préoccupe maintenant des attaques contre la circulation, et qui n'aimerait faire débauche avec l'esprit gaulois et la malignité de Guy- Patin? A qui n'aurait pas lu ses Lettres^ l'ouvrage de M. Fiourens inspirera le goût de les lire; à qui les a déjà lues, il donnera envie de les relire une seconde fois. Puisse cet ouvrage faire naître en même temps l'idée de donner enfin de ces précieuses Lettres une édition complète digne à la fois de Guy-Patin et de notre siècle !

Pour ce qui est de la circulation, il ne s'agit plus maintenant de la défendre, mais de marquer avec impartialité, et le flambeau de la critique à la mai^^ la part que chaque siècle et que chaque homme ont prise à celle grande découverte. C'est ce que M. Fiourens a voulu faire, et il l'a fait de telle façon, qu'on peut dire de son livre que c'est%iepage désormais close de l'histoire des sciences.

DE

M. Lebert, originaire d'Allemagne, disciple des maîtres les plus habiles, et nourri de tout ce que la science allemande a de plus élevé et en môme temps de plus positif, est venu, vers 1848, compléter ses éludes à Paris: il y prit bientôt une place distinguée parla publication deMémoires importants ; puis, des travaux, considérables sur les maladies scrofuleuses et cancéreuses, qui lui valurent les couronnes de l'Institut et de l'Académie de Médecine, 1^-ent appeler à rUniversilé de Zurich, où il a occupé avec succès, durant plusieurs années^ la chaire de clinique médicale et de médecine au grand hôpital. L'Allemagne jalouse l'a redemandé à la Suisse, et aujourd'hui il tient un des premiers rangs paifeii les professeurs et les praticiens de Breslau. M. Lebert s'est particulièrement attaché à l'anatomie pathologique; aussi habile à manier le microscope et les réactifs que le

scalpel, il a été en France, avec M. le docteur Robin, l'un des premiers et des plus éminents propagateurs des doctrines d'outre-Rhin. Cette initiation fut d'autant plus puissante qu'en M. Lebert la clarté, la netteté de la méthode française sont unies à l'érudition et aux tendances philosophiques des écoles allemandes, et que chez lui l'ardeur infatigable pour le travail s'allie à toutes les qualités de l'esprit requises pour constituer un Vrai savant.

Maintenant que nous connaissons M. Lebert, faisons aussi connaisance avec l'anatomie pathologique '. L'«natomie pathologique Q?,i\d. description et la représentation des altérations et des métamorphoses de toute nature que la maladie développe dans les humeurs, les tissus- et les organes. Nul spectacle plus triste et à la fois plus instructif pour le médecin que ces excès, ces diminutions, ces transformations de tissus, ces abberrations de forme et de structure, ces déplacements d'organes; rien qui montre mieux, les difficultés de la médecine et en même temps ses ressources infinies; rien qui dise plus éloquemment quelle est la misère de l'homme et la puissance destructive de la nature; rien enfin qui nous enseigne avec plus de siireté quelle est tantôt l'extrême faiblesse et tantôt l'extrême résistance de l'organisme. Qui pourrait, tant les ruines humaines jettent d'effroi dans l'âme,

I. Traité d'nnalomie pathologique générale et spéciale, ou Description et iconographie pathologique des altérations morbides, tant liquides que solides, observées dans le corps humain, par M. H. Lebert, professeur de clinique médicale à l'Université de Breslau. Paris, 1 855-1 8G1 , deu\ vol. in-folio de texte et deux de planches.

assister sans émotion, même quand on y apporte la passion de la science, à ces autopsies où se révèlent tout ce que la maladie el la mort ont de plus repoussant, et quel médecin ne s'instruirait en retrouvant sur un corps maintenant inanimé Texplication d'une partie des phénomènes qu'il a observés pendant la vie? Il confirme ou redresse son diagnostic par l'examen mélliodique des produits de la maladie; il rattache les lésions locales à un état plus général de l'économie, et puise dans ces recherches de précieuses et plus certaines indications thérapeutiques pour l'avenir. Oui ne reconnaît aU^si à ces traits nouveaux que la maladie a empreints en nous combien il en coûte pour vivre et combien pour mourir? Comment expliquer que la vie puisse subsister pendant de longues années lorsque d'effroyables lésions ont envahi les organes les plus essentiels, ou que la mort survienne avec la rapidité de l'éclair quand un léger épanchement de sang déchire la substance cérébrale, qu'un caillot se forme dans le cœur, qu'une bulle d'air entre dans le torrent circulatoire ou qu'une goutte de quelque poison subtil pénètre sous l'épiderme? Devant de tels accidents la médecine reste impuissante, tandis qu'elle peut, la nature venant à son aide, triompher des plus graves désordres ou les arrêter dans leur mai-che. Ce sont là des mystères qui épouvantent ou qui étonnent l'homme du monde; pour le médecin, ce sont de perpétuels sujets d'étude qui chaque jour le conduisent à de nouvelles conquêtes dans les régions de l'inconnu.

Que de germes de ruine nous portons en nous-mêmes et sans en avoir le moindre soupçon! Par combien de

voies, tantôt lentes et tantôt rapides, les forces mêmes de la vie nous conduisent fatalement à la mort ! — Ici, par exemple, c'est la désorganisation immédiate, directe, par de vastes inflammations; — là, c'est une destruction de chaque jour par le développement de la matière cancéreuse; — d'autres fois, ce sont des êtres organisés , des animaux, tantôt imperceptibles et tantôt volumineux, qui se chargent de nous anéantir plus ou moins rapidement, et qui, vivant aux dépens de notre substance, nous conduisent au tombeau! Pendant que nous nous abandonnons aux douceurs de la vie et que nous nous croyons aussi sains de corps que d'esprit, voici qu'il se développe des vers ou des vésicules animées dans le tissu du poumon, dans les bronches, dans le larynx, dans les intestins, dans le foie, dans l'oreille, dans l'œil, et jusque dans le cerveau, dans le canal qui enferme la moelle épinière, dans les vaisseaux sanguins, enfin dans l'intérieur même des os et des muscles. Chacun de ces êtres destructeurs a ses mœurs et ses habitudes; chaque organe a de son côté ses vers spéciaux '.

Je ne sais si le public a jamais cherché à se rendre compte des dégoûts qu'il faut surmonter, des dangers auxquels on s'expose et des découragements qui vous assiègent lorsqu'on pénètre, le scalpel à la main, dans ces hideuses retraites de la mort; je n'essaierai même point d'appeler son intérêt sur les sacrifices que commande la science et qu'exige le soin de l'humanité ; mais ce que je veux tacher de lui faire comprendre en quelques lignes, c'est l'importance de l'anato-

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