I. Voyez Appendice, n° M
mic pathologique et toutes les dilTicultés dont il a fallu triompher pour en faire une des parties les plus positives et les plus immédiatement utiles de la science médicale.
C'est un axiome vulgaire qu'on doit reconnaître la maladie, en trouver les causes, en dcMerminer la nature pour la traiter avec succès, ou du moins pour la traiter rationnellement; en quoi consiste cette connaissance et comment arrive-t-on à cette détermination? Les malades ne s'en inquiètent guère; il leur suffit qu'on les guérisse ; mais ce problème a toujours préoccupé les médecins, longtemps avant Hippocrate aussi Lien que de nos jours. La maladie étant un travail intérieui-, une série d'actes morbides liés à un trouble quelconque dans l'organisation, il est évident qu'un trouble des fonctions est toujours la conséquence d'une altération plus ou moins cachée des liquides ou des solides. La traduction en langage scientitîque de cette corrélation , en d'autres termes la conversion des sijmptômes par lesquels se manifeste la maladie en signes diagnostiques^ a été le but constant de tous ceux qui ont exercé l'art de guérir. Ce but nous paraît fort aisé à atteindre, aujourd'hui que l'œil et l'oreille du médecin pénètrent à travers nos organes, nos tissus et nos humeurs pour y surprendre le mal à tous ses degrés de formation , et le suivre dans tous ses progrès; mais quels longs siècles de labeurs persévérants n'a-t-il pas fallu pour arriver à ce résultat si simple en apparence! Au temps d'Hippocrate, il n'y avait presque aucune notion d'anatomie normale, et, s'il est possible, encore moins d'anatomie
pathologique. Toutefois ce grand médecin, grâce à la puissance de son génie et à. une merveilleuse sagacité, a pu jusqu'à un certain point suppléer à cette double lacune par l'étude approfondie des symptômes les plus généraux des maladies; sa vaste expérience, appuyée sur les observations de ses devanciers, lui a permis de former certains groupes pathologiques qui, devant la science moderne, n'ont presque rien perdu de la vérité de leur ancienne physionomie. Dans ses immortels traités Des luxations. Des Fractures et Des Plaies de tête, avec quelle sûreté Hippocrate tire parti, soit pour le diagnostic, soit pour le traitement, de toutes les lésions ou de tous les détails de structure qu'il peut voir ou toucher; même dans un écrit qui appartient à son école, dans le traité De la Maladie sacrée ou Épilepsie, on trouve, à propos du tournis -chez les moutons, quelques vues précieuses sur Tanatomie pathologique; mais ces vues ont été aussitôt oubliées, parce que le temps n'était venu ni de les étendre, ni de les appliquer.
Hippocrate était homme de trop de sens, trop bon observateur, trop excellent praticien, pour se perdre dans la recherche des causes premières et de la nature intime des maladies; son école oublia bien vite cette prudente réserve, et quand rien ne pouvait soutenir les théories, elle dissertait sans fin et sans mesure sur ces causes premières, sur cette nature intime dont les modernes, en possession des moyens les plus précis de vérification, ne savent rien ou presque rien! De telle sorte qu'une foi aveugle dans le raisonnement arrêta pendant de longs siècles la médecine dans son essor.
Cependant Galicn, non moins enclin à la théorie que ses devanciers, comprend mjeiix que personne avant lui, et mieux: que tous ses successeurs jusqu'au dix-septième siècle, la nécessité pour le diagnostic et la thérapeutique de rattacher directement les symptômes généraux ou locaux à la lésion des organes. Sachant de Tanatomie normale tout ce que pouvait lui apprendre la dissection des animaux, et créant pour ainsi dire a priori une anatomie et une physiologie pathologiques sur un ensemble de notions abstraites et de connaissances positives acquises au lit des malades, il pose les premières assises du diagnostic local ; mais ce diagnostic n'est encore que celui du siège, et non pas celui de la nature réelle de la maladie. Galien pas plus qu'Hippocrate n'a porté son scalpel sur le cadavre; jamais il n'a pu ou jamais il n'a osé satisfaire, en ce point, son ardente curiosité. Combien plus grande encore n'eût pas été son impatience, en présence des obstacles ou des préjugés qui jetaient un voile entre lui et la nature, s'il n'avait eu dans les hypothèses , dans le raisonnement a priori^ la foi la plus robuste qui se soit jamais rencontrée.
Je trouve là une nouvelle et décisive démonstration de la loi presque fatale qui préside à la lente évolution de chaque science ou de chaque partie d'une science. Ainsi, pour ne prendre, comme en raccourci, que les grandes lignes cïe l'histoire médicale, Hippocrate, qui n'a jamais disséqué, s'attache à l'étude de ce que les maladies ont de plus général et de plus extérieur; il professe même que cela suffit à la médecine; et sur ces seules apparences, les médecins moins réservés
bâtissent toutes les théories imaginables. Galien, anatomiste liabile, hérite de cette tendance aux hypothèses, mais il est tout naturellement conduit à localiser les affections; seulement les données lui manquent pour rattacher les symptômes aux lésions. Pour qu'on pijt, en quelque sorte, mettre le doigt sur le mal, il fallut attendre près de quinze siècles qu'un pape levât l'interdit qui pesait sur les recherches anatomiques; il a fallu, de plus, passer par les autopsies timides, intelligentes et souvent fantastiques des premiers anatomistes de la Renaissance, Montagnana , Benivieni, Benedetli, et par bien d'autres essais isolés de Vésale, de Plater, de Schenck, de Bonnet, etc., pour arriver à Morgagni, le véritable créateur de l'anatomie pathologique, médecin des plus illustres, cjui joignait une science profonde à une vaste érudition, et dont la place est marquée parmi les réformateurs de la science. «Pour la première fois, dit M. Lebert, on voit un homme grave et sévère s'écarter des anatomo-pathologiques de son temps, toujours à la recherche du merveilleux, pour s'occuper des questions même les plus élémentaires. Ses descriptions sont faites avec une exactitude inconnue jusqu'à lui. Toutes les fois que les documents qu'il possède le lui permettent, il confronte les symptômes observés pendant la vie avec les résultats de l'autopsie, et sa tendance à pénétrer le mode de formation et la nature des maladies se fait jour à chaque page de ses Lettres sur le siège et les causes des maladies démontrées par Vanatomie. »
Cependant, ni l'anatomie pathologique elle-même, ni l'observation clinique, ni le diagnostic expérimen-
298 ANATOMIE PATHOLOGIQDE
tal ne purent arriver k de grands progrés aussi longtemps fpie firent défaut les moyens physiques et chimiques qui servent à reconnaître les maladies. De telle sorte que l'anatomie pathologique resta pendant longtemps encore lettre morte; ou, si vous aimez mieux., elle ne fut que l'histoire naturelle des maladies. Mais tant de recherches pénibles et poursuivies avec patience par ceux-là même qui n'en pouvaient pas tirer grand parti, furent tout à coup fécondées par les travaux de Bichat sur l'anatomie des tissus et par la découverte à jamais mémorable de l'auscultation et de la percussion, à laquelle sont attachés les noms célèbres d'Avenbrugger, de Gorvisart et de Laennec, découvertes dont les modernes ont tiré un si admirable parti, et qui fait la gloire de l'École de Paris. Aussitôt qu'avec l'oreille ou avec le doigt on put reconnaître sur le vivant ce que révélait la dissection sur le cadavre, la description des maladies et par conséquent la thérapeutique entrèrent dans une voie toute nouvelle, puisqu'on était en état de suivre le mal et de le combattre pied à pied. Aussi l'on se prend à frémir en pensant combien de malades ont dû périr bien moins par suite de l'impéritie du médecin que par l'insuffisance de la médecine, alors que les plus graves affections (celles de la poitrine et celles du cœur, par exemple) naissaient et se développaient dans les replis cachés de l'économie, sans que le praticien le plus expérimenté pût même en soupçonner l'existence ou la nature.
Mais la dissection ne suffisait pas à dévoiler les traces les plus profondes et certainement les plus graves de la maladie. Les altérations primitives des solides et des
liquides lui échappaient; la chimie et la physique ont dû intervenir à leur tour; Tintimité des tissus fut pénétrée par la lumière intelligente du microscope, et les réactifs saisirent dans nos humeurs les nuances les plus fugitives de la maladie. C'est ainsi que la mort, livrant forcément ses secrets, voit chaque jour rétrécir ses domaines par les ravages mêmes qu'elle ne cesse de produire dans notre économie.
Donc sans anatomie normale, point d'anatomie pathologique; sans l'une et l'autre anatomie,' point de diagnostic certain et rationnel, soit du siège, soit de la nature de l'affection; sans les moyens chimiques et physiques mis au service du diagnostic et des autopsies, insuffisance ahsolue des dissections et incertitude complète dans la thérapeutique. On peut déplorer cette inflexible lenteur qui préside au développement de chacune des parties de la science ; mais en même temps on ne saurait trop admirer comment chaque progrès arrive en son temps et en suscite de nouveaux. C'est un grand enseignement pour l'historien; il y apprend à respecter le passé et à ne pas désespérer de l'avenir, à modérer les trop vives ardeurs et à relever les courages abattus.
Aujourd'hui que la route est tra(;ée, que presque tous les instruments de la science sont entre les mains du médecin et qu'il peut en user souverainement, il ne s'agi t plus que de marquer avec précision le point d'arrivée et de marcher à de nouvelles conquêtes. Or, c'est précisément ce qu'a fait M. Lebert dans son Traité danatomia pathologique : enregistrer tous les faits au-
thenliques dont la science s'est enrichie, contrôler ces faits par ceux qui se produisent chaque jour ; recueillir par soi-même le plus d'ohservations possible ; se multiplier pour ainsi dire, afin de ne rien laisser échapper ; apporter dans ces recherches la bonne loi, la rigueur et la méthode que réclame toute science; unir la sûreté du coup d'œil, que donne une grande pratique, à un commerce assidu avec les livres de tout âge et presque de toute langue, il ne fallait rien moins pour surpasser et même pour égaler les savants traités tléjà publiés sur la matière, tant en France qu'à l'étranger. Toutes ces conditions, M. Lebert les remplit; toutes ces garanties, il les ofïre à ses confrères.
M. Lebert cherche à exposer principalement dans son ouvrage ce que l'observation et l'expérimentation lui ont appris, et ne déduit les conclusions générales que de l'analyse et de la méditation des faits. Pénétré de cette conviction que nous vivons à une époque de transition et que nous assistons à une transformation des principes mêmes de la science médicale, l'auteur a voulu que ses successeurs pussent toujours profiter de ses investigations, lors même que les doctrines actuelles seraientremplacées par des vues plus conformes aux progrès ultérieurs de la science. — Arriver à des notions positivejsur l'échange des matériaux de nutrition et d'absorption, sur les actes moléculaires qui dominent la physiologie pathologiciue aussi bien que la physiologie normale, c'est poser sans contredit une des premières et des plus solides assises de la thérapeutique ; mais les changements moléculaires des corps vivants sont trop en rapport avec le monde extérieur,
source première de ce mystérieux échange, pour que les qualités de ces agents ne soient pas étudiées^ avec le plus grand soin dans leurs rapports avec la formation et jusqu'à un certain point avec la nature intime des maladies. Les affections miasmatiques, les épidémies, en sont un permanent témoignage ; aussi- Vétiologie, ou élude des causes, doit-elle devenir un auxiliaire important de cette anatomie pathologique délicate, qui s'arme du microscope et des réactifs, et qui, dépassant les grossières apparences, révèle tout ce que la nature, avare de ses secrets, nous laisse découvrir sur les éléments constitutifs des maladies. Elle met en une concordance directe et féconde l'état pathologique avec l'état physiologique -, de telle sorte que non-seulement après la mort nous pouvons reconnaître la nature des produits, mais que, même pendant la vie, nous assistons, pour ainsi dire, à tous les mouvements de la vie pathologique comme à tous les actes de la vie physiologique, et que dès lors la médecine rentre définitivement dans le cercle des sciences positives, et n'a plus d'autres limites que les imperfections naturelles de l'esprit humain et la dure nécessité de la mort.
L'ouvrage de M. Lebert est du format grand in-folio; le texte, imprimé avec beaucoup de soin,je devrais même dire avec luxe, sort des presses de M. Martinet, et les planches font l'admiration de tous les connaisseurs. Un traité d'anatomie pathologique sans hgures n'est à peu près d'aucune utilité; en effet, s'il est déjà presque impossible de donner une idée exacte de la configuration rétjulière ou de la v«tructure normale des organes par une simple description, combien n'est-il pas plus dilTi-
cile encore de rendre sensibles par la parole ces altérations multiples, bizarres, informes en apparence, et presque insaisissables si le pinceau ne vient en aide à la plume? La structure, la configuration, la couleur, la consistance, les rapports, tout estcbangé, et tout varie au gré de cette nouvelle force plastique dont les produits merveilleusement organisés sont autant de causes de destruction. L'anatomiste le plus exercé ne peut luimême retenir toutes ces métamorphoses en sa mémoire-, à plus forte raison il ne peut pas les observer toutes. Donc, pour contribuer aux progrès de la science, pour venir en aide aux praticiens qui exercent sur un petit théâtre, et qui même ne trouvent jamais l'occasion de faire une autopsie, il importe de fixer par des images lidèles ces créations de la maladie et de la mort. Aussi presque tous ceux qui ont écrit sur l'anatomie pathologique ont-ils eu soin de rendre, pour ainsi parler, la mort vivante dans des représentations graphiques plus ou moins bien exécutées. Les représentations sérieuses, celles de Ruysch, datent de 1691, mais le dessin est tout à fait rudimentaire; c'est seulement au commencement de ce siècle que Baillie a publié un atlas gravé d'après les pièces du célèbre Hunter, et qui a encore quelque utilité. Mais tout à coup la science et Tart, grâce à la vive impulsion qu'avait donnée M. Dupuytren, sont sortis de l'enfance par les magnifiques publications faites sous la direction de M. Gruveilhier et de M. Rayer. Loin de rester en arrière d'aussi beaux modèles, M. Leberta eu la noble émulation de les surpasser encore, s'il se pouvait. Son éditeur, M. J.-B. Baillière, qui a pris une part si ac-
tive et si intelligente à ces rapides progrès de l'iconographie pathologique, a voulu que le travail de l'artiste égalât celui du savant.
L'art consiste surtout dans l'idéal ; il sait en mettre même dans un portrait. Au contraire, l'iconographie pathologique vit de réalités ^)Solues; l'exactitude la plus brutale est de rigueur. Cependant il y a dans l'atlas du Traité d'anatomie pathologique telle planche (j'en pourrais citer un bon nombre) où, sous le crayon et le pinceau de M. Lackerbauer, dirigé par M. Lebert, l'ensemble et les détails sont présentés avec tant de mé- ' thode et de nouveauté, où le coloris offre tant de diversité, où le dessin est si pur et l'imitation si hardie, où, pour tout dire en un mot, l'exactitude est si saisissante, qu'on y retrouve ce je ne sais quoi qui marque l'empreinte de l'art. Ribeira n'a rien de plus horrible, mais, en même temps, rien de plus vrai. En examinant les planches de M. Lebert, je me rappelais ces paroles d'Aristote en sa Poétique : « Les choses que nous ne verrions qu'avec douleur dans la réalité, nous font grand plaisir à contempler dans leurs reproductions les plus exactes; par exemple, la reproduction des bêtes les plus hideuses et des cadavres. La cause en est fort simple : c'est qu'apprendre quoi que ce soit est un très-vif plaisir, non pas seulement pour les philosophes, mais encore pour tous les hommes qui ressentent aussi ce plaisir tout en le sentant moins. »
La mort est effrayante, même en ce qu'elle a de plus calme; elle est hideuse dans ces dégénérescences dont l'œil et l'imagination sont si vivement impressionnés; aussi l'atlas de M. Lebert ne sera jamais un album à
30i ANATOMIE PATHOLOGIQUE, ETC.
mettre dans un boudoir; mais j'ai surpris plus d'un homme du monde feuilletant avec autant d'intérêt que d'admiration le Traité cTanatomie pathologique, et ne quittant pas ce vaste répertoire des infirmités humaines sans y avoir puisé quelque instruction, et peutêtre quelque salutaire ^ertissement.
Dans cette notice j'ai voulu, non pas initier le public aux grandes et difficiles théories de l'anatomie pathologique, mais lui inspirer quelque reconnaissance et quelque respect envers les médecins et envers la médecine ; — envers les médecins qui pénètrent si hardiment dans les repaires de la mort ; — envers la médecine dont les progrès sont de jour en jour plus marqués et plus certains. J'ai cherché à lui persuader qu'il doit calmer une impatience irréfléchie et se défendre d'injustes récriminations ; pour cela il suflit, je pense, de lui montrer, par un des exemples les plus instructifs, comment s'enchaînent lentement, dans la longue série des siècles, tous les anneaux de la science.
DE LA 3IALADIE.
Je me propose de parcourir un moment les voies dans lesquelles s'est engagée la médecine, du moins en France, et même à Paris, pour restreindre encore le champ d'observation; j'essayerai de montrer d'où partent ces voies, où elles aboutissent, c[uels horizons elles ont ouverts ou fermés. Je prendrai, comme point de départ de ces considérations, les ouvrages qui doivent tout naturellement reproduire le plus fidèlement le mouvement des idées: j'entends les Traités de pathologie générale, et parmi ces ouvrages, je dislinguerai tout d'abord celui d'un maître qui pendant quarante ans a été le modèle des professeurs, Thonneur de la Faculté, et dont la retraile volontaire est un noble sa-
ciilice aux. conviciions de toute sa vie et à des affections personnelles. Tout le monde a nommé M. Cliomel et compris que je veux parler de ses Eléments de pathologie générale ^ livre classique par excellence, dont le public médical a goûté les saines doctrines, le solide enseignement et même l'appareil un peu scolastique. Cinq éditions, des traductions à l'étranger, témoignent hautement de cette faveur, et justifient mes éloges.
Autour de cet ouvrage, le premier en date et le premier par l'influence qu'il a exercée, je désire grouper d'autres écrits du même genre récemment publiés ; et pour compléter, s'il se peut, le tableau de la médecme actuelle, je signalerai encore quelques traités ou monographies de natures très-diverses, mais qui tous marquent une direction nouvelle dans l'étude et dans l'application des sciences médicales.
La médecine est à la fois une science et un art ; — une science, en ce qu'elle nous enseigne, abstraction faite de toute application pratique, la nature, les causes, les formes des maladies, les lois en vertu desquelles elles se produisent, se maintiennent ou se guérissent, enfin les méthodes qui conduisent à celte connaissance, de sorte qu'elle rentre dans l'histoire naturelle générale ; — un art , puisqu'elle est capable de tracer et d'appliquer des règles pour le maintien de la santé et pour la guérison des maladies. Galien, qui peut-être plus qu'aucun autre a élevé la médecine à la hauteur
1. Éléments de pathologie (jéuérale, par M. Cliomel, ô*= édition, avec une notice l)iographiiiue par M. Gueneau de Mussy. Paris, 1863, in-S, chez
d'une science, par une habile sysléniatisalion de toutes les connaissances médicales de son temps, penche néanmoins à regarder la médecine à peu près exclusivement comme un art. « La science, écrit-il, est la connaissance parfaitement adaptée au sujet qu'elle traite, inébranlable, et ne s'éloignant jamais du raisonnement. Cette science, continue-t-il , ne se trouve même pas chez les philosophes, surtout quand ils se livrent aux spéculations sur la nature. » Le trait serait un peu malicieux, je l'avoue, si Galien n'ajoutait pas immédiatement : « A plus forte raison, la science ne se trouve pas dans la médecine, et pour tout dire, en un mot, elle ne se rencontre nulle part parmi les hommes. « Ailleurs, il place la médecine, non parmi les arts qui édifient, mais parmi ceux qui restaurent; et même (mais c'est, il faut l'avouer, une comparaison qui n'est pas très-noble) il l'assimile au ravaudage des vieux habits ou au recrépissage des vieilles maisons. Un siècle après Galien, Philostrate, plus généraux pour la médecine ou moins ambitieux pour la science, déclare que la médecine est une science au même titre que la philosophie, que la poétique et que la géométrie.
Si donc la médecine est à bon droit regardée comme une science, il est clair aussi que la pathologie générale en est, par excellence, la partie spéculative et scientifique, puisqu'elle doit considérer la maladie dans ses caractères les plus essentiels et les plus généraux, dans ses manifestations les plus simples, dans son état le plus rudimentaire, dans ses causes les plus universelles, dans son siège le plus profondément-organique et dans les lésions les plus élé-
inentaires qui produisent cette maladie ou qu'elle entraîne après elle; enfin pour le traitement, dans ce <|ue l'action première ou seconde, physiologique ou curative, des médicaments a de plus intime et de plus immédiat. En d'autres termes, la pathologie générale étudie la maladie tantôt comme un ensemble et tantôt comme une réunion d'éléments divers qu'elle se charge d'isoler pour le besoin de l'étude. Elle comprend aussi la nosologie ou classement des espèces morbides, et on lui attribue encore le rôle de donner les vrais principes de la nomenclature ; mais jusqu'ici les essais systématiques en ce genre ont abouti plutôt à une logomachie qu'à une véritable nomenclature; ce qu'il faut attribuer tantôt à l'imperfection des théories médicales et tantôt à l'inexpérience des ressources de la langue grecque, à laquelle revient, comme de droit, l'honneur d'être par excellence le langage technique universel.
Si tels sont en effet les caractères fondamentaux de la pathologie générale, le premier soin de celui qui Tétudie ou de celui qui l'enseigne doit être de s'enquérir de la nature de la maladie. C'est par là que débutent M. Chomel et tous ceux qui ont écrit sur la pathologie générale, par exemple, M. Dubois, d'Amiens, dans un livre écrit en 183o, et qui devance en beaucoup de points les idées actuelles ; MM. Hardy et Béhier, dont le traité de pathologie est réputé classique; enfin M. Monneret dans un ouvrage récent, que je tiens en une estime particulière, et sur lequel je me propose de revenir dans le cours de ces articles.
La notion de la maladie se rattache trop directement à la notion de la médecine elle-même, pour que je
n'insiste pas d'abord sur cet enchaînement d'idées; après quoi je parcourrai rapidement le champ de la pathologie générale, et je terminerai celte esquisse en rappelant, avec M. Chomel, les devoirs du médecin envers le malade, sans oublier les devoirs du malade envers le médecin.
Depuis que l'homme a commencé à réfléchir sur ses misères corporelles, et aussi loin que le flambeau de l'histoire projette ses lumières, nous voyons les savants, médecins ou philosophes, s'occuper du problème de la nature des maladies et en donner des solutions diverses suivant le point de vue auquel ils se placent. C'est sur ce terrain que se sont produits les théories, les systèmes qui renaissent les uns des autres, que l'historien de la médecine rencontre à chaque pas sur sa route, et qui souvent lui expliquent et lui font apprécier ceux qui régnent de son temps. Aussi me paraît-il malaisé d'écrire un traité de pathologie générale sans y consacrer un assez long chapitre à l'exposition et à la discussion des systèmes de médecine, sans y rechercher quelles sont les circonstances qui les font éclore, comment naissent les idées, comment se font les découvertes qui les soutiennent, les détruisent et les transforment. M. Andral, mais lui seul, dans l'école de Paris, en a jugé ainsi, et il a consacré trois ans de son cours à une histoire fort instructive et fort attachante des doctrines médicales.
Le meilleur moyen, et, à vrai dire, le seul qu'on ait d'apprécier les doctrines de ses prédécesseurs, c'est, qui pourrait le contester? de s'appuyer sur les notions généralement adoptées au moment où l'on écrit l'his-
loire, en conservant, bien entendu, le droit de mettre également en ligne de compte ses vues particulières, si elles concordent avec les faits acceptés ou acceptables. Le présent a toujours été et sera toujours la règle des jugements sur le passé ; et même, plus le présent diffère du passé, plus aussi les jugements ont d'indépendance et de sûreté, puisque l'esprit a des lumières nouvelles et des points de vue plus étendus et plus multipliés. Pour ma part, sans regarder le temps présent comme l'expression du dernier progrès, sans avoir la folle prétention qu'on n'a rien à attendre de l'avenir et qu'on ne doit presque rien demander au passé, je ne puis m'isoler dans le milieu oîi je vis : l'avenir n'est pas en mon pouvoir, je ne saurais aller au delà de la réalité ; j'ai foi au présent qu'ont fait mes maîtres, et je prends avec confiance le fil conducteur qu'ils me présentent pour pénétrer dans les routes tortueuses de l'histoire.
Les deux principes qui me semblent aujourd'hui les mieux acquis, qui renferment en eux-mêmes les déductions les plus fécondes, qui sont tout à la fois la vraie lumière et la vraie philosophie de la science et qu'on peut regarder comme connexes, ce sont les deux suivants :
Le premier, c'est que les sciences et leurs diverses parties ont un développement hiérarchique, d'où il résulte^, en ce qui concerne la médecine, par exemple, que ses progrès sont subordonnés aux progrès des autres branches des sciences naturelles; — le second, c'est que la pathologie doit être maintenant considérée
DE LA MALADIE. 31 l
comme un déparlement de la physiologie, et l'acte morbide envisagé comme une fonction pervertie mais régulière, comme une forme nouvelle de la vie soit générale, soit partielle, suivant que la maladie elle-même embrasse toute l'économie animale ou seulement quelques-uns des appareils, c'est-à-dire suivant qu'il y a réaction manifeste ou indifférence, au moins apparente, de l'organisme. Après tout, ce principe n'est pas si nouveau qu'il semble au premier abord; pour Hippocrate, pour Galien, et pour la plupart des anciens auteurs, la santé est l'exact mélange des qualités élémentaires, tandis que la maladie est la disproportion de l'une ou de plusieurs de ces qualités.
Le développement hiérarchique des sciences, et par conséquent leurs mutuelles relations, leur subordination réciproque est un fait historique; c'est surtout un fait logique, nécessaire, qui tient à la nature même des ressources et aux limites de l'esprit humain. Cependant il était généralement méconnu : c'est à M. Littré, guidé par M. Comte, qu'on doit de l'avoir mis complètement en lumière. Dans ce fait, la volonté n'intervient qu'à titre très-secondaire ; aussi peut-on dire qu'il n'y a dans les sciences ni découverte ni progrès imprévus : tout s'y tient et s'y enchaîne comme dans les produits mêmes de la nature ; et c'est bien le cas de répéter avec Lucrèce :
Hue accedit ut in summa res nulla sit una Unica quœ gignatur, et unica solaque crescat.
Dans chaque science, les degrés par lesquels on s'élève successivement aux plus hautes spéculations, aux
plus brillnnles découverles , sont franchis à certaines conditions qu'on ne peut pas toujours calculer d'avance, mais qu'on reconnaît par l'étude attentive de l'histoire ; presque toujours l'ascension est longue et pénible ; il y a des oscillations effrayantes et des chutes terribles, ou bien des moments de sommeil profond ; un pas n'est pas toujours suivi d'un autre pas, mais toujours arriva le moment propice et presque fatal où l'échelon est franchi.
Une seule science, les mathématiques, est indépendante de toutes les autres, puisqu'elle n'a besoin que de l'espace et du temps, et que l'espace et le temps sont les conditions mêmes de l'existence et de la réalité. Les mathématiques conduisent à l'astronomie, à la physique, à la mécanique; mais là se borne leur action directe. En possession des mathématiques, les anciens ont donc pu pousser la mécanique, la physique et une certaine partie de l'astronomie aussi loin que le leur permettaient les idées dominantes sur la théologie et sur les causes finales^ ou téléologie ; mah \e?, anciens n'avaient presque aucune idée juste des lois de la nature et de la structure intime des corps ; par conséquent ils n'avaient ni chimie, ni météorologie, ni astronomie physique, ni anatomie des tissus. Le système des quatre éléments, système si naturel, si spontané chez tous les peuples {sec, humide, froid et chaud, c'est-àdire <7?V, eau, terre;, feu — quels phénomènes plus apparents ! quelles sensations plus immédiates et plus vives !) dominant, sous des formes diverses, tout l'ensemble des sciences naturelles dans l'antiquité et au moyen âge, retint ces sciences dans leur essor jusqu'au
moment où la physique, la première émancipée, vint aider la chimie à se dégager des formes mystérieuses ou des espérances Amériques de l'alchimie, et lui prêter ensuite les appuis et des moyens d'action efficaces en régularisant la méthode expérimentale, et en perfectionnant les théories de la chaleur, de la lumière et de l'électricité.
A leur tour la physique et la chimie conduisent àna connaissance exacte des milieux avec lesquels les êtres organisés entrent incessamment en relation, soit qu'ils y empruntent les matériaux nécessaires à l'entretien de la vie, soit qu'ils y rejettent les produits devenus inutiles ou nuisibles. Déjà Hippocrate, dans un livre admirable, avait considéré les rapports de l'homme #-ec les airs, les eaux et les lieux ; mais de cette vue supérieure il n'avait pu tirer que des applications imparfaites, puisqu'il n'y avait de son temps ni chimie, ni météorologie, ni physique du globe, ni géologie. Aujourd'hui que le médecin est en possession de toutes ces scfences, il peut tracer avec sûreté et précision les règles de l'hygiène, science d'emprunt chargée de déterminer au profit du maintien de l'existence et de la santé, l'usage des choses qui sont placées hors de nous ou qui émanent de nous-mêmes. Mais l'hygiène qui suppose déjà, comme on voit, tant d'acquisitions préliminaires, s'appuie encore sur l'anatomie et la physiologie, puisqu'elle a précisément pour but l'intégrité des organes et la régularité des fonctions. De son côté l'anatomie, du moins la partie de l'anatomie qui s'occupe de la matière et de la composition élémentaire des tissus, ne fait de véritables progrès que par les
instruments que lui fournit la physique ou par les procédés d'analyse qu'elle emprunt^ la chimie. La physiologie est aussi , dans de certaines limites, tributaire de la physique, de la chimie et de la science complexe des milieux. (Voyez page 320.) Enfin la palhologie repose essentiellement sur l'anatomie et la physiologie et, par ces deux sciences, sur toutes celles dont elles-mêmes sont dépendantes.
Comment en effet connaître les désordres des fonctions, les altérations des solides ou des liquides, si on ne sait d'avance quel est le jeu régulier de ces fonctions, quelle est la constitution normale de ces tissus, de ces fluides dont la réunion forme l'être organisé ? AuHi tout ce que la médecine ancienne a laissé de vérités de détails est, on peut le dire, une conquête bien plus du génie que de la science ; et dans ce faisceau mal lié de vérités incohérentes, héritage de tant de siècles, je vois non pas le résultat soit d'une méthode rigoureuse, soit d'observations bien faites, soit d'un système régulier d'inductions et de déductions, mais plutôt la preuve de cette puissance d'intuition qui caractérise l'esprit grec au suprême degré et qui lui a fait souvent deviner ce qu'il n'avait ni- le moyen ni même, s'il faut parler net, le droit de découvrir. Et même ces vérités, enfants du bon sens et du hasard, produits capricieux d'un assemblage d'étranges erreurs, sont moins vraies pour les anciens que pour nous modernes qui les avons dégagées de ce chaos infécond et qui les soutenons avec des idées complètement étrangères à leur première origine. C'est ainsi que les chimistes du dix-huitième siècle ont su reconnaître des corps sim-
pies OU composés, mais toujours définis, dans les mélanges informes qui remplissaient les creusets des alchimistes.
Qu'un art médical plus ou moins grossier ait été l'un des premiers auquel l'homme ait eu recours ; que cet art ait précédé la science médicale, on le roit surtout par Homère. C'est ainsi qu'on a fait des vers, des discours, et qu'on a raisonné juste bien avant que Corax et Aristote eussent tracé les règles delà poétique, de l'éloquence el delà logique ; en effet, c'est une loi universelle que l'existence préalable d'un art plus ou moins rudimentaire soit la condition première de l'évolution d'une science. Ce qui revient tout simplement à dire que l'observation des faits précède l'invention des lois qui les régissent ou des méthodes qui en régularisent le classement, comme les délits précèdent ordinairement l'institution des peines. Un auteur arabe prête à Hippocrate celte sentence, juste en beaucoup de points, quand on saisit bien les influences réciproques de la science et de l'art : « La théorie est un esprit et la pratique est un corps ; la théorie est une cause et la pratique un effet ; la théorie est un père et la pratique un enfant ; la pratique est un but ; la théorie cherche, ou marche à la découverte ; la pratique est un envoyé.»
Faits, méthodes et lois sont, pour ainsi dire, les trois points mathématiques par où passe le cercle que parcourt incessamment l'esprit humain plus ou moins complètement, suivant qu'il est plus ou moins avancé dans les voies de la réflexion ; mais ni les arts ni les sciences ne peuvent subsister dans un état d'isolement; et si les arts et les sciences se tiennent par des liens
316 l'ATIlOI-ÛGIE GÉNÉIIALE
si étroits, à leur tour les sciences vivent et se développent çn entretenant de mutuels rapports. Jamais une science n'est plus ilorissante qu'au moment où ses connexions avec les autres sciences sont le mieux, établies, car c'est alors seulement que son propre domaine est le plus exactement limité.
Quelle admiration plus irréfléchie^ plus ignorante et plus fanatique pour l'antiquité, quel dénigrement plus aveugle du temps présent que de soutenir que la médecine n'a pas fait de progrès depuis Hippocrate ! Il est vrai que tout le inonde finit par mourir de nos jours comme du temps du médecin de Cos. Il est vrai qu'on peut dire aujourd'hui , mais on le dira de tous les temps :
Nec nox ulla diem neque noctem aurora secuta est Qu3e non audierit mixtos vagilibus segris Ploratus, mortis comités et funeris atri.
Mais telle n'est pas la question, puisque la mort est la loi de l'humanité, la conséquence nécessaire de la vie. Ce ciu'il importe de ne pas méconnaître, c'est que de nosjours, la médecine a, pour beaucoup de maladies, retardé les inévitables conquêtes de la mort. Sans doute ce n'est pas une consolation ni pour le moribond, ni pour ceux qui l'entourent, de savoir que la médecine d'aujourd'hui a plus de puissance que celle d'autrefois; mais c'est un titre de gloire pour la science, c'est aussi un motif de sécurité et de confiance pour la médecine que d'avoir trouvé des moyens de diagnostic certains, des indications thérapeutiques positives, et de laisser
peu de chances à Terreur pour le pronostic. Cette confiance gagne le malade lui-même, et chaque jour elle diminue ou affaiblit Tempire du charlatanisme et des pratiques superstitieuses , du moins partout où pénètrent les lumières du savoir et la juste autorité d'un médecin consciencieux.
Comment la médecine est-elle arrivée à de pareils résultats? En revenant, dans des conditions plus favorables, au précepte du vieil E\])])ocra{e, que, pour co?îiialtre la nature de l'homme^ il faut connaître la nature de toutes choses. C'est sur ce principe que repose la médecine antique ; c'est ce principe que doit désormais accepter la médecine moderne si elle veut marcher d'un pas assuré dans la voie du progrès.
Puisque ceUe nature de toutes choses comprend plus particulièrement, eu égard à la médecine, la nature des êtres organisés ou la physiologie, je veux, pour mieux fixer ma pensée, pour la faire mieux comprendre, m'arrêter un instant sur la première origine des rapports séculaires de la pathologie avec la physiologie.
Les premiers essais de biologie , ou, pour rester davantage dans les expressions antiques, de physiologie, furent sans doute bien imparfaits, puisque la base fondamentale manquait, je veux dire la connaissance de la physique du monde et de celle de l'homme. Les principaux dogmes de la physiologie ont été établis a priori en dehors de l'observation des phénomènes de la vie et en prenant uniquement pour point de départ les notions imparfaites qu'on avait sur les forces cosmiques et sur les éléments. On fit violence à
la nature, ou plutôt on la créa de toutes pièces, et longtemps elle a dû, pour ainsi parler, se plier aux exigences des systèmes; c'est précisément ce qui explique la permanence de doctrines tout à lait erronées. La méthode expérimentale trouve en elle-même les moyens de se réformer; la méthode a priori s'efforce, au contraire, de plier les faits à ses exigences et ne cède que devant les démonstrations répétées jusqu'à satiété, et quandl'évidence est devenue, en quelque sorte, de notoriété puhlique.
L'histoire démontre et le raisonnement le prouverait au besoin, que c'est dans son intime union avec la physiologie que la médecine ancienne a trouvé cette force de cohésion, cette grande et belle unité systématique qui, pendant plus de vingt siècles, l'a préservée contre les injures du temps. Sa chute ne date que d'hier, le bruit en retentit encore à nos oreilles; cette chute a été préparée par les révoltes partielles de Paracelse et de Van-Helmont, par la grande découverte de la circulation du sang, et surtout par l'émancipation universelle de l'esprit humain au dix-huitième siècle; mais l'ensemble de la médecine d'Hippocrate et de Galien a subsisté jusqu'au moment où Bichat transforme du même coup l'anatomie et la physiologie générales, jusqu'au moment où cet esprit puissant découvre et démontre dans les éléments anatomiques des propriétés spécifiques, des forces essentiellement vitales, et décidément irréductibles en des forces inorganiques. Dès lors, il ne reste rien des qualités élémentaires admises par les anciens, par conséquent presque rien non plus de leur physiologie et de leur médecine. De l'an-
tiquité, nous ne pouvons plus accepter que des faits de détails, encore sous bénéfice d'inventaire, et ces grandes vues générales indépendantes de toute systématisation scientifique.
Déjà la voie avait été ouverte à Bichat par les progrès considérables de la chimie , et lui-même est le vrai précurseur de Broussais, à qui revient la gloire incontestable d^avoir fait définitivement de la pathologie un domaine de la physiologie, en ruinant la doctrine de l'essentialité des fièvres, c'est-à-dire en détruisant l'hypothèse des entités morbides ou des maladies sans substance, et en établissant que ni les maladies ne sont radicalement indépendantes de l'état de santé, ni les actes morbides ne sont le contraire des actes physiologiques.
Sur une base désormais inébranlable, Broussais, qui péchait beaucoup plus par l'insulfisance de la première éducation médicale que par l'impuissance du génie, ne sut asseoir qu'un système mesquin dont les conséquences thérapeutiques ont été déplorables. Ses admirateurs n'allèrent pas au delà de ses propres conclusions, et ses détracteui's eurent un facile succès sur le terrain des questions secondaires. Mais une grande idée, quelles que soient les obscurités qui l'environnent, quelle que soit la part qu'elle laisse au paradoxe, une fois lancée dans le monde, quand tous les esprits sont en éveil, ne peut manquer de faire fortune. C'est précisément ce qui arrive aujourd'hui : on commence à saisir les rapports qui existent entre les théories de l'auteur de V Examen des doctrines médicales, et celles de l'auteur de VAnatomie généraie.éci encore c'est la
physiologie qui, la première, ouvre la brèche, et par cette brèche la médecine commence déjà à s'introduire au cœur de la place.
Le principe du développement hiérarchique des sciences n'a de valeur qu'à la condition expresse qu'aucune d'elles n'abuse ni de son droit d'aînesse pour effacer ses sœurs cadettes, ni de sa supériorilé momentanée pour usurper une place qui ne lui appartient pas. En d'autres termes, et pour prendre un exemple tiré démon sujet, je ne veux ni, comme Bichat, soumettre la physiologie à l'anatomie, ni, comme Magendie, transformer les actes vitaux en une série d'actes mécaniques ou physiques, ni, comme les créateurs de la chimie organique, ne voir dans les êtres vivants que des cornues, des alambics ou des éprouvettes. La science de la vie ne s'apprend pas sur des cadavres, puisque ni la forme des parties, ni, dans la généralité des cas, leur structure intime ne peut fournir une induction légitime sur leurs propriétés, leurs usages ou leurs fonctions ' ; elle ne s'apprend pas non plus dans le laboratoire du chimiste ou dans l'atelier du mécanicien, puisque la chimie n'a jamais pu et ne pourra peut-être jamais reconstituer aucun des tissus ou des liquides vivants qu'elle analyse-, puisque la mécanique ne saurait construire aucun appareil, ni trouver aucun premier moteur qui reproduise et perpétue un seul des mouvements de la vie.
1. Voyez p. 365 et suiv., où j'ai dit quelques mots de celte question.
2. Entre les mains de M. Berlhelot, la chimie organique a fait des prodiges de synthèse; mais jusqu'ici sa puissance de reconstruction n'a pus, que jéftaehe, dtpassé certains principes immédiats.
A dater du jour où, brisant les entfhves et changeant les rôles, la science de la vie a fait descendre la chimie, la physique et la mécanique du rang de maîtres absolus à celui de serviteurs intelligents, elle s'est tout à coup transformée, et prenant pleine conscience d'ellemême, elle a pu essayer avec succès de faire rentrer la pathologie dans son domaine. Ce subit accroissement de forces, cette lé^me extension de territoire sont particulièrement dus aux travaux, je pourrais presque dire au génie de M. Claude Bernard. Nul ne s'est montré plus hardi et plus habile dans l'institution des expériences, plus réservé et plus judicieux dans l'emploi des théories ; il possède au suprême degré l'esprit d'invention et le sens de la méthode ; aussi la physiologie, reconnaissante pour tant de services éminenls qu'il lui a rendus, l'a mis rapidement en possession d'une renommée peu commune et de ces honneurs que tout vrai savant a le droit d'ambitionner.
Les recherches de M. Bernard tendent à démontrer qu'il n'y a pas, à proprement parler, de différence radicale entre une vie saine et une vie malade; qu'il existe un lien nécessaire entre les phénomènes de la santé et ceux de la maladie ; enfin que ces derniers ne constituent pas un domaine à part où agissent d'autres forces et des propriétés nouvelles. Une telle manière de voir range définitivement la physiologie , non , comme autrefois, parmi les sciences accessoires par rapport à la pathologie, mais parmi les sciences fondamentales que doit étudier le médecin. Ou plutôt il n'y a plus, à proprement parler, ni physiologie ni pathologie distinctes, mais une science biologique qui considère
l'être vivant malade ou sain dans son ensemble et dans ses diverses parties.
• Dès lors nous pouvons dire que la maladie est une succession d'actes anormaux dont chacun n'est que la perversion d'un acte normal correspondant ; que ces actes anormaux ont pour point de départ des altérations matérielles ou dynamiques, comme les actes normaux ont pour soutien rintégri# des systèmes organiques et des forces 5 de telle sorte que les maladies ne sont pas des êtres de raison surajoutés dans l'organisme, des entités comme l'École les appellait, mais des états, et, si je puis ainsi parler, des fonctions d'un organisme altéré dans une ou plusieurs de ses parties ; de telle sorte enlin qu'an ne peut sans erreur comparer les maladies aux êtres qui offrent un ensemble de caractères coexistants toujours les mêmes, et susceptibles d'être constatés simultanément sur un même individu.
Gomme l'ensemble de l'économie animale ou ses diverses parties à l'état sain présentent des oscillations assez considérables aussi bien pour la conformation des organes que pour le degré d'énergie vitale , sans qu'il y ait véritable lésion, les limites de l'acte morbide et de l'acte physiologique ne sont pas toujours faciles à marquer; d'où il résulte que l'état de maladie est souvent relatif à la constitution et à l'énergie habituelles des actions organiques de l'individu.
Mais s'il existe une analogie essentielle entre les fonctions normales, permanentes, et les actes morbides, transitoires de leur nature, il y a aussi des différences notables, eu égard aux manifestations, à la marche et au résultat. Je voudrais signaler les principales : D'abord
ce qui caractérise spécialement l'état d"e santé, c'est qu'on ne sent pas les mouvements de la vie : toutes les fonctions s'accomplissent en silence et sans réaction dans l'intimité des tissus. Qu'il y ait au contraire quelque trouble, aussitôt arrive la douleur, le malaise, l'anxiété, en un mot la souffrance à tous ses degrés. On sent pour ainsi dire le sang circuler dans les vaisseaux, on entend sa respiration, on éprouve des sensations pénibles. Si la réaction n'est pas générale, si la fièvre n'intervient pas, si le cours et l'activité du sang ne sont pas modifiés dans l'ensemble de l'économie, si quelque partie seulement est le siège d'un travail morbide, d'une inflammation, par exemple, on sent celte partie, on y éprouve une douleur locale qui retentit avec plus ou moins d'intensité sur les centres nerveux. Les sympathies des organes", les retentissements des différents systèmes les uns sur les autres, les communautés d'actions n'ont pas toujours ni le même caractère ni la même direction dans la maladie que dans la santé ; mais toujours elles se manifestent dans un sens ou dans un autre. Les fonctions normales concourent toutes au même but, qui est la nutrition et l'entretien des parties ; au contraire les fonctions anormales n'ont que trop souvent pour résultat soit la transformation, soit la destruction des systèmes organiques.
Pour démontrer combien sont étroits les liens de parenté entre la santé et la maladie, un exemple me suffira : exemple des plus frappants et en même temps des plus imprévus, des pluscurieux, etqui m'est fourni parl'une des plus brillantes découvertes de M. Bernard. Le diabète est une maladie peu commune, il est vrai, mais ce-
pendant assez connue, même des gens du monde, pour que je n'aie pas besoin d'insister sur sa description. On sait que dans le diabète le liquide sécrété par les reins contient du sucre et s'écbappe avec une abondance inaccoutumée. Les anciens ont décrit le diabète, mais ils en ignoraient le caractère essentiel, Texistence du principe sucré. En 1G74, l'Anglais AVillis reconnut ce principe, dont M. Cbevreul, en 1813, a constaté l'identité avec le sucre de fécule. Depuis Willis jusqu'à nos jours, on a toujours regardé la formation du sucre comme un phénomène accidentel, et toujours on en a accusé les substances végétales et particulièrement les féculentes. Mais voici que tout récemment M. Bernard vient de démontrer et d'établir contradictoirement que le sucre existe normalement et en qualités sensiblement égales chez tous les animaux carnivores ou herbivores, aussi bien à l'état embryonnaire, c'est-à-dire avant toute espèce d'alimentation venue du dehors, qu'à l'époque de leur entier développement. La production du sucre est donc une fonction régulière; et l'organe où s'accomplit cette fonction, c'est le foie, qui n'avait jusqu'ici d'autre charge que de former la bile en épurant le sang.
Si ce n'est pas à telle ou telle espèce d'alimentation qu'est due la formation du sucre, du moins la digestion, fût-ce même celle de la substance la plus inerte, active dans le foie la fonction génératrice du sucre ou fonction glycogénique (c'est le mot consacré) ; alors le sucre se retrouve dans tout le sang, et par conséquent dans toutes les parties de l'animal ; mais il ne se manifeste dans aucun des liquides excrétés. Pendant Tinter-
Nàile des digestions, on ne le rencontre plus que dans le l'oie et dans le sang qui chemine entre cet organe et !e poumon, à travers le cœur droit, attendu que Tacte de la respiration le fait à peu près complètement disparaître. Mais s'il arrive que par suite d'une altération matérielle ou dynamique le sucre dépasse la moyenne normale (3. pour 400) , alors il .reste en quantité notable dans le sang ; il se révèle au dehors dans le liquide sécrété par les reins, et on a le diabète.
La sécrétion du sucre par le foie est si bien une fonction qu'on peut la suspendre ou l'activer à volonté sur un animal en parfaite santé : ainsi coupez les deux nerfs qui descendent du cerveau pour se distribuer aux organes renfermés dans la poitrine et à quelques-uns de ceux que recouvrent les parois du ventre (on appelle ces nerk pneumo-gastriques), aussitôt vous arrêtez la formation du sucre, et le sucre qui existait avant Tespérience est complètement détruit par la respiration pendant le temps qui s'écoule entre la section des nerfs^ et la mort de l'animal. Au contraire, irritez une certaine partie du cerveau ou de la moelle épinière, quand les pneumo-gastriques sont intacts, ou s'ils sont coupés, galvanisez le bout: qui tient au caveau, immédiatement le sucre se développe dans iMoîe en quantité' plus ou moins grande-- suivant le degré d'irritation. Les maladies graves qui troublent profondément les fonctions nuti^ves si\spendent aussi la production du', sucre, et la médecine légale, par conséquent la justice,, trouverait. peut-ê tre dans ce phénomène un précieux, moyen de reconr laîlre si un individu a succombé à unelongue maladie o ,u s'il est mort subite ment. A son Ijour
326 l'ATIIOLOGIE CÉNÉRALE.
le diabùle esl si bien ia clcviaLion iVune funclion normale, il csl.si peu un acte surajouté dans l'organisme, qu'on le produit artilicicllement chez un animal en surexcitant la circulation abdominale, soit directement, soit indirectement, par l'intermédiaire du cerveau ou de la moelle épinièrc.
\insi une série de recherches et d'expériences a fait trouver du même coup une nouvelle fonction du foie, une nouvelle théorie du diabète et fournit une confirmation sans réplique d'un grand principe de pathologie.
S'il est vrai, comme j'ai cherché à le démontrer dans tout ce qui précède, que la palliologie ne soit que la physiologie pathologique, c'est-à-dire une diminution, une augmentation ou une perversion des actes vitaux, s'il n'est pas non plus contesté que les manifestations anormales de la vie soient liées tantôt à des altérations, transformations ou substitutions de tissus ou d'humeurs, tantôt à un état particulier des forces, il est clair que le plan d'une pathologie générale ne doit pas être fort éloigné du plan d'une physiologie et d'une anatomie générales des êtres vivants, considérées dans l'intégrité des mctions et des systèmes organiques.
Les anatomistes modernes, et à leur tête M. Robin *, en procédant du simple au composé, ont reconnu dans l'homme et dans les animaux de&prlncipes^imédiats, des éléments anatomiqiics ^ des tissus, des systèmes^ des organes et des appareils. — ho.'è principes immé-
1. Actuellement professeur i.V Histologie ou Anatomie rjénéralc, à k Faculté de Médecine de Paris.
diats sont les derniers corps gazeux, [oxygène, hydroyrne, azote, acide carbonique, etc.) liquides [eau], ou solides [fiels communs aux deux règnes de la nature ; acides, sels, alcaloïdes, principes graisseux ou sucrés, propres aux êtres organisés, mais ressemblant aux produits du règne inorganique par leur propriété de cristallisation, enfin les substances organiques proprement dites, telles que la fibrine, l'albumine, la musculine, etc.), auxquels on puisse sans décomposition chimique, mais par simple coagulation et cristallisation successives, ramener les substances organisées. On en compte près de cent dans le corps humain; ceux-ci, et ce sont surtout les principes gazeux, doivent être considérés comme des éléments constitutifs, comme la matière première de tout être vivant, la vie ne pouvant pas se concevoir sans oxygène, sans hydrogène, sans acide carbonique et sans azote ; ceux-là sont des produits d'élimination qui ne peuvent séjourner sans danger dans l'économie ni trop longtemps ni en trop grande quantité ; les autres sont des principes permanents, qui se renouvellent molécule à molécule en vertu de forces inconnues, mais qui agis sent dans des conditions toujours les mêmes, et qui s'exercent dans des limites infranchissables.
De cette union moléculaire résulte la matière organisée do\it les diverses espèces sont appelées éléments anatomiques, corps solides ou mous, qui tous possèdent les propriétés caractéristiques de la vie : nutrition, reproduction et par conséquent développement. Les cellules qui renferment la graisse, les globules du sang, la fibre musculaire, les tubes nerveux sont des
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éléments cuiatomiques^ el ce sont, à vrai dire, les êtres organisés les plus réels, altendu que tout, en définitive, se l'orme de leur association. Ainsi la multiplication, l'addition successive et la cohésion des divers éléments anatomiques nous donnent les tissus avec leur texture spéciale et les luimeurs; par exemple le tissu nerveux, le tissu musculaire, le tissu fibreux, le sang, la lymphe, etc. A' son tour, l'ensemble d'un tissu constitue un système^ lequel est un tout continu ou subdivisé en parties similaires, c'est-à-dire identiques à elles-mêmes, quel que soit le degré de la subdivision ; ainsi l'ensemble du tissu musculaire constitue le système musculaire.— Maintenant, si vous réunissez plusieurs systèmes, le musculaire, par exemple, avec le fibreux et le cellulaire, vous avez un organe dumouvement^ le muscle, qui a ses usages spéciaux ; puis, si rapprochant plusieurs muscles, vous les attachez à un os et que le tout soit animé par les nerfs et nourri par les vaisseaux, vous avez sous les yeux un appareil.
A l'état d'isolement, les. principes immédiats possèdent des propriétés purement physico-chimiques. Dans ces mêmes principes combinés en substances organiques [éléments anatomiques) apparaissent les propriétés vitales élémentaires à côté de ces mêmes propriétés physico-chimiques. Dans les tissus, les propriétés vitales , en s'associant, se compliquent et perdent une partie de leur indépendance ; de plus, la qualité même du tissu entraîne des propriétés spéciales : absorption, sécrétion, contraclibilité, et de plus, pour le tissu nerveux, sensibilité et motricité. Les systèmes ont des attributs; le système musculaire a pour attributs les
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mouvements, les atliliides, le geste. Les organes ont des usages et les appareils des fonctions : le pied est un organe de sustentation, les jambes sont un appareil de locomotion.
L'anatomie générale et la physiologie générale ne dépassent pas l'étude des systèmes, elles laissent le reste à l'anatomie descriptive et à la pliysiologie spéciale; c'est du moins ainsi que M. Robin a partagé les rôles. Il publie en ce moment une anatomie générale rédigée sur ce plan, et avec M. Béraud il a donné une physiologie également conçue dans ces données, très-neuves, il est vrai, et cependant favorablement accueillies, puisque les Eléments de physiologie ont obtenu rapidement les honneurs d'une seconde édition.
Cette manière de concevoir l'anatomie et la physiologie n'a pas encore pu exercer une grande influence sur la pathologie ; déjà cependant MM. Robin et Littré ont publié un Dictionnaire de médecine où l'on trouve un essai de coordination et de systématisation des maladies d'après les notions que je viens d'esquisser. Le Traité de chimie anatomique et physiologique de MM. Robin et Verdeil contient toute une pathologie des principes immédiats; mais celle des éléments anatomiques est encore à faire, du moins dans un livre, car M. Andral y a consacré plusieurs années de son cours ; malheureusement ces leçons n'ont pas été recueillies et publiées.
La goutte est une affection des principes immédiats, puisqu'elle résulte de la production exagérée, ou de la rétention dans certains tissus de l'acide urique et de ses composés. — L'asphyxie par le charbon peut être
rattachée aux principes immédiats et aux éléments anatomiqucs : les globules rouges du sang imprégnés d'oxyde de carbone ne peuvent plus ni absorber ni dissoudre l'oxygène, qui est le principe même de la vie ; si l'inspiration du gaz délétère est prolongée, la mort survient inévitablement; si elle ne dure qu'un certain temps, les globules reprennent, mais avec une extrême lenteur, leurs propriétés normales. La disparition progressive de la libre musculaire est une aflection d'un élément anatomique , et par conséquent d'un tissu ; elle peut se propager à tout le système, ou se localiser dans un organe ou dans un appareil. Une maladie nouvellement décrite, la leukémie ou mieux leucocythémie, est aussi une affection du même genre : les globules blancs du sang augmentent, tandis que les rouges diminuent, ce qui est un retour à l'état embryonnaire. D'un autre côté, comme les globules blancs ne dissolvent pas l'oxygène, il y a complication d'une affection des principes immédiats. Les maladies contagieuses, putrides, virulentes, éruptives constituent encore un des plus curieux chapitres de la pathologie générale des éléments anatomiques. Pour la plupart elles peuvent s'expliquer maintenant par cette funeste propriété qu'ont les molécules organiques de propager dans de certaines conditions, par simple contact et de proche en proche, aux autres molécules, le mode d'altéra-tion qu'elles ont subi.
M. Dubois, d'Amiens, a tenté, non sans succès, une pathologie des systèmes et par conséquent des tissus ; mais à l'époque où son livre a été publié, ni l'anatomie ni la pathologie générales n'étaient assez avancées pour
rendre son travail aussi complet qu'il pourrait l'être aujourd'hui.
M. Monneret, considérant la pathologie générale d'un point de vue tout particulier, s'est efforcé, par une délicate et sévère analyse, d'isoler les divers .éléments qui entrent dans la composition des maladies. C'est ainsi qu'il considère à part toutes les modifications de la sensibilité, toutes les altérations des liquides et plus spécialement du sang, toutes les modifications de la chaleur animale, tous les changements de propriétés, toutes les transformations des tissus. Peutêtre a-t-il rapproché des éléments un peu disparates; peut-être quelques-uns de ces éléments ne sont-ils pas aussi simples qu'il le suppose; peut-être enfin n'a-t-il pas assez tenu compte des conquêtes les plus récentes de l'anatomie et de la physiologie générales. Il n'en est pas moins vrai que cette tentative est un pas sérieux fait dans l'étude des maladies et donne une grande nouveauté et une valeur incontestable au livre de notre savant confrère.
Toutes ces questions que je viens d'agiter sont plutôt encore du domaine de la science que de celui de la pratique ; -le médecin, en arrivant au lit du malade, veut avoir des notions générales non moins positives sur les causes, le siège, les symptômes, la marche naturelle ou artificielle, la durée, le type, les complications, la terminaison des maladies, sur leur classification, sur les lésions matérielles qui les suscitent, les entretiennent, ou qu'elles laissent après elles; il veut qu'on lui trace les règles les plus positives du diagnostic, de cet art aujourd'hui si perfectionné de transformer par mille
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moyens, ou déjà anciens, ou tout à fait nouveaux., les symptômes ou signes, et de les interroger avec succès sur la nature, le siège, l'étendue, la gravité de la maladie ; il veut que de ces notions communes à tous les cas morbides, on sache tirer un pronostic aussi assuré et des indications thérapeutiques aussi certaines que le permettent et les voiles épais jetés par la nature sur les mystères de la vie, et ce flux et reflux perpétuel de la nutrition, qui changent à chaque instant le, point de vue de l'observateur. Tout cela est présenté par M. Ghomel avec une méthode, un sens pratique, une précision de langage, une sûreté de vues que peuvent seules donner des facultés supérieures mises au service d'une observation attentive et scrupuleuse des malades, d'une longue et sérieuse méditation sur les misères humaines.
Yoilà déjà sans doute un bien vaste champ pour la pathologie générale ; cependant j'aurais à signaler une lacune considérable dans tous les ouvrages qui sont consacrés à cette partie de la science, je veux parler de \a j)athologie comparée *, et j'entends ce» mots dans plusieurs sens : comparaison de la maladie dans tous les groupes d'êtres organisés, végétaux, animaux, en tenant rigoureusement compte de leur indépendance plus ou moins prononcée par rapport aux milieux cosmiques, et de l'état plus ou moins compliqué de leur organisation; — comparaison de la maladie aux diverses époques de l'histoire, en étudiant soigneusement le milieu politique et religieux, et les conditions particulières
1 . Voyez Cours de médecine comparée, par M. î\ayer ; Inlroduelion. Paris. 1863, chez J.-B. Baillière et lils.
que créent les différentes positions sociales ; ce serait à la fois un des chapitres les plus curieux et les plus intéressants des annales de Fhumanité, et une occasion des plus favorables pour montrer combien la médecine ou plutôt la biologie peut intervenir utilement dans l'amélioration de la race et de l'individu et réaliser l'apophthegme : Menssana in corporesano; — comparaison des maladies eu égard aux climats et aux localités, en prenant également en considération les réactions de la civilisation contre les intempéries et les causes naturelles d'insalubrité ^ C'est à ce prix seulement ' qu'on aura une idée complète de la maladie considérée dans sa plus grande généralité et dans la multiplicité de ses causes et de ses manifestations. De plus, la pathologie comparée proprement dite a ce grand avantage qu'on peut, par des expériences interdites sur l'homme, mettre les animaux dans toutes les conditions requises pour étudier les maladies, qu'on peut reproduire à volonté un grand nombre d'affections, les analyser à toutes les périodes de leur développement, les surprendre dans leur travail de désorganisation et de transformation des humeurs et des tissus, et suivre enfin pas à pas dans l'organisme le médicament qu'on dirige contre elles. C'est encore la pathologie comparée qui nous permettra de juger contradictoirement ce procès pendant depuis tant de siècles sur la nécessité de l'intervention du médecin, et sur l'efficacité de la force médicatrice de la nature.
1. Voyez l'ouvrage de M. Boudin : Traité\le (jéo(jraphie et de staii.sli([uc viédicales, et des maladies endémiques, Paris, 1857, chez J.-15. Ijaillièrc et lils.
Au moment de clore ces considérations sur la pathologie générale, je ne puis me défendre de m'appliqner une réllexion que Nicole a faite dans son admirable Traité des moyens de conserver la paix avec les hommes : Je viens de discuter quelques-uns des plus grands principes de la science : j'ai cherché à faire prévaloir ceux qui me paraissaient avoir la vérité de leur côté; je crois bien que j'ai la raison pour moi. (c Mais ceux, dit le solitaire de Port-Royal, qui n'ont comme moyen de persuasion que la raison à employern'en peuvent pas espérer un grand succès, la plupart des gens ne se conduisant que par autorité. » Je sens que je n'ai pas l'autorité suffisante pour une telle entreprise ; j'aurai du moins, en essayant de propager des idées nouvelles, apporté ma petite pierre pour l'édifice que construisent de concert tant d'hommes éminents dévoués à la science et à l'iiumanité.
DliS DEV(UKS DU MÉbEClN ET DK CKLX DU MALADE.
J'abandonne la pathologie proprement dite pour arriver à des considérations plus générales sur le médecin et sur le malade. M. Choniel me fournit un thème excellent; il n'a pas dédaigné, à l'exemple d'Hippocrate, de donner de sages conseils aux élèves et à ses confrères, de retracer les devoirs d'une profession qui est un vrai sacerdoce, d'un art qui doit tout à la fois lutter, autant qu'il est en la puissance humaine, contre un mal universel, inévitable, la maladie, dont Hésiode
a dit «qu'il rempliL la terre et la mer; qu'il marche en silence, car le prudent Jupiter lui a ôté la voix, et qu'emporté par un mouvement spontané, il visite les hommes aussi bien la nuit que le jour, » — et veiller au plus grand comme au plus cher des intérêts de ce monde : à la santé, qu'un vieux poëte de Sicyone , Ariphron, a chantée en ces termes :
« Santé ! la plus vénéra])le des divinités bientieureuses, puissé-je avec toi passer le reste de ma vie! puisses-tu être pour moi une hôtesse bienveillante. S'il est en efTet quelque charme dans la richesse, dans l'amour des enfants, dans la royauté que les hommes regardent comme le bonheur des dieux, dans les désirs que nous poursuivons avec les filets secrets de Vénus ; si la divinité nous accorde quelque autre joie, ou si elle donne quelque délassement à nos travaux, avec toi, santé bienheureuse, tout fleurit, tout brille au printemps des Grâces; sans toi il n'y a pas de bonheur! »
Il y a pour le médecin comme pour tout homme des devoirs généraux et des devoirs qui regardent plus particulièrement la profession. Des premiers je n'ai presque rien à dire : il est trop clair que le médecin ne doit être ni avare, ni gourmand, ni envieux, ni grossier dans son langage; qu'il ne doit ni abuser de la confiance des familles, ni divulguer les secrets, ni empoisonner ses malades, ni se prêter à d'infâmes manœuvres, ni mentir à la justice, ni fuir devant les épidémies, pas plus que le soldat devant Tennemi, lors même qu'il y serait, comme Galien, invité par un songe. Il est trop clair encore qu'il ne lui est permis ni de soustraire la bourse, la montre ou le gobelet de ses clients comme faisait un certain Ilérodès dont parle Martial ,
ni de s'insinuer trop avnnt dans les bonnes grâces de leurs femmes, de leurs filles, ou même de leurs servantes. Cela se faisait peut-être ainsi du temps du malin auteur des Épigrammes ^ du moins il le dit; mais on aimerait à croire que cela ne se fait plus. — Toutes ces prescriptions qii'Hippocrate ne craint pas de mettre sous les yeux du médecin (ce qui est un témoignage passablement accusateur pour les mœurs du temps) se résument dans ces belles et simples paroles du Serment : « Que le médecin conserve sa vie et sa profession saintes et pures de toute souillure, pour être honoré parmi les hommes et jouir sans remords des fruits de son art. »
A côté de l'honnêteté générale, il y a aussi Yho?inêteté médicale^ dont M. Chomel a rassemblé quelques traits^ el dont lui-même était le plus parfait modèle. On me permettra de compléter ce tableau en donnant un instant la parole au plus grand génie que la médecine ait jamais produit, à Hippocrate, Hippocrate a tout vu, tout prévu et tout dit avec une autorité que personne ne lui a jamais sérieusement disputée. A peine la médecine commence, que déjà pullulent les mauvais médecins, et qu'il faut leur opposer un code médical auquel nous n'avons presque rien à 'ajouter *, car l'antiquité ne nous a presque rien laissé à glaner sur les terres pourtant si fertiles du mal
I. De tous les livres publiés en France sur ce sujet, je n'en connais aucun qui mérite plus d'être lu et médité, que le Traité de déontologie médicale, par M. Max. Simon. — A Oxford, le docteur Greenhill a publié une charmante el précieuse collection d'ouvrages anglais cL américains sur le même sujet.
et du déshonneur. Heureusement, à côté de l'école du vice, nous trouvons une école de morale toujours florissante, toujours féconde, et que l'enseignement chrétien pouvait seul surpasser.
Ce qui distingue Hippocrale, c'est une haute idée de la médecine, de son étendue, de sa puissance, de ses difficultés, de son but ; un perpétuel souci de la dignité médicale ; un vif sentiment des devoirs de sa profession; une répulsion profonde pour ceux qui la compromettent et la rabaissent par leur charlatanisme et leurs mauvaises pratiques , ou par une recherche affectée du nouveau et du merveilleux ; enfin, une sollicitude continuelle et vraiment touchante pour la guérison ou du moins pour le soulagement des malades. — Il comj)are volontiers la médecine à la philosophie : toutes deux conduisent aux mêmes vertus et font éviter les mômes écueils ; toutes deux inspirent le respect et la crainte de la Divinité ; les médecins reconnaissent que la toute-puissance ne réside pas dans la médecine elle-même; ils soignent beaucoup de malades, mais, grâce aux dieux, un grand nombre guérissent d'euxmêmes. « Je le pansay, et Dieu le guarit, » a dit aussi notre immortel Ambroise Paré.
Dans le traité De la Bienséance et dan« celui Des Préceptes^ il est recommandé au médecin de ne pas converser sans nécessité avec les gens du peuple ( ce qui ne contredit pas cette autre réflexion qu'on peut quelquefois tirer bon parti des conseils, des renseignements et de l'expérience du vulgaire quand on sait interroger avec discrétion); de se montrer simple, affable, d'humeur égale ; de faire les concessions, d'à-
voir les complaisances et les gracieusetés que la mala^ die peut autoriser; d'unir la fermeté à la douceur, de visiter souvent ses malades, sans y mettre cependant trop d'empressement, car cela peut déplaire ou môme clfrayer; de les examiner avec une grande attention, cl, s'il est possible, de laisser un aide auprès d'eux, afin de ne pas manquer l'occasion favorable pour agir ; de rechercher plutôt les pronostics certains que les pronostics brillants ; de ne précipiter ni ses jugements, ni ses prescriptions , de peur cj[u'on ne soit obligé de changer d'opinion ou tenté de persister dans son premier avis pour sauver sa réputation; d'avouer franchement ses erreurs et d'en indiquer la source, afin que les autres évitent d'y tomber; de peu se soucier de ce que pense le vulgaire ou les mauvais médecins, ^si l'on est assuré d'avoir la vérité de son côté. Enfin, dans les consultations, dont l'abus avait suivi de près l'usage, et qui déjà justifiaient ce mot d'un empereur roiiiain : « La multitude des médecins m'a perdu, )> Ilippocrate ne souffre ni harangues, ni intrigues, ni cabales; il veut que chacun y prenne sa part de responsabilité, et il semble que le plus illustre des médecins se soit inspiré des paroles du plus vaillant des guerriers, de Diomôde disant à Nestor : « Seul, quelque sage qu'on soit, l'esprit est moins prompt et le jugement moins sûr. »
Saisir le moment opportun est un précepte sur lequel Hippocrate revient sans cesse, et dont il n'est malheureusement que trop facile de comprendre l'importance, pour peu qu'on réfléchisse à tous les désastres qu'entraîne la négligence des malades ou cellç
des médecins. Que de l'ois ne pourrail-on pas écarter les coups de la mort, que de fois du moins ne pourrait-on pas ajouter quelques heures à des jours fatalement comptés, en gravant dans sa mémoire les paroles d'Hippocrate! Quelle cruelle responsabilité pour ceux qui assistent le malade, s'ils laissent passer le moment opportun ! Quels remords pour un médecin si, par sa faute, il arrive trop tard ! Quelle vanité condamnable de la part de ce même médecin s'il aime à se vanter d'avoir tant de malades qu'il ne sait comment courir aux plus pressés! Et combien est vraie cette parole de Celse, que le meilleur praticien est celui qui ne perd jamais de vue ses clients!
« La vie est courte, l'art est long; l'occasion est prompte à s'échapper ; l'expérience est trompeuse, le raisonnement est difficile, » s'écrie Hippocrate au début de son livre immortel des Apîiorismes. Qui ne croit lire (je cite M. Littré), dans cette sentence à •moitié grecque, à moitié orientale, l'inscription mo- . numentale au frontispice de la médecine, au moment où les portes en sont ouvertes par une main puissante? — Est-ce à son intelligence supérieure ou bien à des malheurs causés par d'irréparables hésitations qu'Hippocrate a dû de concevoir en médecine l'importance du temps et l'impérieuse urgence du moment qui s'enfuit? Toujours est-il qu'il débute par cet avertissement solennel , tant l'a frappé la responsabilité des heures perdues! Si partout l'occasion s'échappe sans retour, nulle part elle n'est plus fugitive que dans les corps vivants livrés au mouvement rapide de la fièvre et de la maladie , et nulle part plus irrépa-
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rable que dans ia pratique médicale, où la mort peut être le résullal de tergiversations intempestives.
« Il importe, dit Hippocrate dans ce même Aphorisme, non-seulement que le médecin fasse lui-même ce qui convient, mais qu'il soit encore-seconde par le malade et par ceux, qui ren|ourent. » Comme il faut peu compter sur la reconnaissance, et que la pratique désintéressée du bien est une vertu prescrite par la philosophie comme par l'Évangile , le médecin doit réduire tous les devoirs du malade à un seul, à l'obéissance, à cette parfaite docilité, à cette confiance, à cette droiture que saint François de Sales recommandait à Philotée dans l'exercice de la dévotion: « Traitez avec le directeur (je veux dire avec le médecin), à cœur ouvert, en toute sincérité et fidélité, lui manifestant clairement vostre bien et vostre mal sans feintise ny dissimulation, et par ce moyen vostre bien sera examiné et plus asseuré, et vostre mal sera corrigé et remédié. » Aux assistants, à la famille, aux amis, aux serviteurs que faut-il aussi demander*^ L'obéissance, toujours l'obéissance, et s'il se peut l'intelligence suffisante pour administrer une potion, des pilules et le reste. Ne croyez pas que ce degré d'intelligence médicale soit Irès-commun ni chez les petits, ni chez les grands, ni chez les simples, ni chez les lettrés; du moins l'obéissance suppléerait en plus d'une occasion à l'intelligence; mais- il faut bien reconnaître que l'intelligence est encore plus facile à rencontrer que l'obéissance, tant est vrai ce mot du poëte :
Nitimur in vetilum semper, cupiuiusque negala.
« Il est plus ordinaire aux malades, dit Hippocrate », de violer les ordonnances, qu'aux -médecins de prescrire de mauvais traitements. Le médecin est sain de corps et d'esprit lorsqu'il entreprend une cure... Les malades, au contraire, ne connaissant ni la nature ni les causes de leur mal, ignorant quelles en seront les conséquences et ce qui peut arriver à la suite de cas analogues, souffrant dans le présent, effrayés de l'avenir, remplis de leurs maux, vides de nourriture, désii-ent plutôt ce qui est propre à entretenir la maladie que ce qui en peut amener la guérison, redoutent la mort, mais ne peuvent supporter courageusement leur mal... En se montrant désobéissants ou négligents, ils courent à leur perte, catastrophe dont les mauvais raisonneurs ne manquent pas de faire retomber la cause sur ceux qui en sont innocents, pour en décharger les véritables coupables.»
Ainsi que le remarque Irès-bien M. CJiomel, les malades les plus intelligents ne sont ni les plus dociles ni les plus faciles à interroger. Comme chacun a son petit système et ses idées préconçues qu'il veut faire pré- ' valoir, chacun cherche aussi par mille subterfuges à échapper aux questions positives, et à dérouter le médecin dans l'examen qu'il s'efforce, s'il ne perd patience, de poursuivre au travers des voies détournées qu'on ouvre sans cesse devant lui.
Les malades (et ils sont nombreux) qui veulent tout expliquer me rappellent ces philosophes anciens, ces sages en bonne santé, Pythagore, Platon, Aristote, que Fontenelle fait assister à une représentation de l'opéra où Phaéton est enlevé par les vents :
« L'un d'eux disoil : « C'est une certaine vertu secrète qui enlève Phaéton; » l'autre: « Phaéton est composé de cer-
1. De l'An, §7, édil. LiUré, f.I, p. 11, et dang mon édil., p. 32.
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tains nombres qui le font monter; » l'autre: « Phaéton a une certaine amitié pour le haut du thcâlrc ; il n'est point à son aise quand il n'y est pas; » l'autre: «Phaéton n'étoit pas fait pour voler; mais il aime mieux voler que de laisser le haut du théâtre vuidc; •> et cent autres rêveries que je m'étonne qui n'aient perdu de réputation toute l'antiquité. A la fin, Descartes et quelques autres modernes sont venus, qui ont dit : « Phaéton monte parce qu'il est tiré par des cordes et qu'un poids plus pesant que lui descend. »
Un médecin qui prendrai 1 la peine d'intervenir comme Descaries pour donner des explications véritables (le public en est toujours avide; heureux quand il tombe sur les bonnes! ) et pour rectifier les points de vue, trouverait, j'en ai la conviction, des auditeurs attentifs et se rendrait à lui-même un grand service en se préparant un point d'appui auprès du malade et de ceux qui l'assistent. Sans doute, je neveux point que le malade sache assez de médecine pour comprendre immédiatement toute la gravité du mal dont il est atteint : le médecin malade est un trop triste exemple depréoccuppations fâcheuses qui peuvent troubler un esprit habituellement maître de lui-même ; je veux encore moins qu'il en sache assez pour avoir envie de se traiter luimôme : Medice, cura te ipsum, « médecin guéris-toi toi-même,» est un aphorisme détestable, dans quelque sens qu'on le prenne, car il n'y a personne, comme le dit Montaigne, qui se w/cv/ecme plus mal qu'un médecin, personne qui soit plus propre à rendre, du moins pour lui-même, la santé malade. Ce que je souhaite, c'est que précisément le malade soit assez instruit des difficultés de la médccino, du danger des maladies, du
danger plus grand encore qu'il court en se confiant aux ignorants, aux charlatans, aux bonnes femmes, aux empiriques, aux somnambules, à certains spécialistes (Hippocrate les détestait), et surtout à ses propres inspirations; c'est qu'il soit assez au courant des faits médicaux pour comprendre et exécuter rigoureusement les prescriptions qui lui sont faites, sans y rien ajouter et sans en rien retrancher. Il n'importe pas moins que ceux qui l'assistent se pénètrent comme lui de l'importance de ces vérités, et qu'ils suppléent, au besoin, à la défaillance de son esprit, au trouble de sa raison, aux appétits déréglés de la fièvre. Je ne crois pas qu'il y ait nécessité ou utilité à tenir la médecine cachée dans un sanctuaire, à l'envelopper de mystères; je ne crois pas non plus qu'il soit impossible d'initier le public à quelques-uns des secrets de l'anatomie, de la physiologie et de la pathologie, puisquona pu l'intéresser aux merveilles de la physique, de la chiraie, de l'astronomie cl de l'histoirenaturelle. Par une telle éducation, le public perdrait beaucoup de préjugés, abandonnerait beaucoup de fausses opinions (elles deviennent si vite dangereuses quand il s'agit de la santé), et le patient gagnerait dans le médecin cette confiance et dans la médecine cette soumission éclairées qui enlèvent à la maladie une partie de son empire.
Mais si le médecin veut mériter la confiance du public, s'il veut tenir dans la société le rang que doit lui assurer une profession aussi noble et y exercer l'infiuence que donne naturellement un art aussi utile, s'il veut qu'on retrouve l'homme derrière le praticien, s'il veut surtout pour lui-même se ménager des jouis-
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sances pures el que personne ne pourra lui enlever, je le conjure de redevenir ce qu'il élait autrefois, l'homme le plus savant, le plus lettré de son temps; je le conjure de se mettre en pleine possession de ces Hlterœ humaniores qui établissent dans un commerce de respectueuse familiarité avec les plus grands esprits de l'antiquité, qui donnent vue à la pensée sur tant de questions élevées, qui ouvrent tant et de si belles perspectives, qui assouplissent les mœurs, remplissent toutes les lacunes de la vie, en adoucissent toutes les aspérités, en font oublier tous les mécomptes. Que dire aussi d'un médecin qui ne comprend ni la langue d'Hippocrate ni lalanguedeCelse, qui ne saitpas levrai sens des mots qu'il emploie chaque jour, qui ne pourrait pas, au besoin, redresser un apothicaire dans l'explication du Codex ou dans la lecture de ses étiquettes?
« Élien raconte en ses Histoires variées (j'emprunte ce trait à Guy-Patin, maître homme dans l'art de savourer le nectar qui s^écliappe de la plume des anciens) que Sûcrale et un autre philosophe se consolaient en pensant qu'ils verraient en l'autre monde d'honnêtes gens, des philosophes, des poètes et des médecins, y) — Des honnêtes gens, on en trouverait encore et beaucoup; des philosophes, quelques-uns; des poètes, il semble que tous soient allés depuis longtemps dans l'autre monde; mais des médecins avec qui Socrate aurait du plaisir à converser, à moins que ce ne soit sur sa.santé, je n'en connais guère.
Le vieillard de Cos a tout réglé, jusqu'au vêtement qui aura une élégante simplicité et qui ne laissera découverte aucune partie du corps; jusqu'aux ongles qu'il
ne faul-tailler ni trop courts ni trop longs, afin qu'ils servent dans les opérations et qu'ils ne gênent pas pour tâter le pouls; jusqu'à la Itarbe enfin et aux clieveux qu'on peignera avec soin. Il n'oublie ni les odeurs que le médecin doit rechercher, ni celles qu'il doit fuir ou combattre, soil qu'elles lui viennent du parfumeur, soit qu'une nature peu bienveillante l'en ait gratifié, — ni l'orientation et la décoration de son cabinet et de son officine ', — ni la forme et le degré de propreté de ses meubles ou ustensiles; ni enfin la manière de se présenter et de tenir conversation. Il lui interdit également l'air sombre ou affairé, les façons bruyantes ou affectées, le ton humble ou arrogant, les paroles rudes ou facétieuses; le tout, bien entendu, en vue du bien des malades et de la dignité de l'art. Un poëte, je veux dire un versificateur du moyen âge^, ajoute quelques détails : il veut que le médecin laisse briller une belle bague à son doigt et qu'il enfourche une monture de grand prix :
Clemens accédât medicus cum veste polita;
Luceat in digitis splendida gemma suis;
Si fîeri valeat, quadrupes sibi sit pretiosus.
Mais moins désintéressé qu'Hippocrate, il affirme que plus le médecin affichera de luxe, plus le client sera généreux :
Splcndidus ornatus plurinia dona dai)i(; Viliter indutus munus sibi vile parabit; Nam pauper medicus viUa dona capit.