‹ La meilleure partChapitre 11 sur 33 · I.A PARTIE DE M. I.E BARON · texte numérisé non relu

I.A PARTIE DE M. I.E BARON

La comtesse Ismène de Lersant, qui habitait à Paris le vieil hôtel Pontliervé, possédait, rue Richelieu, une fort belle maison de location, dont le second étage était vacant. Après l’avoir fait meubler à neuf, elle l’offrit gratuitement et à vie au jeune ménage Durantais. Ismène avait un compte ouvert chez vingt fournisseurs do premier ordre, elle voulut que sa chère Clarisse eût chez eux un crédit illimité ; puis, craignant une trop grande discrétion, elle sut la contraindre à en user largement.

« Il faut, avait dit le comte de Lersant, que M. Durantais soit obligé de conserver sa place chez Bruny et réduit à l’impossibilité de spéculer à l’avenir. Bien entendu, notre excellente Clarisse, votre sœur et votre fille d’adoption, ne doit plus, de ses jours, donner une leçon de musique. Prenons donc tous les biais possibles pour la mettre à son aise, mais point de fonds maniables. »

Le médecin du comte guérit Émilien et ne lui présenta jamais son mémoire ; le tailleur du comte en usa de même. Il en était ainsi de tous les chapitres de dépenses importantes, au point que le bois de chauffage arrivait annuellement et sans frais de la forêt de Ponthervé , qui avoisine la Marne.

Ëmilien, naturellement orgueilleux et susceptible, fut froissé de recevoir tant d’aumônes déguisées; il y eut môme un jour à cet égard une explication très-vive entre lui et le comte de Lersant, qui lui dit avec une franchise militaire presque brutale :

« Peu nous importe, monsieur Durantais, que vous soyez heureux ou non ! Vous ne nous devez rien, mon-

sieur, pas un remerciment, pas une visite, pas un salut, rien ! Car nous ne faisons rien pour vous , et tout pour votre jeune femme qui, par le cœur, est de notre famille. Vous voici déchargé du poids hiuniliant de la reconnais^ sance. Ai-je été assez clair ?

— Trop ! monsieur le comte, repartit ^milieu frémissant de colère. Si ma femme seule profitait de vos bienfaits, j’aurais déjà bien de la peine à le supporter patiemment; mais vous me forcez à en prendre ma parti... et la manière dont vous procédez fait injure à mon caractère !

— Corbleu ! monsieur Durantais, quand on est si délicat, on ne mange pas la dot de sa fenune et la fortune de ses enfants ! . ; .

— Monsieur le comte, je vous dispense de vos leçons î

— Monsieur le spéculateur, vous êtes venu chez moi vous les faire donner! Comment, il ^e vous suffit pas d’avoir follement dévoré tout ce que notre Clarisse vous a apporté en mariage , vous voudriez aujourd’hui , par une fierté cruelle , l’enchaîner dans la misère , elle et ses enfants qui sont les vôtres ! Ismène et moi, nous ne le souffrirons pas, monsieur! nous ne le souffrirons jamais ! »

Émilien s’emporta. — Il s’était présenté cependant avec la ferme intention de rester calme. D’après les conseils de son ami le baron de Minalès , il venait simplement, dans l’intérêt de sa dignité, demander, à titre de prêt, une somme assez forte qu’il s’engagerait à rendre au bout de quelques années.

« C’est-à-dire , monsieur Durantais , que vous voudriez spéculer encore, répondit carrément le comte ; voilà justement ce que nous ne voulons pas ?

— Mais comment m’acquitter envers vous ?

— Qui donc désire que vous vous acquittiez?

— Moi ! »

De là partit la scène qui tournait si mal au gré d’Émilien profondément blessé par chaque parole.

« Monsieur le s’écria-t-il enfin, sachez qu’il ne

me convient pas de vivre d’aumftnes....

— En ce cas, monsieur, il n’aurait point fallu commencer par épouser Clarisse Roverin 1 Avez-vous été trompé sur sa position? Vous a-t-on caché qu’orpheline recueillie par charité, elle devait tout à Ismène? Depuis lors, monsieur, elle est devenue la meilleure amie de sa bienfaitrice qui en a trop fait pour s’arrêter et l’abandonner dans la détresse. Bref, monsieur, si vous ne voulez pas être logé et chanfTé gratis, 6i vous trouvez mauvais que ma femme solde les mémoires des fournisseurs de la vôtre, si votre orgueil en souffre par trop, vous avez une ressource : prenez l’initiative de la séparation de corps et de biens!... »

Ces mots achevèrent de mettre hors de lui Emilien, qui termina une violente réplique en s’écriant :

« D’ailleurs, j’aime ma femme, et..,.

— Et vous voulez la rendre misérable, interrompit le comte.

— Je ne me séparerai pas,...

— Nous plaiderons contre vous, monsieur!

— - Elle me suivra.

— Non.... L’intérêt de ses enfants l’empêchera de vous obéir.

— Elle m’obéira....

— Eh quoi ! monsieur Durantais, vous voulez donc la tuer!... À notre retour ici, nous l’avons trouvée déjà très-souffrante; et, sans ma femme, elle eût succombé peut-être en vous laissant deux enfants au berceau!... »

Le souvenir de Jeanne-Marcelle mourante se dressa comme un fantôme dans la mémoire d’Émilien. Seraitelle morte, s’il ne s’était point obstiné à la conduire à Paris? Les reproches de Corentine retentirent dans son cœur ; il pâlit, et sa pâleur s’accrut en entendant le comte qui lui répétait :

« Nous ne vous avons rien caché, monsieur. Eh bien !

connaissant le passé de Clarisse, vous deviez prévoir qu’elle serait toujours exposée à notre tendresse et à nos bienfaits. »

Le rôle d’Emilien était déplorable. Âu fond, il avait tous les torts, et surtout le tort inconnu d’avoir fait un mystère de ses précédents. Ilvenait, par sa maladresse, de provoquer la colère du comte, dont la fibre aristocratique était excessivement irritable. Âu poids des aumônes s’ajoutait le poids des injures , et sans ingratitude il ne pouvait se conduire envers le mari d’Ismène comme envers un autre bomme. Pour sortir de l’impasse où il s’était imprudemment engagé, il n’avait qu’un seul moyen, c’était de s’excuser de sa démarche avec une humilité sincère. Nature faible, il n’eut pas cette énergie d’ailleurs très-rare; il murmura d’un ton maussade quelques vagues demi-menaces accompagnées de restrictions :

* De la part de tout autre, il ne souffrirait pas... .

— Eh! monsieur, repartit le comte, à tout autre, moi, je n’adresserais pas mes paroles. .. »

Emilien allait répliquer, et sans doute il eût commis de nouvelles fautes, si la comtesse et Clarisse, entrant k la fois, n’eussent par leur présence mis fin k cette pénible scène. On sa. sépara convenablement à l’amiable ; mais Emilien ne cessa plus d’être, vis-k-vis du comte et même de la comtesse de Lersant, dans les termes d’une extrême froideur.

A l’impériale on démarque.

AL le baron de Minalès , déconcerté par les commencements d’exécution du système des bienfaiteurs de Clarisse, démarqua ses cinq points ; mais il ne désespérait pas de gagner.

Le pauvre homme fut autrement affligé eù apprenant tout à coup que Marcelle n’était pas morte. Marcelle vivait, Marcelle était guérie, et la comtesse de Lersant ne donnait pas un centime k Clarisse!... Avec le plus beau jeu dans la main et malgré les plus savantes combinaisons.

rieni Déveine inouïe!..^ la mattvaise fortune du baron marquait trois impériales à son tour.

11 joua son va-tout sur une dernière carte : Émilien reçut le conseil de tenter une démarche adroite auprès du comte de Lersant.

Quand le baron de Minalès connut dans tous ses détails la scène que nous venons de raconter, il se mordit les lèvres avec rage :

« Partie perdue! s’écria-t-il, partie perdue!... A qui donc demander une revanche? »

Le passif hurlait plus fort quë jamais. Déjà des gens de mauvaise mine inspectaient les alentours de sa demeure. Les créanciers s’alarmaient, les gardes dû commerce allaient entrer en campagne. M. le baron se voyait à la prison pour dettes en cavant au mieux ; il était fort attristé, l’aimable homme! aussi n’eùt-il pas hésité à faire égorger la moitié du genre humain pour se savoir à la tête d’une cinquantaine de mille francs. Lorsqu’on est en pareilles dispositions, l’on trouve quelquefois d’excellentes idées : M* le baron en cherchait une.

« Et cette petite Marcelle qui s’avise de ne pas mourir! répétait-il sur tous les tons. Voilà bien le guignon le plus accablant!... >

Il jurait, il blasphémait, il rugissait tout en creusant sa tête d’homme postiche ; il se frappait le front, il suait à grosses gouttes ; ses épais sourcils noirs se décollaient par moments, et la teinture de ses cheveux ruisselait sur son teint castillan qUi déteignait aussi.

« Mais qui diable aurait pu s’attendre à ce qu’une enfant de dix à onxe ans, condamnée comme hile de poitrinaire, et atteinte d’une fluxion de poitrine, reviendrait de l'agonie!... »

En vérité, le rétablissement de la petite Marcelle tenait du miracle.

A l’instant même où l’on reçut à Saint-Loup la lettre de son père, elle cessa de râler et rouvrit les yeux.

Gorentine se hâta d’écrire :

« Ma fille et toutes ses amies, et toutes les miennes, faisaient des neuvaines pour votre chère enfant, mais sou mal empirait toujours. A chaque minute, nous pensions qu’elle nous quittait; votre mot d’écrit, monsieur Émilien, l’a sauvée. On aurait dit qu’elle ne voulait plus mourir, puisque son père l'aimait encore et lui promettait de venir enfin. Venez donc, venez, maintenant! ce ne sera déjà plus Une malade que vous serrerez dans vos bras ; Marcelle est en pleine convalescence, le médecin n’a plus aucune inquiétude. »

Malgré son désappointement, le baron dut répondre de sa propre main, qu’en apprenant l’état affreux de Marcelle, M. Durantais avait failli mourir de désespoir; qu’il avait eu un coup de sang et qu’il était encore alité.

Quelque temps après, Émilien écrivit lui-même î

< Sa maladie avait arriéré toutes ses affaires; il avait failli perdre la place dont il vivait : ce n’était pas le moment de solliciter un congé ; mais, dès qu’il le pourrait, il s’échappetait de Paris pour aller embrasser sa fille chérie, sauvée par un vrai miracle, dont il rendait grâces à Dieu. »

Des raisons si évidemment bonnes apaisèrent Gorentine, satisfirent Pierre^Paül et charmèrent Marcelle, toute pleine de l’espoir qu’elle verrait bientôt son père.

Émilien, transporté de joie â la nouvelle de la guérison de Marcelle j goûta aussi quelques jours de. calme; mais celte trêve fut courte. U ne tarda point à s’apercevoir des douleurs poignantes de Clarisse minée par la jalousie ; il les attribua aux privations qu’elle endurait. Aussi acceptat-il d’abord avec empressement et reconnaissance lesbienfaits d’Ismène. Malheureusement, sou amour-propre excessif et surtout les conseils du baron de Minalès déterminèrent bientôt une nouvelle crise. Forcé de céder aux remontrances menaçantes du comte de Lersant, il subis-

sait toutes les tortures de l’orgueil vaincu. Le bel appartement qu’il occupait lui déplaisait à l’égal d’un cachot ; il ne pouvait y entrer sans humeur. Le luxe dont il jouissait lui était insupportable. Son caractère, autrefois égal, était tour à tour sombre ou violent. Tantôt il ne rompait pas un morne silence, tantôt il s’emportait pour des riens. Avec un aveuglement égoïste, il en voulait à Clarisse de n’avoir pas su vivre dans la position misérable dontlsmène venait de la retirer. Il l’aimait pourtant; il ne songeait pas sans frémir à la possibilité d’une séparation, argument terrible dont s’était servi le comte de Lersant poussé à bout. Il aimait Clarisse, et certes il n’avait pas consenti sans répugnance à la laisser donner des leçons de musique; mais, il continuait, lui, à être un simple employé, chez Bruny, l’agent d’affaires. Les natures faibles sont pleines de contradictions. Il n’ignorait pas que la complexion de sa Jeune femme était délicate; il la voyait pâle et changée ; il en était inquiet par moments. Alors tout à coup il s’approchait d’elle, lui prenait les deux mains avec tendresse, et disait d’une voix émue :

« Quel bonheur, ma chère, que tu ne sois plus réduite à travaiUerl »

Clarisse le regardait avec une mélancolie profonde, ou même détournait la tète pour cacher ses larmes.

« Il est bon ! pensait-elle, par instants le remords l’emporte en lui, mais il ne m’aime plus.... il n’aime plus mes enfants, il a cessé de nous aimer!... »

Parfois avec ime véhémence inattendue :

« Travailler! répondait-elle, travailler! Me suis-je jamais plainte de travailler pour nous et nos enfants.

— J’ai admiré ton courage, murmurait Émilien.

— J’étais plus heureuse, moi, quand je travaillais, reprenait Clarisse, plus heureuse cent fois ! Si mon corps souffrait davantage, mon âme était moins abattue.... Emilien ! combien tu es changé pour nous!...

— Moi! qu’entends- tu par ces reproches?

— Mon Dieu! tu nous fuis.... Je te vois à peine.... Noire intérieur semble te peser!

— Non!... mais je me sens mal k mon aise dans cet appartement, » répliquait Émilien d’une voL\ sourde.

Clarisse prenait cette réponse pour un prétexte, bien qu’elle n’ignorât point laquerelle de son mari avec le comte de Lei'sant, querelle où elle était bien forcée de s’avouer qu’Émilien avait eu tous les torts. Trop souvent il arriva qu’elle le blessa en essayant d’obtenir des aveux qui, pensait-elle, le lui eussent ramené. La malheureuse jeune femme voulait profiter de ses instants de repentir pour lui arracher ses secrets, lui pardonner et obtenir une réconciliation sincère. Elle ne parvint jamais qu’à l’irriter davantage.

« Mon ami, tu me caches une partie de ta vie. Ya! ne crains rien ! je suis indulgente ; confie-moi tes secrets,

— Quels secrets, et que voulez-vous dire? » répliqua Émilien avec aigreur, au lieu de saisir une occasion si simple qu’il cherchait parfois sans la trouver.

Clarisse s’écriait à son tour :

« Eli bien ! où vas-tu le soir avec M. le baron de Minalès que tu semblés me préférer? Cet homme est ton mauvais génie! Il a détruit tout notre bonheur.

— Des allusions à la perte de votre fortune, madame, disait Émilien, je vous remercie. Je suis assez puni pourtant, puisque je suis contraint de recevoir les aumônes somptueuses de vos protecteurs.

— Émilien, tu ne me comprends pas!...

— Pardon ! madame ’ vous vous expliquez assez clairement; vous avez vos amis, souffrez que j’aie les miens!

— Je suis ta femme, je suis la mère de tes enfants I Et tu me délaisses!... Ton amitié pour ce M. de Minalès m’afflige à toute heure.

— Votre jalousie est intolérable, Clarisse! Faut-il donc que je vive en reclus, et qu’après avoir pâli toute la journée sur des chiffres, je me condamne k m’enfermer

dans la luaisuu que 'yons prête Mme la comtesse de Lersanl? X

Clarisse, iudignée, répondit une fois :

« Si je suis jalouse, moi! vous êtes un ingrat, monsieur. » ' .

Émilien, à cette parole, pâlit de fureur, la foudroya du regard, puis, au lieu de répliquer, il sortit.

Il ne devait rentrer qu’au point du jour.

Clarisse, désespérée, fondit en larmes. Elle avait dépassé le but, elle avait fait k son mari une grave injure. Il allait s’en plaindre auprès de cette autre femme qui avait eu le malhOar de perdre son enfant. Les noms funestes de Marcelle et de Corentine ne cessaient de retentir dans son cœur.

. Qu’ai-je donc fait, mon Dieu ! pour être ainsi trahie ! N’ai -je pas toujours été pour Émilien tendre et soumise? Ai-je manqué de résignation ou de courage? Quand il spéculait, au lieu de blâmer son imprudence, n’ai-je pas déploré sincèrement sa mauvaise fortune? Ai-je douté de lui, moi? Avait-il besoin d’aller demander des consolations k une autre?... Malgré mes chagrins et ma souffrance, je suis belle encore ; je suis jeune, je ne manque ni d’éduca® tion, ni d’esprit naturel, ni de talents pour le distraire. Pourquoi me délaisse-t-il et qu’a-t-il k me reprocher? Faudra-t-il aujourd’hui me brouiller aVec Ismène, repousser sa sollicitude maternelle, sacrifier l’avenir de mes enfants?... Oh ! non, je ne ferai point cela, je ne me rendrai pas coupable envers ma bienfaitrice, ma seule amie, celle qui remplace pour moi toute ma famille éteinte. *

Lorsque Émilien rentra et vit Clarisse encore debout, bouleversée, les yeux rouges, frémissante de douleur, il ne lui adressa pas une parole. Seulement, avant de se rendre k son bureau :

« Madame., lui dit-il fort sèchement, je n’aime pas l’inquisition domestique. A l’avenir, vous m’obligerez eu ne guettant pas l’heure de mon retour. >

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Digitiz-

LA MEILLEÜBE part. 13l

Clarisse ne put contenir ses sanglots. '

« Émilien, ne me traitez pas ainsi, dit-elle avec effort, vous me tuez ! Autrefois, quand je vous attendais, vous m’en remerciiez avec tendresse.

— Autrefois, vous n’étiez pas jalouse.

— Me sera-t-il donc interdit d’être inquiète, si vous vous attardez! N’espérez pas me rendre indifférente. Je vous aime toujours, moi !

— Cependant, madame, vous devriez haïr un ingrat.

— Pardon! mon ami ! pardon! je rétracte cette''parole qui m’est échappée malgré moi 1 Oubliez de grâce que je l’ai prononcée....

— Madame, vous allez me faire manquer l'heure de mou bureau.

— Un mot d’amitié, un seul! par pitié! je vous en supplie! » s’écria Clarisse en le retenant.

Émilien, touché de ses larmes, lui dit alors ;

« Eh bien! Clarisse, réjouissez-vous : M. de MinalèS part pour l’Espagne ; j’ai passé la nuit à l’aider à faire ses derniers préparatifs ; cessez donc de vous forger des chimères, adieu! »

Clarisse essuya ses pleurs. »

« Parti! parti! s’écria-t'^Ue avec transports, ô mon Dieu, soyez béni.! Émilien me reviendra I »

Après avoir écrit une circulaire arrosée par (juelques àcomptes adroits, M. le baron de Minalès était en effet bien parti. « Il allait, disait-Jl, faire en Espagne des rentrées considérables et suivre un important procès qui réclamait sa présence. » La circulaire eut un succès d’enthousiasme ; . fouette cocher! le baron disparut de l’asphalte parisien. Avait-il donc, ce malheureux joueur, découvert quelque moyen de prendre sa revanche?

Clarisse eut bientôt la douleur de s’apercevoir que l’absence de Minalès ne changeait rien à la conduite de son mari, toujours irritable ou taciturne, toujours inquiet ou pensif. Elle redevint languissante.

« Qu’as-tu donc, au nom du ciel, qu’as-lu? lui demandait tendrement Ismène. Quel secret me caches-tuî Ne suis-je point ton amie, ta sœur, presque ta mèret Parle! réponds-moi! Ton mari te rend-il malheureuse?... Tu souffres, je le vois bien I Avoue-moi tes peines; demandemoi un conseil au moins; ouvre-moi ton âme, nous pleurerons ensemble. »

Mais Clarisse ne voulait pas accuser son mari; Clarisse ne voulait pas rompre son héroïque silence.

Peu de jours après le départ impromptu de M. Vincent de Minalès, un dimanche, vers midi, l'un des garçons de M. Bruny entra chez M. Durantais et lui remit une lettre de province portant sur l’enveloppe les mots : ircs^presséc, très-pressée.

Émilien, qui se faisait adresser les lettres de Corentine k son bureau, parut tout d’abord contrarié ; mais, rompant le cachet, il poussa presque aussitôt un cri de désespoir :

« Ohl... c’est infâme!... dit-il avec horreur. Je pars, cette fois... sur-le-champ 1...

— Qu’as-lu, mon ami ? » demanda Clarisse tremblante.

La pâleur d’Émilien redoubla; il mit précipitamment la lettre dans son portefeuille.

« Fais faire ma valise de voyage, » répondit-il.

Et il sortit pour aller demander à M. Bruny l’autorisation de s’absenter quelques jours^t pour faire d’autres démarches non moins indispensables.

« Pourquoi part-il? où va-t-il? Que contient cette lettre, ^ ô mon Dieu! > se disait Clarisse avec effroi.

Les noms de Corentine, de Marcelle et du baron de Minalès, qu’elle ne séparait pas dans sa pensée, vinrent tour à tour sur ses lèvres. Elle admit que le baron avait emmené Corentine avec lui; elle devina que l’enfant de son mari n’était point morte, comme il l'avait cru; elle supposa qu’une rechute s’était déclarée et que Marcelle était de nouveau en danger de mort. Clarisse était loin,

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Men loin d’avoir pressenti la vérité dans toute son épouvantable étendue.

« Mon Dieu! dit-elle, est- ce un crime que de ne point désirer que cette innocente créature survive une seconde fois? J’ai eu peut-être une pensée coupable!... O mon Dieu ne faites point retomber votre colère sur mes enfants à moi, Gilbert et Léonie ! »

Elle courut à ses enfants, elle se mit li genoux entre eux, et en vérité sa grande âme fit une prière pour la fille de sa rivale :

« Non! non ! je ne veux plus désirer cette mort; je me repens de m’en être un jour félicitée ! Sauvez leur enfant, mon Dieu, et prenez pitié de nous! »

Le petit frère et la petite sœur de Marcelle, imitant leur mère, joignaient les mains.

Or, après sa prière, sublime d’abnégation, Clarisse sentit un calme divin pénétrer son cœur.

Le soir, à six heures, sans même avoir dit où il allait, Êmilien Durantais prenait la poste.

OIET-APENS.

Pierre-Paul avait quatorze ans. Grand et vigoureux pour son âge, il était surtout remarquable parla rare perfection de ses traits. Les peintres espagnols ont affectionné le type brun et lier, fin et doux à la fois, dont le jeune gars offrait le modèle avec ses grands yeux noirs, ses longs cheveux bouclés, son teint légèrement coloré par le soleil, ses lèvres rouges et son sourire un peu rêveur. Sur certaines vieilles toiles qui passent â bon droit pour des chefs-d’œuvre, on trouverait le portrait de Pierre-Paul

vêtu peut-être en pape de Philippe II j peut-être en gitane adolescent.

Sa grAce juvénile n’avait rien d’efféminé, ses allures nécessairement rustiques, rien de grossier, rien de vulgaire, parce qu’il n’avait cessé de cultiver son esprit. A coup sûr, un connaisseur eût admiré la tête caractéristique de ce simple pâtre breton; les jeunes filles de Saint-Loup se bornaient à dire : « C’est déjà le plus beau gars de la paroisse. » -

Les compères, compagnons ou contemporains de Joseph et de Gervais Roverin , de Jacques Morgan le mari de Corentine, de Jérôme et de Grégoire Gillet, les deux neveux du maire, c’est-à-dire les hommes de quaranteà cinquante ans, trouvaient tout naturel qu’il eût des rapports de physionomie avec les jeunes messieurs de Beauval.

« Dame ! il était fils d’un monsieur, d’un savant; il tenait de son père, ce bon Joseph, qui fut si longtemps la gloire du clocher. Il ne gardera pas toujours les vaches, s’écriaient-ils. Quelque beau matin, il plantera là les sabots et la veste de paysan, il s’en ira bravement à Paris ! »

Ces propos attristaient parfois Corentine, qui avait renoncé à les combattre hautement, mais non à dissuader Pierre-Paul d’y céder jamais.

« Tant que Marcelle demeurera ici, chez nous, mère Morgan, répondait-il, vous pouvez être bien tranquille. »

Corentine n’était pas pleinement satisfaite de cette réponse. Sans cesse elle laissait percer la crainte que Marcelle ne fût un jour emmenée à Paris, elle s’eîi lamentait avec son éloquente tendresse, elle touchait vivement Pierre-Paul ; mais celui-ci, éclairé par les dires contradictoires de tous les Roverin, se gardait bien de renoncer à ses études. Bien moins par obéissance aux ordres de son oncle, bien moins par ambition que par amour, il travaillait avec une application soutenue. Il devait à ces travaux une frappante expression d’intelligence qui, jointe à une grande simplicité, lui gagnait tous les cœurs. Il partageait

sincèrement les appréhension.s de Gorentine; pourtant, si Marcelle était emmenée à Paris, il voulait être capable de l’y rejoindre. D’ailleurs, les progrès qu’il fit, seul ou presque seul, développèrent en lui le goût de l’étude. Biaise Cordon n’avait plus rien à lui enseigner, mais Pierre-Paul ne manqua jamais de livres. Ses prix d’abord, et la petite bibbothèque de son père, qui m’avait guère rapporté à Saint-Loup que quelques ouvragés d’éducation, enfin la vaste bibliothèque du château, celle du curé ou des autres notables de la paroisse, étaient pour lui des sources inépuisables, Il se plongeait à présent avec une ardeur extrême dans les mathématiques, car il avait entendu dirq par M. de Beauval qu’elles mènent à tout au temps où nous vivons. Il prit ces mots à la lettre. Son but était de n’être jamais séparé de Marcelle ; pour l’atteindre, il étudiait les mathématiques de préférence à tout le reste. Était-il embarrassé, lorsqu’après avoir fait tous ses efforts il ne parvenait pas à comprendre, il allait, suivant les cas, questionner le curé, le notaire ou le médecin de Saint- Loup, Pendant les vacances, Eugène et Louis de Beauval prévenaient ses désirs; ils lui donnèrent quelques notions de dessin, ils lui apprirent à diriger ses études un peu moins au hasard.

Le bon temps pour Pierre-Paul que la saison des vacances! Ges messieurs étaient si aises d’être professeurs à leur tour, et, au fond des bois, de se faire démontrer par le petit paysan la valeur du carré de l’hypoténuse. Le sable fin suppléait au tableau noir, la houlette à la craie. Eugène et Louis se perchaient sur des fagots, Pierre-Paul traçait la figure, et Plantiau, gravement assis, tout en veillant de loin sur les vaches, semblait se pénétrer de la géométrie de Legendre ou des éléments d’algèbre de Bourdon. La leçon finie, élève et professeurs allaient ensemblô dénicher des merles, ou bien, changeant de rôles, ils se baignaient tous trois dans le Goësnon, la baignade n’étant autorisée par M. de Beauvnl qu’en compagnie de Pierre-

Paul et de Plantiau. Le maître de natation était aus&i îi certains égards maître de gymnastique, mais ici l’art échangeait avec la nature. Eugène et Louis avaient de meilleurs principes, Pierre-Paul plus d’expérience et de dispositions naturelles. Le saut, la course, le jet de pierres, l’escalade, l’escrime même, et souvent l’équitation à dos de vache, variaient avec avantage les leçons de dessin, de mathématiques ou de belles-lettres.

Un jour, il y eut une séance mémorable k laquelle assistèrent non-seulement Marcelle, les cousins et cousines Morgan, les cousins et cousines Roverin, mais encore' Mlles Laure et Suzanne de Beauval. Eugène et Louis avaient mis des bonnets carrés et des robes noires, l’un était le recteur, l’autre l’inspecteur de l’Académie ; on se réunit en un rond-point solitaire, sous la garde du vigilant Plantiau ; Pierre-Paul subit un examen général de omni re scibili, comme un second Pic de la Mirandole. Après quoi, Suzanne et Marcelle le couronnéi’ent au son de vingt mirlitons, d’une guitare dont jouait Laure, et de deux cors de chasse qu’embouchèrent M. le recteur et M. l’inspecteur de l’Université. Pierre-Paul jouait du chalumeau, Suzanne et Marcelle de la guimbarde ; Plantiau aboyait. On se mit en marche, et les vaches suivirent pacifiquement jusqu’à l’arrivée au Moire, où la Bernarde se boucha les oreilles en criant grâce.

A souper, au château conune dans les deux fermes, Pierre-Paul fut le sujet de toutes les conversations. Il était sorti victorieux des plus difficiles épreuves. Eugène, Louis et leurs sœurs vantaient sa mémoire, son aptitude, sa facilité à s’instruire sans maîtres.

M. de Beauval finit par s’en mêler. Comme le vieux girondin Mathurin Gillet, ennemi acharné de la centralisation, comme la courageuse Corentine, le seigneur-châtelain désirait que Pierre-Paul ne sortit pas de sa classe et restât au bourg de Saint- Loup. Il l’engagea fortement à lire plusieurs excellents ouvrages d’agricullure qu’il mit entre

ses mains. Pierre-Paul promit de les étudier avec d’autant plus de plaisir que son père mourant avait ordonné qu'il devînt bon cultivateur.

« Votre père avait, bien raison, mon cher enfant, dit M. de Beauval, vou^ ne serez heureux qu’ici, croyez-moi. Augmentez le cercle de vos connaissances, l’instruction est toujours bonne et utile; apprenez tant qu’il vous plaira, devenez savant si tel est votre goût ; mais n’allez jamais augmenter le nombre de ces pauvres garçons qui abandonnent la vie des champs pour celle des villes. Je sais qu’on vous tient sans cesse le langage opposé.. .. »

Pierre-Paul sourit avec finesse.

* Mais encore une fois, ajouta vivement M. de Beauval, c’est dans votre intérêt bien entendu que je vous parle.

— Je n’en doute pas, monsieur, et je vous en remercie bien.

— Je craignais, en vous voyant sourire....

— Au contraire, monsieur, je pensais que vous n’ètes pas seul à me dire la même chose.

— Tant mieux ! Et qui donc vous conseille ?

— La mère Morgan d’abord, et puis‘M. le curé, et surtout M. le maire. La mère Morgan, elle, ne peut pas souffrir Paris, où est morte la mère de Marcelle, sa meilleure amie. Elle ne cesse de me répéter qu’il y a, dans les villes tout comme aux champs, des pauvres, de simples travailleurs, des gens aisés, des riches et des très-riches. Mais n’importe lesquels, dit-elle, sont plus heureux à la campagne. Les mendiants et les pauvres trouvent ici plus facilement l’aumône ou l’assistance, les travailleurs de l’ouvrage ou le moyen d’en attendre, le's autres la tranquillité.

— Rien de plus juste, et j’ajouterai que moi, tout le premier, j’en suis une preuve. Ici, sur mes terres, j’ai du superflu qui me permet de faire quelque bien ; à Paris, je serais obligé de vivre avec une économie au moins pénible.

— M. le curé assure que dans les villes on perd la croyance en Dieu et la paix du cœur.

— Ge n’est que trop fréquent ; et Mathurin Gillet?

— Dame ! M. le maire n’aime pas qu’on déserte son pays ; c’est dans l’intérêt de la commune qu’il veut que j’y reste.

— Bravo ! s’écria le gentilhomme en riant ; notre farouche républicain vous prend par l’amour-propre. »

Pierre-Paul ne comprit pas. Levant sur le seigneur-châtelain ses grands yeux noirs, il l’interrogeait d'un regard naïf. M. de Beauval admira sa modestie^ et fut au regret d’avoir plaisanté : .

«t Mathurin Gillet a deux fois raison, reprit-il ; en général, il est déplorable que nos campagnes se dépeuplent ; et vous, mon ami, vous en particulier, vous pourriez devenir fort utile dans ce canton, surtout si vous vous adonniez h l’étude des bonnes méthodes agricoles. Lisez donc et relisez ces livres, venez m’en demander souvent, et, dans le cas de doute, consultez-moi. »

Pierre-Paul passait déjà pour un oracle à la ferme de Roverin, où la vieille et tyrannique Bemarde, qui avait vu naître son pauvre père, le regardait comme le maître légitime en sa qualité de fils de l’aîné. Cette opinion fort heureusement ne blessait personne. Gervais n’eût pas renoncé pour un trésor à ses routines de paysan ; mais Pierre-Paul eut envie de mettre en pratique certains préceptes des maîtres ; Gervais ne recula pas devant plusieurs expériences assez coûteuses. La prairie où Pierre-Paul fit ses premiers essais donna des produits doubles de ceux des prairies voisines.

a Ge n’est pas étonnant, je lui ai fait apprendre le latin, » dit Gervais qui, depuis vingt ans, résistait à tons les latinistes de l’univers, et plus spécialement à M. de Beauval.

Quant au bétail, dont le jeune vacher était désormais l’administrateur absolu, c’était merveille. Pas un troupeau ne pouvait être comparé au sien ; ses bœufs et ses vaches .n’étaient jamais malades, ils engraissaient et se fortifiaient à ravir. G’élait tout simple, puisque son oncle Gervais lui avait fait apprendre le latin. ^

LA MEILLEUPIE PART.

Il appropriait les pâtures aux saisons avec un soin scrupuleux, presque mois par mois, et tenait compte des variations atmosphériques, dont les bouviers ordinaires n’ont jamais eu le moindre souci.

Les conseils des théoriciens paraissaient-ils dangereux à suivre, Pierre-Paul ne procédait que sur une petite échelle, ettoojonrs après en avoir causé avec M. de Beauval. S’agissait-il de tâtonner, il disait à son oncle :

« J’ai telle ou telle idée, mais je ne sais trop si elle réussira.

— • Yal mon garçon, ne te gêne pas, disait Grervais;’tu as eu raison assez souvent pour courir le risque de te tromper une fois. »

Lorsque Corentine vit Pierre-Paul s’occuper beaucoup moins de mathématiques et de belles-lettres, beaucoup plus de culture et de bétail :

« Nous sommes sauvés s’écria-t-elle, il restera paysan. »

Mais cette phase fut très-courte. Marcelle, atteinte de sa dangereuse fluxion de poitrine, demanda son père par les plus touchantes supplications ; Marcelle, convalescente, l'attendait de jour en jour. Pierre-Paul, satisfait d’apprendre queM. Durantais aimait sincèrement sa fdle, devint inquiet presque aussitôt.

« Paris !... Paris ! Il va vouloir l’emmener à Paris 1 On me l’a toujours dit au Moire !... Eh bien! alors, adieu le village 1 »

Et Pierre-Paul se remit à ses études classiques ou scientifiques, ne lisant plus d’agriculture que pour se délasser.

Marcelle était une enfant précoce dont la grave maladie venait encore de hâter la croissance. Sous ce rapport elle paraissait devoir tenir de son père, qui était d’une taille au-dessus de la moyenne. Sous tous les autres, elle ressemblait à sa mère, femme assez petite, dont elle égalait exactement la stature lorsqu’elle entra en convalescence. Corentine, surprise, s’en aperçut en ajustant à sa taille l’une des dernières robes de Mme Durantais.

« La voici déjà aussi grande que ma pauvre Jeanne- Marcelle, dont elle a jusqu’à la voix, jolie comme le chant du rossignol. »

Et des larmes roulaient dans les yeux de la paysanne, qui, voyant Tenfant pâle et faible encore si semblable à sa mère, fut tout à coup saisie d’effroi.

« Paris 1 Paris ! murmura-t-elle, si par malheur on l’y menait, elle en mourrait peut-être I »

Pierre-Paul aimait sa chère petite compagne comme Émilien avait autrefois aimé Jeanne-Marcelle, dont elle avait les traits délicats, les beaux yeux bleus pleins d’une douce fermeté, les cheveux blonds et soyeux, la physionomie ouverte mais un peu farouche, le fin sourire et le geste toujours rempli de grâce. Pierre-Paul aimait surtout son caractère, mélange d’énergie et d’abandon, de franchise naïve et de sauvagerie bretonne.

Gomme si sa raison, par un phénomène des plus rares, se fût développée avec la même hâtiveté que sa taille encore si frêle, Marcelle se prit d’un intérêt extrême pour les études de son ami.

« Pourquoi travailles-tu tant dans les livres? lui de»* manda-t-elle.

— Pour n’être jamais séparé de toi.

— Si tu n’étudiais pas, nous serions donc séparés?

— Un jour peut-être.

— Oh ! travaille! travaille, étudie bien; mais, dis-moi, qu’apprends-tu ? Qu’y a-t-il dans tous ces gros livres ? »

Pierre-Paul savait mettre ses réponses à la portée de Marcelle. Souvent il lui lisait des passages d’histoire, et, quand elle fut entièrement rétablie, il la fit écrire sous sa dictée- Lorsqu’ils causaient tout simplement, Pierre-Paul n’était plus obligé de mesurer ses paroles à l’intelligence d’une enfant moins avancée que lui, et certes il était mieux compris par elle que par tels ou tels gros gaillards dont l’écorce s’épaisissait en grandissant. Parlait-il en termes touehantsde sa sœur Clarisse que les amisdeM. de Beauval

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n'avaient pu retrouver à Paris, Marcelle partageait ses craintes et son émotion fraternelle.

« Elle y est morte, sans doute, elle aussi, disait Pierre- Paul.

— Gomme ma mère, ajoutait la petite fille, ou comme M. Joseph, ton père, qui n’a eu que le temps de revenir à Saint-Loup. »

Corentine leur avait inspiré pour Paris une sorte d’effroi qui faisait souvent l’objet de leurs doux entretiens.

« Lorsque mon père viendra enfin me voir, disait Marcelle, je le prierai bien de ne plus retourner dans son vilain Paris et de rester toujours avec nous. »

Mais Émilien ne tenait pas sa promesse. Marcelle, dans ses lettres enfantines, dont Pierre-Paul corrigeait l’orthographe, s’en plaignait déjà elle-même, et, plus d’une fois, Use sentit ému par ses tendres reproches. On connaît trop bien les obstacles qui l’arrêtaient. Retenu d’un côté par Minalès, de l’autre, par sa faiblesse ordinaire, il hésitait, il temporisait, n’osant jamais faire à Clarisse l’aveu de la vérité, malgré les plus fermes intentions. Il se trompait enfin par l’espoir d’une occasion favorable qu’il comptait faire naître, qui se présenta vingt fois et qu’il ne sut pas même saisir.

Corentine, rassurée sur la santé de Marcelle, ne le pressait plus désormais ; et il était tout préoccupé de sa lutte contre les Lersant, lorsque le baron de Minalès le laissa seul aux prises avec ses incertitudes.

L’été touchait à sa fin, c’est-à-dire qu’à Saint-Loup la fête patronale allait faire affluer, comme tous les ans, la foule des paysans des environs et des mendiants de la contrée. Corentine coiffa sa jeune nièce d’un chapeau de bergère , présent coquet de Mlles de Beauval ; elle lui mit la dernière des robes élégantes qui eussent appartenu à sa mère, elle lui passa autour du cou une superbe croix d’or.

« Allons, lui dit-elle, pars pour la danse, amuse-toi bien.

ma fille, et surtout ne sois pas trop fière de ta belle robe rose de Paris. » '

Marcelle fit une petite moue et d’un ton de reproche : « Pourquoi me dire cela, ma tante, quand vous refusez toujours de m’habiller comme mes cousines ?

— Par économie, mon enfant, répondit la mère Morgan charmée de sa réponse; mais sois tranquille, va! la première fois tu seras mise tout k fait en paysanne. » Marcelle s’en alla gaiement, le bras posé sur le cou de Pierre-Paul, bien lier de la conduire k la fête.

« Enfin, se dit Gorentine, elle aura bientôt tout usé; bientôt elle mettra la robe de Jeanne-Marcelle, avec sa coiffe et son déshabillé. Ce jour-lk sera pour moi une fête, et pour elle aussi, je l’espère ! Charmants enfants ! » murmura-t-elle aussitôt en voyant la petite bei^re et le jeune pâtre s’éloigner ensemble d’un pas joyeux.

Gervais Roverin, qui prenait invariablement le contrepied' des idées de Gorentine, voyant Pierre-Paul déjk grand comme un homme, aurait voulu qu’il portât un costume plus distingué que celui de ses propres fils Brieuc et Julien. C’était d’ailleurs le désir de la vieille Bernarde, servante-maîtresse du Moire, et qu’on ne se permettait guère de contrarier ; mais Pierre-Paul, tout imbu des leçons de Gorentine, ne voulut absolument ni d’une l'edingote, ni d’un chapeau de monsieur. La Bernarde grogna, Gervais gronda, la mère Gervais cria, tout le monde s'en mêla au Moire ; Pierre-Paul résista si bien qu’il finit par l’emporter ; mais Gervais se rattrapa sur l’étoffe de la veste k larges basques, de la ciilotte et du gilet, qui furent du drap le plus fin. Le chapeau de paysan fut de qualité supérieure , les boutons achetés à Fougères par la mère Gervais étincelaient comme des astres ; les bas tricotés par Mariette, Denise et Périne, étment des chefs-d’œuvre (lu genre; la Bernarde exigea que Pierre-Paul eût des boucles d’argent k ses souliers : Julien et Brieuc les achetèrent sur leurs épargnes.

Quand ce costume magnifique fut présenté à l'orphelin par la famille Roverin au grand complet, quand toutes les voix s’écrièrent : « Tu as voulu être en paysan, Pierre- Paul, en paysan tu seras, » le jeune gars fut si vivement ému que ses larmes ruisselèrent sur ses joues. Les autres applaudissaient et riaient. Plantiau jappait à plaisir. Pour être agréable à tout le monde, Pierre-Paul embrassa la vieille Bemarde la première.

« Allons 1 allons ! notre jeune maître, dit-elle, allez vous habiller, que nous vous voyions faraud. »

A la danse, comme disait la Bemarde, il n’y eut si farauds que Pierre-Paul et Marcelle : Marcelle avec sa robe de barége taillée à la paysanne, Pierre-Paul avec son costume de paysan à boutons de métal et du drap le plus fin.

« Core pus drôle ! disait le fermier de la Grainée-sur- Coësnon, Jérôme Gillet, neveu du maire Mathurin Lebleu, les Morgan et les Roverin sont de fièrement braves gens tout de même. Leurs garçons et leurs filles à eux ne sont ni mieux ni plus mal mis que d’autres ; mais pour le gars à Joseph, mais pour la ptiotte k Jeanne-Marcelle, il n’y a, ma fine, rien d’assez beau.

— Mon garçon, répondit le maire, la petite Marcelle, la maîtresse de la métairie, est assez riche pour être habillée en poupée de Paris, et d’ailleurs elle ne fait qu’user la défroque de sa pauvre mère. Quant k Pierre-Paul, ses services au Moire rapportent déjk, bon an mal an, plus de deux cents écus.

— Je ne dis pas non, mon oncle, sans rien retirer de ce que je disais, » répondit respectueusement Jérôme dont Biaise Cordon approuvait les discours.

Le troisième jour de l’assemblée, k l’heure du crépuscule, Pierre-Paul, après avoir dansé avec Marcelle, s’entendit appeler , par quelques Camarades. Il alla voir ce qu’on lui voulait. Un marchand forain, arrivant de Paris, l’attendait, lui dit-on, k l’auberge de la Fourche.

LA MEILLEURE l'ART.

c Avez-vous vu ce marchand ?

— Non, il a fait faire sa commission par un Normand qui s’en va droit à Saint-James.

— Quelque attrape, lit Pierre-Paul.

— ^ Possible. Pourtant le Normand a bien dit ; « M. Pierre- Paul Roverin, fils de Joseph Roverin, pour affaires de famille.

— Des nouvelles de ma sœur, peut-être ! » s’écria le gars, qui, fendant la foule, partit suivi de Plantiau.

Moins de dix minutes après, un affreux mendiant, couvert de haillons, s’approchait de Marcelle et lui disait tout bas:

« ün beau garçon nommé Pierre-Paul m’envoie vous avertir qu’il vous espère k côté du pont de la Grainée.

— Pourquoi donc là, quand il me sait ici ?

— Il a, dit-il, des nouvelles de Paris.

— De mon père ! » s’écrie Marcelle en donnant une petite pièce blanche au mendiant, et d’un pas rapide elle se rend au lieu désigné qui, du reste, était assez près de l’aire battue où dansaient les paysannes.

« Paul! Pierre-Paul I » cria la blonde enfant.

Personne ne répondit à ses cris, le jeune gars courait dans la direction opposée. Elle suppose qu’il l’attend sur l’autre rive et traverse le pont en l’appelant encore. Au même instant, un homme vigoureux se jette sur elle, étouffe ses cris, la terrasse, la frappe avec fureur, essaye de l’étrangler, lui arrache sa croix d’or, puis la précipite à demimorte dans le Goësnon et prend la fuite par des sentiers que pouvait seul connaître un habitant de la paroisse.

LES HAILI,Ü>S S.ANGLAATS.

Le maire Mathurin Gillet, attablé entre son neveu Jérôme et le maître d’école Biaise Cordon, ouvrit sa large tabatière, offrit du tabac à ses deux compères, s’en farcit les narines, et puis, d’un ton magistral ;

« Vous me connaissez, dit-il, moi, Mathurin, surnommé le Bleu, et maire d’une commune de quasi-chouans....

— Pour ne pas dire tout à fait, » murmura Jérôme.

L’oncle haussa les épaules, et, regardant son neveu d’ un

air moitié sévère, moitié railleur ;

* Les gars qui ont fait la guerre des broussailles sont presque tous de mon temps et en ont perdu le goût' la nouvelle génération n’a pas brûlé une amorce. Ainsi donc, ne m’interromps plus pour me corriger ; ça ne me va pas !

— Pardon, mon oncle, murmura Jérôme.

— Vous savez, reprit le rude vieillard, que je déteste les blancs et les rouges, les aristocrates, les montagnards, les de.spotes de toutes les couleurs, les centralisateurs et les oppresseurs de toutes les espèces ; mais il y a des gens que je déteste encore davantage.

— Justes deux ! s’écria Biaise Cordon, vous avez dans le cœur de terribles réservoirs de haine., »

Mathurin Gillet versa du cidre en souriant ; il était flatté de l’observation.

« Ce qui ne vous empêche pas, mon oncle, d’être un bien honnête homme et un parfait citoyen.

— Civis, civis, civi, déclina le maître d'école, dveni,

ô civis! cive.... .

— Mais qui donc haïssez- vous tant que ça ?

/i(iA

— Les imbéciles! repartit le maire en frappant sur la *• table,

— Diantre ! fit Jérôme en se grattant la tète.

— Peste ! murmura Plaise Cordon.

— Oui, les imbéciles, nos pires ennemis, reprit Mathurin. De tous les proverbes vrais, le plus vrai, selon moi, est : c II n’y a pas de bonnes bêtes. » On est sottement plein d’indulgence pour la stupidité ; on veut bien , considérer les niais comme de pauvres diables contrefaits d’esprit et dignes de pitié comme des bo;teux, des bossus ,'011 des manchots. Les Spartiates étouflaient au berceau les ènfants estropiés; moi, je serais sans miséricorde pour les imbéciles.

— Mon oncle, murmura Jérôme Gillet, vous vous faites par trop méchant, mais enfin ^ qui en avez-vous?

— Aux Roverin ! * s’écria le maire.

Jérôme tressaillit d’étonnement.

« Aux Roverin et à tous ceux qui poussent nos meilleurs gars à s’en aller dans les villes. »

Biaise Cordon qui, pour'son propre compte, regrettait toujours Paris, baissa le nez avec confusion. Le maire ajouta ;

« Voici Pierre-Paul, un jeune sujet rempli de bon sens, de bonne volonté, de moyens naturels et d’excellentes idées....

— Oh ! combien c’est vrai I dit le maître d'école avec transport. Je me glorifierai à jamais d’avoir eu un tel élève ! »

Mathurin continuait avec chaleur.

« Un vrai paysan, un franc cultivateur, un habile éleveur de bestiaux, un citoyen précieux sous tous les rapports. Il ferait In fortune des Roverin, s’il restait au pays.

Kh bien ! vous verrez que ces imbéciles-là finiront par se priver de ses services et qu’ils l’expédieront à Paris d’où il ce reviendra jamais.

— Ah çà ! mon oncle, est-ce bien sérieusement que vous i

parlez? Vous extermineriez les Roverin par celte seule raison-là?

— Oui, cent fois oui, parce qu’ils ont l'esprit lioiteux, manchot et bossu, parce qu’il n’y a pas de bonnes bêtes et que la sottise est un mal contagieux. ,

— Paris, pourtant !... murmura le maître d’ëcole avec timidité.

— Paris! répéta Jérome sur le même ton.

— Paris, s’écria l’énergique vieillard, Paris n’est bon qu’à servir d’asile à des vauriens comme Grégoire, ton , misérable frère que tu as eu la faiblesse de laisser sauver par M. de Beauval...< Moi, si l’on ne m’en eût empêché, je l’aurais livré à la gendarmerie.

— Mais il aurait passé aux assises, il serait au bagne. . . .

— Je voudrais qu’on l’eût pendu, le voleur ! »

L’oncle Matburin Gillet, maire de Saint-Loup, ne se

calma de longtemps ; une fois sur le chapitre de Grégoire, il devenait intraitable, louait Brutus et accablait d’injures la race des Tarquin, ce qui émerveillait Jîlaise Gordon, mais faisait ouvrir à Jérôme Gillet, des yeux hagards, comme si son oncle lui eût parlé chinois.

Tout à coup, les trois buveurs poussèrent à la fois une exclamation de surprise ; un animal noir passa près d’eux avec une vitesse telle; qu’ils ne purent même reconnaître son espèce. Ils se retournèrent ; l’animal avait disparu. Par bonheur, l’orchestre villageois faisait silence; ils entendirent à la fois les hurlements sinistres d’un chien et le bruit d’un corps lourd qui tombait à l’eau.

* Courons à la rivière ! s’écria le vieux Matliurin Gillet, courons! Il est arrivé quelque malheur. »

Jérôme seul était assez alerte pour courir, mais à la voix de leur maire» cinquante jeunes gens se précipitèrent sur ses pas. En aval du pont de la Grainée, au lieu même où Suzanne de Beauval avait failli périr trois ans auparavant, ils aperçurent bientôt un chien qui nageait, plongeait et ramenait par instants à lasurface le corps d’unejeune fille..

I,A MEII-LEHRE PART.

Jérôme Gillet, excellent nageur, fut à l’eau le premier et en retira Marcelle asphyxiée, qu’on porta aussitôt chez les Morgan.

Quant au chien qui n’était autre que Plantiau, à peine à terre, il reprit sa course danë la direction des bois de Beauval.

Son jeune maître cependant était à un gros quart de lieue de là, au cabaret de la Fourche, où il fut vivement contrarié de ne pas trouver le marchand forain qui le faisait appeler; mais l’aubergiste avait vu cet étranger, il lui avait même entendu donner sa commission à des Normands qui s’en retournaient à Saint-James en traversant le bourg :

« Ami Pierre-Paul, dit-il, attendez un moment, votre homme va revenir. Faut-il vous servir un pichet de cidre?

— Volontiers, » répondit le jeune gars, qui ne tarda pas à siffler Plantiau.

Plantiau ne se montra point. Pierre-Paul se leva, l’appela, fit le tour de l’auberge sans retrouver son chien. C’était au moins extraordinaire! Au bout d’un instant, Pierre-Paul crut se souvenir de l'avoir entendu aboyer peu après leur sortie du bourg. Cette circonstance éveilla enfin ses soupçons.

Au lieu de continuer à courir, si le jeune Roverin s’était retourné, il aurait vu Plantiau s’arrêter net, flairer l’air avec inquiétude, dresser les oreilles, puis gratter le sable, puis aboyer, et enfin partir d’un trait en faisant des bonds prodigieux.

L’instinct du vaillant animal l’avait conduit droit au lieu où Marcelle était en péril. Cent exemples authentiques et non moins inexplicables de l’instinct des chiens qui, dans certains cas, semblent avoir le don de seconde vue, justifieront l’invrais^blance de ce trait de Plantiau.

Marcelle sauvée, il repartit sur les traces du malfaiteur. Le ne* au ras du sol, il suivait une piste; il n’aboyai I plus, sa langue pendait entre ses dents aiguës, ses yeux

LA MEILLKURE PART. • 149

roulaient, il était à la chasse d’un homme pour ne point dire d’un loup.

L’état alarmant de Marcelle ne permit ni à Jérôme ni à aucun des gars de remarquer ce que devenait Plantiau; mais Pierre-Paul, après un moment de réflexion, fut tellement surpris d’avoir été abandonné par son chien, qu’il s’en inquiéta. Il courut à l’aire où l’on avait dansé ; la consternation était peinte sur tous les visages.

«Marcelle! Marcelle!... s’écria-t-il.

— Ton chien l’a tirée de Teau, lui dit-on, et le médecin est à la Plantelle. »

Pierre-Paul désespéré y entra au moment où le docteur disait :

« Elle vit encore, mes amis, tranquillisez-vous I Je réponds de la sauver!

— C’est un assassinat ! un guet-apens! s’écria Pierre- Paul.

— Que dites-vous, jeune homme? demanda le vieux maire Mathurin Gillet qui arrivait aussi à la Plantelle en compagnie de l’obèse maître d’école.

— On a commencé par me donner un faux rendez-vous pour nous éloigner moi et mon chien; heureusement, la bonne bête a eu l’instinct de revenir à temps.

— Un guet-apens contre Marcelle ! est-ce bien possible?»

La jeune enfant rouvrait les yeux : elle aperçut Pierre- Paul, essaya de sourire et ne prononça qu’un mot avant de s’évanouir encore :

« Un mendiant ! murmura-t-elle.

— Un mendiant! répétèrent tous les témoins de cetle scène.

— Quand je vous dis, moi, s’écria le vieux Mathurin (îillet, que ces gens-là ne devraient pas entrer dans la commune sans des papiers en règle I Allons, mes gars ! allons, Jérôme ! une battue générale, maintenant, et qu’on m’amène tout ce qu’on trouvera de suspect. »

LA MEILLKURE 1*AHT.

Pierre-Paul avait déjà remercié chaleureusement Jérôme Gillet, auquel il enviait le bonheur d’avoir sauvé la vie à Marcelle.

« Oh est Planliau? » demanda tout à coup le jeune gars.

Il n’y eut qu’un cri; chacun comprit que le chien pourchassait le meurtrier.

Pierre-Paul passa la nuit à veiller Marcelle qui, faisant eflbrt, put dire qu’elle avait été frappée et presque étranglée avant d’être jetée à l’eau. Gorentine alla de nouveau chercher le médecin qui, craignant un dépôt dans la tête, prescrivit des remèdes très-énergiques.

Cependant, à la clarté de la lune, quelques gars trouvèrent, près du bois, Plantiau baigné dans son sang. Il avait reçu au Iront un profond coup de couteau et serrait encore dans les dents des lambeaux de haillons. A peine donnait-il signe de vie.

• Une lutte elïroyable devait avoir eu lieu entre le meurtrier et le fidèle animal. Le terrain était foulé; des débris de vêtements, que Jérôme Gillot lit recueillir, pendaient aux buissons ; de longues traces de sang prouvaient que, ' malgré sa blessure, Plantiau avait dû essayer de recommencer le combat. On les suivit jusqu’à un carrefour où se croisaient dix sentiers. Là, toute recherche devint impossible ; mais il resta constant que le crime avait dû être commis par un homme de la paroisse, connaissant à fond les moindres détours des landes ou des bois.

« Ce n’était pas un mendiant, mais quelque vaurien du pays déguisé en mendiant, dit Jérôme Gillet à son oncle qui, en sa qualité de maire, ne négligea rien pour découvrir le coupable.

— Mendiant ou non, s’écria le vieux girondin, s’il avait été obligé de montrer ses papiers, il n’aurait plus osé commettre son crime; mais ici on crie : « Au bleu! au Français! au vieil enragé! » dès que je veux faire -quelque chose de bien!..'. 'Je suis moins enragé que vous et dix fois plus Breton, las d’animaux!... Mais vos chers men-

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IA -MEILLEUHE PART. 151

(liants sont tous dos petits saints, il n’y faut pas toucher du bout du doigt... mille diables! — Griea ou ne criez pas, à l’avenir, je m’en moque ! M. de Beauval, Jacques Morgan et moi, nous prendrons un arrêté n;imicipal dont vous me direz de bonnes nouvelles !...

— Ah ! monsieur le maire, comme vous parlez bien ! » fit admirativement le maître d’école Biaise Cordon.

Au Moire, où Jérôme avait fait rapporter Plantiau, la Bernarde soignait le chien en grommelant des paroles cruelles :

« Le coup part de Paris, j’en suis bien sûre, moi, quoique je ne sois qu’une vieille radoteuse de servante.... oui, oui, le coup part de Paris, mauvais endroit!... Je finirai par penser comme Gorentine, M. le maire, M. le curé, M. de Beauval, tout ce qu’il y a de mieux en Saint-*Loup ! »

La bonne femme faisait couler goutte à goutte de l’eau très-froide sur la blessure du chien; elle l’avait éteûdu devant la cheminée, et certes elle n’eût permis à personne, (lame châtelaine, prince ou archevêque, de le déranger celte fois.

< Le chien à notre jeune maître ! le sauveteur à sa bonne amie! Allons, Plantiau! mon brave camarade, ressuscite, gai ! Il n’y a que toi, vois-tu bien, pour retrouver l’assassin, mon pauvre Plantiau !... Tu iras à Paris, s’il le faut, vois-tu.... »

L’on ne fit pas d’abord grande attention aux propos de la Bernarde; mais elle eut toute la gloire d’avoir guéri le brave chien, qui, peu de jours après, se traîna jusqu’à la Plantelle, où Gorentine, Tanguy et Renée Morgan le comblèrent de caresses.

Marcelle était enfin hors de danger; le médecin, ne craignant plus d’hydroc(îphale , se déclara certain d’un prompt rétablissement. Gorentine n’écrivit pas à Emilien, car elle craignait qu’alarmé par l’accident, il ne vînt lui arracher Marcelle; mais elle mit en pièces la robe rose qui, d’après elle, était cause de tout le mal.

152 LA MKILLEUUE PART.

Pierre-Paul, Tauguy, Morgan, Brieuc et Julien Hoverin juraient que jamais ils ne laisseraient M^celle aller seule dans les champs ni daus les bois :

« On né l’attaquera plus, soyez calmes, dit Gorentine, dès qu’elle sera mise comme tout le monde. »

Et sortant de l’armoire un déshabillé complet de paysanne :

« Allons, ma fdle, sois contente ! dit-elle. Voici la robe que portait ta mère avant son mariage, voici sa coiffe, sa piécette et son tablier. »

Lorsque Marcelle eut revêtu ce costume, Gorentine la serra dans ses bras avec une émotion extrême :

« G’est Jeanne-Marcelle! sa mère! sa pauvre mère! » s’écria-t-elle toute palpitante.

Quelques heures après, elle mena l’enfânt ainsi habillée chez tous les anciens du bourg; et chacun de s’extasier sur la ressemblance frappante de Marcelle avec sa mère.

Malgré tous les efforts de Mathurin le Bleu, de M. de Beauval et de Jacques Morgan, les plus actives recherches étant demeurées sans résultats, on ne cessait de jaser dans le bourg. La petite fille était trop jeune encore pour avoir inspiré quelque amour jaloux et furieux; elle n’avait pas et ne poüvait avoir d’ennemis dans le canton ; personne n’enviait son innocente prédilection pour Pierre -Paul. Pierre-Paul lui-même était aimé de tout le monde; on ne lui connaissait pas de rival. Qui donc était l’auteur de la tentative de meurtre ? De toutes parts on se demanda qui pouvait avoir intérêt à la mort de Marcelle ; et peu à peu une atroce rumeur, — l’opinion de la Bemarde, — calomnie terrible, sourde et contenue d’abord, puis foimellement exprimée, se répandit dans la paroisse. -

Gorentine écrivit alors à Emilien une lettre ainsi conçue : « Votre fille est bien portante, votre fille est saine et sauve, et bien gardée, rassurez- vous! Un assassin, quelque voleur, je pense, a voulu la noyer. Mais ici tout le monde croit que cet assassin, c’est vous ! Tout le monde excepté

moi, monsieur Émilien. Venez donc, venez vite confondre ceux qui vous accusent , du plus grand des crimes. Vous n’avez que votre place pour vivre ; perdez-la, s’il le faut ! il y aura toujours ici du pain pour le père de Marcelle et pour l’aimer comme un frère, le cœur de Corentine. »

Dès qu’elle sut quels bruits affreux se propageaient, la paysanne bretonne fut superbe d’indignation. Elle se rendit au Moire à l’heure du souper, et là, en présence de la Bernarde et de Pierre-Paul, en présence de tous les Roverin, de Jérôme Gillet et de Biaise Gordon, elle s’écria d’un ton chaleureux :

« Je viens ici pour l’honneur d’Émilien Durantais, mari de Jeanne-Marcelle, ma sœur, dont le bon Dieu garde l’âme, et père de la petite Marcelle^ mon enfant chérie ! »

Chacun se leva respectueusement.

« Je ne croyais pas, paes chers voisins, qu’il y eût en Bretagne des gens assez méchants pour parler comme on le fait en Saint-Loup!... Si M. Émilien a vendu la Petite- Plorée, c’est que la vie est dure à Paris, je le sais, moi! J’y suis allée, et j’y ai acheté ce qu’il faut pour soigner une femme mourante! M. Émilien aurait voulu aussi vendre la Grainée-sur-Goësnon et les autres biens de Marcelle, pour placer le fonds autrement et s’en faire un plus fort revenu. Le conseil de famille a refusé ; mais lui, avait bien le droit de le demander, je pense. Vous ne savez pas, vous autres, qu’à Paris, avec un millier de francs que rapporte les terres de Marcelle, un homme dans la position de M. Émilien n’a pas de quoi vivre trois mois! Qu’il travaille! Eh bien! M. Émilien travaille aussi, et plus dur que n’importe lequel de vous !... Voyez donc le grand mal d’avoir pensé à vendre la Grainée.... et voilà vos raisons pour le croire capable d’assassiner sa fille!... Tenez, vous me faites monter la colère au visage comme je l’ai dans l’âme !... Parce que l’assassin connaît les sentiers delà paroisse, il faut que ce soit M. Émilien!... N’y a-t-il

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donc ({ue lui qui, depuis quinze, vingt ou trente ans, ait quitté le village? Marcelle avait une belle robe et une grande croix d’or, le voleur aura pensé trouver sur elle d'autres bijoux et de l’argent; et pendant les deux premiers jours de l’assemblée il aura inventé sa ruse k force de bien regarder; ceci est le simple bon sens. Mais vous voulez, vous, que M. Émilien soit venu ici déguisé en mendiant pour chercher, pendant trois grands jours, l’occasion de tuer sa fdle. Le dernier des scélérats ne serait pas capable de cette infamie!... Attendre trois jours, trois grands jours, là, sans pitié, comme un tigre, comme un démon.... c’est pire que Gain, c’est pareil k Judas!... Et qu’a donc fait M. Emilien Ûurantais pour que vous pensiez de lui des abominations dont on n’a pas d’idée?... Si vous dites encore cela, vous; si vous ne m’aidez pas k démentir ceux qui le disent, je vous dirai que vous êtes plus méchants qu’un enfer, et je quitterai Saint-Loup avec Marcelle, et je m’en irai k Paris, moi ! »

Pierre-Paul, enthousiasmé, courut se jeter dans les bras de Gorentine.

LesRoverin changèrent tous d’avis; la Bemarde ellemême avait été ébranlée.

« Dieu l’entende! murmura-t-elle. J’aurais eu ti%p de chagrin, si notre jeune maître avait un jour épousé la fille d’un tel scélérat. »

Puis elle alla porter au chien Plantiau un os bien charnu et une longue couenne de lard, mais auparavant elle lui htilairerune poignée de haillons ensanglantés, qu’elle lui avait retirés de la gueule et qu'elle conservait depuis trèsprécieusement :

« Rappelle-toi bien leur odeur, mon bon chien, disaitelle. Ça sent l’assassin, ces chiffons!... Tu montres les dents, tu grognes, tes yeux roulent de rage... Bien ! mon petit Plantiau, je suis contente! Et bon appétit maintenant !»

A dater de ce jour l’opiniâtre servante bretonne ne

LA MElLLt:URE PART.

donna jamais à Plantiau sa pâtée sans lui 'faire flairer les haillons saïtglants, parmi lesquels se trouvait un lambeau de drap noir très-fin.

« Que ce ne soit pas M. Êmilien, tant mieux !... Mais on'ne m’ôtera jamais de l’idée qu’en dessous le mendiant portait des habits bourgeois! »

Voilà, ce que disait fort judicieusement la Bernarde, et M. le procureur du roi de Fougères, nanti d’un lambeau de drap pareil an sien, était exactement de son avis.

Le surlendemain de la scène de Corentine chez les Ro> vérin, le notaire de Saint-Loup envoya au Moire son petit clerc Aubin Gillet, pour inviter Pierre-Paul à passer cher lui à midi le jour suivant.

« Sais-lu pourquoi? demanda Pierre-Paul à son jeune camarade.

— Dame! fit Aubin, monsieur a fait ce tantôt la revue de tontes ses paperasses, et, en mettant la main sur un gros paquet cacheté, il a tout de suite pensé à toi.

— Je sais ce que c’est, dit Gen'ais Roverin, tu peux dire à ton patron que demain, à midi sonnant, Pierre- Paul ira chez lui sans faute. ^

UiHnoment après, Gervais disait à son nevet;":

« C’est l’héritage de ton père, mon garçon. Eh ! eh ! demain soir nous saurons du nouveau. »

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