LA MAISON PATERNELLE
Émilien Durantais n’était pas moins déconcerté qu’afffigé par l’accueil imprévu de Clarisse. Naturellment porté à se faire des illusions, il avait à loisir, durant .son voyage, préparé ses phrases, ménagé ses effets et arrangé ses scenes comme l’autbur d’un libretto. I! voulait trouver Clarisse au salon entre ses deux autres enfants ; on l’embrasserait, on le fêterait, on le questionnerait; il produirait sa petite Bretonne, sans tout dire d’abord; et rien ne se passait ainsi, loin de là. On le recevait en pâlissant, en tremblaut, avec malveillance, de dessein prémédité • au<=si tout en faisant ces déplorables suppositions, poursuivit-ii avec aigreur: ^
« J’espérais que vous auriez attendu mes explications à moi ! mais les femmes seront toujours curieuses des secrets de leurs maris. Vous n’avez pu y tenir, vous êtes allée aux renseignements sans savoir si votre indiscrétion ne me compromettrait pas.... » ^
Clarisse resta muette d’indignation : au lieu de s’excu.ser
196 LA MEILLEimE PART.
(le son long silence, Émilien rfcriminait sans égards et sans pitié pour elle. 11 ajoutaitd un ton ironique :
.. Je vous dois des remeroimenls, vous m’épargnez le soin de vous faire mes confidences, el bref, madame, puisque vous savez tout, je vous présente ma fille du premier lit, Marcelle, qui, pour sa pairt, je crois, ne mérite pas votre froideur. »
Clarisse, par un effort suprême, se releva :
« Émilien, dit-elle, ne voyez-vous pas que je suis anéantie ! »
Puis, s’adressant à Marcelle :
a Ma fille, mon enfant, viens h moi! »
Mais Marcelle effarouchée se serra contre son père. Elle trouvait affreuse à Voir cette femme pâle comme un spectre, qui s’était dressée sans faire un pas, et qui la regardait avec des yeux égarés.
« Viens donc, Marcelle ! répéta Clarisse , je suis ta
mère....
— Non, vous n'étes pas ma mère, vous! répondit la sauvage petite Bretonne : ma mère est morte 1 »
Clarisse voulut s’avancer, les forces lui manquèrent; INIarcelle lui refusait le nom de mère, et la lettre posée sur la cheminée frappait encore ses regards.
« Émilien, dit-elle, venez donc, vous, au moins! »
11 alla l’aider h se rasseoir :
« Mais c’est de l’horreur que ma fille vous inspire! » dit-il avec un accent de sourde colère.
Clarisse était complètement évanouie. Immobile, blême, la tête pendante, ne donnant plus signe de vie, elle faisait peur â Marcelle qui s’enfuit h l'extrémité du salon. Émilien, ne voulant pas appeler de secours, cherchait des sels et trépignait d’impatience. Plusieurs exclamations violentes lui échappèrent. La terreur de Marcelle redoubla. Elle se blottit dans un coin, les mains" sur les yeux; elle n’osait faire un mouvement; elle retenait ses pleurs.
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Voilà coiùment elle lut introduite dans la maison paternelle.
Les premières paroles qu’elle y prononça furent naïvement hostiles et affligèrent Clarisse. Tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle entendait accroissait ses répugnances pour Paris et pourhr Parisienne. Au village, chez les Roveiin, chez les Gillet, chez les Morgan, elle n’avait jamais assisté à de semblables scènes. Au château de Beauval, que lui rappelait le beau salon où elle se trouvait, une paix eharinante régnait toujours. Marcelle avait entendu sou père se plaindre d’être mal accueilli ; Marcelle devait naturellement donner tort à sa marâtre. Et pourtant, à peine remise, Clarisse dit à Émilien :
t Amenez-moi donc votre Marcelle, mon ami, je vous promets de l’aimer ! ». , -
Vain effort! ces paroles étaient dites d’une voix haletante, Clarisse tremblait encore convulsivement; Marcelle se mit à genoux,
« J’ai peur! mon père! criait-elle, je ne veux pas!... laissez-moi !;..
— Allons ! dit Émilien avec humgur, vous avez effrayé cette enfant I... Où sont donc Gilbert etLéonie?... Ah! je m’attendais à être mieux reçu!... ,
— C’est vous, c’est vous qui m’adressez des reproches ! murmura Clarisse. Est-ce donc ma faute si votre fille ne me connaît pas?...
— Assez! interrompit durement Émilien ; je veux revoir mes enfants!... »
Jacques Morgan ne parlait jamais ainsi à Corentine; mais aussi le soir, à son retour du travail, elle venait audevant de lui tenant Renée d’une main, Marcelle de l’autre. Et au Moire, quand rentrait Gervais Roverin, Denise, Mariette, Périne, et leurs frères, et Pierre-Paul, accouraient joyeusement.
« Ici ce n’est pas comme ça, pensait Marcelle, il faut que mon père demande ses enfants deux fois. »
LA MEILLEUHL PAHT.
Gilbert et Léoiiie parurent enfin. Le petit garçon avait trois ans à peine, la petite fille n’en avait pas deux.
Emilien les prit dans ses bras et les portant à Marcelle.
« Voilà ton frère, voici ta sœur, » lui dit-il.
Marcelle sourit enfin; elle leur rendit caresses pour caresses, et Clarisse, craignaut d’eflà'ayer encore la sauvage petite Bretonne, Clarisse n’osa même avancer.
« Cette enfant me hait d’instinct,- » pensa-t-elle.
Emilien se rapprocha de sa femme.
« V^ous voyez qu’elle est douce et tendre, lui dit-il ; si vous aviez su vous y prendre, elle vous” aimerait déjà !
— Plaise à Dieu! répondit Clarisse avec amertume, que mes soins parviennent à l’apprivoiser. »
Emilien mécontent de lui, devait prendre en mauvaise part jusqu’à ces paroles. Les hommes faibles sont souvent cruels. Clarisse s’était contenue, elle se montrait prête à faire tous ses efforts pour triompher de l’aversion de Marcelle, et peu de femhaes eussent enduré avec tant de patience des leçons injustes; Emilien répliqua néanmoins :
<t Qu’a-t-elle donc de si farouche pour que vous vous exprimiez ainsi? Regardez-la, elle retrouve sa gaité, malgré votre présence.
— Dois-je me retirer? demanda Clarisse vivement blessée.
— Allons! du dépit maintenant!... Cette enfant est charmante, pleine d’intelligence, de sensibilité, de dispositions heureuses; mais vous voici montée contre elle et contre moi. Je vous croyais indulgente, Clarisse. Vous me faites un crime d’un secret que j’ai cru nécessaire dans l'origine. Eh ! mon Dieu! c’est par amour pour vous que je me suis condamné au silence; et, si j’avais eu le malheur de perdre Marcelle, comme j’ai failli la perdre deux fois, vous n’auriez jamais rien su....
— Vous vous trompez mon ami. Depuis le temps de sa grande maladie, je sais qu’elle e.\iste....
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LA iMIilLLIiUHE l’AUT.
— Vous? dit Émilien stupéfait.
— Moi seule! dans votre délire vous l’appeliez, elle et sa mère Gorentine....
— Gorentine n’est pas sa mère, c’est sa nourrice, une noble femme!... Mais puisque mon délire m’a trahi, pourquoi ne m’en avoir jamais parlé? '
— Je respectais des secrets que je croyais pénibles à révéler à sa femme. Je pleurais....
— Vous pouviez mô croire capable de vous tromper, Clarisse ! dit Emilien avec douceur.
— Aussi ai-je été toute heureuse quand Ismène est ve-^ nue, d’elle-même , m’apprendre que Marcelle est votre fille légitime.
— Ismène! d’elle-mème! répéta Emilien qui ajouta bientôt sur le ton amer : — Vous étiez tout heureuse; et c’est sans donte par excès de joie que vous vous êtes trouvée mal tout à l’heure !... »
Sur ces mots, il s’écria violemment :
« Vos Lersant ne m’épargneront aucun outrage 1 »
A l’éclat dé voix de leur j>ère, les trois enfants se turent. Marcelle reprit son air farouche. Clarisse n’avait pu s’em- • pêcher de tourner les yeux du côté de la lettre qu’Émilien aperçut aussitôt. Il en reconnut l’écriture et avec emportement : • '
« Très- bien ! ceci va mettre le comble à la mesure, voyons !
— O mon Dieu ! n’ouvrez pas encore ! dit Clarisse frémissante.
— Et pourquoi, s’il vous plaît?
— Laissez-moi vous préparer à cette lecture.
— Vous savez donc ce que m’écrit M. le comte de Lersant?
— Je crains de le savoir!... attendez! écoutez!
— A quoi bon? Suis-je une de ces natures faibles qui ne savent pas résister à un choc!... Je devine le contenu de celte lettre; je vois dans quel conciliabule on l’a com-
1,A MKIU-KUUK l’AUT.
biuée..., On veut me faire bamiir Marcelle de chez moi! n’espérez point cela, madame!
— Kmilien! s’écria Clarisse à bout de patience, vous êtes le plus injuste des hommes !... »
Émilieu haussa les épaules et brisa le cachet.
Clarisse jeta un cri de douleur. Gilbert et Léonie coururent à elle.
Marcelle demeura seule, observant son père qui lisait en rugissant, sa marâtre qui tremblait et pâlissait de nouveau, son petit frère et sa petite sœur qui pleuraient dans les bras de leur mère.
M. le comte de Lersant, qui venait de renoncer au service militaire, unissait la franchise du soldat au ton mesuré d'un gentilhomme de cour; sa ^lettre était conçue en ces termes :
« Monsieur,
« J’apprends avec les plus vifs regrets, quelques années trop tard à mon sens, que vous avez été marié une première fois et même que vous avez eu un enfant de ce pre mier mariage.
« La comtesse de Lersant, qui vous a accordé la main de sa pupille, partage, monsieur, tous mes pénibles regrets.
« Vous êtes irréprochable au point de vue des lois; je crois devoir vous en féliciter.
» L’êtes-vous également vis-à-vis de notre famille? je vous en laisse juge.
« Votre fille du premier lit, mademoiselle Marcelle Durantais, que vous ramenez de Bretagne, a, m’assure-l-on, une fortune indépendante; je m’en réjouis sincèrement. Mais madame Durantais, Gilbert et Léonie, ses enfants, ne sauraient en aucune manière bénéficier de l’aisance de cette mineure. (Vous me pardonnerez, monsieur, de parler presque en légiste, je n’use qu’à contre-cœur de ce style.)
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LA MEILLEUUK PART. 201
« Par im motif de plus, monsieur, vous souffrirez donc que notre sollicitude redouble envers madame Durantais et ses enfants, car notre intérêt pour eux s’accroît à un degré que votre délicatesse vous fera comprendre.
• J’ai l’honneur d’être, monsieur votre obéissant serviteur.
« Le comte de Lersant. *
« P. S. Madame Durantais refuse de recevoir la présente lettre des mains de madame la comtesse de Lersant qui me supplie de l’anéantir. Ces dames en ignorent absolument le contenu. Elles s’imaginent sans doute que j’ai eu la maladresse de sortir des bornes des convenances envers le mari de notre meilleure amie. Mais moi qui ai scrupuleusement pesé chacune de mes moindres expressions j’ai hâte, monsieur, de vous faire connaître toute ma pensée, avec la franchise d’un militaire , avec la droiture d’un homme d’honneur.
« Veuillez, de nouveau agréer mes salutations.
« Comte de L. »
Émilien traduisait au fur et à mesure ces phrases sèchement polies ;
<■ — Quelques années trop tard » signifie que j’ai abusé de leur confiance, que j’ai voulu à toute force épouser la fortune et la dot Clarisse.
« Je suis irréprochable devant les lois, » mais devant les lois seulement; on veut rompre avec moi toutes relations, on brise les derniers liens de famille avec une courtoisie mille fois plus cruelle que des injures. Et, comme j’ai ruiné Clarisse, on me reproche jusqu’aux biens que possède Marcelle. Puis-je désormais trouver humiliant qu’on accable ma femme de présents de tous genres? mais sans cela elle vivrait aux dépens de sa belle fille. M. le comte est susceptible pour la pupille de madame la comtesse.... Et moi, ai-je le droit d’être fier désormais? je ne
suis qu’un indigne trompeur! j’ai déguisé la vérité par mon silence; ma délicatesse doit me faire comprendre que je suis indélicat I En homme d’honneur, on me déclare que j’ai forfait à l'honneur. Vos expressions sont jiesées scrupuleusement, monsieur le comte!... Mais la forme n’emporte pas le fond, et je.... »
Erailien, même inenlalement, ne put achever par une menace ; la voix de la conscience lui criait :
« Non! il ne m’accuse pas à tort! les apparences me condamnent, et plus que les apparences!... Il a le droit d’être sévère, je n’ai j)as celui'd’être ingrat!... Ce n’est que trop vrai, mon Dieu! je les ai tous trompés! »
Alors cette nature mobile et faible, tout k l’heure follement irritée, tomba dans un découragement profond. La lettre qu’Érailien froissait avec rage s’échappa de ses mains, la rongeur lui monta au visage, des larmes baignèrent ses yeux, des sanglots s’échappèrent de sa poitrine. Marcelle aussitôt courut à lui, et l’embrassant avec effusion, elle dit .k Clarisse :
' a Vous faites pleurer mon père, vous !... Vous êtes une méchante ! »
Clarisse jîourtant repoussait ses propres enfants et, s’approchant de son mari, lui disait avec tendresse :
« Je suis innocente du contenu de cette lettre. Je t’aime, j’aime tes trois enfants; courage, Emilien, mon ami !... » Eniilien prit la main de Clarisse et la portant 4i'Ses lèvres ;
« Tu es un ange ! tu pardonnes toujours ! »
Puis il dit à Marcelle :
« Tu te trompes, ma fille, elle est bonne, elle m’aime bien, ce n’est pas elle qui m’a fait pleurer.... Embrassela !... Obéis donc! »
Marcelle se rappela les ordres de Corentine , elle obéit à son père, elle obéit, c’es(t<îà-dire qu’elle reçut froidement un baiser, sans le rendre. Mais elle dut essuyer à son front deux larmes brûlantes de Clarisse sa marâtre.
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Dès que les trois enfants eurent été emmenés dans leur chambre, Émilien resté en tête-à-tête avec sa jeune femme reconnut tout ses torts; puis il fit valoir éloquemment les circonstances qui les atténuaient : — « Ce n’est point j)ar un calcul intéressé qu’il avait cru devoir cacher l’existence de Marcelle. Il voulait d’abord tout déclarer avec une loyale franchise; mais à mesure que Son amour avait grandi, la crainte d’essuyer un refus fit chanceler sa résolution ; il renvoya de jour en jour un aveu, qu’il n’osa plus faire au moment’ où il vit ses raux comblés par Clarisse, la comtesse et le comte deXiersant. »
« Il y allait du bonheur de ma vie, disait Émilien avec effusion, je t’aimais comme je t’aime, comme je t’aimerai toujours ! Je tremblais de te perdre, je gardai le silence. Je fus coupable.... Eh bien! si tu n’étàis pas à moi, Clarisse, si l’on pouvait encore me refuser ta main, et pourtant si, dans l’avenir, j’apercevais les maux dont je souffre aujourd’hui, non je n’hésiterais pas à commettre la même faute! Plus tu te montres généreuse et dévouée, plus tu oppcJSes de douceur à mes emportements, de sagesse à ma folie, d’indulgence à mon injustice, plus je t’aime et moins je pourrais me résigner à vivre sans ton amour ! »
Clarisse était consolée, Clarisse était radieuse; Émilien ajouta en lui tendant la lettre du comte de Lersant :
« Il a le droit de m’écrire ainsi, j'en conviens! mes réticences m’ont justement attiré cette leçon sévère ; il a raison.... mais, si j’avais parlé trop tôt, moi, serais-tu ma femme, Clarisse? la mère de mes enfants, mon amie, mon ange consolateur!... On m’humilie froidement, et ma fierté subit la torture, mais je suis à tes genoux, et je baise tes mains, et tu me pardonnes!
— Oui, Émilien, avec bonheur! dit Clarisse de sa voix la plus tendre ; mais combien de souffrances tu te serais épargnées à toi-même en me disant plus tôt la vérité? Je t’en aurais gardé le secret, Émilien, et avec le concours d’Ismène, j’aurais peut-être détourné l’orage. Je me’se-
LA MKILLKÜRE PART.
rais faite la complice, Kmilien ; j’aurais pris sur moi toute la faute, j’aurais dit que je savais tout avant notre mariage, et qu’en te taisant tu cédais à mes conseils >
Kmilien soupira, puis transporté de reconnaissance :
« O Clarisse! dit-il, je ne suis pas digue d’une compagne telle que toi !
— Ne devais-tu pas être bien sûr que ta fille serait ma fille, poursuivit la jeune femme, -que je l’aimerais, parce que je t’aime, et qu’enfin je serais heureuse de rendre à une orpheline les bienfaits que d’autres m’ont prodigués à moi orpheline, comme elle !
— 'tiens, Clarisse, reprit Êmilien, je voulais répondre en homme à M. le comtede Lersant; moi aussi, j’aurais mesuré mes expressions, mais je l’aurais blessé à mon tour. Je lui aurais fait sentir qu’il ne doit sa position de fortune qu’à son mariage et qu’il jouit des biens d’une famille étrangère à la sienne, puisque tout ce qu’il possède provient du marquis de Ponthervé.
— O mon Dieu! s’écria Clarisse avec effroi, jure-moi de ne jamais rien dire de semblable! ,
— Je te le jure, Clarisse! Pour te donner la preuve de mon repentir, je ferai le sacrifice de ma vengeance! Je sU|)porterai des outrages qui me déchirent le cœur, je garderai le silence. Tu répondras toi-même, ét ma cause, j’en suis sûr, sera noblement défendue! »
Clarisse devait s’acquitter de cette mission délicate avec une exquise délicatesse.