LE MAL DU PAYS
• La réponse de Clarisse au comte de Lersant, chef-d’œuvre’de grâce , de bon goût et de sensibilité, le pénétra
LA MKir.LEURE PART. 205
d’admiration. Il la relut h plusieurs reprises, et plus vivement touché chaque fois, il dit Ismène :
« Madame, je regrette que Clarisse ne soit pis ma fille à moi, mais elle est digne d’èlre la votre ; vous l’avez élevée, vous l’avez formée. Si je suis ravi de sa noblesse de cœur, je n’en suis pas surpris !
— Édouard, répondit Ismène, vous me comblez de joie en parlant ainsi; vous aimez donc Clarisse comme je l’aime.
— Continuez h la protéger, ma chère amie. Ne négligez rien pour la rendre moins à plaindre. Qu’elle sache bien que notre maison est toujours la sienne, son asile §t celui de ses enfants....
— Édouard, vous dépassez mon espérance ! Mais, à votre tour, qu’allez-vous lui répondre ? »
Lecomte de Lersant dit avec un accent de tristesse:
«Rien, Ismène, rien! car malheureusement sa lettre n’a pu changer mes convictions sur le compte de M. Durantais. Il vous appartiendra, mon amie, d’apporter à cette jeune femme des paroles de conciliation. Vous pourrez même être indulgente envers son mari. Qüant à moi, je ne regrette point qu’il n’ait pas su implorer mon pardon; car j’aurais été forcé, par amour pour vous, par égards pour sa femme, de céder à sa prière, et je n’aime pas îi être en relations avec des gens de son caractère faux et sans consistance. »
Ismène alla voir Clarisse; elle s’efforça de prendre à l’égard d’Emilien une position de neutralité affectueuse. Les portes de l’hotel de Ponthervé restèrent donc fermées pour lui. Son orgueil, l’une des faiblesses humaines qu’on travestit le plus souvent en force de volonté, ne lui permit pas de se les faire rouvrir par une démarche directe. 11 n’en fut que plus cruellement affecté d’être contraint h profiler toujours des libéralités de la comlesçe. Son humeur devint irascible et taciturne. Faute dé cette équitable fermeté qui doit être la première qualité d’un père
(le famille, la paix s’(5Ioipna de nouveau de .son ménage. Son inU^rieur devint un enfer qu’il fuyait souvent, mais où plus souvent encore il faisait acte d’autorité de manière à paralyser tous les sages efforts de Clarisse. Malgré les leçons qu’il n’avait cessé de recevoir, il persévéra misérablement dans son systèfue de réticences,
Marcello qu’il gâtait était innocemment injuste, car elle se sentait forte des ordres de son père : Elle ne nomma ni Saint-Lou]) ni les Roverin ; elle devait sembler obstinée et sournoise. Elle ne pouvait avoir assez de discernement pour jouer un rôlç au-dessus de son âge. Son père la forçait à dissimuler ; et le mensonge étant contraire à son Naturel expansif, elle fut revêche avec toute la rudesse d’une enfant de, la campagne.
Clarisse, chargée de son éducation , rencontrait à cha- (pie instant des obstacles inconcevables qui provenaient, comme l’on voit, d’Émilien lui^nôme.
La comtesse da Lersant n’avait pas toléré que sa protégée, que sa fille', ainsi qu’elle l’appelait encore souvent, continuât à se servir. C’était choquant, et ce n’eût guère été possible dans le bel appartement de la rue Richelieu qu’elle lui donna. Les Durantais avaient donc une bonne à tout faire, Clarisse n’ayant jamais voulu accepter d’autre domestique, malgré tout ce que put dire la noble Ismène. Elle se réserva, par conséquent, le soin exclusif des enfants, tâche douce et facile pour une mère, mais qui allait devenir âmère et pénible, car loin de diminuer, l’aversion de Marcelle ne cessa de s’accroître.
. Lorsque- Clarisse lui ôta ses vêtements de paysanne pour lui mettre une jolie robe de ville, elle pleura et trépigna : « Elle ne voulait pas être habillée en Parisienne, elle voulait toujours porter le costume de sa vraie mère. »
<t Mais ce n’est point possible ù Paris, mon enfant, dit Clarisse.
— Pourquoi pas? Est-ce qu’on ne peut pas s’y habiller comme l’on veut?»
Kmilien dut intervenir. Marcelle lui obéit aussitôt avec une soumission charmante.
O Clarisse ne sait pas s’y prendre, » dit-il avec humeur.
Parole fâcheuse qui attrista la jeune mère de famille, et qui semblait justifier la désobéi.ssance de l’enfant. Chaque usage, chaque nécessité de la vie parisienne, motivait des scènes analogues.
Habituée au grand air et à la liberté des champs, Marcelle ne rencontra que gêne et contrainte à Paris, où elle vivait les trois quarts du temps enfermée. Kmilien partait dès le matin pour son bureau, souvent sans l’avoir vue; voulait-elle aller l’embrasser, Clarisse qui l’en empêchait lui paraissait tyrannique. ■*
« Est-ce que Corentine lui refusait jamais d’aller aux champs dire bonjour à son père nourricier! Le bureau n’était qu’à deux pas de la maison, pourquoi la retenir? Elle ne serait absente que peu de minutes.
— Votre père est très-occupé, vous le dérangeriez, disait Clarisse; je ne suis pas habillée et ne puis vous conduire.
— J’irai bien toute seule.
— Il n’est pas convenable à Paris qu’une petite jeune personne aille toute seule dans la rue.
— Paris! murmurait Marcelle, toujours Paris!... Oh! Corentine avait bien raison de le haïr, leur Paris ! »
Les violentes impressions de la première soirée combinées avec les souvenirs du pays, les propos de Corentine et les instructions d’Émilien avaient augmenté sa sauvagerie native. De défiante, elle devint ombrageuse ; bient,^ une mélancolie profonde s’empara d’elle. Souvent el® pleurait sans motifs; elle restait immobile et pensive pei|^ dant des heures entières, elle pâlissait, elle maigrissait Émilien alarmé de ce changement s’en prit à Clarisse qui, de son côté, ne put s’empêcher de se- plaindre à Ismène.
Ismène lui conseilla de redoubler de douceur envers
LA MEILr.EURR PART.
Marcelle, mais de combattre avec ënerpie l’injustice de son mari ;
« Nous te soutiendrons jusqu’au bout dans cette lutte, dit-elle, car enfin, nous ne pouvons supporter que tu sois toujours la victime ! »
Clarisse, par bonté, voulut plusieurs fois causer avec Marcelle de sa cbère nourrice Gorentine et de son village de Bretagne. Marcelle se taisait et boudait aussitôt ; quelquefois elle fondait en pleurs et s’enfuyait dans la chambre voisine.
Un jour, pressée de questions affectueuses, elle hésita un instant; peut-être fut-elle ébranlée par les doux accents de Clarisse, mai»; tenace enfant nourrie d’un lait breton, elle obéit aux volontés de son père, et répondit avec répugnance en baissant les yeux :
« Tout ça ne vous regarde pas, vous.!
— Très-bien ! » dit Clarisse trop sage pour en vouloir à une enfant de onze ans de ne pas savoir mesurer ses expressions; mais dès qu’Eniilien rentra elle lui rendit compte de cette réponse étrange.
« Eh! que t’importe, repartit Emilien, Marcelle a raison, pourquoi l’accabler de questions oiseuses?
— Il m’im])orte peu, répliqua Clarisse, que votre fille
Marcelle soit bien ou mal élevée, si vous chargez de son éducation une autre que moi ! Mais vous l’avez confiée, et
je m'étonne à la fin que l’on veuille en quelque sorte me dérober son passé. Marcelle n’a pas répondu d’elle-raême; c’est avec difficulté, je m’en suis aperçue, qu’elle m’a repoussée encore aujourd’hui.
— Eh bien ! s’il faut vous l’avouer, Marcelle m’obéissait.
— Je l’avais deviné. Pourquoi donc lui donner de tels ordres; expliquez-vous!
— Je veux qu’elle oublie des. impressions d’enfance déjà beaucoup trop vives. Le mieux est donc de ne pas l’eu entietenir; pouvais-je me douter que vous ne sentiriez pas cela de vous-niêrce?
— Je n’ai jamais oublié, moi, dit Clarisse, les années que j’ai passées chez mon pauvre père Joseph Roverin! Je ne puis voir la maison où ma mère est morte sans que les larmes me viennent aux yeux. J’étais plus jeune pourtant que Marcelle ne l’est aujourd’hui, lorsque j’en- suis sortie pour n’y plus rentrer!... Je me rappelle comme si c’était
hier, le jour de la \'ente à la ériée Il me semble que
mon malheureux père e’st encore là devant moi, avec ses yeiLx recouverts d’un bandeau et avec mon pauvre petit frère Pierre-Paul sur les genoux!... »
Pourquoi Marcelle n’était-elle point présente lorsque Clarisse s’exprima de la sorte? Mais l’enfant de Bretagne dormait en ce moment et rêvait peut-être à Corentine, à Renée, à Tanguy, qui priaient pour son bonhèur, peutêtre à son bon ami Pierre-Paul, le jeune pâtre du Moire qui pleurait d’être séparé d’elle.
1 J’étais plus jeune et surtout moins intelligente et moins raisonneuse que votre fille, poursuivit Clarisse, et pourtant je n’ai rien oublié.... Non, rien ! pas même cet élégant monsieur qui fut sur le point de se faire adjuger le piano de ma mère ! — Oh ! le vilain homme avec ses gros sourcils noirs ! Je suis fâché de vous le dire, Émilien ! mais votre baron de Minalès m’a toujours paru lui ressembler....
— Allons donc! interrompit Émilien avec un geste d'humeur.
— Et ce piano, ce piano que je touche, ajouta Clarisse, c’est pour moi ce que doit être pour Marcelle la chaumière de Corentine, les bois, les prés de sa ferme et ce village enfin, dont, je ne sais pourquoi, l’on me cache jusqu’au nom !
— Voici un autre grief!... répartit Émilien blessé au défaut de la cuirasse. Le village s’appelle Lavùjnais, il est situé en haute Bretagne, sur les bords du Coësuon. Que voulez-vous encore? le nom de la ferme de Corentine? c’est la Plantelle. Le nom du bien de Marcelle? c’est la
Grainée.... Alluns! quesüoanez-moi, je suis prêt k subir votre interrogatoire.... »
Si Émilien avait répondu avec franchise, il eût nommé Saint-Loup, et Clarisse eût reconnu le nom de la paroisse de son père. Mais, avant de dire le reste de la vérité, il voulait que Marcello fût mariée ou majeure', à moins pourtant que la justice ne mît la main sur le mallaiteur qui avait tenté de la tuer.
Opiniâtre comme il l’était, il se résignait à dix ans de faux-fuyants et de petits mystères d’intérieur, au lieu de parler une bonne fois en homme et en maître, en père et en époux. Aussi la question pendante ne fut-elle pas tranchée ; elle ne devait par tarder à se représenteir sous une autre forme.
L’enfant ayant écrit une lettre, Clarisse voulut naturellement en prendre connaissance; mais Marcelle parlait sans détours k Corentine de SaintrLoup et de tous les Roverin, et surtout de son bon ami Pierre-Paul. Elle racontkit ses chagrins en son style naïf, et disait en finissant : « Il y a des jours où je voudrais être k la place de Plantiau, qui vous voit et qui vous caresse tant qu’il lui plaît. »
Clarisse étendit la main ; Marcelle plia la lettre et voulut la cacheter.
O Attends, mon enfant, tout k l’heure, dit Clarisse.
— Pourquoi donc? fit la cauteleuse petite campagnarde.
— Mais parce que je dois lire ce que tu as écrit.
— Vous! s’écria Marcelle avec effroi.
— Sans doute; les mères lisent toujours les lettres de leurs filles.... »
Marcelle , toute tremblante , se rapprocha de la cheminée :
* Eh bien ? disait Clarisse.
— Voyez! s’écria Marcelle en jetant sa lettre au feu; Vous ne la lirez pas !... vous ne la lirez pas !...
Et, k ces mots, elle fondit en pleurs :
IA MEILLEDRE PART.
« Je ne puis pas même leur écrire, dit-elle ; ah ! je suis trop malheureuse!... Corentine! Renée! Tanguy! mon Dieu!.,.
— Marcelle î dit Clarisse d’un ton sévère, vous écriviez donc de moi bien du mal?
— De vous, répondit Marcelle, je n’en parlais seulement pas.
— Mais alors pourquoi brûler cette lettre!
— - Pour vous empêcher de la lire.
— Mais pourquoi encore?
— Parce que.... parce que.... murmura Marcelle en balbutiant et en sanglotant ; tout à coup frappant du pied : Qu’est-ce que ça vous fait donc à vous? dit-elle de son ton le plus farouche.
— Vous êtes grossière, Marcelle! » s’écria Clarisse avec autorité.
L'enfant ne répliqua rien.
« Allons ! répondez-moi poliment, mademoiselle !
— Je ne sais pas quoi répondre, madame.
— Appelez-moi votre maman; votre papa le veut et vous l’a ordonné.
— C’est vrai, waman; je vous appellerai marnant » dit Marcelle aussitôt.
Puis elle alla pleurer dans sa chambre > laissant Clarisse non moins affligée que surprise de son mélange d’obstination et d’obéissance.
Émilien, mais cette fois en présence de Marcelle, donna tort à Clarisse qui s’emporta contre lui :
« Eh quoi ! dit-elle, vous tolérez, vous excusez une résistance semblable ! Vous me mettez à bout de patience !...
— Marcello est malade, je ne veux pas qu’on la contrarie !
— Ai-je donc rien exigé d’injuste ; pourra-t-elle écrire en Bretagne à înon insu?
— Oui, dit Emilien qui prit son chapeau et sortit.
— Celte vilaine petite sotte paysanne aura donc toujour
LA îilEILLIiURE FAUT.
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raison contre moi! » s’écriait eu même temps Clarisse qui, le cœur bouleversé, se rendit chez la comtesse de Lersant.
Toutes ses tentatives pour conquérir la confiance de Marcelle avaient échoué. Marcelle était aflectueuse pour son petit frère, sa petite sœur, les voisins, la servante, tout le monde; elle ne lui témoignait h elle qu’antipathie et répugnance. Elle refusait de répondre à ses questions les plus simples, et elle obéissait aux moindres volontés de son père.
« C’est intolérable ! s’écriait Clarisse; tenez ! cette enfant met bien l’ortltograplio ; elle calcule sans fautes, elle a de bons éléments d’histoire , de géographie et même de dessin.
— Qui donc a pu lui apprendre tout cela dans son village? interrompit la comtesse.
— Étonnée comme vous l’êtes, je le lui ai demandé; elle m’a boudé, elle a obstinément refusé de me le dire. »
Marcelle ne devait ni ne voulait nommer Pierre-Paul.
« A chaque instant, poursuivit Clarisse, elle est un brandon de discorde; vous me voyez désespérée.
— Patience et courage, mon enfant 1 attendons encore un peu; j’irai te voir tous les jours pendant l’absence de ton mari. Je tâcherai de t'aider! Évitons un éclat, s’il est possible. » .
Clarisse plus froide et plus sévère après des scènes comme celles (ju’on vient de raconter, devait paraître méchante à Marcelle que minait le mal du pays.
Marcelle avait l’imagination vive et l’esprit frappé, elle devint languissante, elle s’étiolait. Elle avait besoin d’épancher son jeune cœur, et son père . lui-même, lorsque, chose rare, il était seul avec elle, évitait de lui parler du village.
Une barrière fatale s’élevait entre elle et Clarisse; Clarisse pourtant, la voyant souffrante, fut saisjc d’une tendre pitié, et de sa voix la plus caressante t
« Écoute, mon enfant, lui dit-elle, je vais m’adressera
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ton jugement. Tu es intelligente ; tu me comprendras bien. .J’étais malade le soir de ton arrivée k Paris ; tu as eu peur de moi ; tu m’as parlé durement ; m’en suis-je fâchée ! Non! j’ai attendu, et j’ai toujours tâché d’être bonne pour toi. Je t’ai traitée mieux que Gilbert et que Léonie, parce que tu es l’aînée. Quel mal t’ai-je fait? dis-le moi : ppurquoi ne veux-tu pas m’aimer? »
Marcelle écoutait attentive, les yeux fixés sur Clarisse, émue déjà, résistant encore pourtant. Clarisse redoubla de douceur :
« Tu es sensible, Marcelle ; tu ne fais de mal k personne, pourquoi m’en fais-tu? mon bonheur dépend de toi seule. Je ne demande que d’être ta mère, tu refuses d’être ma fille. Tu n’a que des secrets pour moi, tu te serres le cœur, ouvre-le ; nous nous aimerons bien et tu seras heureüse. » Marcelle fut tentée de se précipiter dans les bràs de Clarisse, qui dit encore en lui prenant la main :
«Allons! promets-moi de m’aimer, je t’en prie.... je t’en prie !
— Je voudrais bien, mais je ne peux pas!... s’écria Marcelle en pleurant. Vous n’êtes pas Corentine, vous, avec vos grands yeux noirs qui roulent ! Vous êtes la Parisienne, et tous ceux que j’aime sont là-bas, bien loin.,., bien loin ! »
Les pleurs de Marcelle redoublèrent; Clarisse l’attira sur son cœur; elle se laissa faire sans effort, mais elle ne se calmait pas; les noms de tous ses amis du village se mêlaient k ses sanglots : — Tanguy et Renée, Brieuc, Julien, Mariette, Périne et Denise, Aubin Gillet, Suzanne et Ijaure de Beauval, elle les appela tous, tous, excepté Pierre-Paul.
Dix fois elle fut sur le point de proférer son nom, dix fois elle eut la force de sè taire ; mais ses larmes coulaient toujours, elle sauglottait, elle tremblait comme une feuille; elle eut des spasmes nerveux et enfin do violentes convulsions.
Clarisse épouvantée envoya chercher le médecin et fit prévenir son mari qui accourut bouleversé.
« Ma fille! Marcelle! en un pareil état! s’écria-t-il avec terreur. Que s’est-il donc passé, madame? L’auriez-A^ovs maltraitée!
— Âh ! s’écria Clarisse, cette enfant est ici pour notre malheur à tous!
— Elle y restera, je le veux ! dit Émilien d’une voix terrible. Mais secourez-la donc! soignez-lal... sauvez-lal...
— Monsieur! repartit d’un ton sévère une femme qui, pendant cette scène, venait d’entrer sans être vue, prenez-y garde, vous maltraitez ma fille à moi ! >
Clarisse éperdue se jeta dans les bras de là comtesse de Lersant.
Émilien se retourna et demeura stupéfait en voyant Marcelle dans ceux de Corenline.
ALAEMES.
Depuis la lecture des mémoires de son père, depuis le départ subit de Marcelle , Pierre-Paul était plongé dans une tristesse qu’on respectait au Moire, que l’on partageait chez les Morgan. Il recherchait la solitude, mais n’emportait plus ses livres lorsqu’il allait faire paître les troupeaux. Â quoi bon augmenter la somme de ses connaissances? N’en savait-il pas bien assez pour vivre paysan?
Il avait autrefois espéré qu’en cultivant son esprit il se rapprochait de la fille de M. Durantais; désormais une barrière insurmontable s’élevait entre elle et lui. Sa mélancolie profonde engendrait un découragement que Corentine crut devoir combattre .
« Mon cher enfant, lui dit-elle, si j’ai eu l’imprudence
défavoriser ton penchant pour Marcelle, c’est une raison de plus pour que j’essaye de te consoler. Ne te laisse point abattre, Pierre-Paul; sois paysan, mais ne renonce pas à tes études.
— Pourquoi? répondit le jeune gars; pourquoi, lorsque pendant si longtemps vous avez blâmé mon oncle de me faire donner une éducation inutile?. ..
— Je craignais alors que ton savoir ne te portât un jour à quitter le pays. A présent, sûre du contraire, je te répète, avec M. de Beauval, que l’instruction est bonne et avantageuse dans toutes les positions.
— J’ai le cœur trop chagrin, mère Morgan, pour avoir ^l’esprit libre. Je ne pense qu’à mon père, à ma sœur Clarisse qui vit peut-être encore, à Marcelle.... et à ce malheureux Paris où, comme vous nous le disiez vous.-même , il y a tant de misère en robe de soie et en habit noir.
— Travaille, étudie, Pierre-Paul, ne serait-ce que pour distraire ta peine. Crois-tu donc que je sois sans, inquiétudes, moi? Mais je m’occupe de mes devoirs de mère de famille, je prie avec ferveur pour Marcelle, et souvent l’espérance reluit en moi comme un beau rayon de soleil. Ne sais-tu pas qnel’ien n’est impossible à Dieu? Marcelle ne nous oubliera jamais....
— Clarisse avait son âge quand nous nous sommes séparés, et Clarisse nous a oubliés, vous le savez bien !
— Non, je n’en sais rien ; nous ignorons malheureusé-t ment l’histoire de ta sœur; mais nous savons que Marcelle est intelligente et remplie de tendresse pour nous. Tu n’es qu’un paysan, elle sera une jeune personne du monde, son père ne veut entendre parler ni de toi ni de tes parents ; malgré cela, Pierre-Paul, écoute bien. Ce que possède Marcelle n’est presque rien à Paris; M. Durantais, pauvre employé sans fortune, est le petit-fils d’un simple paysan tout comme toi ; son éducation est donc sa seule supériorité sur nous; eh bienl il ne dépend que de toi de ne pas lui être inférieur.
LA MElLr,EURE PART.
— Cela me rendra-l-il Marcelle? Elle vil à Paris, moi au fond d’un village de liretaene; la reverrons-nous seulement?
— L’avenir n’apparlient qu’à Dieu, répondit Gorentine, et je ne commettrai point la. faute de te donner de folles idées, lorsque je me reproche déjà d’avoir été imprudente. Seulement, crois-moi : tous tes intérêts te commandent de no pas abandonner tes études. Ton devoir est de ne rien négliger pour te rendre utile à tes amis, à tes parents, à notre canton et à ton oncle Gervars surtout. Par reconuaissance, mon cher enfant, tu es obligé à faire profiter tes bienfaiteurs de l’instruction qu’ils t’ont procurée! Tu as bien commencé, ne t’arrête pas en chemin, ce serait finir ^ d’une manière indigne de toi! »
Pierre-Paul courba la tête en signe d’assentiment, et dès le lendemain, avant d’ouvrir la barrière aux bestiaux , il prit un livre de littérature. Il ne se dirigea point vers la Petite-Plorée comme les jours précédents, il n’alla point rêver et soupirer au lieu même où il avait aperçu Marcelle pour la dernière fois; mais, accompagné du fidèle Plantiau, il s’enfonça résolument dans le bois de Beauval :
« A la bonne heure ! dit l’oncle GdVvais en se frottant les mains, il parait que notre pauvre gars commence à se faire une raison !...
— Ouais ! ouais! fit la Bernarde du'fond de la cheminée où elle avait pris ses invalides, m’est avis à moi qu’il aurait bien pu se passer d’un livre. »
Gervais Roverin se retourna vers la vieille servante, seule avec lui en ce moment, et qui poursuivait presque en monologue :
« J’ai toujours peur qu’à force de tant étudier notre jeune maître n’ait un jour fantaisie de s’en aller dans leur Paris chercher sa petite Marcelle, Je voudrais qu’il n’y eût jamais eu de la vie un Durantais en Saint-Loup!...
— Allons ! autre radotage ! repartit Gervais. Il n’ira point à Paris, entendez-vous? C’est moi qui no le veux
plus! J’ai lu les mémoires de mon frère Joseph; je vois que mes parents lui ont fait grand tort sans le vouloir, et je réparerai ce tort-là, Bernardè 1 II a reçu pour sa part une 'espèce d’éducation qui a fini par le rendre plus misérable que le dernier de nos mendiants de Bretagne ; moi , j’ai eu la ferme, les prés , les champs, la bonne terre, et j’ai toujours vécu sans trop de peine! Les enfants de Joseph , Pierre-Paul , à sa majorité , et sa sœur Clarisse , si elle est encore de ce monde, auront leur juste part des biens de mon père ! Voilà. »
La Bernarde , au mot de radotage , avait donné un furieux coup de béquille à la crémaillère; mais, avant que son maître eut achevé de parler, elle s-’apaisa, sortit de la cheminée , et , s’approchant de lui avec une vive émotion :
« Voici tantôt soixante ans, dit-elle, que je suis entrée au service de votre grand-père; j’y ai souventes fois entendu d’honnêtes paroles , mais pas une meilleure que celle-ci. Le bon Dieu vous bénira, Gervais, vous et vos cinq enfants! »
Sur ces mots , elle fit le signe de la croix avant d’aller se rasseoir à côté du chaudron.
Gervais dit alors ;
« Mais, comme on ne sait ni qui vit ni qui meurt, Bernarde, je veux de suite faire mettre ma volonté sur papier timbré, c’est plus sûr !
— Allons! allons! grommela la vieille servante j’ai peut-être bien eu tort de tant lui reprocher sa maladresse à la toupie. Ce qu’il fait là, ayant cinq enfants^, ne se voit guère, même dans notre boa pays haut breton. »
A partir de ce jour, on remarqua au Moire qüe la Bernarde cessa complètement de le chamailler, ce qui surprit à bon droit la mère Roverin et ses enfants , car ils ignoraient tous et devaient ignorer, jusqu’à la majorité de Pierre-Paul, ce qui s’était dit en leur absence. '
Gervais Roverin , qui ne souffrait en sou logis d’autre opposition que celle de la Bernarde et n’acceptait d’autres
conseils que ceux de Pierre-Paul, était, en sa qualité de paysan, entêté, sournpis et jaloux à l’excès de son autorité paternelle,. U modifia toutes ses allures, devint plus économe cl beaucoup plus âpre au gain que par le passéj ne remit plus les pieds au cabaret, réduisit la consommation du cidre dans sa propre demeure, et veilla de près aux moindres dépenses. Il renvoya ses garçons de charrue et contraignit ses fils à travailler trois fois plus qu’ auparavant. A la vérité, il leur en donna l’exemple. Sa femme et ses filles furent obligées à filer une heure de plus chaque soir. Le temps du dîner et du souper fut réduit; il ne permit plus^ aucun des .siens de perdre une minute.
Grâce à ce système, il put chaque année acheter quelques arpents de lande qu’il défricha conformément aux idées de Pierre-Paul; il améliora Ses terres, multiplia son bétail, s’ingénia pour trouver à ses denrées des débouchés plus lucratifs, et enfin, par une activité bien entendue, il parvint en l’espace de six ou sept ans à augmenter d’un tiers son propre patrimoine. Sur ces entrefaites, Brieuc son fils aîné étant tombé à la conscription, il lui refusa un remplaçant et le força de partir jusqu’à l’époque où Julien serait exempté du service comme frère d’un soldat présent sous les drapeaux. Après quoi, Brieuc devait être racheté aux frais de Julien.
La mère Gervais eut beau pleurer, Pierre-Paul et ses cousines eurent beau supplier, Biaise Gordon, qui prononça en cette occasion un discours digne d'une distribution des prix, eut beau pérorer et gesticuler, Gervais fut inflexible.
La Bernarde fut enchantée.
Brieuc passa trois ans dans l’infanterie de ligne, et la part d’héritage de Julien fut diminuée de six cents francs, quoiqu’il eût travaillé pour deux à la ferme pendant l’absence de son frère.
Vers la même époque, Mariette, qui avait vingt ans, fut demandée en mariage. Le futur gendre convenait à tous
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égards; il était de la famille des Morgan, possédait quelque bien et s’était fait aimer. Gervais lui posa les plus dures conditions : d’abord, point de noces coûteuses, en dépit de tous les usages ; ensuite, une dot assez ronde, car elle représentait plus du douzième de l’avoir total du père Gervais, mais avec cette clause expresse que Mariette renoncerait à toute espèce de droits sur le reste du patrimoine Roverin. Les parents du futur refusèrent, Mariette pleura; Pierre-Paul, la Gervaise, tous les amis des deux familles intercédèrent chaudement; Jacques Morgan, cousin de l’amoureux, se fâcha ; Gorentine, qui se hâta de le réconcilier avec Gervais, plaida encoi« pour les amoureux :
« Non ! cent mille fois non 1 répondit l’oncle de Pierre- Paul; j’ai mes bonnes raisons que je garde pour moi. Je ne veux pas que mon gendre puisse se plaindre d’avoir été trompé ; je donne à Mariette, pour sa dot, mes champs de Pré-en-l’Ile. Qu’elle ni son mari ne comptent de leur vie sur un demi-journal de plus.
— Mais, objecta Gorentine, vous n’avez que cinq enfants, six en comptant Pierre-Paul, et Pré-en-l’lle ne fait pas le dixième de votre bien. G’est une dot superbe pour le présent, mais....
— Mais.... mais.... mais.... interrompait le père de Mariette, je dis : Non! Je ne suis pas Jacques Morgan, moi! .Vous êtes maîtresse dans votre ménage, voisine; je suis maître dans le mien : voilà la différence.
— Il a raison, il a raison, » dit la Bernarde qui le soutenait désormais en toutes rencontres.
Les mauvaises langues prétendirent qu’il devenait avare en vieillissant.
Gorentine, qui n’était pas mauvaise langue, persuada aux cousins Moi^an de céder aux larmes et aux prières des amoureux; toutes les conditions de Gervais furent acceptées, le mariage se fit, mais au Moire il n’y eut ni noce ni festin.
De Lavignais aux Dames-Plorées, du hameau de Beau-
val à l’auberpe de la Fourche, ce fut h qui hhVmerait l’inconcevable lésinerie du riche paysan. On se dit, on se répéta en tout Saint-Loup qu’il venait encore d’aclieter au comptant un fier morceau de la Petite-Plorée, l’ancien bien aux Durantais. On le traita de ladre, de vilain, de crasseux; il laissa crier en redoublant d’économie.
Quant à la Bernarde, sans divulguer les généreux projets de son maître. Dieu sait comme elle releva les mauvaises langues !
Mais le rapide exposé des intentions, f^its et gestes de l'oncle Roverin, anticipe de plusieurs années sur l’époque oîi Pierre-Paul, encoura^ par Corentine, essaya de reprendre ses études.
Dès le premier jour, en revenant des bois de Beauval, il laissa au chien Plantiau le Soin de ramener le bétail pour aller dire à la nourrice de Marcelle :
<r J’ai suivi votre excellent conseil d’hier, mère Morgan ; j’ai lu un bon livre qui m’a remis un peu de calme dans le cœur. Merci ! vous êtes ici pour le bien de tout le monde.
— Et moi, dit la fermière, j’ai reçu de bonnes nouvelles de Paris.
— Marcelle vous écrit! s’écria vivement le jeune pâtre.
— Non, son père, mais elle ne tardera pas.
— Eh bien? reprit Pierre-Paul avec, moins d’empressement.
— Elle est arrivée bien portante ; elle plaît beaucoup à sa jeune belle-mère, à son petit frère et à sa petite sœur.
Le gars étouffa un soupir.
« Elle pense à nous, ne parle à son père que de ses amis du village et nous aime de tout son cœur.
— Moi, dit Pierre-Paul avec tristesse, je ne serai pas content avant qu’elle nous en ait écrit autant elle-même. Marcelle ne sait pas mentir, elle nous dira toute la vérité.
— Douterais-tu de son père ? s’écria Corentine.
— Il doute bien de nous ! » répliqua le jeune Roverin.
Une semaine après, Jacques Morgan, Benée, Tanguy et
Pierre-Paul , réunis autour de Corentine, s’entretenaient de l’enfant bienraimée; ils déploraient son absence, faisaient son éloge et se racontaient mille traits charmants qu’aucun d’eux n’ignorait, mais que chacun prenait un touchant plaisir à entendre. Gomme elle était douce et prévenante, obéissante et bonne! Elle cherchait toujours k se rendre agréable à ses parents, à ses amis et même aux inconnus. Elle avait un sourire pour les plus hideux mendiants. Malgré sa timidité, malgré son terrible accident, elle ne les fujait pas et ne paraissait jamais si heureuse qu’en leur faisant l’aumône. S’il y avait quelque ^naïade au bourg, elle voulait absolument que Corentine la menât le visiter :
« Je lui porterai bonheur, disait-elle ; je prierai pour sa guérison. Venez, mère, venez vite! Il souffre beaucoup peut-être ; pressons-nous ! »
A la Plantelle, on parlait du fâcheux effet produit par son départ et des rumeurs lamentables qui continuaient d’avoir cours dans le canton :
« Pauvre Marcelle ! dit Jacques Morgan, si encore elle avait pour père un homme raisonnable; mais ce M. Durantais a la tête bien légère, m’est avis.
— Et le cœur donc 1 ajouta Pierre-Paul, qui ne pardonnait pas à Émilien ses préventions contre tous les hôtes du Moire.
— La tête et le cœur, dirènt Renée et Tanguy, que lui reste-t-il donc de solide?
— Vous le connaissez mal, mes amis, dit Corentine, M. Émilien est bon et généreux ! détrompez-vous! »
Elle défendait encore le père de Marcelle, lorsque le facteur rural lui remit une lettre de Paris. En reconnaissant l’écriture de l’adresse, les Morgan et Pierre-Paul ne poussèrent qu’un cri de joie ; mais dès les premiers mots tous les fronts s’assombrirent.
« Je suis bien malheureuse ici ; j’ai une maman bien méchante. Papa la gronde bien fort. Elle dit que je suis
une vilaine petite sotte paysanne. Je m’ennuie, je pleure toujours, j’ai été malade et je vais mourir comme ma vraie maman.
« Adieu! ma bonne mère nourrice chérie; adieu à mon oncle Morgan, à Renée, à Tanguy et à tous ceux qui m’aiment à Saint-Loup.
« Adieu à mon bon ami Pierre-Paul, qui était si gentil pour moi !
c Quand je serai un ange dans le ciel, je demanderai à ma vraie maman de me mener à Saint-Loup revoir tous mes chers amis, que je n’oublierai jamais! jamais ! »
Renée et Tanguy pleuraient à chaudes larmes. Gorentine, palpitante, n’acheva sa lecture qu’avec efforts. Pierre- Paul retenait à grand’peine des cris de désespoir. Jacques Morgan fit un geste de menace :
« Je suis le subrogé-tuteur de Marcelle, moi! dit-il sourdement. Je vais à Paris et, cette lettre en main, je les forcerai bien à nous la rendre ! Rs nous tueraient la fille comme la mère!... Femme, ajouta impérieusement le fermier, fais mon sac vilement, la carriole va passer. Tanguy, cours m’arrêter une place !
— Oui, cours! s’écria Corentine, mais ne parle à per- , Sonne de cette lettre-ci, entends-tu bien! U ne faut pas augmenter les mauvais bruits. Tout de suite on accuserait Mme Durantais d’avoir voulu faire tuer Marcelle.
— Et c’est peut-être bien vrai aussi ! répartit Morgan paysan soupçonneux selon l’habitude de ses pareils.
— Si cela était, mon mari, dit Corentine d’un ton solennel, nous ferions notre devoir jusqu’au bout! Pour obtenir justice de cette femme, nous vendrions jusqu’à notre charme.
— Et moi, s’écria Pierre-Paul, je vous donnerais tout ce que j’ai.
— Mais, si cela n’est pas, ajouta Corentine, assez de calomnies, assez de méchancetés, ne parlons pas de celle lettre en Saint-Loup.
— C’est juste, murmura Pierre-Paul, il faut nous taire, attendre et savoir. »
Corentine, ouvrant une armoire, faisait un léger paquet de ses propres hardes ; elle jeta ensuite sa longue pelisse noire sur ses épaules, et dit : « Me voici prête.
— Mais moi ? demanda Morgan.
— Je pars la première ; plus tard, s’il le faut, tu viendras me rejoindre. Mieux que toi je persuaderai à M. Émilien de nous rendre Marcelle ; mieux que toi je verrai si cette jeune dame dont il me faisait tant l’éloge mérite que Marcelle l’appelle méchante.
— En douteriez- vous ? *dit Pierre-Paul.
— Je veux espérer que Marcelle se trompe ; j’aime mieux croire qu’une enfant de onze ans juge mal sa bellemère que de supposer avec vous des crimes et des infamies sans nom. J’ai le cœur déchiré, moi; je tremble pour Marcelle dont j’ai vu mourir la mère, mais je crains avant tout de porter un jugement coupable....
— Femme 1 dit. Morgan, tu es moins méfiante et plus
juste que moi : va donc ! mais écris-moi dès le soir de ton arrivée, je compterai les heures; je serai au bureau de la poste à Fougères dans cinq jours, et, si dans cinq jours je n’avais rien reçu je partirais
— Avec moi, père Morgan, s’écria Pierre-Paul.
— Avec toi, je le veux bien! » répondit le fermier de la Plan telle.
Gcrentine partit donc seule, laissant la consternation dans tous les cœurs
Le maître d’école Biaise Cordon et son compère Jérôme Gillet, qui sortaient du cabaret de la Fourche, la virent monter en carriole, mais ils crurent qu’elle n’allait qu’à Fougères.
Au Moire, si l’ou' remarqua le redoublement de tristesse de Pierre-Paul, on ne songea point à l’attribuer à de mauvaises nouvelles de Paris. L’aljsence de Corentine devait passer inaperçue jusqu’au dimanche suivant.
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A Paris, dans ce grand Paris quelle maudissait si souvent, Gorenline ne se trouvait pas sur un terrain nouveau. Dès qu’elle y fut arrivée, elle prit un frugal repas, revêtit son plus beau costume, mit une grande coiffe toute blanche, et, comprimant ses émotioîis, se rendit d’abord chez l’agent d’^aires Bruny, au bureau d’Émilien Durantais.
Kmilien venait d’en sortir. Elle apprit que sa femme, alarmée de l’état de Marcelle, le faisait appeler en toute hâte.
< L’enfant, lui disait-on, était à la mort. »
Corentine frémit. Les soupçons de son mari, le souvenir du guet-apens, la lettre de Marcelle éveillèrent en elle des pensées terribles. On parlait de convulsions subites : elle craignit un empoisonnement. Invoquant le secours du Ciel, épouvantée, tremblante, mais par un effort suprême conservant tout son sang-froid, l’énergique bretonne courut à la demeure d’Émilien.
Une dame qui descendait d’un riche équipage passa la première en jetant au concierge le nom de Mme Durantais.
« Mme Durantais ! » répéta Corentine d’une voix étouffée.
El elle suivit la dame inconnue jusque dans le salon où Marcelle se tordait et se débattait violemment.
Corentine entendit les cruelles paroles d’Émilien sans les trouver trop sévères. Elle vit Clarisse an désespoir se précipiter dans les bras de la comtesse qui l’appelait sa fille.
Marcelle était abandonnée en ce moment; Corentine courut d’abord au secours de Marcelle. Lorsqu’Émilien resta interdit h sa vue :
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« Avant tout, dit-elle, occupons-nous de l’enl'ant ! »
Puis pressant Marcelle sur son cœur :
« Je suis Corentine, ta mère, reconnais-moi !... reconnais-moi, ma fille chérie!... Je viens te chercher, Marcelle, tu reviendras au pays.... Galme-toi, écoute-moi, regarde-moi!... »
Ismène et Clarisse s’aperçurent k la fois de la présence de Corentine. Elles n’eurent pas besoin de se demander quelle était cette femme. La main dans la main, elles la contemplèrent avec adnàiration.
Marcelle, qu’elle berçait et caressait, se calmait k sa voix : Marcelle ouvrit les^eux, poussa un cri et prononça le nom de Corentine avec un élan de bonheur.
« Elle est sauvée ! s’écrièrent k la foisdes trois femmes.
— O mon Dieu! je vous remercie ! » ajouta Clarisse en joignant les mains.
Corentine, qui l’observait d’un air sombre, reconnut k cet accent qu’elle ne pouvait être coupable d’un crime. Ses muscles se détendirent ; du fond du cœur, elle aussi remercia Dieu.
La noble physionomie d’Ismène lui plut ; enfin, malgré toutes ses préventions, elle se sentit plutôt attirée que repoussée par la jeune marâtre.
Émilien avait passé de la colère k la terreur, de la surprise k la joie; il embrassait k son tour Marcelle qui lui souriait en s’appuyant sur Corentine.
Le médecin entra ; il no put que constater la fin de la crise, mais s’enquit de son origine.
« L’excessive sensibilité de cette enfant en est Tunique cause, répondit Clarisse. J’ai, sans le vouloir, éveillé en * elle le souvenir de son pays; elle a été bientôt en proie k une émotion inconcevable, elle a pleuré, crié, sangloté; elle étouffait; puis elle a eu l’affreuse attaque de uerls que l’arrivée inespérée de sa nourrice vient d’apaiser si heureusement; mais je vous l’avoue, monsieur, je tremble d’étrc chargée de diriger son éducation k Paris.
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Après avoir interroge? sur les autécédenls de Marcelle, flmiÜen, Corenline et la petite fille elle-même, le docteur, homme de sens et de grande expérience, dit en se retirant: a Je n’ai qu’un conseil à vous donner, monsieur Durantais, renvoyez votre enfant en Bretagne jusqu’à ce que sa raison soit entièrement formée.
— Oh! oui! je serais bien contente! dit Marcelle; je vous en prie, mon père, renvoyez-moi chez Gorentinel i Émilien Durantais fronça les sourcils, signe de mécon- ' lentement qui n’échappa à personne. Clarisse, connaissant l’opiniâtreté de son mari, soupira en se penchant vers Ismène, qui l’écouta un instant avec un vif intérêt.
Cependant Corenline conduisait Marcelle dans la pièce voisine et revenait seule d’un pas mesuré. Les yeux levés au ciel, pensive et recueillie, elle s’arrêta au milieu du salon, salua gravement et regarda ensuite Emilien Durantais. Son attitude, son geste, réclamaient le silence. La comtesse, qui allait prendre la parole, se tut. Clarisse, favorablement disposée pour la nourrice bretonne, avait hâte de l’entendre.
Si le faible Émilien se sentit mal à son aise, du moins il , n’essaya pas d’éluder des explications qu’il redoutait. La fermeté de la paysanne lui imposait une sorte de soumission passive et inerte. Il s’assit lourdement. Ismène et Clarisse s’assirent aussi.
Seule Corentine était restée debout. Ses émotions nombreuses et fort diverses se lisaient sur ses traits, dont les lignes pures mais fortement accentuées donnaient à sa beauté un caractère viril, qui pourtant n’excluait pas celui de la sensibilité la plus vive. — Telle est Corentine, aujourd’hui femme de trente et quelques années, telle, jeune fille, elle était déjà au temps où Jeanne -Marcelle, nature douce et timide, lui fut préférée par Émilien. — Grande, vigoureuse, halée par la bise et le soleil, la paysanne était habituée à exercer l’autorité dans son ménage. Pénétrée do l’importance des devoirs qu’elle venait remplir, elle se
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montrait sous son aspect le plus sévère. Son costume avait quelque chose de monacal ; la grande coiffe blanche qui encadrait l’ovale de sa figure et cachait entièrement ses cheveux ressemblait à la cornette d’une sœur hospitalière; sa pelisse noire tombait à ses pieds en longs plis ; sa robe et son fichu étaient également de couleurs sombres.
Quand elle s’était avancée, il semblait qu’elle priât; quand elle étendit la main on comprit qu’elle allait parler d’un ton solennel, et, en effet, elle commença par ces mots :
« Le bon Dieu permettra que je ne dise rien de mal, monsieur Émilien, et que la simple paysanne bretonne ne blesse personne ici en déclarant la vérité. Je suis entrée dans cette maison avec frayeur et colère; je n’ai plus peur maintenant, puisque Marcelle est sauvée, et je commence h espérer que le restant de ma colère s’en ira de même. »
S’adressant alors à la comtesse et h Clarisse ;
« Mesdames, poursuivit-elle, la première femme de M. Durantais était ma cousine, ma meilleure amie, ma sœur de cœur et d’âme, et je lui ai fermé les yeux dans votre malheureux Paris ; j’ai nourri sa fille Marcelle, et je l’ai élevée jusqu’à présent, je l’ai aimée plus que mesdeux enfants à moi, et je puis bien, n’est-ce pas, sans offenser madame Durantais, dire toujours que je suis sa mère?
— Oui, madame, répondit la comtesse de Lersant, ma fille Clarisse ne vous refusera jamais un titre dont vous vous montrez si digne.
— Eh bien! vous qui êtes mère, vous que j’ai vue ici protégeant votre fille, pourrez-vous me condamner, .si je viens de Bretagne pour protéger ma fille à moi ! L’enfant a poussé un cri de désespoir que nous avons entendu ; l’enfant nous a écrit : — « Je vais mourir à Paris comme y est morte ma mère, » et en entrant ici, qu’ai-je vu? ma fille qui se mourait! Au nom de mon mari Jacques Morgan, son subrogé-tuteur, au nom de sa mère qui est au
ciel, au nom de Dieu qui a pitié des orphelins, je viens réclamer Marcelle !...
— Marcelle n’est pas orpheline ! » interrompit Émilien qui commençait à s’irriter.
Corentine lui répondit avec lenteur :
« Ne me la refuse/, pas, monsieur Durantais, je vous en prie, car je la réclamerai, s’il le faut, au nom des lois, et sa lettre à la main. Je dirai que vous nous cachiez en Bretagne votre second mariage....
— Toujours des mystères! s’écria Ismène.
— Savez-vous bien, ajoutait Corentine, qu’on dit encore dans notre pays et qu’on y répète chaque jour, malgré moi, malgré tous mes efforts, que, si votre fille a failli périr assassinée, c’est que vous êtes remarié et que vous avez d’autres enfants?...
— Horreur! murmurèrent Ismène et Clarisse.
— Enfin, si Marcelle était morte tout à l’heure, savezvous qui on aurait accusé de l’avoir empoisonnée?...
— Corentine ! silence ! » interrompit Émilien avec fureur.
Clarisse, palpitante, se cachait la figure dans le sein d’Ismène, qui vit la nourrice bretonne, les bras croisés sur la poitrine, attendre une réponse' avec fermeté. Elle avait évidemment achevé de parler, la colère d’Émilien la trouvait inébranlable.
La comtesse dit à Clarisse de sa voix la plus tendre :
oc Pourquoi pleurer et trembler ainsi, mon enfant? Cette femme a raison, el je la remercie de nous avoir appris ce que l’on ose penser dans son village. »
Puis d’im ton impérieux :
K Monsieur Durantais! ajouta la comtesse, écmilezmoi ! si votre enfant du premier lit venait k mourir, ma fille Clarisse serait accusée par toute une population d’avoir attenté à sa vie, — avec ou sans votre complicité, ceci m’importe peu! — Ce qui m’importe, à moi, c’est qu’elle soit k l’abri d’un tel soupçon. Je vous déclare donc.
monsieur, que votre femme et ses enfants vont me suivre à l’instant même, si la jeune Marcelle n’est pas rendue à Corentine comme elles vous en prient toutes les deux.
— Assez de menaces! madame la comtesse. Ma femme et mes enfants n’obêiront qu’à moi ! »
Ismène tendit la main à Corentine :
« Notre cause est commune, lui dit-elle. Nous avons des cœurs de mère. Comme vous aimez Marcelle, j’aime Clarisse, moi! Quant à M. Émilien, qui trompe tout le monde'à 'Paris comme en Bretagne, qui nous a caché à nous son premier mariage, et à vous le second, qui déguise toujours la vérité à ses amis, à ses parents, ou même à sa femme, et qui prétend aujourd’hui être maître, seul maître, nous verrons qui l’emportera de lui ou de nous!
— Le médecin qui sort d’ici veut que Marcelle me suive, ajouta Corentine.
— Et moi, repartit Emilien, je ne souffrirai pas qu’elle soit paysanne, tandis que son frère Gilbert et sa sœur Léonie seront élevés dans le monde! Quels que soient mes torts, je suis père, je l’aime, je veux son bonheur! Je ne partage pas vos peurs puériles. Marcelle, s’habituera à vivre à Paris ; l’accident d’aujourd’hui ne se renouvellera plus ; et, en tous cas, les calomnies d’une grossière populace ne changeront rien à ma volonté.
— Monsieur, dit Clarisse tout heureuse de l’alliance d’Ismène avec Corentine, la comtesse de Lersant ne désire, pas plus que moi, voir votre fille aînée paysanne. A l’instant, elle me promettait de m’aider à la faire élever dans la meilleure maison d’éducation de la Haute-Bretagne.
— Je ne retire pas cette parole, monsieur, dit la comtesse, je veux tout ce qui peut contribuer au repos de Clarisse.
— Marcelle n’est pas de votre famille, madame la comtesse, répliqua Émilien. Jamais elle ne profitera de vos libéralités. »
Corentine s’interposa :
« Si je comprends bien, dil-elle, ces dames proposent de l'aire élever Marcelle à leurs frais. '
— Oui, justeinent! s’écria Émilien, et je n’y consentirai pas I ’
— Je vous remercie de vos bonnes intentions, mesdames, ajouta Gorentine; mais, grâce à Dieu! Marcelle a du bien qui vient de sa mère et dont le revenu suffit à payer sa pension dans n’importe quel couvent de Bretagne. La Grainée-sur-Goësnon rapporte un millier de francs, sans compter l’augmentation que Jérôme Gillet le fermfer proposera de lui-même au renouvellement du bail.
— J’oubliais absolument cette circonstance, dit la comtesse .
— Moi, dit Glarisse, je sais depuis peu de jours le nom
de la Grainée, ferme située près du hameau de Lavignais qu’habite Gorentine. » ,
Kmilien se promenait en trépignant, il se proposait de ne plus prononcer une parole, mais d’opposer une résistance absolue aux desseins de ces trois femmes qui se liguaient, sous ses propres yeux, avec la prétention de disposer de Marcelle.
« Ma chère dame, demanda la comtesse à Gorentine, y a-t-il dans vos environs quelque maison d’éducation convenable pour la fille de M. Durantais?
— Oui, madame la comtesse, il y a le couvent de Notre- Dame-des-Fleurs. Les jeunes personnes des premières familles du pays y sont élevées, et Marcelle s’y retrouverait avec Mlles de Beau val, qu’elle a bien connues dans sa première enfance chez nous.
— Parfaitement! dit la comtesse avec la plus grande assurance; je ne vois plus désormais quelle objection pourrait faire M. Durantais; notre pénible débat va se terminer à l’amiable. »
A ces mots, elle se rassit et s’adressa directement à Émilien, que la politesse força de se rapprocher :
« "Vous finissez toujours, lui dit-elle d’un ton persuasif.
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par acccpler les bonnes raisons et par prendre le parti le plus sage. »
Émilien fut sur le point de répliquer avec aigreur. Permettez-moi d’achever! ajouta vivement Ismène. Votre fille Marcelle a un revenu, vous le consacrez à son éducation, c’est de toute justice. Elle ne peut vivre loin de son pays, elle y retournera; sa chère nourrice ira souvent la visiter h Notre-Dainc-des-Fleurs; leurs cœurs à toutes les deux seront satisfaits, sans que pour cela votre enfant soit condamnée à être paysanne. Marcelle a une aversion injuste pour Clarisse ; elle grandira loin d’elle, mais peu à peu son jugement se rectifiera et son antipathie finira parfaire place à une estime affectueuse. Pendant ses vacances, elle^ apprendra h connaître et à aimer sa jeune belle-mère.
— Oh ! Dieu vous entende ! s’écria Clarisse avec effusion. — Dès aujourd’hui, dit Corentine, l’enfant saura que Mme Durantais n’a jamais voulu que son bien. »
Émilien se sentit ému tout à coup. L’accord de Clarisse et de Corentine le touchait, et la paysanne lui prenait la main en ajoutant :
« Nous sommes trois à vous prier de nous accorder la paix de l’âme, et Jeanne-Marcelle vous en prie aussi par ma bouche. Ce que nous demandons est pour le bonheur de l’enfant, pour le vôtre, pour celui de votre jeune femme, pour la satisfaction de madame la comtesse. »
Émilien hésitait encore ; il craignit d’avoir l’air de céder aux menaces-d’Ismène, dont les justes reproches l’avaient profondément blessé ; mais, par quelques paroles gracieuses, elle eut le don de le désarmer, et Clarisse ramenait Marcelle en lui disant :
<t Joins tes prières aux nôtres; ton père t’accordera de retourner en Bretagne avec Corentine.
— Émilien, ajoutait alors la fièrc paysanne, vous m’avez toujours dit que vous m’aimiez comme une sœur.
— Je le répète, et je m’honore de le répéter hautement.
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l-A MKIUiKOlU-; l‘AUT.
— Ne me refusez donc pas ma première demande sérieuse, et, si ce n’est point par amitié pour moi, que ce soit pour l’amour de votre fille Marcelle!
— Tu veux donc me quitter, mon enfant? dit Emilienà la petite fille; tu te plains d’être malheureuse dans la maison de ton père? »
Marcelle rougit, ne sut que répondre à ce doux reproche et se troubla. Elle était à peine remise de sa terrible cri.se nerveu.se, elle se prit à trembler.
« De grâce, Émilien, ne faites pas comme moi! s’écria Clarisse effrayée.
-- Enfant, dit Corentine, réponds que tu aimes ton père de tout ton cœur et remercie-le de te permettre de partir avec moi! »
Marcelle se jeta au cou d’Émilien, qui se garda bien de l'attrister par aucune autre question imprudente. 11 partageait enfin toutes les appréhensions de Clarisse et de Corentine ; il reconnaissait que le médecin n’avait rien exagéré, il remerciait la comtesse elle-même qui lui dit avec un sourire :
« J’étais bien sûre, monsieur Durantais, que nous ne tarderions pas à être d’accord. »
Ainsi, après une altercation fort vive, après un échange de reproches sévères, la scène avait le plus heureux dénouement. Marcelle savait déjà qu’elle devait entrer comine pensionnaire au couvent de Notre-Dame-des- Fleurs; elle s’y résignait de bonne grâce. Corentine voulut qu’elle embrassât Clarisse et Ismène. La sauvage petite fille n’hésita point,
Corentine exigea encore qu’elle demandât pardon à sa jeune mère de tous les chagrins qu’elle avait pu lui occasionner.
« Maman, dit aussitôt Marcelle, paitlonnez-moi d’avoir (Hé méchante; je vous promets, quand je reviendrai aux vacances, d’être bien soumise et bien .'iage. »
Clarisse tendit les bras à Corentine, et, après une
étreinte fort tendre de part et d’autre, elle lui dit avec émotion ;
« Croyez fermement, ma chère dame Moi^an, que je ne serai jamais une marâtre pour Marcelle; je l’aime, je l’aime, n’en doutez pas. Plus tard, elle s’en apercevra bien. »
La comtesse de Lersant se retira laissant Clarisse et Corentine occupées des préparatifs du voyage.
Émilien dut retourner à ses travaux.
Bientôt après, Marcelle dit adieu à son petit frère et à sa petite sœur, embrassa pour la dernière fois Clarisse et suivit Corentine, qui la mena d’abord au cimetière Montmartre. La bretonne pieuse allait remplir un pieux devoir. Déjà sa place de retour était, par les soins d’Emilien, arrêtée à la malle-poste; elle mit à profit les instants, ne voulant pas retourner en Bretagne sans s’être agenouillée sur la terre qui recouvrait les dépouilles mortelles de Jeanne-Marcelle Faron, dame Durantais, l’amie de sa jeunesse, la mère de l’enfant chérie qu’elle venait de sauver.