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LES DEUX TOMBES

Les gardiens, fossoyeurs ou jardiniers du cimètière, gens indifférents par métier et par habitude aux douleurs les plus vraies, virent entrer Corentine conduisant par la main Marcelle en son costume de petite jeune personne. La grande coiffe blanche de la nourrice et son déshabillé qu’on apercevait, quand se dérangeaient les plis de sa longue pelisse noire, attirèrent nécessairement leur attention . En ce moment, l’ouvrage ne donnait pas.

Point de convois, point do bruit. Quelques chants d’oiseau.x et le bruissement des feuillages rompaient à peine

le silence des lonj^ues allties qui aboutissent au rond-point d’entrée dont une pierre occupe le centre ; mais la brise apportait de Paris les grondements confus des flots humains.

En Saint-Loup, les vents du large apportaient parfois de même, au champ du repos, les clameurs de la mer agitée.

Dans les harmonies de la nature, l’éloignement donne des teintes semblables h des objets et à des lieux divers : ciel, terre, mer, tout prend la couleur azurée de l’infini. De même, au lointain, forêts, déserts, flots et cités, disent un chant pareil sous le calme béni qui fait l’azur h l’horizon comme au firmament.

Gorentine, recueillie dans sa pieuse douleur, entendit ce bruit du silence avec une impression douce et favorable. Paris ne troublait pas le sommeil des morts ; Paris, de sa grande voix laborieuse, récitait le même hymne que les prairies, que les bois, que l’Océan.

La bretonne s’agenouilla donc au pied de la croix de pierre et dit à Marcelle :

c Prions d’abord pour tous ceux qui reposent ici , mon enfant ; prions surtout pour ceux qu’on oublie, avant d’aller prier sur la tombe de celle que nous n’oublierons jamais. *

Marcelle obéit, plia les genoux et fit le signe de la croix.

Auprès de la porte s'engageait une conversation entre les employés subalternes qui venaient de remarquer Corentine :

c Quelque bonne femme qui a apparemment un parent dans la fosse commune , dit un vieux jardinier assis sur son arrosoir.

— Elle pourrait y aller au lieu de demeurer à l’entrée, repartit un fossoyeur.

— Peut-être qu’elle ne sait pas le chemin, dit la mère Gapucin, marchande de gâteaux, qui, le matin, faisait office de cantinière pour les oiuTiers marbriers.

— Dame ! j’irais bien la renseigner, moi ! fit le père

Pilois. '

— Minute l’ancien. De qyel pays est-elle, à votre idée ? — Proche Dol ou Pontorson, Haute-Bretagne, du côté de la Normandie, ça se voit à la coiffe; j’ai fait uû tour par là dans mon jeune temps...,

— Tiens! elle se lève..,. Elle a l’air de chercher son chemin!... >

Gorentine n’eut pas besoin de guide-. Au bout d’un instant, sans hésiter, elle se dirigea vers la tombe où reposait sa sœur de lait ; et là, elle dit à Marcelle :

« C’est ici !... c’est ici, ma pauvre petite. » '

L’enfant fondit en pleurs.

La paysanne, profondément émue, était à genoux, évoquant le passé, promettant d’être jusqu’à la fin fidèle à sa parole jurée, et de tenir lieu de mère à la fille d’Émilien.

« Ma sœur, Jeanne-Marcelle, inspire-moi, aide-moi, disait-elle. Je te prie de venir en âme me parler, comme tu me parlais au bord du Goësnon. Je ne suis qu’une simple paysanne bien ignorante. J’aime ta fille plus que mes deux enfants ensemble. Tu le sais, tu le vois..,. Mon Dieu! je puis me tromper. Je t’obéis, je la raqiène au village encore une fois..,. Mais après, ma sœur, après?... Viens,

Jeanne-Marcelle, viens, commande Apprends-moi ma

route, éclaire mon entendement.... Tu as la lumière du ciel, toi, devant les yeux; tu connais la vérité; qu’est-ce que je connais, moi? Rien. Je ne puis qûe l’aimer, et je

l’aime je l’aime plus que je ne t’aimais, toi, ma pauvre

sœur, qui es morte loin du pays ! »

Longtemps les yeux baissés vers la terre, Gorentine parla ainsi ; de longtemps elle ne put s’occuper de l’enfant qui pleurait à ses côtés ; mais enfin, lorsqu’elle eut prié iiatemellement, avec une effusion, avec une foi qui eussent donné vie au marbre, enfin elle se tourna vers Marcelle, essuya ses larmes et lui dit d’un ton doux comme une mélodie du pays :

« Il faut honorer les morts, sans pleurer sur eux. Ta mère, mon enfant, est au ciel parmi les anges; elle doit

être contente de nous, elle nous entend, elle te bénit. Recueille-toi pour recevoir ses bénédictions, et au lieu de t’affliger, félicite-la de toute ton âme d’être dans la compagnie bienheureuse des saints du Paradis auprès du bon Dieu. »

Marcelle, imitant Corentine, baisa la pierre tombale, y posa une couronne d’immortelles et se releva radieuse.

« Adieu, ma sœur! adieu! dit la Bretonne avec ferveur, prie pour nous! protége-nous toujours!

— Adieu, ma mère I murmura la jeune fille.... »

Elles s’éloignèrent en se tenant par la main, gagnèrent

une allée déserte et s’y reposèrent un instant.

« Mon Dieu! dit alors Corentine, pourquoi ne savonsnous pas où trouver les tombes de la mère de Pierre-Paul, de ses frères et de ses sœurs ! »

Marcelle tressaillit.

c Mais ils n’en ont pas, sans doute ! M. Joseph Roverin était trop pauvre, ajouta la Bretonne avec tristesse, il a écrit lui-même dans ses mémoires qu’il n’a pu acheter le terrain. »

Et malgré ces paroles, Corentine regardait autour d’elle, cherchant une inscription perdue dans ce labyrinthe mortuaire

« Rien! rien!... rien que des tombes muettes, murmurait-elle. — Ma sœur, ma tendre sœur! guide-nous ; où aller? »

Un des fossoyeurs passa. La prière de Corentine , les vœux de Marcelle avaient-ils été entendus? Cet homme fut-il conduit vers elles par l’âme céleste qu’elles invoquaient? Ou bien une vaine curiosité, ou ènfin le misérable appas d’un pourboire, le rendait-il bienveillant?

Bonne mère, dit-il, vous me semblez inquiète de la place d’un parent ou d’un ami ?

— Oui, mais je crains qu’ils ne dorment tous dans la fosse commune.

— Leur nom, sans vous commander ?

— Roverin! dit Marcelle. •

— Roverin! une mère et quatre enfants? » fit le père Pitois.

Gorentine tressaillit, leva les yeux au ciel et remercia l’âme de sa sœur Jeanne-Marcelle :

« C’est toi qui le veux? Merci ! dit-eRe à demi-voix.

— Une mère et quatre enfants, oui, oui, c’est cela, disait Marcelle avec une joie enfantine; eh bien?... Ils ne sont pas dans la grande fosse?...

— Les Roverin ! Ah ! par exemple ! » repartit l’homme du cimetière.

Gorentine l’interrogeait à son tour :

« Eux dans la fosse commune!... D’où arrivez-vous donc, ma pauvre Bretonne, car vous êtes Bretonne, pas vrai ?

— Oui, mais...', parlez!...

— Les Roverin! c’est moi qui soigne leur tombe, eh! eh! je ne m’en plains pas, au moins, et je me flatte quelle est proprement tenue.... Suivez-moL

— Mais, s’écria Gorentine, qui vous paye?

— Une jeune et belle dame....

— Une marquise, pas vrai?

' — Marquise, je ne dis pas non.

— Son nom, son adresse? reprit la Bretonne avec feu.

— Connais pas! répondit le fossoyeur.

— Écoutez, mon ami, voici mon nom et mon adresse, îi moi, en Bretagne; promettez-moi de m'écrire ce que je vous demande dès que vous le saurez. »

Le père Pitois promit, remercia du pourboire qu’il lecevait, et laissa Gorentine avec Marcelle devant le tombeau des Roverin. Parmi les noms qu’elles y lurent inscrits ne se trouvait point celui de Clarisse.

« La sœur de Pierre-Paul n’est pas morte, dit aussitôt la fermière, sans cela elle reposerait ici à côté de sa mère, de ses frères et de ses sœurs. Clarisse Roverin n’est pas morte, sans cela celte tombe ne serait pas entretenue avec

tant de soin lilial!... Elle vit, Marcelle, et elle est la digne sœur de son frère, car il n’oublie pas ses morts!.., » Après une courte prière, Marcelle et Gorentine sortirent du cimetière avec l’espoir que, grâce au fossoyeur, Pierre- Paul ne tarderait pas à être fixé sur le sort de sa sœur Clarisse.

L’heure du départ approchait, elles forcèrent le pas et arrivèrent juste à temps dans la cour de la poste où les attendait Émilien. Il put k peine dire k Gorentine :

€ J’ai cédé à vos désirs, ma chère amie, je vous confie de nouveau Marcelle, mais qu’il ne soit plus question de ce petit bon ami Roverin dont vous m’avez parlé ! Je sais bien queNotre-Dame-des-Fleurs est k quatre bonne lieues de Saint-Loup, cependant.... »

Le courrier qui fit monter Gorentine en voiture , Marcelle qui disait adieu à son père, interrompirent en même temps ces recommandations. La malle-poste partit,

Gorentine, pensive, se demandait si son devoir rigoureux l’obligeait k se placer comme un obstacle entre Pierre- Paul et Marcelle.

« M. Émilien ne se doute même point de ce que c’est que Pierre-Paul ; mais il ne veut pas que sa fille soit paysanne, et Pierre-Paul, au contraire, ne peut être que paysan. A l’avenir, je tromperais la confiance de M. Émilien en favorisant leur inclination. Oui.... Et Marcelle ne serait pas avec moi, s’il pouvait me croire capable de lui désobéir!... Jeanne -Marcelle, pourtant, m’avait recommandé à son lit de mort de retenir sa fille au village, je l’ai toujours voulu, je le désire!... Et elle, ma sœur, elle qui a entendu notre prière de tout k l’heure, elle, qui nous a fait conduire à la tombe de Mme Roverin, ne vient-elle pas de nous répéter encore ainsi sa volonté !... Pour me conformer aux ordres du père de Marcelle, vais-je violer ceux de sa mère?... »

Ainsi méditait avec exaltation la pieuse Bretonne; mais sa foi vive, ses espérances ardentes et jusqn’k ses convic-

liüus les mieux raisonnées, rien ne pouvait l’aveugler au point (le lui faire trahir un devoir. Or, les instructions ' (l’Émilien étaient claires et précises.

« Non, non ! se dit-elle enfin, je ne puis que m’abstenir après avoir déclaré à Pierre-Paul toute la vérité!... Et ensuite, à la garde de Dieu! Jeanne-Marcelle m’a entendu; la mère de Pierre-Paul a dû m’entendre aussi !... Est-ce k moi de désobéir, à moi de tromper!... S’il faut un miracle, le miracle se fera 1... »

Corentine savait au besoin s’armer de patience; elle se résigna en chrétienne. Sans renoncer à aucune de. ses espérances, elle résolut d’attendre que Marcelle fût tout à fait en âge de raison. D’abord, avant et par-dessus toutes choses, elle devait respecter la volonté formelle de M. Émilien Durantais.

Le dimanche, à la grand’messe, les gens de Saint-Loup furent étonnés de ne pas voir Gorentipe à sa place ordinaire à côté de sa fille Renée. On s’enquit d’eUe dès la fin de l’office. Morgan et ses enfants furent bien obligés de répondre qu’elle était à Paris.

« Et pourquoi?... Pourquoi?... Depuis quand?

— Core pus drôle! vous êtes ben curieux!,., mêlez-vous de vos affaires ! » disait Morgan.

Renée balbutiait et rougissait. Tanguy gardait le silence .

« Corentine à Paris ! Encore quelque malheur arrivé à Marcelle !. ."rÇa tournera mal, vous verrez!... Ce M. Émilien Durantais est si fier !...

— S’il n’était que fier !...

— Je n’ai pas oublié, moi, ce qu’en disait la Bernarde h l’époque. . ..

— La Bernarde et tous les Roverin ont changé d’avis

depuis

— Bon, bon! il arrive plus d’une fois que le premier sentiment est le meilleur. »

Langues bonnes et mauvaises s’agitaient avec une activité accrue encore par la réserve des Morgan,

Le lendemain lundi, cinquième jour de l’absence de ' Gorentine, ce fut bien pis quand Pierre-Paul vint prier son oncle de lui prêter cent écus pour faire le voyage de Paris.

« Cent écus, corepus drôle! »

Le bonhomme commença par refuser net, et la mère Gervais poussa les hauts cris, les cousins et cousines ouvrirent de grands yeux; la vieille Bernarde, comme bien on pense , fit dans sa cheminée un formidable carillon. Pierre-Paul insista.

« A quoi diable songes-tu donc? s’écriait Gervais. Oublies-tu que, par son testament, mon frère Joseph te défend d’aller à Paris?

— Non, mon oncle, je n’oublie rien, et je me conformerai aux volontés de mon père, qui me défend seulement de jamais quitter l’état de paysan pour me fixer dans une ville. Je me ferais simple journalier ou valet de ferme plutôt que de lui désobéir; mais j’ai besoin d’aller à Paris, et avec votre permission, il faut que j’y aille.

— Nous diras-tu pourquoi, au moins? demanda l’oncle Gervais fort radouci.

— Oui, pourquoi? répéta la Bernarde en cessant son vacarme.

— Ce n’est pas mon secret.

— Quelque histoire de Marcelle, bien sûr?

— Je ne dis pas non; mais n’est-elle pas notre amie à tous? Et si je peu.\ la servir, elle, ou nos voisins Morgan, faut-il que je reste tranquille ici , quand il me suflira peut-être bien d’aller à Fougères, d’où je serais de retour ce soir ? »

Bon gré, mal gré, chacun finit par céder aux désirs du jeune gars, qui se trouvait avec Jacques Morgan, Beuée et Tanguy, devant le bureau de la poste, lorsque la malle s’y arrêta.

Au lieu de recevoir une lettre, ils se virent en présence de Marcelle et de Gorentine. Ils poussèrent des cris de joie tous en même temps, et il y eut là un moment d’effu-^ sion difficile à décrire. Les alarmes de Pierre-Paul et des Morgan se dissipaient; Marcelle, gracieuse et bien portante, leur souriait avec bonheur; toutes leurs craintes, tous leurs affreux soupçons s’évanouirent. Ils furent charmés des récits de Gorentine, qui, sans déverser le moindre blâme sur Émilien, loua chaleureusement la comtesse et sa fille Mme Glarisse, la jeune femme à M. Durantais. Pierre-Paul était triste pourtant, lorsqu’à l’heure du souper il rentra au Moire, où il commença par rendre à son oncle les cent écus destinés à son voyage.

« Eh bieni demandèrent tous les Roverin à la fois, parleras-tu maintenant?

— Marcelle est de retour, mais elle n’est pas avec les Morgan à la Plantelle. Marcelle vient d’entrer au couvent de Notre-Dame-des-Fleurs, où elle sera élevée comme une demoiselle de famille avec Mlles .Laure et Suzanne de Beauval. Elle est habillée à la parisienne.... »

Ici Pierre-Paul, découragé par Gorentine, poussa un profond soupir ; mais, accablé de questions, il dut entrer dans le détail de tout ce qui était arrivé à Marcelle. A la fin, s’interrompant lui-même :

« Pardonnez-moi, mon oncle, s’écria-t-il, j’oubliais de vous donner une bonne nouvelle....

— Ta sœur Glarisse?... interrompit Gervais avec émotion.

— Elle vit encore ! Gorentine en a la preuve !»

La Bemarde joignit les mains en souriant. Et Pierre- Paul raconta la visite de Gorentine et de Marcelle au tombeau des Roverin, dans le cimetière Montmartre,

Le De profundis fut récité en commun.

« Pour le repos des âmes de mon frère Joseph, de sa femme et de ses enfants!... » avait dit Gervais.

Et quand la prière des -morts fut achevée :

« Vive la marquise! et vive ma nièce Clarisse!... s’écria le bonhomme avec chaleur. Âh! par la permission de Dieu, les Roverin de Paris ont aussi une tombe. Sur ma foi ! mes enfants, de tous mes chagrins, le plus gros était de penser qu’ils étaient pêle-mêle dans le grand trou avec ceux qui n’ont ni parents ni amis.... »

C’était à pèine si les enfants de Gervais et sa femme le comprenaient; mais Pierre-Paul, vivement ému, serrait la main à son digne oncle, et la Bernarde tremblotait de joie en disant :

« Une tombe!... et Mlle Clarisse vivante !... La Corenline, mon doux Jésus! a fait un ben heureux voyage. »

Ensuite, pendant plusieurs mois, on attendit au Moire, comme à la Plantelle, la lettre promise par le fossoyeur. Cette lettre n’arriva jamais, car dès le premier soir, au cabaret de la mère Capucin, cantinière des croque-morts, l’indifférent Pitois avait allumé sa pipe avec l’adresse de Corentine.

Et d’un pas égal le temps avait marché .

Trois ou quatre fois, pour l’acquit de sa conscience, Pierre-Paul proposa d’aller à Paris à la recherche de sa sœur Clarisse :

« Attends d’être majeur, ça vaudra mieux; lui répondit toujours l’oncle Gervais. Si nous avions crainte qu’elle fût dans la peine, je te dirais ; — Cours bien vite! Par bonheur, il n’y a pas de risque ; la marquise qui l’a recueillie et qui fait si bien entretenir le tombeau de sa mère ne la laisse manquer de rien. Et puis après, entre nous, j’ai encore un tas de bonnes raisons pour vouloir que tu sois un homme fini avant de te montrer chez des gens fiers qui ne nous ont jamais écrit ce qui s’appelle un chiffon de lettre. Raison de plus, mon gars, pour ne pas négliger tes livres, m’entends-tu bien? Sois savant, pire que leurs messieurs de Paris!... Ah! mais.... faut pas que ta sœur ait honte de son frère le paysan; au contraire, voilà! »

Encore que Gervais ne dit point ce qui lui senablait être

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le point capital, • — encore qu’il ne fit aucune allusion aux motifs du rigide système d’économie qu’il pratiquait alors, Pierre-Paul se laissa convaincre de bonne grâce.

Gervais n’eût pas trahi sa pensée secrète pour venir à bout du jeune gars; mais, en madré compère, il eût trouvé au besoin oent arguments bons ou mauvais; Pierre-Paul, qui n’était séparé du couvent de Notre-Dame-des-Fleurs que par quatre fortes lieues, ne le réduisit pas à prendre la peine de les chercher et suivit très-volontiers tous ses conseils. Le jeune gars avait aussi d’excellentes raisons pour attendre; il prévoyait que Marcelle, après la fin de ses études, retournerait définitivement à Paris :

« C’est alors que j’irai, moi, se disait-il, et je veux que M. Émilien soit étonné de ce que peut savoir un simple paysan, qui n’a pas peur de piocher dans les livres. »

L’ardeur de Pierre-Paul pour l’étude redoubla, et cette fois de l’assentiment général. Grervais et les Roverin applaudissaient tout haut; Gorentine et les Morgan approuvaient tout bas; le maire Mathurin Gillet, son neveu Jérôme et le maître d’école Biaise Gordon, se répandaient en éloges; le curé, son vicaire, le notaire et le médecin ne trouvaient rien à reprendre aux progrès du petit pâtre, dont M. de Beauval et ses fils secondaient activement les efforts.

Les études, bien entendu, ne nuisaient pas aux récréations.

Ah! comme le chien Plantiau savait le chemin du couvent de Notre-Dame-des-Fleurs!

.\«»TUE-I)VMK -ÜKS KI.EIRS.

Le cütiveiil de Notrc-Dame-des-Fleurs, situé à peu de distance du chcmiu de Fougères h Saint-Malo, s’élève sur une colline solitaire d’où l’on aperçoit au levant les Damesl’iorées, et un peu sur la gauche, dans le fond, l’humble clocher d’ardoise du bourg de Saint-Loup. Des bois et des vergers s’étendent au midi; si le temps est calme ou lorsque régnent les vents pluvieux. Ton entend distinctement les cloches de la ville ; mais les brises d’est et de nord n’apportent que les rumeurs douces et confuses de la campagne, le chant des oiseaux, le cri du grillon, le murmure des eaux et des feuillages.

Pas un hameau, peu de fermes isolées dans les environs. A perte de vue, sur les deux tiers de l’horizon, se déroulent de vastes prairies émaillées de Heurs. De là le nom du pieux asile où devait s’écouler la seconde enfance de Marcelle Durantais.

Jacques Morgan et Corentine la présentèrent à la supérieure, qui voulut bien l’admettre immédiatement, après avoir pris connaissance d’une lettre de son père. — Il fallut donc se séparer encore. — De grosses larmes roulaient dans les yeux de Marcelle lorsqu’elle embrassa son père nourricier, sa cousine Renée et Tanguy son frère de lait, mais elle ne put retenir ses sanglots quand vint le tour de Corentine :

c Courage! mon enfant, dit la bonne fermière, deux fois par semaine, les jours de marché, tu verras l’un ou l’autre de nous au parloir, et, le dimanche, nous tâcherons de venir tous ensemble. De ton côté, fais de ton mieux pour satisfaire mesdames les religieuses.

LA AIEILLEURK PART.

— Oui, ma mère, je vous le promets, » dit Marcelle non sans jeter un regard de regret du côté de Saint-Loup d’où elle se voyait exilée.

Pierre-Paul attendait sur le seuil du couvent; il ne revit plus Marcelle, que la supérieure confia d’abord à mesdemoiselles de Beauval, ses anciennes amies, deux des plus grandes et des plus sages. Elles séchèrent les larmes de leur petite compagne en lui témoignant la plus vive amitié.

Sans leur secours, Marcelle, qui fut l’objet de la curio- . sité générale en sa qualité de nouvelle venue, aurait été bien plus intimidée et bien plus troublée. Mais leur bienveillance fraternelle n’aurait certainement pas pu la préserver du ridicule, si elle eût été habillée en paysanne et surtout si elle eût encore porté l’iin des bizarres costumes de son enfance.

Fort heureusement ce n’était pas Corentine, mais Clarisse, qui avait présidé e sa mise de petite jeune fille; mesdemoiselles les pensionnaires assujetties à la cruelle loi de l’uniforme s’extasièrent devant sa toilette. Elle était ha- .billée avec un goût charmant, elle apportait la modo de Paris; tous ses chiffons examinés, jugés et contrôlés, furent admirés à l’envi tant que dura la récréation du soir ; en même temps un cercle d’indiscrètes questionneuses ne cessa de l’entourer :

« D’où venait-elle? — De Paris. — Où était-elle née? — A Paris. — Où habitaient ses parents? — Gomment, étant Parisienne, connaissait- 1 -elle mesdemoiselles de Beauval? — Que savait- elle? — Dans quelle classe devaitelle entrer? »

Laure et Suzanne se chargèrent de répondre à cet interrogatoire sans fin, mêlé de réflexions sur les moindres détails du costume de Marcelle. Déjà savantes dans le grand art de la vie, dont l’éducation publique est la meilleure * école, elles firent si bien que leur petite amie ne pécha point par excès de franchise. Dès le lendemain, la prenant à part, elles lui donnèrent une première leçon de diplo-

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LA MEII.LEÜRE PART.

niatie. Suzanne lui recommanda de ne pas dire qu’elle n’avait vécu que dans une ferme.

« Toutes nos compagnes ne sont pas comme nous, ajoutait Laure, nous en connaissons qui ne manqueraient pas de t’humilier. Il y en a d’orgueilleuses et d’impertinentes que d’autres imiteraient par sottise. Ne te' livre pas aux premières venues, tu ne tarderais pas à t’en repentir. »

Marcelle, attristée, remercia ses jeunes protectrices pour qui elle ne devait point avoir de secrets. Elle se trouva bientôt tout heureuse d’être guidée par leurs conseils. Elle avait deux confidentes remplies de la plus ingénieuse sollicitude, pleines d’estime pour Gorenline et d’amitié pour tous ceux qu’elle aimait.

Pierre-Paul, qui avait sauvé la vie à Suzanne et dont on faisait le plus grand cas dans la famille de Beauval, fut naturellement le sujet de fréquents entretiens. Les deux sœurs souriaient à l’aveu naïf de la tendresse de Marcelle pour le jeune pâtre du Moire; elles n’ignoraient pas que cette tendresse était réciproque et n’avaient pas oublié que, pendant bien longtemps, Pierre-Paul s'était montré tout fier d’être appelé le petit mari de Marcelle.

«c C’est de ceci surtout qu’il ne faut parler à personne, disait Suzanne.

— Et même, ajouta Laure, n’en causons jamais que bien bas, de peur d’être entendues.

— Mon Dieu ! dit Marcelle, est-ce donc aussi parce que Pierre-Paul habite une ferme et porte le costume de paysan? C’est vilain de rougir de ses amis d’enfance; vous n’avez pas rougi de moi, mesdemoiselles. Si l’on se moque de mon amitié pour lui, eh bien ! je dirai aux moqueuses qu’elles ne sont que des méchantes !

— Garde-t’en bien! dit Suzanne.

— Imprudente ! fit Laure, tais-toi donc ! »

Marcelle ajouta ;

« Si Pierre-Paul était habillé en prince et demeurait

aux Tuileries, je ne pourrais l'aimer davantage; serait-il un petit mendiant déguenillé, je ne l’aimerais pas moins.

— Tu ne nous comprends pas, Marcelle, dit Suzanne.

Si la supérieure, si nos maîtresses savaient ce que tu nous dis-là, nous serions bien grondées toutes les trois et l’on nous empêcherait peut-être de causer ensemble.

— Suzanne a raison, murmura Laure; enfin, moi qui suis la plus grande, je serais punie sévèrement.

— Pourquoi donc? mais pourquoi? je vous en prie l

— Enfant! dit mademoiselle Laure qui avait quinze ans. >

Quant à Suzanne, elle baissa modestement les yeux.

« La modestie est inconnue à l’innocence , > affirment maints moralistes, ce qui tend à prouver que la criminelle pensionnaire était coupable de comprendre le sens du mot amour; mais, Marcelle, l’ignorante, dit encore :

« Y a-t-il donc du mal à ce que j’aime Pierre-Paul, qui m’a toujours fait du bien et qui m’aime aussi depuis que je me connais? >

Laure fut très-embarrassée pour répondre avec sagesse,

■ réfléchit un instant et dit enfin :

« Si Pierre-Paul était ton frère, ou seulement ton cousin, personne n’y trouverait rien à reprendre, mais il n’est pas du tout ton parent.

— C'est mon bon ami, fit Marcelle.

— Et voilh justement le mal! murmura mademoiselle Suzanne en rougissant.

— Faut-il donc être ingrate? ou bien nos maîtresses sont-elles comme mon père qui déteste la famille Roverin , sans que j’en sache bien la raison !

— Vraiment ? dirent à la fois .les deux sœurs.

— Oui, mesdemoiselles; c’est pourquoi Corentine m’avait bien défendu de ne parler de PierrerPaul à papa ni à maman, et j’en ai eu du gros chagrin qui a fini par me donner le mal du pays.

— Pauvre Marcelle! dit Laure en soupirant.

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-I- Mais vous connaissez Pierre-Paul, et vous ne le haïssez pas, vous, ajouta la petite fille, vous savez combien il est bon, doux, instruit, généreux.... •

Courageux surtout I interrompit Suzanne.

— Et vous m’écouterez, n’est-ce pas, quand je vous parlerai de lui ?

— Sans doute, murmura Laure malgré sa haute sagesse.

— De tout notre cœur! dit Suzanne enhardie par l’exemple de son aînée.

— Mais encore une fois ne parle lie lui qu’à nous seules!

— Merci, mesdemoiselles, merci! dit Marcelle avec effusion, caT, si je ne pouvais ni le Voir, ni l'entendre, ni seulement prononcer son nom, comme à Paris, oh! je sens bien que je tomberais malade encore une fois ! »

Cette conversation, qui mettait dans un grand embarras l’aînée des deux sœurs et qui faisait rougir la cadette à chaque instant, avait lieu à l’extrémité du vaste enclos où les pensionnaires passaient leurs récréations. Les abois d’un chien se firent entendre de l’autre côté d’un mur très-haut qui séparait le jardin d’une prairie peu fréquentée.

« Plantiau! c’est Plan tiau! s’écriaMarcelle toute joyeuse.

— Et Pierre-Paul n’est pas loin ! ajouta Suzanne.

— Ne restons pas ici, mesdemoiselles! dit Laure avec

une sorte d’effroi. » • .

En même temps elle prit Marcelle par la main ; Marcelle résista.

Une voix fraîche et claire qu’on pouvait prendre pour celle d’une jeune paysanne chanta sur un air du pays ;

; Dans une grande cage d’or

Ma tourterelle est enfermée ;

Ma sœur d’enfance , mon trésor,

Ma compagne, ma bien-aimée ! • ,

Du ciel ses yeux ont la couleur,

Et d’une douce fleur son cœur

Son cœur a la fraîche senteur ; Le mien est brisé de douleur.

You lan la ! ma bien-aimée !

Tout mon bonheur !

Dans le milieu de l’enclos, la plupart des pensionnaires jouaient aux barres; les sous-mai tresses causaient en les regardant; la voix qui chantait au delà du mur fut couverte sans doute par les éclats de rire des Camille et des Atalante qui rivalisaient d’agilité''.

Laure inquiète écoutait à peine, Suzanne resta immobile et muette, Marcelle poussa un cri que Pierre-Paul aurait reconnu entre mille ;

<c Silence, au moins I > dit Laure en lui mettant la main sur la bouche.

Et Pierre-Paul, certain maintenant d’être écouté, entonna son second couplet avec un accent de triomphe qui n’échappa point aux trois amies :

A l’entour de la cage d’or Où ma compagne est enfermée , Moi je tourne, et je tourne encor, Je ne puis voir ma bien-aimée !

Sans pitié pour notre malheur ! ,

Hélas ! un cruel oiseleur Sous les barreaux retient ma sœur ; Sous ses barreaux il a mon cœur.

You lan la ! ma bien-aimée ! ,

Tout mon bonheur !

— Marcelle, dit Laure de plus en plus alarmée, si la supérieure savait ce qui se passe ici, elle en écrirait à nos parents, Suzanne serait punie, je risquerais d’être renvoyée, et toi aussi peut-être.

' — Pourtant, objecta Suzanne, nous ne faisons qu’écouter; est-ce notre faute, à nous, si Pierre-Paul chante dans la prairie?

— Allons -nous-en! croyez-moi, 'et n’y revenons plus! » dit Laure toute tremblante.

Pierre-Paul , qui s’attendait à une nouvelle marque d’approbation, resta un moment indécis. Il sentait pour sa part qu’une tentative d’escalade serait une faute grave qui, peut-être, nuirait à Marcelle; et, d’ailleurs, rien n’était moins facile qüc de grimper, car une large douve pleine d’eau vive séparait encore la prairie du mur garni de verres cassés. L’obstacle moral 'fut néanmoins de beaucoup plus fort que l’obstacle matériel. Après un instant de silence, le jeune gars reprit avec un certain trouble :

A travers le grillagé d'or Glisse-toi, ma chanson rimée ;

Dans la cage prends ton essor Et vole vers ma bien-aimée ;

Va lui dire que ma douleur Est encor pleine de douceur,

Car, nuit et jour, mon triste cœur Reste captif avec ma sœur.

You lan la 1 ma bien-aimée 1 Tout mon bonheur !

La cloche de l'étude sonna, et Marcelle, fort émue, cria de toutes ses forces :

« Merci, adieu ! »

Pour le coup, Laure se fâcha. Le soir, elle crut devoir adresser à sa petite amie un discours en trois points, dont la conclusion fut qu’il fallait empêcher Pierre-Paul de jamais commettre de pareilles imprudences.

s Mais comment? demanda Marcelle.

— Fais-le lui défendre par Gorentine.

— Oh ! non !

— Pourquoi donc?

— Je serais sûre de faire de la peine à mon ami.

— Eh bien ! il ne faut pas ! s’écria Suzanne.

— Proposez un meilleur moyen, au moins, dit Laure.

— Écrivons-lui ! et dès que Plantiau aboiera, Laure lancera de l’autre côté du mur la lettre attachée à une pierre.

— Y songez-vous? c’est pis que toutes les chansons.

— Nous ne le ferons qu’une fois, dans une bonne intention, sans qu’on nous voie, » disait Suzanne.

Et la, lettre fut écrite; en partie par Marcelle, en partie par la sage Laure elle-même, qui la jeta de l’autre côté du mur avec le plus grand succès, car Plantiau en accusa réception à coups de gosier.

S’il était défendu à Pierre-Paul de chanter, d’appeler ou de crier, il ne lui était pas interdit de revenir souvent de l’autre côté du mur, et de s’y coucher dans les hautes herbes. Le chien donnait le signal de son arrivée. Marcelle, Suzanne et Laure chantaient ensemble, ce qui ne pouvait être blâmé par personne, et Pierre-Paul rentrait tout joyeux au Moire, après avoir fait huit fortes lieues de pays rien que pour entendre la voix de sa chère petite compagne d’enfance.

Les jours où il devait venir étaient connus d’avance par les trois jeunes amies, qui ne manquaient pas de se trouver au coin convenu. Laure avait fini par se laisser entraîner. Tant et si bien qu’une balle élastique entra par-dessus le mur de l’enclos, et que dans cette balle Marcelle devait trouver une lettre à laquelle il fallut bien répondre. Laure elle-même en convint , car Pierre -Paul demandait l’avis de ces demoiselles sur une grave question.

Devait-il ou ne devait-il pas essayer d’être le pourvoyeur de lait du couvent? En ce cas, comment s’y prendre? à qui s’adresser de préférence? et, si sa démarche réussissait, comment pourrait-il entrevoir Marcelle de temps en temps?

Le conciliabule des trois amies se rassembla le plus secrètement possible pour examiner l’audacieuse proposition de Pierre-Paul.

Les religieuses, pleines de confiance en Mlles de Beau-

val, qui se distinguaient par leur bonne conduite et leur piété, n’avaient pas craint un seul instant qu’elles pussent induire à mal leur jèune protégée. Marcelle, d’ailleurs, se faisait remarquer aussi par sa douceur, son appbcation et son obéissance.

Elle arrivait de Paris : on savait bien qu’elle avait été nourrie en Saint-Loup, mais pouvait-on se douter qu’elle y avait passé près de onze ans , quand ^e s’était montrée capable d’entrer d’emblée dans la seconde classe ? Pouvaiton soupçonner, enfin, qu’elle fût déjà l’héroïne de tout un petit roman, elle, la plus jeune?

Ces trois demoiselles étaient donc à peine observées, et le petit roman cheminait en dépit de la prudence de Laure, qui opina d’abord pour répondre à Pierre-Paul par la négative. Mais Suzanne objecta que le lait du couvent était détestable, tandis que celui du Moire était le meilleur du pays à plus de dix lieues à la ronde. Pierre- Paul avait un troupeau de vaches, devait-on l’empêcher de vendre leur lait? Et, si l’assistante lui accordait sa pratique, ce serait tant mieux pour tout le monde.

■ « En venant bien exactement à huit heures du matin, quand nous allons à la chapelle, il nous verrait certainement passer dans le corridor, > dit Marcelle en rougissant. ■ Elle avait fait, comme l’çn voit, d’inévitables progrès en diplomatie , les craintes de Laure, les scrupules de Suzanne ayant fini par lui faire comprendre que ' son anaitié pour Pierre-Paul, son petit mari de Saint-Loup, était un cas très-repréhensible à Notre-Dame-des-Fleurs,

Les savants auteurs de la Grande complainte de Fontainebleau affirment ;

Que partout, si l’on est veau,

Dans son lait on boit de l’eau !

Madame la supérieure et la sœur assistante, après avoir fort inutilement possédé des vaches et pris une laitière à leurs gages, étaient convaincues par une longue expérience

de celle lamenlable vérité. U était réservé à Pierre-Paul d’y donner le plus éclatant démenti. Moins d’une semaine après avoir reçu par-dessus le mur d’enceinte une fort longue réponse à ses questions, le jeune pâtre apprit confidentiellement à l’oncle Gervais qu’il avait obtenu, aux meilleures conditions, la fourniture générale du laitage de Notre-Dame-des-Fleurs.

« Core pus drôle! » fit le vieux fermier du Moire d’un ton admiratif.

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