XXXI
vy coELn DE MÈaE. . '
Elles se regardèrent, baissèrent les yeux, se regardèrent encore et baissèrent les yeux de nouveau. Marcelle ne les releva plus. A peine arrivée de voyage, elle n’avait point de broderie ni d’ouvrage sous la main pour se donner une contenance : elle resta immobile. Son long séjour au couvent, les conseils et 1^ exemples de ses jeunes amies, tel- ‘ ' les que Mile Laure de Beauval, et ses mystérieuses relations avec le laitier Pierre-Paul qui, comme un loup vêtu d’une peau d’agneau, avait fini par pénétrer dans la bergerie, ayant peu k peu augmenté sa prudence, elle s’é- . tait habituée k tenir compte des moindres circonstances extérieures. Une ombre, un reflet, peuvent trahir un mouvement; un geste est souvent plus indiscret qu’une parole.
LA MElLLEüllE PART.
Marcelle savait cela par expérience. Elle remarqua que l’abat-jour de la lampe projetait sur elle une ombre qui ne permettait pas d’observer le jeu de sa physionomie. Ce fut à dessein qu’elle se plaça dans la demi-obscurité. La jeune fille sentait que sa belle-mère devait être avide de la connaître eufin, mais elle avait fermement résolu de rester impénétrable. Elle était bien décidée k garder tous ses secrets pendant quelques mois encore, c’est-à-dire jusqu’à l’époque de la majorité de Pierre-Paul; car alors, comme l’oncle Gervais l’avait dit et répété cent fois, Pierre-Paul viendrait à Paris à la recherche de sa sœur Clarisse. Loin de vouloir, comme son père , se renfermer gauchement dans un cercle de mystères fâcheux, elle avait hâte d’en sortir par une confession franche et complète , dût-il lui en coûter tout le bonheur de sa vie. Mais elle s’était douloureusement convaincue de la nécessité d’attendre. Elle n’ignorait pas comment Émilien s’était remarié à l’insu de Morgan et sans dire aux parents de Clarisse qu’il eût été marié une première fois. On l’avait trop souvent blâmé devant elle de ce double mystère, pour que son imagination n’eût point travaillé en y songeant. Corentine voulait qu’elle fût très-prudente sur ces sujets de toutes les anciennes querelles. Pendant le voyage de Bretagne à Paris, Émilien, qu’elle fut bien forcée de juger, malgré son amour filial, se montra frivole, vain, léger, et, en d’autres termes, tout différent du père qu’ell&eût souhaité d’avoir. Clarisse n’était point sa mère , mais sa marâtre ; elle avait besoin, elle aussi, de mieux la connaître.
Si la jeune femme n’avait rien oiftlié, Marcelle n’avait rien oublié non plus ; elle ne se souvenait que trop des instructions et des conseils d’Émilien lors du premier d^es voyages à Paris. Entre lui et Clarisse il y avait doimi|y^ secrets qm indiquaient un manque de confiance. A quîift faute? A|jw^risse, sans doute. Marcelle devait le croire, ^ par respect pour son père.
La vie commime, l’éducation publique avaient lentement
LA MEtLLKüRF; PART.
modifié le naturel de la jeune fille. Ses défiances un peu farouches de paysanne s’étaient transformées en une réserve dont aucun esprit juste ne lui' fera un crime. Elle n’était ni menteuse ni, à proprement parler, hypocrite, mais elle savait comprimer un soupir, composer ses traits, retenir un premier mouvement, moduler les inflexions de sa voix et pousser à l’extrême une discrétion qu’elle croyait indispensable. Elle ap|)liqua donc toute la force de sa volonté à ne pas commettre de maladresses.
Qu’avait-elle à dire maintenant? Après avoir suffisamment félicité la mère de Gilbert et de Léonie sur leur grâce et leurs dispositions charmantes, après avoir été enfantine et spirituelle pendant et depuis le dîner, elle pouvait continuer à réfléchir sur sa conduite en attendant qu’il lui fût permis de rentrer dans sa chambre.
« Il est certain, pensa Clarisse avec tristesse, que c’est à moi de rompre le silence la première; Mlle Durantais joue serré.
— Qu’elle me parle, je lui répondrai ; qu’elle me commande, je lui obéirai, se disait Marcelle; qu’elle m’observe tant qu’il lui plaira, je ne tournerai plus les yeux de son côté ; je ne dois point affronter son regard; j’aurais l’air d’une petite impertinente. »
Clarisse continuait ainsi :
« Quel malheur que je ne sois pas sa mère! Je me sens attirée vers elle, je l’aime !... Mais je n’ai pas de confidences à lui faire, moi ; je craindrais de diminuer, par quelque aveu regrettable, le respect qu’elle doit à son père. Moi, je décharge le trop-plein de mon cœur dans celui d’Ismène, qui est bien moins ma mère que je ne suis celle de cette enfant. Malheureusement, je n’ose la presser de questions, je tremble de renouveler les scènes d’autrefois.
J — Ah ! si j’étais sa fille ! poursuivait Marcelle, je seraisà ses pieds déjà, et je lui dirais en pleurant ; «i J’aime Pierre- Paul, et je veux être paysanne, cotnme il est paysan. Ne me pressez point d’aller dans le monde; ne craignez
J,A MKILLEUIIE l'AUT.
pas que j’envie jamais le sort de mon frère ni celui de ma j-«‘ur. Gervais sait bien à celte heure qu’il a toujours été plus heureux que Joseph; Gorentine n’a que trop cruellement appris que Jeanne-Marcelle, mon infortunée jiière, eut la mauvaise part. »
. — Elle a toute l’opiniâtreté de son père; comme lui elle cache ses pensées, ses actions, ses desseins. Que faire? mon Dieu 1 Par quel moyen la rendre expansive avec moi? car la pauvre enfant ne tardera pas â souffiir de ne pouvoir se confier à personne. »
Et, tandis que Clarisse pensait ainsi, Marcelle s’avouait 'que sa jeune belle-mère était charmante :
« J’éprouve pour elle une sympathie indéfinissable : je l’aime autant que je la redoute, je voudrais k chaque instant me jeter dans ses bras. Est-ce une illusion? mais je luitrouve, comme à Gilbert, quelque chose du sourire doux et fin de Pierre-Paul. Pourquoi faut-il donc qu’elle soit la fille d’une grande dame de Paris? Mon amour et mes projets d’avenir lui paraîtront des folies. Je suis trop .sûre qu’elle les combattra. La fille de son mari paysanne! la sœur de ses enfants porter des sabots, une robe de bure et une coiffe blanche 1... Gela lui semblera monstrueux, et mon père a déjà tant de préventions contre les Roverin et contre tous les gens de Saint-Loup, à bien peu d’exceptions près!
— Que dire à Marcelle ? vais-je lui parler broderie ou musique? se demandait Clarisse; aurai-je recours aux banalités, quand je voudrais lui crier : « Ma fille, ouvre-moi donc ton âme ! Aime-moi! aime -moi! moins que ton père, moins que ton frère et que la sœur, moins que Gorentine, moins que ton frère et que ta sœur de lait, moins que tous, Marcelle!... mais accorde-moi une place dans ton cœur, ne serait-ce que la dernière; ne me la refuse pas, car je t’aime!... »
Plus le silence se prolongeait, moins Clarisse se sentait capable de le rompre. Elle se leva, se dirigea lentement
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vers le piano, ce même piano dont Pierre-Paul avait reirouvé le souvenir en lisant les mémoires de son père ; | uis, comme elle avait accoutumé dans ses moments douloureux, elle y posa les doigts : les cordes frémirent.
Alors, poursuivant son monologue, Marcelle, dont l’imagination s’exaltait, se voyait en lutte ouverte avec Clarisse, et elle s’écriait intérieurement :
« Mais ma grand’mère à moi, madame, n’était ni marquise ni comtesse !... Je ne tiens pas à la noble famille de Lersant, moi! Gilbert et Léonie, à la bonne heure! Votre orgueil s’alarme à la pensée que vos enfants auraient une sœur simple paysanne ; èh I que m’importe votre orgueil ! Votre mère est comtesse ; tant mieux pour elle et pour vous!... .Mais, encore une fois, la femme à Nicolas Faron était paysanne ; la mère du docteur Dürantais était paysanne aussi, ne vous en déplaise; et Jeanne-Marcelle, qui repose à Montmartre, était née paysanne, quoiqu’elle soit morte dame comme voi’S l’êtes et qu’elle ait porté le nom que vous portez vous-même! »
Marcelle, immobile et plongée dans l’ombre, rougit k ces pensées; elle eut honte de son emportement imaginaire.
« L’orgueilleuse, la méchante, c’est moi maintenant, se dit-elle. Je suis injuste même, car sais-je bien quelle serait la réponse de Clarisse si je lui avouais ce que je désire, ce que je sens, ce que je veux. Elle m’a dit, elle m’a écrit cent fois qu’elle n’aspirait qu'a me savoir heureuse. Pourquoi supposer quelle m’ait menti? Pourquoi admettre qu’elle me refuserait le bonheur? Pour me contraindre à être discrète, je me fais dure; je suis ingrate, j’ai tort, j’ai toujours tort. »
Le clavier retentissait sous les doigts de Clarisse, qui eu tirait des accords plaintifs et doux. Sa mélancolie se traduisait en une mélodie touchante.
« Marcelle ! Marcelle ! consens à être ma lille ! disait et répétait son cœur.
— Oh! pourquoi n’est-elle pas ma mère? » répondait çelui de Marcelle.
Êmilien, Gervais, Jacques Morgan, Pierre-Paul, tous ceux qu’elle aime, sans même excepter la sage Gorentine, ont contribué à la réserve de Marcelle, qui s’est bien promis d’être pour Clarisse la plus soumise des filles. Mais ce n’est plus assez pour celle-ci, que l’expérience de la vie a cniellement éclairée; elle veut conquérir sa confiance entière. Et la lutte s’établit dans le mibeu des sentiments les plus purs.
Clarisse fait vibrer les cordes de l’instrument qui rend des sons angéliques comme les vœux qu’elle forme. Marcelle s’est retournée. Elle écoute, elle frissonne, la puis- ^sance de l’harmonie la pénètre. Clarisse a vu ses grands yeux bleus tournés vers elle avec un mélange d’admiration et de douceur.
Ce regard l’inspire : elle chante. En créant des accords ravissants, elle chante d’une voix émue une sorte d’hymne ou de cantique versifié autrefois pour elle par le comte Édouard de Lersant, peu avant son mariage avec Ismène.
Lorsque le Tout-Puissant eut créé la lumière,
Les étoiles du ciel et les splendeurs du jour,
Et lorsqu’il eut assis sur leur base première Les mondes que peuplait son paternel amour ;
A tous les animaux, quand il eut donné l’être,
Quand de ses propres mains il eut pétri leur maître, L’Homme qu’il daigna faire son image, — alors ,
■ Alors il fit la Femme, et, parmi ses trésors Choisissant les plus beaux pour nous la rendre chère,
1,1 la doua d’un cœur de mère !
Espérance, foi, charité, /
Amour pieux, amour austère ,
Abnégation, pureté.
Dieu notre père
Vous a mis dans un cœur de mère !
Marcelle s’avançait sans bruit, déjà profondément tou-
chée et les yeux fixés sur Clarisse, dont la voix plus ferme se déployait avec ampleur :
La femme avait péché, mais Dieu, dans sa clémence,
Ne lui retira pas le don du premier jour.
Coupable, elle pleurait sa paisible innocence Sans espoir de rentrer au bienheureux séjour,
Quand tout à coup, son sein tressaille d’allégresse :
En son àme elle voit des trésors de tendresse :
Elle était mère enfin, et son cœur éperdu !
Retrouvait dans l’exil le paradis perdu !
Depuis, pour ses enfanis en exil sur la terre,
L’Éden est dans un cœur de mère !
Au delà du piano, il y avait une glace où Clarisse vit Marcelle essuyant ses larmes. La blonde enfant, qui s’élait approchée, palpitait et semblait écouter une mélodie cé- ' leste; elle était radieuse de beauté; tous ses généreux sentiments reprenaient le dessus et lui faisaient une auréole. Elle aspirait les paroles de Clarisse, qui chanta le refrain avec une douceur infinie et prolongea la ritournelle, se pré- parant ainsi à donner à la dernière strophe une expression plus touchante et plus tendre.
Ce troisième couplet, fait à la louange d’Ismène, qui avait recueilli Clarisse, allait à présent s’adresser à Marcelle, dont l’émotion redoubla dès les premiers vers :
Sur un tombeau gémit une jeune orpheline Que sa mère a bénie en remontant au ciel.
— « Enfant, sèche tes pleurs ! La charité divine Te rendra les trésors de l’amour maternel.
Un ange va venir, sous les traits d’une femme Qui trouvera pour toi ces trésors dans son âme ;
Elle te tend les bras ; elle t’ouvre son cœur!
Souris à ^avenir et rends grâ^e au Seigneur !
Mais pour une autre, un jour, pauvre , errante, étrangère, Que ton cœur soit un cœur de mère ! »
Espérance !
Clarisse lie put achever : Marcelle était défaillante.