‹ La meilleure partChapitre 26 sur 33 · OCCASIONS FEROCES · texte numérisé non relu

OCCASIONS FEROCES

Il est des occasions perdues qui ne se représentent jamais, ou qui, par une sorte d’ironie de la destinée, ne reviennent que trop tard

Marcelle avait été sur le point de nommer Pierre-Paul, la famille Roverin et le bourg de Saint-Loup; Émilien parut, et, quatre mois après, les plus douloureux pressentiments de Clarisse se trouvaient justifiés : elle n’avait reçu aucune confidence.

Hélas! pendant ime nuit de larmes et d’angoisses, qui fut pour Clarisse une nuit de douces illusions, Marcelle avait eu le temps de réfléchir. Elle s’était ressouvenue des ordres formels et réitérés de son père; elle s’était reproché comme une faille d’avoir failli les enfreindre. Go n’était

LA MEII.LEURE PART.

point à Clarisse , mais h lui, qu’elle devait d’abord parier de Pierre-Paul.

Tel était le conseil de tous ses amis de Saint-Loup, à qui elle avait fermement promis de le suivre.

Elle prit donc la pénible résolution de ne plus se laisser ébranler par la sympathie que Clarisse lui inspirait, et de garder tous ses secrets jusqu’à l’époque où Pierre-Paul aurait atteint sa majorité. Pressée de questions maternelles, elle usa de faux-fuyants ; elle répondit surtout par la prière instante de ne pas être produite dans le monde.

« Mais si ton père l’exige? objecta la jeune belle-mère.

— J’obéirai,» dit Marcelle avec résignation.

Émilien traita légèrement les répugnances de safiUe, et, Clarisse ayant plaidé pour elle, il s’impatienta.

« J’ai mes bonnes raisons pour vouloir ce que je veux!»

.Marcelle dut être présentée dans plusieurs salons. Au couvent où elle avait pour intimes Laure et Suzanne, au château de Beauval, où elle s’était trouvée en contact avec des personnes du meilleur ton, et enfin dans la familiarité de Clarisse, elle avait acquis des manières distinguées. Sa grâce naturelle, sa beauté, son esprit, lui valurent bientôt des hommages qu’elle repoussa froidement. Ses succès même accrurent sa mélancolie.

Clarisse s’efforça de la consoler, Clarisse déploya toute .son ingénieuse bonté dans l’espoir de la forcer à lui parler à cœur ouvert. Clarisse augmenta sa douleur muette.

La contrainte morale que s’imposait la jeune fille, la loi qu’elle s’était faite de se roidir contre les plus tendres efforts, accrurent ses regrets et la rendirent .morose. Elle avait cru facile d’attendre quelques mois sans se traliir; elle avait compté sans Clarisse, ([u’elle souffrait de repousser avec une froideur contraire à son instinctive sympathie. Placée entre une volonté fermement enracinée et un besoin d’expansion qu’elle comprimait, se repliant systématiquement en elle-même, craignant à tout heure de faiblir, elle n’osait plus embrasser Clarisse, elle l’évitait, elle la fuyait.

Et pourtant, lorsqu’elle pouvait la contempler à la dérobée, c’était avec un sentiment d’une douceur inexprimable. Mais alors, tout à coup, au moment de se jeter dans des bras toujours prêts b la recevoir :

« Prends garde! Marcelle! tu parlerais! lui criait une voix qui glaçait son jeune cœur, tu désobéirais à ton père, tu manquerais à toutes tes promesses. »

La malheureuse enfant s’était mise à la torture, elle dépérissait sans proférer ime plainte.

Émilien, un jour, revint de son bureau de meilleure heure que de coutume, et resté seul au salon avec sa jeune femme :

« Veuillez me prêter toute votre attention, lui dit-il de' ce ton discordant que prennent les hommes faibles pour faire acte d’autorité. »

Clarisse s’inclina en signe de consentement. Émilien poursuivit : ”

« Le moment d’une explication sérieuse et décisive est arrivé. L’état de ma fille Marcelle m’inquiète ; son sourire, ses fraîches couleurs ont disparu; elle recherche la solitude, elle ne rompt presque jamais le silence, elle souffre. .

Je m’en aperçois, je m’en alarme. Je suis retenu presque tout le jour hors de mon intérieur : que s’y passe-t-il donc durant mon absence? Ma fille déserte le salon, même quand j'y suis. Je veux savoir pourquoi, Clarisse, répondez !

— Il vaudrait mieux, cerne semble, interroger Marcelle, répondit la jeune belle-mère avec tristesse.

— Non, vous d’abord ! c’est à vous que je l’ai confiée.

— Oui, mais elle est un fardeau pour moi, et je ne vous le cache pas, Émilien, j’ai hâte de m’en décharger.

— Quel est ce langage?

— Celui 'd’une femme sincère. Je ne puis ni ne daigne mentir, moi ! Marcelle ne m’aime pas, Marcelle ne veut ou ne peut pas m’aimer; elle m’obéit, elle est soumise, elle est même attentive, mais attentive comme une esclave,

non comme une lille. Je n’ai rien à lui reprocher que sa défiance à mon égard. Je ne sais jusqu’à quel point elle me hait, je sens qu’elle me craint; son regard fuit mon regard; elle passerait là six heures à mes côtés sans me dire un mot, sans même tourner les yeux vers moi !

C’est étrange ! dit Êmilien d’un ton de doute blessant pour Clarisse.

— Oui, c’est bien étrange! répéta la jeune femme avec amertume. Après l’élan spontané du soir de son retour, elle semblait prête à me laisser lire dans son âme, elle eut un instant d’expansion qui me remplit d’espérance; votre présence y mit un terme.

— Ma présence! répéta Emilien avec humeur.

— Et depuis, je ne sais sous quelle fatale influence est votre fille....

— Qu’entendez-vous par là, Clarisse? interrompit Emilien. Qui peut exercerune influence sur Marcelle, si ce n’est vous ou moi? C’est donc à moi que vous faites allusion!

— Au nom du ciel ! ne traduisez pas ainsi mes paroles! ou bien, imitant' votre fille, je me fais de bronze ou de glace.

— Soyez claire, en ce cas ! Que voulez-vous dire? De quelle influence fatale parlez-vous? Que craignez-vous? Que supposez- vous?

— Dieu me garde de hasarder la moindre supposition !

— Pourquoi?

— "Vous la prendriez en mauvaise part.

— Vous vous trompez, Clarisse.

— J’aurais l’air de calomnier votre fille! Non! non! avant de risquer un seul mot, je veux voir et savoir, je veux être sûre de ce que j’avance, surtout dans la position où vous nous avez placées.

— Que soupçonnez-vous ? Par pitié pour moi, Clarisse, soyez franche, ne me cachez rien !...

— Moi! vous cacher quelque chose? mais je ne cac!ic jamais rien, et je souffre de ce qu’on me cache sans cesse !

— Vous récriminez, madame ! vous revenez sur le passé : ne l’ai-je donc pas expié assez cruellement? Je viens vous faire part de mes inquiétudes, vous entamez une querelle !

— Je parle de votre fille, non de vous! repartit Clarisse avec une sorte d’emportement. Et, quand vous vous méprenez ainsi, je m’exposerais à vous confier des suppositions peu fondées, des soupçons vagues, des craintes chimériques, peut-être! Vous confondriez l’expression de mes craintes avec une accusation, comme vous voyez un reproche dans une plainte qui n’a rien de blessant. Marcelle me fait un mystère de son passé que j’ignore toujours, de son présent quelle rend impénétrable, de ses vœux, de ses rêves d’avenir. Je la questionne, elle élude mes questions avec une adresse désespérante ; je me montre affectueuse, je l’attriste, car je l’oblige à jouer un rôle qui coûte à son naturel incapable d’bypocrisie. — Oh ! je la vois telle qu’elle est; je l’observe, je l’étudie sans cesse, et j’aime à rendre hommage à ses bonnes qualités ; elle dissimule, mais elle n’est pas dissimulée, et c’est là justement, selon moi, la cause de sa mélancolie. Elle a des secrets qui lui pèsent. Quels secrets? Je l’ignore. Et tenez, je suis sûre qu’elle n’est rentrée qu’à regret sous le toit paternel.

— Sûre, comment?

— Sa correspondance entière en est la pi-euve à mes yeux.

— Erreur !

. — Oh ! je ne me trompe pas en ceci, car j’affirme ! »

Emilien s’enflamma de colère à ces mots.

« Vous affirmez que ma fille ne vit qu’à regret dans cette maison, vous êtes sûre qu’elle redoutait de rentrer (hins notre demeure ; et sa correspondance, chef-d’œuvre de sensibilité filiale, démontre de telles faussetés. Oh ! j’y vois clair maintenant ! je vois que vous n’avez cessé d’avoir des préventions contre elle ! je vois que vous les lui faites sentir, je m’explique le mal qui la dévore lentement ; elle 404 20

LA MEILIÆÜRE PART.

s’est aperçue de votre antipathie ; elle en souffre, elle en meurt !

■ — C'en est trop ! s’écria Clarisse. J’en appelle de vous à votre fille, je cours la chercher; je veux qu’elle soit enfin jnge entre nous ! »

La jeune femme ramena Marcelle toute tremblante, car du fond de sa chambre elle avait entendu la fin de cette scène.

« Parlez, mademoiselle Durantais, ditClaiisse. Qu’avezvons à me reprocher? vous ai-je tourmentée, vous ai-je tyrannisée? Dites quels sont mes torts envers vous....

— Vous n’avez aucun tort envers moi, murmura la jeune fille.

— Votre père m’accuse de vous humilier, de vous persécuter, de vous faire souffrir, de vous tuer enfin!.,.

— Mon père !... dit Marcelle d’une voix étouffée, maman no m’a fait que du bien, et je suis mille fois reconnaissante des soins qu’elle me prodigue!...

— Je voulais être pour vous une mère, reprit Clarisse; je vous aimais. Je vous ai demandé votre amitié, votre tendresse, votre confiance; je n’ai point su désarmer votre froideur. Oh! ne protestez pas! je n’ai pu, malgré tous mes efforts, obtenir la confidence de vos soucis. Pour vous, je ne suis pas une mère.... »

Marcelle baissa les yeux en pâlissant.

« On n’est mère que par l’amour ! Et je ne veux pas être une marâtre, moi ! Le premier rôle m’est refusé, je refuse le second! Qu’une autre soit votre guide et surveille votre jeunesse, je renonce à cette tâche au-dessus de mes forces! Qu’ime autre plus heureuse obtienne l’aveu de vos secrets, Marcelle, car vous avez des secrets, vous ne le nierez pas !...

— Eh bien! ma fille? dit Émilien, répondez donc, répondez !...

— Oui , j’ai mes secrets ! » murmura Marcelle avec difficulté.

Clarisse coupa la parole à son mari :

n Permettez que j’achève!... j’ai avancé que Marcelle n’avait jamais désiré de rentrer dans cette maison; qu’elle vous dise si je me suis trompée?... »

Marcelle parda le silence ; l’indulgente Clarisse n’insista pas, et, poursuivant :

« J’ai ajouté, mademoiselle, que vous remplissiez tous ' vos devoirs envers moi avec un zèle parfait, mais avec une résignation mêlée de crainte. J’ai dit que vous ne m’aimiez pas; ai-je eu tort?... »

Marcelle soupira, puis, tournant vers Clarisse un regard limpide et tout empreint de tendresse filiale :

« Peut-être! » murmura-t-elle.

Et l’accent plaintif de ce seul mot retentit dans le cœur de la jeune femme comme le nom le plus doux. Mais il était trop tard.

Émilien intervint ; après avoir demandé pardon à Clarisse de ses injustes erreurs, il voulut rester seul avec Marcelle, dont le trouble égalait la douleur, et du ton le plus paternel :

« Chère enfant, lui dit -il, je viens encore de me donner des torts envers ma femme à cause de toi. Et tu m’as obligé h les reconn;iître en avouant que tu as des secrets pour nous ! La paix et le bonheur de notre famille dépendent de toi. Écoute bien. Je pourrais te faire un devoir de tout me dire, exiger tes confidences avec une sévérité légitime ; je préfère m’adressêr à tou bon cœur, je te prie de me répondre sans arrière-pensée. Ne crains ni ma colère ni mes répugnances ; apprends-moi de quel mal tu souffres, j’en cherchei’ai le remède avec toi. Tu n’as pas voulu ouvrir ton cœur à Clarisse

— Pardonnez-moi, mon père, je l’ai voulu! interrompit Marcelle en pleurant. J’aime tendrement ma jeune belle-mère; oh! combien elle se trompe en pensant que je la déteste.... Je suis heureuse de la servir! Je l’aime autant et nlus peut-être que Curcutiue, je l’aime comme

si elle était à la fois ma mère et ma sœur; à chaque instant, je me retiens pour ne point me jeter dans ses bras, et, si je n’ose la regarder, c’est que je l’aime trop!... Oh! oui, je l’aime trop !... Elle m’attirerait encore 1 et la force me manquerait! je lui dirais.... tout ce que vous m’avez défendu de lui dire....

— Moi ?... murmura Emilien.

— Oui, mon père, vous-même !... »

Emilien fronça les sourcils ; il était l’auteur du mal, il le sentait. Marcelle, sa propre fille, venait de le condamner. C’était lui, lui seul qui, par son entêtement systématique, causait toutes les souffrances de Clarisse. Mais il ne voulait pas, même h cette heure, reconnaître clairement ses torts.

« Eh bien ! eh bien ! reprit-il, quels sont donc ces énormes secrets?

— AhI mon père, vous les connaissez depuis longtemps!... » , ,

Les sanglots de Marcelle redoublèrent.

Rouge de pudeur, plus trernblante qu’une fleur des champs agitée par la tempête, elle se mit à genoux en arrosant de pleurs les mains de son père : puis, d’une voix entrecoupée :

H II lui ressemble ! dit- elle. On jurerait qu’ils sont frère et sœur!... Il est noble et généreux comme elle!... Permettez que je redevienne paysanne!... — Vous avez bien aimé ma mère, quoique vous fussiez d’une classe supérieure à la sienne.... — C’est un Roverin ; oh ! ne croyez plus que les Roverin vous haïssent!... — Ramenez-moi à Saint-Loup, ils vous béniront!... — Rendez-moi mon beau pays de Bretagne, la vie des champs et mon ami d’en^ lance.... que j’aimerai jusqu’à la mort! — Corentine lui était favorable autrefois; vos ordres l’ont rendue contraire à nos vœux.... — Moi, j’attendais le moment de tout vous avouer, mon père!... mais ce moment, je le voyais s’approcher avec elfi oi.. .. Oh ! j'aurais eu moins peur d’en par-

1er à Clarisse.... à la mère de Gilbert I... —-Si vous saviez, ;

mon père, combien Gilbert lui ressemble ; vous l’aimeriez, i

j’en suis sûre, rien que pour cela!. . Et puis, ce n’est pas . ‘

un paysan ordinaire, il est très-instruit ; il a tout étudié, tout appris pour l’amour de moi!... Dans peu de jours il sera majeur; dans peu de jours je vous aurais de moimême dit que je l’aime.... et que je souffre trop d’être ;

séparée de lui pour la vie....»

ïimilien était attendri. Marcelle venait de réveiller au fond de son âme le souvenir de ses premières années et de ses fraîches amours. Ses recommandations étaient l’uni- !

que cause du silence obstiné de la jeune fille , il' apprenait . avec joie qu’elle aimait ardemment Clarisse, dont l’extrême ressemblance avec un autre membre de la famille Roverin ■

lui semblait toute naturelle. Il sentait que d’un mot il pouvait faire tomber l’obstacle qui les désunissait et redoubler la sympathie qui les attirait l’une vers l’autre. Il n’a- ;

vaitqu’à dire à Marcelle que Clarisse était une Roverin, • .’

à Clarisse que Marcelle était éprise d’uu jeune paysan de . sa famille bretonne; sous celte impression favorable : • !

« Non, ma fille Marcelle, dit-il en l’embrassant, non, ^

tu n’es pas séparée pour la \ie de celui que tu aimes ! »

R allait charmer le cœur de son enfant en lui apprenant ' , :

ce q\i’était Clarisse ; et les premiers éclaircissements auraient dénoué la situation d’une manière inespérée, lorsqu’un violent coup de sonnette l’interrompit.

« Achevez,' mon père, achevez ! » dit Marcelle frémissante d’espoir,

Mais un homme que la servante ne put arrêter au pas- ’ sage se précipita dans le salon, courut h Émilien, et, l’appelant son meilleur ami, lui prodigua les marques d’une tendresse exagérée.

C’était ïe baron Vincent de Minalès.

Toujours jeune, toujours élégant, toujours porteur de gros sourcils noirs et d’une abondante chevelure où ne pointait pas un cheveu gris, tel, malgré dix-sept ans révo-

lus, tel qu’au début de cette histoire, il était seulement « plus bronzé, plus bistré que jamais, comme doit l’être un Castillan qui vient d’affronter le soleil des tropiques.

Il dit en peu de mots qu’après avoir voyagé dans les deux Indes, il arrivait en dernier lieu d’Italie. Se présentant ensuite lui-même à Mlle ûurantais ;

c Je suis le plus fidèle ami de monsieur votre père, ditil, et depuis votre naissance je n’ai cessé de m’inléresserà votre avenir. »

Marcelle avait eu le temps d’essuyer ses pleurs, elle maîtrisa son trouble; le baron de Minalès ne lui plut guère ; elle fut néanmoins gracieuse et polie. Émilien avait été plein d’effusion.

« Très-bien! rien n’est compromis, pensa l’aventurier, je n’arrive pas trop tard, mais il y a péril en la demeure. »

Un quart d’heure après, le baron sortait, emmenant Émilien, tandis que Marcelle commençait pour ses amis de Saint-Loup une longue lettre où elle se montrait toute remplie d’espérance. Son père avait été touché de son amour pour Pierre-Paul ; elle allait avoir pour confidente sa jeune belle-mère elle-même. Le malaise et les mystères dont elle souffrait tant depuis quatre mois cesseraient enfin dans quelques heures; elle ne fermerait pas sa lettre sans avoir obtenu de ses parents une réponse à ses vœux les plus chers. Ne craignant plus maintenant d’attrister personne, elle entrait dans le détail de ses muettes douleurs, de ses craintes, de ses efforts, pour résister à la sympathie que lui inspirait Clarisse :

« Je ne sais, dit-elle, si c’est une illusion de mon cœur; mais, à l’exception de mon père, tous ceux que j’aime ici ressemblent à Pierre-Paul. Mon frère Gilbert, c’est lui; ma sœur Léonie, tient de . lui ; et, quant à ma seconde mère qui s’appelle Clarisse, Clarisse, comme la sœur de Pierre-Paul, si elle n’était la fille de la comtesse de Lersant, j’écrirais hardiment ici : « Mon ami, j’ai retrouvé •ôelle que tu cherches ! »

< « Pourquoi mon père m’a- 1- il si longtemps empêchée

de répondre par une confidence complète à cette charmante femme que mon silence affligeait? Je l’ignore encore à présent, car notre conversation vient d’être interrompue. Il avait d’excellents motifs sans doute, et je les connaîtrai bientôt, et je vous les ferai connaître.

« O ma chère nourrice, mes bons et chers amis, vous n’aurez qu’un feuiljet à tourner, vous, pour tout savoir et tout comprendre ; et vous serez impatients ! Jugez de mon impatience à moi; mon père vient de sortir avec le fâcheux voyageur qui est si malheureusement arrivé du fond de l’Italie pour briser notre entretien.

oc Aussi, jamais être au monde ne m’a paru plus désagréable que ce baron de Minalès, un Espagnol brun comme un mulâtre, dont la politesse affectée me portait sur les nerfs.

« Après avoir dit que tous ceux que j’aime paraissent ressembler à Pierre-Paul, je vais vous faire sourire, si j’ajoute que ce baron m’a rappelé le mendiant du pont de la Grainée. Il a de gros sourcils noirs et des yeux tout pareils. L’impression pénible qu’il m’a fait éprouver est cause sans doute d’un rapprochement assez ridicule, je l’avoue, mais dont je n’ai pu me défendre.... »

Le baron de Minalès, cependant, avait accaparé le père de Marcelle, et, pour causer plus librement, il l’invitait à dîner dans un cabinet particulier, tout justement comme •il avait fait, dix-sept ans auparavant, le jour trois fois funeste de leur rencontre dans la cour des Messageries, de la vente à la criée et du départ pour Saint-Loup de Goren- ,tine et de Marcelle, de Joseph Roverin et de son petit Pierre-Paul.

Le mauvais génie de la famille revenait donc ; il revenait à temps.... Et ce n’était point haS|^, fatalité, coïncidence, c’était calcul. Il accourait en toute hâte avec l’avidité du vautour, non sans des craintes qui devaient accroître son impitoyable perfidie.

, I.A PART ni’ FEI'.

L'existence aventureuse du sieur Vincent, s’intitulant à ' Paris baron de Minalès, pourrait aisément défrayer plusieurs volumes bien différents, et par la forme, et par le fond, des récits de la Meilleure pai't, mais qui pourtant ne manqueraient pas de moralité. N’en conclurait-on qu’il ne faut se fier qu’avec réserve .ux démonstrations de dévouement d’un homme dont on ignore la vie passée, la leçon suffirait.

Les victimes que fit aux quatre coins du monde un intrigant capable de jouer tous les rôles jiourraient, comme la famille d’Emilien Durautais, éveiller la sympathie; et, dans leur histoire, on rencontrerait à chaque instant des situations non moins touchantes, non moins douloureuses. Mais une rapide esquisse des friponneries et des crimes de Vincent devra combler la lacune des années écoulées depuis le jour- où, à la veille d’une catastrophe, on lui a vu déserter le monde des affaires.

L’Espagne le revit sous l’apparence d’un vieux savant exclusivement occupé de numismatique. Le duc de las Hermaduras y Famarotes, dont la passion pour les médailles n’avait fait que croîtie avec l’âge, fut habilement attiré dans la toile d’araignée tendue pour compléter sa ruine. La duchesse et ses enfants, voyant avec douleur tous les biens de leur famille se transfonner peu à peu en médailles antiques, mettaient obstacle par leurs efforts à la plupart des fantaisies du vieux monomane. Digne élève de l’usurier Mathias, Vincent se réjouit de cette circonstance. L’irritation secrète du collectionneur contrarié dans ses gofUs dispendieux devait le rendre plus facile à trora-

LA MEir.LEÜRE PART.

per. Pour prix d’un jnédaillier ’apocrypiie , vendu avec mystère, le duc se dépouilla du plus clair de son avoir.

Peu après, la fraude fut découverte. L’infortuné numismate en mourut de désespoir, laissant sa famille dans > une gêne extrême.

Quant à Vincent, il avait passé en Portugal, -où il fréquenta pendant quelque temps une maison de jeu clandestine de la rue da Prata. Mais deux jeunes gens d’excellentes familles s’étant brûlé la cervelle par suite de pertes énormes, la police découvrit à la fois le coupe-gorge et l’auteur du désastre, alfreux escroc qui s’était enfui de Lisbonne sur on ne savait quel navire.

A la Havane, le baron de Minalès trouva ses maîtres, perdit son or, et fut obligé d’avoir recours à des moyens ' violents. L’assassinat était encore dans les us et coutumes du pays à cette époque. Toutefois, l’expédient offrait de tels dangers, qne les cinq cents quadruples avec lesquels le spadassin partit pour le Brésil, lui avaient coûté, ou, si l’on aime mieux, lui avaient valu un terrible coup de poignard entre les côtes. Par malheur, il s'en guérit.

A Rio de Janeiro, Vincent, sous l’un des cent noms d’emprunt qu’il prit successivement, pénétra dans l’intérieur d’une hospitalière famille dont il édifia tous les membres par sa liaule dévotion. Tartufe exploitait le nouveau monde. Une fois gérant de l’habitation et maître de toutes choses, il imagina d’affréter un bâtiment du pays pour exporter les récoltes, qu’il plaçait, disait-il, h des conditions magnifiques. Les serviteurs de la maison, hommes, femmes et enfants, sont attirés par lui au lieu du chargement; il les fait monter à bord, ordonne aussitôt d’appareiller, et va vendre dans le Sud tous les noirs libres ou esclaves qu’il a ainsi emmenés par surprise. Les anciens hôtes de l’aventurier tombèrent dans la dernière misère.

'Minalès a expédié ses capitaux en France et prend par terre le chemin du Chili. A Santiago, il émeut la pitié pu-

Digitieed by Coogle

bliqne par le récil de malheurs imaginaires ; il reçoit asile chez un vieux prêtre, qui meurt empoisonné ainsi que sa sœur. L’empoisonneur a disparu, emportant des sommes considérables qui l’aident à se rendre au Pérou.

Une association de fripons, cosmopolites comme lui, se formait alors pour exploiter en contrebande d’immenses valeurs en lingots. Vincent de Minalès en fait partie, parvient à duper ses complices et s’enfuit à Manille, où il vit pendant un an d'une manière exemplaire.

Quelques bruits alarmants pour lui se répandent pourtant tout ù coup ; un nouveau déguisement le dérobe à la fois à la poursuite de ses anciens associés qui ont juré sa mort, et à celle de la police espagnole.

Calcutta, Bénarès , Pondichéri, l’ile Maurice, le cap de Bonne-Espérance, servent tour ù tpur de points de relâche au chevalier d’industrie qui, chemin faisant, escroque, vole, pille, fait des dupes et réalise souvent de très-fortes sommes. Enfin, il rentre en Europe et se rend en Italie, dans l’espérance de pouvoir bientôt reparaître à Paris, où il compte briller avec plus d’éclat que jamais.

C’est k Paris, c’est entre les mains d’ÉmUien Durantais que se trouve tout son avoir ; mais Marcelle y est arrivée, Marcelle a quitté Saint-Loup et vit en contact continuel avec Clarisse.

<t II est temps d’aller me faire rendre mes comptes, » se dit le baron, que gagne une certaine inquiétude.

Ce qu’il vit, ce qu’U entendit en entrant chez Émiben le fit trembler ; mais il jouait de bonheur cette fois, il arrivait juste à temps. Dès qu’il fut serü avec Émilien ;

« Vous voici donc enfin! s’écria ce dernier. Vos valeurs ont fructifié, dans ces derniers temps, surtout, et, comme je vous l’écrivais, vous êtes k moitié millionnaire.

— Grâces k vous, mon bon.

— L’amitié que je vous porte m’a bien inspiré ! Mais la responsabilité du maniement de vos fonds commence k me paraître très-lourde. Que comptez-vous faire? Résiderez-

vous à Paris? Continuerez-vous k spéculer? Réaliserezvous? En tous cas, vous me prenez à l’improviste, il me faudra bien huit jours pour vous restituer vos titres et vous remettre le mémoire détaillé de mes opérations. »

Le terme de huit jours, si court qu’il soit, fit faire au baron une assez laide grimace.

« Un mémoire de vous à moi ! dit-il en même temps, fi donc 1 Faites une liasse de mes titres et mettez-la-moi sous le bras, tout sera pour le mieux !

— Votre confiance me touche et m’honore, reprit Émi- lien avec un sourire; mais j’ai toujours eu pour principe que les bons comptes font les bons amis ; ainsi, vous permettrez....

— A votre fantaisie, mon cher,» repartit le baron du ton le plus affectueux.

Puis il voulut qu’Émilien lui donnât des détails sur sa famille, sujet bien plus intéressant pourun ami, disait-il, que toutes les questions d’argent :

« Votre dernière lettre, qui m’a poursuivi de Naples k Rome et de Venise k Florence, m’apprenait que vous aviez enfin retiré votre fille Marcelle du couvent de Notre-Damedes-Fleurs. Où en êtes-vous k présent? Sait-elle que votre femme est une Ro vérin?

— Elle l’ignore, mais elle allait l’apprendre au moment où vous êtes entré chez moi. »

Le baron, parti de Florence en toute hâte dès qu’il avait su Marcelle k Paris, se laissa mettre au courant avec une patience ou plutôt avec une avidité extrême, et lorsque enfin il fut entièrement renseigné :

« Je ne voudrais pas vous influencer, dit-il; vos affaires ne me regardent pas, et je conçois qu’k la rigueur vous vous résigniez k devenir le beau-père d’un simple cultivateur, puisque votre pauvre enfant est folle de lui ; k votre place, pourtant, je.... Bah! de quoi vais-je me mêler?

— Parlez, mon amil parlez! Que feriez-vous?

— ‘ Le cas est grave et demande réflexion, mon cher!

LA MEII.LEURE PART.

— Qu’alliez-vous dire ! Vous vous êtes interrompu,

— Ehl mon Dieu!... j’allais exprimer mon incertitude! Aussi, d’abord, pour ne rien compromettre, tenez, je me garderais d’en venir trop vite aux grandes explications.

— Qu’entendez-vous parlh?

— J’entends qu’au lieu de rapporter k votre femme ce que vous a dit votre fille, jo voudrais au contraire qu’elles ne se parlassent de rien.... •

— Pourquoi donc?

— Allons, vous me pressez de questions. Malgré ma répugnance extrême, vous me demandez des conseils, au résumé, très-délicats. Vous êtes im homme sage et prudent, Durantais; vous ne précipiterez rien, j’en suis sûrj faites donc ce qui vous semblera le mieux.

— Pas tant de réserve, je vous en prie. Ne suis-je pas votre ami ?

— Eh bien ! s’écria Minalès comme vaincu par les instances d’Émilien, moi, je ne donnerais jamais ma fille k un rustre qui la cajolerait un mois, pour la battre ensuite le reste de ses jours. Loin de révéler k Marcelle que Mme Durantais est une Roverin, je craindrais qu’elles ne vinssent k se renseigner l’une l’autre avant que Marcelle ne fût mariée k quelqu’un de plus digne d’elle qu’un grossier paysan.

— Ma fille affirme que son jeune amoureux est brave, généreux, très-instruit et seul capable de la rendre heureuse.

— Elle l’aime ! fit Minalès en haussant les épaules.

— Marcelle a un tact très-délié; elle n’aura point fait un choix au-dessous d’elle.

— Qui sait! murmura le baron.

— Enfin, Corentine, femme pleine de sens, n’aurait pas approuvé une liaison d’enfance, qui aurait pu devenir funeste k sa fille de lait.

— Doucement I Corentine a vu de bon œil une liaison sans conséquence entre deux enfants en bas Age. Ce n’é-

tait qu’im jeu alors ! Corentine, femme pleine de sens, oomme vous le dites, reste ensuite absolument étrangère k ces amourettes; la petite intrigue s’est continuée à son insu; ne parlons plus de Corentine. Quant à votre fille, elle voit, selon l’usage,. l’objet aimé sous des couleurs trompeuses. Gomment diable un pâtre, un vacher, un lourdeau du bourg de Saint-Loup, pourrait-il être trèsinstruil? Le jeune drôle sait tout au plus lire et écrire.... Voilà la vraisemblance, voilà le fait. »

Si le baron Vincent de Minalès avait pu se dduter que, contrairement à toutes les prévisions et à toutes les lettres d’Émilien, Marcelle aimait un Roverin, c’est-à-dire Pierre- Paul, le propre frère de Clarisse, si le baron Vincent de Minalès n’avait au contraire trouvé très-rassurante la correspondance de son cher ami Durantais, il n’eût certainement pas franchi la frontière de France, malgré tout son désir de venir briller à Paris. Il regrettait déjà de s’y voir de retour. Aussi déployait-il une astuce diabolique pour replonger le père de Marcelle dans le dédale des petits mystères d’intérieur. 11 fit tant qu’Emilien murmura, d’un air piteux et contraint, qu’il craignait bien d’avoir tort.

« Mais le remède?... le remède?... s’écriait- il.

— Je le cherche! » fit Minalès.

Et, après quelques instants de réflexion :

« Un voyage.... un grand voyage.... voilà le remède!

— Un grand voyage 1 » répéta Êmilien.

M. le baron Intérieurement très-alarmé, allait faire la part du feu.

« Écoutez-moi, mon excellent Durantais, dit- il d’un ton posé. Je vous ai ruiné autrefois; il n’est pas juste que je l’oublie, lorsque vous, par vos soins et par votre zèle, vous m’avez enrichi. »

Emilien se récriait.

« Point de ridicule susceptibilité ; laissez-moi finir ! Il s’agit du bonheur de votre fille ; il s’agit d’empêcher un mariage qui n’a pas le sens commun et de rendre l’avenir

moins affligeant que le pressent; voilà bien la question! Or, qui veut la fin veut les moyens; et, lorsque votre femme vous impose les bienfaits des Lersant, vous serier archifou de vous soustraire à ma reconnaissance, ou, pour mieux dire, à mon amitié. Rassemblez mes capitaux, puis partons tous les trois, vous, votre fille et moi, à la recherche d’un mari qui lui fasse oublier son paysan. Quant à la dot, corbleu! je m’en charge !...

— Mais, murmura Émilien abasourdi.

— Votre place, allez-vous dire? Avant tout je vons constitue trois mille livres de rentes qui représenteront exactement vos appointements chez Bruny. »

Émilien protesta et refusa; mais le baron, pour vaincre ses scrupules, déclara qu’il croyait bien lui avoir autrefois occasionné de grosses pertes par négligence ou imprudence.

« Franchement, je vous dois la restitution de plusieurs belles sommes. Si ma maladresse et mon désordre ne vous avaient privé de la possibilité de spéculer, vous seriez riche, j’en ai la preuve à présent. Ainsi, regardez la compensation que je vous offre comme l’acquit d'une vieille dette de conscience ; vons me désobligeriez en refusant, »

Émilien faisait des objections; le baron poursuivait vigoureusement :

« Pas de sots scrupules ! vous êtes incorrigible ! seulement, ne perdez pas une minute; il faut éviter que la bombe Roverin n’éclate chez vous! Dès demain, donnez votre démission à Bruny, réalisez, réalisez, et en route à la conquête d’un bon gendre. Entre nous, ajouta Minalès à demi-voix et en serrant les deux mains de son ami, j’ai votre affaire....

— Dieu vous entende !...

— Je suis venu à Paris tout exprès!.,.

— Expliquez-vous.

— J'ai à Florence un neveu charmant!... En dotant votre fille et en vous constituant une modeste fortune, je

n’üte rien à ce brave garçon , puiscju’en devenant votre gendre il serait votre héritier tout comme le mien. Resserrons ainsi les liens de notre vieille amitié ; ne formons • plus qu’une famille ! «

Ces derniers arguments triomphèrent de toutes les susceptibilités d’Emilien.

En résultat ; nouveaux mystères à Clarisse, nouveaux refus de la Bretagne à Marcelle, et enfin voyage en Italie • à la recherche du neveu Minalès, tout fut arrêté, décidé, conclu.

Son demi-million en croupe, M. le baron se voyait déjà galopant de l’autre côté de la frontière, sans trop regretter les soixante ou quatre-vingt mille francs dont il faisait le sacrifice. Et d’ailleurs, était-ce bien un sacrifice? Un tel misérable ne reculerait pas certainement devant un nouveau crime pour s’assurer l’impunité, pour jouir enfin du fruit de ses rapines en quelque lieu que ce fût. Il avait espéré que ce serait à Paris, dans ce grand Paris qu’adorent les gens de sa trempe, dans Paris, la bonne ville, s’il en fut, pour les aventuriers, les chevaliers d’industrie, les provinciaux tarés, les étrangers sans ressources et les paysans ambitieux.- C’était Paris qu’il rêvait quand, faisant son tour du monde, il mettait en défaut le proverbe : a Pierre qui roule n’amasse pas mousse. » Il avait réalisé son programme, reconquis la fortune et rétabli sa réputation dans le monde où il aspirait à reparaître, c’est-à-dire dans son Paris : car Paris a mille aspects, Paris contient dans sa vaste enceinte cent Paris différents.

Si le Paris de M. le baron de Minalès est le cloaque moralement bourbeux que chérissent les escrocs, il y a aussi, grâce au ciel, le Paris de l’intelligence, de l’activité, du travail et de la gloire, celui que toutes les nations envient à la France.

Répéter cette vérité, vieille comme le monde, que la vie des champs est la plus heureuse, ne saurait être un pamphlet contre Paris, le flambeau du monde civilisé. Mais la

ville impure où aspirait à vivre le baron.de Minalès n’a de ce sublime Paris que le nom.

ür, après avoir attentivement écouté son ami Émilien Lurantais, l’astucieux bandit en était arrivé à songer au Paris de la police, de la justice et des lois. Il éprouvait un sentiment de terreur k la pensée de tous ces gens de Saint-Loup, qu’il n’aimait guère déjà au temps où il enchérit sur le piano de Clarisse.

«Adieu donc Parisl Ubi benè, ibi patria! La patrie d’un coquin est aux lieux où il n’a pas à craindre les poursuites d’un procureur du roi. »

Emilien pourtant avait, suivant sa parole, gardé le secret des soupçons du magistrat de Fougères. Et cette fois, par exception, sa discrétion est digne d’éloges.

Le baron parlait de partir dès le surlendemain.

« Ce sera bien difficile, objecta Emilien.

— Multipliez-vous, mon cher, dans votre intérêt, dans celui de votre fille, de votre fenune, de toute votre famille, liquidez! réalisez! Marchons!

— Vos titres sont dans vingt mains différentes ! Persoune n’est prévenu.

— On aura notre adresse à Florence!... L’essentiel est de partir ! »

Emilien, touché du zèle de Minalès, se confondit en témoignages de gratitude. Rentré chez lui, il ordonna brièvement à Marcelle de n’instruire Clarisse de rien de ce qui s’était passé :

« Je me charge de tout, dit-il, et toi, n’ouvre, pas la bouche avant d’avoir reçu mes ordres. »

Marcelle, intimidée par le ton de son père, hasarda une simple question. j

« J’ai beaucoup réfléchi ; laisse-moi faire ! » repartit Êmilien avec brusquerie. ,

Puis, tout eu compulsant le volumineux dossier des affaires de son ami le baron de Minalès, il attendit Clarisse qui avait dîné chez la comtesse de Lersaut.

LES CE.\S UE SAIXT-LOtP.

Depuis le départ de Marcelle, Pierre-Paul, impatient et triste, vivait dans l’attente du jour où il atteindrait sa majorité. C’était l’époque depuis longtemps fixée piar son oncle Gervais pour le voyage qu’il devait faire à Paris à la recherche de sa sœur Clarisse ; et le vieux paysan, obstiné comme on le connaît, n’entendait pas la devancer de vingtquatre heures. Aussi, pour s’êlre risqué à en faire la proposition, Pierre-Paul reçut-il de lui les plus durs reproches qu’il lui eût jamais adressés. Dès les premiers mots, le bonhomme fronça les sourcils; avant que le gars eût achevé, il l’interrompit et avec l’accent d’une colère contenue :

« Core pus drôle! mon petit laitier, on te voit venir 1 assez sur cet article, hein? Gervais n’est pas une girouette pour tourner à tous vents 1... Foi de paysan 1 voilàqu’il te pousse, du soir au matin, une rude tendresse pour ta pauvre sœur la Parisienne.

— Mais.... mon oncle, je n’ai jamais cessé de songer à Clarisse, je l’aime de tout mon cœur....

— Tu aimes l’autre, maître songeuxf... Et ü est trop tard, entends-tu bien, pour être si pressé que ça au bout de cinq ou six ans, pasSés au bourg sans rien dire!... Oui, oui, voici tantôt six ans qu’on n’a pas ouvert la bouche de Clarisse.... cwe pu.v drd/e.L.. Ah ! ah! mon brave amoureux, tu te tran(|uillisais parce que ta plioHe était kNotre- Dame-des-Fleurs, IranquUlise-toi, maintenant!... Tu attendais sans peine, continue d’attendre par complaisance! . . Ton oncle Gervais Roverin attend bien, lui qui te parle !... »

Sur ces mots, le vieux fermier, à qui le sang montait au visage, tourna brusquement les talons et s’éloigna en jurant. Pierre-Paul, abasourdi, n’y comprit rien d’abord; mais, après cinq minutes de réflexions :

« Et lui aussi, mon Dieu ! murmura-t-il avec l’accent de la plus amère douleur, serait-ce bien possible ? »

Lui aussi, tout comme les autres, désapprouverait son amour après l’avoir si longtemps encouragé, lui, Gervais, qui disait : au revoir! avec taut d’affectation rustique. C’était à ne pas en croire ses oreilles. En fait, Gervais n’avait rien désapprouvé que la proposition de partir pour Paris avant le moment voulu ; et si Pierre-Paul avait été moins absorbé par sa, propre douleur, il aurait remarqué que l’humeur de son oncle s’assombrissait de jouren jour. Le rigide fermier du Moire distribuait des boutades en homme non moins mécontent de lui que des autres; il avait sur la conscience une sorte de remords.

« Pierre-Paul, bien!... très-bien! se disait-il en ruminant, mais Clarisse!... Clarisse!... Marquise tant qu’on voudra !... L’amour de mes enfants m’a rendu injuste !... Pardon! mon bon Joseph, encore un peu de temps.... 11 est trop tard, pas vrai? pour changer de marche. Ah! Jésus bon Dieu! quand serons-nous donc au 15 janvier. »

De la ptiotte à Corenline, Mlle Durantais, Mme Pierre- Paul, la petite femme, la promise, de la' chère et tendre enfant qui languissait à Paris dans l’attente, le digne homme ne s’occupait guère désormais ; il avait bien d’autres soucis depuis qu’approchait le grand jour et qu’avec une obstination funeste à sa quiétude il s’était mis à relire les lamentables mémoires de son frère Joseph. Pierre- Paul, miné de son côté par le chagrin, errait çà et là dans les campagnes, suivi de son fidèle Plantiau, qui seul semblait comprendre et partager sa douleur. Ah ! combien les temps étaient changés ! personne désormais, personne n’osait ou ne voulait eulreienir ses espérances.

Digilized by GoogI

Laure de Beauval, mariée k un gentilhomme du pays, se repentait d’avoir favorisé son inclination pour Marcelle. Par une phrase adroite, elle lui fit entendre que toutes les folies d’autrefois étaient hors de saison.

« Folies, ma chère dame, c’est possible, répondit le jeune pâtre avec douceur, mais je vivrai de leur souvenir , jusqu’à ce que leur souvenir me tue!... Et je n’oublierai . jamais combien Mile votre sœur et vous avez été bonnes pour Marcelle et pour moi.

— Plaise à Dieu, dit Laure attendrie, qu’en mettant notre plaisir à vous être agréables, nous n’ayons pas contribué à votre malheur à tous deux !

— Merci ! madame, pour elle comme pour moi, car je Suis bien sûr de son cœur, et je puis vous remercier en son nom. Le bonheur que nous vous avons dû sera notre consolation, si le malheur devient notre partage. Marcelle et moi, nous aimerions mieux mourir de notre amour que d’en guérir, si le choix nous était donné.

— Bon Pierre-Paul, dit Laure, si j’étais fée, je ne vous laisserais pas le choix.

— Si vous étiez fée, madame, repartit vivement le jeune garçon, Marcelle et moi nous serions heureux par la vertu de votre pouvoir.

— C’est vrai, mon ami, reprit la jeune femme, mais je n’ai pas de baguette magique, et le vif intérêt que je vous porte m’oblige à vous conseiller de vous calmer tout doucement ; la volonté de M. Durantais sera toujours un obscle à vos vœux. »

Eugène et Louis tinrent un langage analogue ; et Suzanne, dont le futur mariage était la grosse affaire du château, devint absolument inabordable. Pierre-Paul la cherchait avec l’espoir d’être encouragé par elle au moins : Suzanne lui devait la vie, Suzanne avait été plus longtemps la compagne de Marcelle, elle était moins raisonneuse que Laure ou que ses frères, et il éprouvait un besoin immense de s’entendre dire par une voix amie ce

qu’il se répétait sans cesse ; « Marcelle t’aime toujours comme tu l’aimes. Vous finirez par vaincre les difficultés, patience, persévérance, courage ! » Mais, au lieu de Suzanne, il ne rencontra jamais qu’Eugène et Louis, jeunes messieurs remplis de bienveillance, mais plus forts en équitation ou en mathématiques, en escrime ou en belleslettres, qu’en l’art pieux de soulager une peine de cœur. Ils étaient encore, l’un et l’autre, dans cette période assez ingrate de la vie où l’on n’a plus les illusions de l’adolescence disposée à ne douter de rien, mais où l’on est fort loin d’avoir acquis cette expérience des hommes qui apprend à restreindre h son sens rigoureux le déplorable mot impossible. Il arrive une époque en effet où l’on a vu s’accomplir tant de faits réputés impossibles, qu’on ne se prononce plus à la légère. Eugène et Louis étaient légers. Ils tranchaient avec des lieux communs la situation fort exceptionnelle de leur jeune ami le paysan; ils avaient à la fois les travers de leur âge et la frivolité, très-peu sentimentale, du monde qu’ils fréquentaient : « Les amours de Pierre-Paul et de Marcelle étaient une pastorale charmante, les pastorales n’ont plus cours. Le dix-neuvième siècle n’a que faire de bergères et de bergers; nous vivons dans un temps positif. Estelle et Némorin n’obtiendraient aucun succès aujourd’hui ; Florian a passé de mode, et Berquin est bon jusqu’à l’âge de douze ans tout au plus.

— Cependant, messieurs, l’on aime encore, l’on aimera toujours, l’amour sera éternellement jeune.

— Bahl bah! la dot, la condition sociale, mon cher, voilà en deux mots l’unique question, à Paris surtout; le reste est du domaine des romans invraisemblables. — Chimères, enfantillages ou sottises que les amours idéales comme les vôtres. — Walteau fut un fantaisiste à sa manière, et la réalité n’a rien de commun avec certains sujets bucoliques de bronze à pendule. »

A ces aphorismes affligeants, que répondre ‘f

. Eugène et Louis ne voulaient pas être blessants, mais ils blessaient Pierre-Paul qui prit sagement le parti de les éviter.

M. et Mme de Beauval, bien que conservant pour lui les plus vives sympathies, ne lui dissimulèrent pas qu’il ferait bien de renoncer à son malheureux amour d’enfance. Ils ne parlèrent, eux, ni de dot ni de condition sociale. Pierre-Paul, instruit comme il l’était, leur paraissait absolument au niveau de Mlle Marcelle Durantais, petite fille de simple cultivateur; mais ils n’avaient point pardonné à Émilien ce qu’ils appelaient son impolitesse.

« Le père de cette charmante jeune personne, mon cher Pierre-Paul, manque de savoir-vivre et ne partage aucune de vos excellentes idées. Tandis que vous tenez à demeurer au village et à exercer l’honorable profession de cultivateur, M. Durantais se lance à corps perdu dans le monde parisien. Vous êtes paysan, il est bourgeois, et il a toutes les allures d’un bourgeois parvenu.... Ah! nous en avons les preuves 1 Croyez-nous, mon bon ami, n’espérez rien d’un homme si insouciant et si vaniteux.

— Mais ce n’est pas de M. Durantais qu’il s’agit, pensait Pierre-Paul! Qu’il soit tout ce qu’on voudra, Marcelle en est-elle moins digne d’être aimée? >•

Mme de Beauval conclut en conseillant au jeune Boverin de jeter les yeux sur Renée Morgan, simple paysanne, gentille, aimable, bien apprise, qui lui convenait sous tous les rapports.

« J’ai donné mon cœur h Marcelle ! » se dit tout bas Pierre-Paul.

Du reste, aux approches de l’hiver, la famille de Beauval quitta le pays, car Suzanne devait se marier dans les environs de Paris, à ce qu’affirmaient les gens du canton. En disant adieu à Pierre-Paul, le seigneur châtelain lui promit, de lui-même, de s’occuper encore de retrouver Clarisse Roverin.

K Merci, monsieur, grand’merci! répondit chaleureuse-

ment le jeune pâtre ; mais moi aussi je ne tarderai point à l’aller chercher là-bas.

— Dieu veuille, mon ami, que le séjour de Paris ne vous soit point funeste ! reprit le vieux gentilhomme avec bonté.

— Moi, monsieur, je ne risque rien ; je veux viVre et mourir paysan!... oui, paysan, quoi qu’il arrive! *

Et de grosses larmes roulèrent, à ces mots, dans les yeux de Pierre-Paul.

Un instant après, M. de Beauval disait à sa femme et à ses enfants :

« Je crains bien que M. Durantais n’ait refusé le bonheur à sa fille Marcelle. »

Et chacun des membres de sa famille approuva cette parole, en plaignant le jeune gars qui s’en allait tout pensif dans la direction de Saint-Loup. Qui s’avisa de plaindre un peu Marcelle? Suzanne peut-être, mais Suzanne était héroïne à son tour, le rôle de confidente ne lui convenait guère. Ainsi Pierre-Paul ne rapporta qu’un surcroît d’appréhensions pleines d’amertume, du manoir où il jouissait de l’affection, de l’estime et de la reconnaissance générales.

Au bourg de Saint-Loup et au hameau de Lavignais, ce fut bien pis. Il y a partout des envieux, des méchants et des sots.

Toutes les faiblesses de l’humanité sont communes aux habitants des villes et à ceux des campagnes : il importe de le répéter à satiété, pour qu’on n’attribue point à cet ouvrage un sens opposé à son esprit. Exalter les paysans au détriment des citadins est une faute grave qui fait germer un brutal orgueil dans une classe déjà trop portée à se vanter et à se plaindre fort injustement d’être la plus laborieuse et la plus utile. Il faut se borner à dire — sans rien dire de plus — qu’à conditions égales les gens des campagnes sont les plus heureux. Entre autres avantages, ils ont celui d’éprouver moins de besoins et de rencontrer

Digilized by GoogI

moins de sujets de teutatiou ; mais l’envie trouvera toujours et partout matière à s’exercer.

Marcelle était la plus jolie, la plus sage, la plus riche et la mieux élevée des enfants de la paroisse; Marcelle, fille d’un monsieur, devait être un jour une demoiselle, une dame. On l’envia.

Pierre-Paul était le plus instruit, le plus estimé, le mieux accueilli par le maire, le curé, le médecin, les seigneurs châtelains et les anciens du canton; — Pierre- Paul fut en butte aux railleries souvent grossières de certains grands gaillards, autrefois ses condisciples, aujourd’hui les galants et les farauds du bourg. On ne se frotta pas trop à lui, car on le savait courageux et solide, mais il sentit bien qu’on se moquait de ses douleurs; il se réfugia ‘ au fond des bois.

A la Plantelle et au Moire, Pierre-Paul ne rencontrait aucune consolation. Par des motifs très-divers, chacun de ses parents ou amis lui faisait plus ou moins de peine. Jacques Morgan, subrogé tuteur de Marcelle, ne se gênait pas pour dire avec humeur que M. Durantais ferait épouser sa fille par quelque mirliflore de Paris. Corentine, à ces mots, se bornait à soupirer. La pauvre femme devint^de plus en plus circonspecte en observant le nouveau changement qui s’opérait dans les allures de son voisin le père Gervais. C’était en lui surtout qu’elle avait placé sa confiance. Eh bien! précisément à propos de Marcelle, le vieux sanglier lui porta l’un de ses plus terribles coups de boutoir.

« Quand on connaît si bien Paris, ma commère, dit-il en grognant, et quand on est si forte conseilleuse, core pus drôle! on pourrait mettre les gens sur leurs gardes....

— Qu’entendez-vous par là, Gervais ?

— J’entends ce qui est le bon sens, voisine! Vous vous souvenez, je pense, de notre rencontre à laPetite-Plorée?

— Assurément, je m’en souviens.

— Eh bien ! pui-sque vous aviez deviné mes secrets, il

LA \U‘:iLI.KURE PART.

y a cinq ou six ans, pas vrai?,..' il y a cinq ou six ans qu’il Allait me mettre en défiance.... Vous vous êtes.tue, alors, rapport k la ptiote, peut-être bien; je me tais aujourd’hui, core pus drôle!... et, en attendant le 15 janvier, bonsoir. »

Gervais fut injuste; Gorentine ne comprit que plus tard comment et pourquoi. Elle crut simplement, comme Pierre-Paul, que le madré compère regrettait, à cette heure, d’avoir approuvé le penchant de son neveu pour Mlle Durantais. Raison de plus pour éviter d’inspirer au jeune gars une confiance trompeuse. Tanguy et Renée Morgan ne pouvaient qu’imiter leurs père et mère. Par un sentiment de discrétion fort louable, Brieuc Roverin, de retour de l’armée d’Afrique et du service militaire, son frère Julien et leurs trois sœurs, croyaient bien faire en ne parlant jamais de Marcelle en présence de leur cousin. La Gervaise, leur mère, attristée de sa tristesse, en parlait souvent avec Gorentine, qui n’avait plus d’espoir qu’en Dieu, et priait souvent pour le bonheur des deux enfants, comme elle appelait toujours Pierre-Paul et Marcelle.

« Mais qu’a donc votre homme? Gervaise? qu’a-t-il donc, dites-moi? demandait-elle.

— Gervais n’aime pas les questions; il a coutume de tout garder pour lui....

— Il a toujours été cachottier et sournois un brin, mais encore, ma voisine, de quoi vous parle-t-il?

— Dame ! s’il parle de quelque chose, c’est du calendrier. Le 15 janvier, qui sera le jour de la majorité k Pierre- Paul, l’occupe jusqu’en dormant; il en rêve, ma fine I... »

Gorentine s’inquiétait, k bon droit, car, rapprochant les propos divers de chacun, elle craignait que le 15 janvier l’oncle Gervais ne se prononçât hautement contre tous les projets amoureux de Pierre-Paul. D’un autre côté, les lettres de Marcelle, lues chaque fois par Clarisse avant leur départ de Paris, étaient nécessairement mesurées avec une réserve affligeante. Ne voulant donner k sa jeune

belle-mère aucun sujet de mécontentement légitime, elle lui apportait toujours les lettres qu’elle écrivait à sa nourrice, laissant ensuite à son- père le soin de les adresser.

Clarisse, dans l’espoir d’y trouver quelque trace des sentiments secrets de Marcelle, ne manquait jamais de les lire avec la plus vigilante attention. Les allusions qui lui eussent échappé n’auraient pas échappé à Émilien : par conséquent les lettres de Marcelle ne contenaient que de vagues protestations d’amitié appliquées en général à tous les voisins et parents. Rien de spécial pour Pierre- Paul; à peine quelques parenthèses comme : « Vous savez que mon cœur n’est pas changeant. » — « Je n’oublie aucun de ceux qui s’intéressent à moi. » — « Les heureux jours de mon enfance sont toujours présents à mon souvenir. » — « Les deux rives de Coèsnon sont les lieux oii je me plais à reporter mes plus tendres pensées.... »

Tremblant toujours d’en' dire trop, Marcelle n’osa qu’unè seule fois parler du 15 janvier comme d’un jour qu’elle attendait avec impatience. Mais que de circonlocutions, que d’obscurité, que de soins fâcheux, pour en arriver à glisser cette date dans sa lettre. Elle crut devoir parler de bals, de fêtes et de plaisirs parisiens qu’on lui promettait pour la même époque.

« Elle aimerait Paris et ses plaisirs, ô mon Dieul tout serait désespéré, » pensèrent à la fois Corentine et Pierre- Paul, malhabiles à interpréter les ingénieux détours de la jeune fille, qui ne pouvait leur écrire : « Ma belle-mère et mon père lisent tour à tour chacune de mes lettres ; cherchez-y des énigmes et devinez-les à demi-mot. » Comment, après cela, Corentine aurait-elle pu relever le courage de Pierre-Paul, dont la mélancolie ne cessait de grandir, tandis qu’à Paris Marcelle souffrait d’un mal encore plus cruel que le sien ? Corentine, dans ses prières, invoquait Jeanne-Marcelle comme l’ange protecteur du pays.

LA MEUXEURE PART.

« A ton tour, maintenant, ma sainte et noble sœur, viens au secours de ton enfant et de ceux qui l’aiment. »

Gervais rudoyait Pierre-Paul lui-même. Enfin la Bernarde ne soufflait mot, mais, en revanche, elle carillcmnait sans cesse, symptôme certain d’inquiétude, de mauvaise humeur ou de réflexions fougueuses.

Ainsi s’écoulèrent quatre mois entiers.

Les beaux jours d’automne firent place aux pluies et aux tempêtes brumeuses. Les feuilles jaunies tombèrent sous les coups du sud-ouest. Les premiers froids se firent sentir; le vent du nord fouetta les arbres dépouillés de leur parure.

A Paris, l’hiver rouvrait les salons. Marcelle y fit son entrée à contre-cœur.

Les rives du Goësnon qu’elle aimait tant avaient revêtu leur triste manteau de neige. Glacées comme son jeune cœur, les fleurs des champs étaient ensevelies sous leur linceul jusqu’au retour du printemps, jusqu’aux baisers du soleil. Or, janvier s’avançait escorté de frimas. En Saint- Loup ensuite on compta les jours.

Et enfin, enfin au vieux clocher de la paroisse sonna l’heure, depuis si longtemps fixée par le fermier du Moire, pour la plus solennelle des réunions de famille.

Tout ce qu’il y avait de Roverin dans le pays y furent convoqués; les Morgan en leur qualité de bons voisins; le maire Mathurin Gillet, son neveu Jérôme, Biaise Gordon et quelques autres furent priés d’y assister. Le notaire de Saint-Loup en fit partie de droit.

On n’ignorait pas que la majorité de Pierre-Paul était la cause déterminante de cette nombreuse assemblée de parents et d’amis; mais on ne savaitguère quel pouvait en être l’objet. La curiosité aidant, personne n’eut garde de manquer aux invitations d’ailleurs très-pressantes du bonhomme Gervais Roverin.

Un feu énorme flambait dans la grande cheminée où la Bernarde, vêtue de son costume de fêtes, prit sa place ha-

. bituelle. Plantiau s’étendit en travers du foyer. Une double rangée de sièges rustiques avait été disposée; Mathurin Gillet, Jacques Morgan et Gorentine y occupèrent les trois premières places; la quatrième était réservée k Pierre- Paul.

Quant à Gervais, il se tenait à côté du notaire, près de la table chargée de papiers, qui occupait le milieu de la salle, et dès qu’il vit chacun assis, après avoir réclamé un profond silence, il prit la parôle d’un ton qui ne manquait pas de noblesse.

Page 1