MAJORITÉ DE PIERRE-PAUL
L’humeur sombre et taquine du vieux Gervais Roverin s’était dissipée. Il promena sur la nombreuse assemblée réunie chez lui un coup d’œil pétillant de satisfaction ; puis, avec une gravité sereine mélangée d’un juste orgueil :
« Mes amis et parents, ma femme, et vous, mes enfants, dit-il, aujourd’hui 15 janvier, mon neveu Pierie- Paul Roverin a ses vingt et un ans accomplis; il est majeur, et, de plus, sans le vanter, c’est un homme, des bras et de la tête, du corps et de l’esprit, un vrai paysan, un bon éleveur, un cultivateur fini et un clerc achevé dans la connaissance de toutes sortes de savoirs, dont il n’a pas manqué de tirer parti honnêtement et courageusement. Personne ici ne dira le contraire. »
Tous les yeux se tournèrent vers le jeune gars, confus de tant d’éloges. Gorentine lui serra la main droite. Brieuc, avec une vivacité militaire, lui prit la main gauche. Gervais ajouta :
« 11 est entré dans cette maison tout ptiot; il y a grandi
en sagesse et en bontë. Chacun de vous le sait; mais aucun, honnis M. le notaire et notre bonne vieille Bernarde, ne sait que j’ai h lui rendre mes comptes de tuteur, car on pense que M. le notaire a eu tout seul à gérer l’héri- Uige de son père. Yoilh donc à quelle occasion je vous ai rassemblés ici pour être témoins de ce que je vas faire en conscience, n’étant ni voleur, ni fils de voleur, ni père de voleurs.... Et qu’on se le dise ! »
Ici un frémissement étrange parcourut l’assemblée. Pierre-Paul étonné regarda fixement son oncle dont les dernières expressions blessaient toutes les oreilles. Las pommettes des joues des enfants Iloverin se colorèrent ; Brieuc le soldat grogna sourdement.
La Bernarde s’écria d’une voix aigre :
a Bien! très-bien! Gervais! va toujours! »
Ger\ais, qui souriait du sourire madré d’un vieux paysan sûr de son fait, laissa passer les murmures.
« Je voudrais parler de même au milieu de la grande place, en présence de tous les gens de la paroisse! Merci donc à chacun de vous d’être venu. Je n’ai regret à l’absence que d’une seule personne, mais il n’y a pas de sa faute à celle-là, si elle manque.... Et si elle n’a point sa place dans cette salle, elle en a une ici ! » ajouta le paysan en frappant sur son cœur.
Son geste éhxjuent accrut encore l’intérêt qu’il venait d’exciter. On se demanda de qui il parlait. La Bernarde était la seule qui le sût.
Quelques-uns pensèrent à M. de Beauval ou à Émilien Durantais, la plupart à Marcelle, et Gorentine même fut de ce nombre. Pierre-Paul devina qu’il s’agissait de sa sœur Clarisse.
« Je vas vous faire l’histoire de notre famille, reprit Gervais, du depuis l’ancien temps jusqu’à cette heure-ci qui va changer bien des choses, par la permission du bon Dieu!... Et pour lors, d’aucuns qui ont passé sept ans à me traitet* de vieil avare sans vergogne, auront eul-être
LA iMElLLEUKE PART.
bien repentance à leurs mauvaises paroles, soit dit sans rancune, suflit ! »
Biaise Cordon, Jérôme Gillet et plusieurs autres se grattèrent le nez ou l’occiput; on vit un sourire sur les lèvres de Brieuc et de Julien, qu’attristaient parfois les reproches dont on accablait leur vieux père dans le canton. Gervais lui-méme ne se gêna point en cherchant d’un regard malicieux ses principaux détracteurs, avant de reprendre en ces termes :
« Mon grand-père Symphorien Roverin — dont Dieu ait l’âme en sa sainte garde ! — était de son vivant simple métayer dans cette ferme où il est mort, laissant à mon père Mathieu, en beaux écus de six livres, amassés tout doucettement, de quoi acheter la terre à MM. de Maillerive ; de manière que mon père s’est réveillé un beau matin maître chez lui, ayant tout d’un tenant les champs et les prés qui vont de la rivière à la petite route, entre la Grainée-sur-Goësnon et Porte-aux-Loups, qui n’était pas encore de notre bien. Mais mon père, Mathieu Roverin — devant Dieu soit son âme 1 — ne se reposait guère que le dimanche, et, connaissant bien la terre, savait en tirer ce qu’il y a dedans. Il a principalement vécu en temps de révolutions, de malheur et de guerre civile, ayant été un brin chouan — soit dit sans vous offenser, monsieur le maire — on sait ce qu’on sait, et on ne l’oubliera pas!...»
Mathurin le Bleu, qui avait autrefois préservé Mathieu d’être fusillé par une colonne répubbcaine, fit un signe de remercîment ; Gervais poursuivit :
« Malgré ça, malgré la dureté des temps, la guerre, les mauvais payeurs, les assignats et le reste, nous avons vu grandir notre bien dès le vivant de mon père, tant la terre est bonne nourrice pour les enfants qui la soignent et qui l’aiment! Mathieu Roverin a acheté Porte-aux-Loups, qui va jusqu’à l’entrée du bourg; il a défriché Pré-en-l’Ile, qtii, pour MM. de Maillerive, n’était qu’une pauvre lande et que lu as eue en dot, ma fille Mariette, sans avoir le
droit de t’en plaindre! En a-t-elle mangé, dn fumier, cette diable de lande ! Mon père a fait rebâtir le logis et l’a couvert en ardoises, et enfin, si moi, Gervais, je suis bon cultivateur, sans me flatter, c’est que j’ai commencé, tout ptiot à travailler avec mon brave homme de père. Mais vous savez tous que je n’étais pas sou seul fils, et même que je n’étais que le cadet, l’aîné étant le père de Pierre-Paul ici présent, mon pauvre Joseph, dont Dieu garde l’âme !... »
Gervais fit une courte pause, et, dans le fond de la cheminée, l’on entendit la Bernarde donner des marques d’approbation, moins bruyantes toutefois que d’ordinaire.
Le notaire dit alors :
« Ce résumé est clair et précis, venons au fait, maintenant. >
« Nous étions donc deux frères, reprit le paysan, et pourtant tout le Moire est à moi seul, et j’ai doté ma fille Mariette avec Pré-en-l’Ile, et j’ai même Porte-aux-Loups, tandis que mon aîné Joseph n’a jamais eu ce qui s’appelle une toise de terrain et qu’il n’en laisse pas un pouce à ses enfants à lui.
— Mon oncle!... interrompit Pierre-Papl , je crois deviner....
— Silence, mon ptiot! s’écria Gervais, ce n’est pas toi qui as des comptes à rendre. Il y a sept ans aujourd’hui, j’ai vu ce qui était Injustice, et je me suis dit : « Gervais, « si tu étais mort hier, tu serais mort en léguant k tes en- « fants le bien des orphelins de ton frère-Joseph! » Qu’on m’écoute donc et que personne ne parle avant son tour ! Nous savons compter, nous aussi, Pierre-Paul, sans avoir tant étudié que toi! Nous avons consulté M. le notaire et nous savons notre devoir par la loi des hommes et par les conunandemeuts de Dieu. D’après la loi, il y a ce qu’ils nomment prescription, et nous ne te devons rien, rien de rien, pas une brassée de terre, mon garçon ; mais j’ai ap-
pris mon catéchisme dans notre jeune temps, et je n’ai pas oublié ceci qui y est tout au long :
Le bien d’autrui tu ne prendras Ni retiendras à ton escient.
La prescription!... corepus drôle f ]e m’en fiche, entends-tu bien! Et Brieuc, Julien, Mariette, son mari, Périne et Denise, s’ils ne pensaient pas comme moi, ne seraient pas de mon sang. Voyons, mes gars et mes filles, parlez! Voulez- vous part à un héritage volé! Parlez! je vous le permets ! »
Il n’y eut qu’un cri :
« Non, mon père, jamais! »
Et Gervais, fier de l’unanimité de ses enfants, ordonna d’un geste impérieux à Pierre-Paul de se taire encore, car il devait entrer dans des détails intéressants au premier chef pour l’honneur de sa famille.
« Mon digne père Mathieu Roverin n’a jamais pensé faire tort à mon frère Joseph. Bien au contraire, Joseph étant l’aîné, il a voulu lui donner la meilleure part. Il avait des idées de paysan que plus d’un a ici au moment où je parle; et j’ai eu toutes ces mêmes idées, moi, Gervais, jusqu’au jour où mon neveu Pierre-Paul a reçu de M. le notaire les mémoires et les papiers de Joseph. Personne n’a perdu souvenance decejour-lh, m’est avis. Mon digne père croyait l’état de bourgeois bien préférable au nôtre, et il a dit à Joseph : « Je vais te faire étudier pour être * prêtre; mais si, étant d’âge, tu ne te sens pas de vocation, « eh bien ! tu seras monsieur, tu seras bourgeois, tu seras « riche. Ton cadet aura, lui, la terre et le travail des champs, « le froid, le chaud, la misère du labourage, les sabots et « la veste, le soin du bétail, la charrue, la herse, la ser- « pette et le fléau. Toi, Joseph, tu porteras l’habit de drap ' lin, les souliers à boucles et le chapeau rond ; tu ne « connaîtras ni la sécheresse ni la gelée; tu gagneras ta « vie sans fatigue dans les livres; tu feras ta fortune la
LA MEILLEURK PART.
« plume à la main. Je vas te donuer rinstructiüu, à toi, « coûte que coûte; j’y dépenserai ce qu’il faudra sans a compter; mais tu ne compteras pas non plus les arpents « de terre qu’aura un jour ton frère Joseph!... Tu auras « eu ta part d’avance, et la meilleure pari!... »
— Mon père a accepté cela de bonne foi 1 s’écria Pierre- Paul; vous ne me devez rien!...
— Mon gars, tais-loi! » dit Gervais avec colère.
Brieuc, Julien, leurs sœurs, et même le mari de Mariette, couvrirent par leurs cris l’inutile réclamation de Pierre-Paul.
« Erreur n’est pas compte ! entends-tu bien ! poursuivait le paysan irrité d’être contredit. Celui qui' me vend un cheval fourbu est un voleur, et je le force à me rendre mon argent! Celui qui se trompe dans un marché a droit ou devoir de réclamer contre. Et si mon père Mathieu Ro vérin vivait, s’il avait lu comme moi les mémoires de Joseph, il aimerait mieux se couper les deux bras que de laisser durer une injustice pareille. Tais-toi donc, encore une fois, Pierre-Paul, ce que j’en ai dit, c’est pour justifier ton grand-père devant tous ses petits enfants ! »
Et d’un ton posé, Gervais continua :
« Joseph notre ainé était doux, patient, pas fier, pas colère, pas entêté, cent fois plus docile que moi. Joseph faisait l’orgueil et la joie de nos parents. Jérome, Biaise, Morgan, les Faron, tous ceux de son temps, sans compter M. le maire, sont ici pour dire qu’il méritait bien la meilleure part ! Et il a eu la mauvaise ! et c’est moi qui ai eu la bonne, je le sais à cette heure!... La terre rend cinquante fois et cent fois ce qu’on lui prête, la terre du bon Dieu nous donne du grain, des légumes et des fruits, des pâturages pour nos bestiaux, de la belle verdure et de beaux ombrages pour l’été, des provisions de toutes sortes et du bois sec qui flambe l’hiver. La terre, c’est la grande nourricière du paysan; elle nous donne de tout, puis nous vendons notre reste aux autres, et malheur à eux s’ils
manquent d’argent! Moi, Gervais, j’ai eu ma part en bonne terre, j’ai eu la vie des champs et le grand air tout rempli de la senteur des prairies, j’ai eu la liberté de l’esprit et la santé du corps, la paix du cœur et la tranquillité du sommeil; j’ai vécu dans mon pays, près de mes parents; le clocher de mon village a sonné toutes mes heures, et, dans le contentement comme dans l’affliction, je n’ai jamais manqué de bons et anciens amis pour se réjouir ou s’attrister avec moi; j’ai eu la tendresse de ma mère jusqu’à son dernier jour et j’ai reçu son dernier baiser, c’est à moi que mon père a donné sa dernière bénédiction. Où étais- tu, Joseph? où étais-tu en ce moment-là? Je me suis marié au bourg; au bourg sont nés mes cinq enfants ; j’ai dormi sans inquiétude dans la maison de mon grand-père, et chaque dimanche, chaque jour même, je puis me mettre à genoux sur la fosse de mes parents! Mais toi, pauvre Joseph, quel a été ton bonheur, ton plaisir, ta consolation, ta part en ce monde? Tu passais les nuits à te crever les yeux, écrivant, écrivant à la clarté d’une vilaine lampe dont l’huile te coûtait la moitié de ton travail ! tu n’avais pas même le loisir de penser à autre chose qu’à tes chiffres, et si, pour ton malheur, tu songeais à nous, Joseph, ton sillon ne se creusait pas, ton grain n’était pas battu, tou pain n’était pas cuit, ton blé ne poussait pas ! J’avais chaud sous mes habits de paysan, tu avais froid sous tes habits de monsieur!... O Gorentine! que vous avez toujours bien eu raison de dire que les villes sont de grandes prisons dci pierre. Le pavé de Paris ne donne même pas de boue aux pauvres gens, car la boue se vend là-bas, comme tout le reste ! Et celui qui peut y faire pousser un brin d’herbe sur sa fenêtre doit s’estimer content, vu que les propriétaires des maisons disent que ça leur abîme leurs murailles!.., Joseph! pauvre Joseph ! mes parents, te voyant si bon et si aimable, ont voulu te donner la meilleure part . Enfant, tu as quitté leur logis pour t’en aller au collège de Fougères étudier entre quatre murs ! Jeune homme, tu es 4ü'* 22
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entré mercenaire chez des gens riches, et perdant ta place de précepteur, tu t’es vu sans asile, sans gagne-pain, sans ressources! Et moi j’habitais la maison de mon père, j’y faisais mes quatre repas, j’avais la mauvaise part!... Core pas drôle! je me plaignais!... A force de travail, tu amasses quelque argent, et c’est toi qui nous fais des cadeau.\! Mes "gars et mes fdles! j’en pleure de honte quand je pense qu’il vous envoyait des jouets de Paris, et que moi je ne lui ai jamais donné une bouchée de pain. 0 Joseph ! mon j)auvre Joseph 1 tu es mort à la peine, et je suis, moi, le richard de Saint-Loup!... »
A ces mots, frappant sur la table avec une .sorte de fureur, Gervais apostropha Pierre-Paul :
« Par la sainte croix de Dieu! fils de Joseph! tu ne nous forceras pas à garder un bien mal acquis, et faute de quoi ton père est sous la terre froide!...
— Non! non! non! tu ne nous y forceras pas! » s’écrièrent tous les enfants du père Gervais avec un enthousiasme mêlé d’indignation.
La Bernarde pleurait et trépignait de joie.
Au milieu de l’émotion extrême de tous les témoins de cette scène, Pierre-Paul, essuyant ses larmes, tenta pourtant de faire une objection.
« Ils sont cinq, mon oncle, dit-il, et mon père m’a laissé quelque chose, malgré tout.... Un sixième du bien, après vous, serait encore trop pour moi.... »
Gervais l’interrompit.
« Sans les mémoires de Joseph, voilà quelle était ma première intention à moi, tu aurais été traité comme un autre de mes enfants, mais à présent, non!...
— Vous m’avez nourri et logé, habillé et entretenu de tout!
— Tu m’as servi et je suis en reste avec toi !
— Vous m’avez fait donner plus d’instructfon qu’à vos enfauts, et je vous ai occasionné plus de dépenses
— C’est compté sur ta part Oh! je ne veux faire tort
IA MEIIAKURE PART.
à personivs; je suis bon père.... Et trop bon père, peutêtre, » ajouta Gervais d’une voix sourde.
Son front s’assombrit. Le cœur de Gorentine se serra; elle retrouvait sur les traits de l’honnête cultivateur cet air dur et mécontent qui le rendait insociable depuis quelques mois. Mais, faisant effort, il ne tarda pas à recouvrer le calme et la dignité nécessaires pour continuer.
« Sois tranquille, Pierre-Paul, tu ne recevras rien de trop, et ce n’est pas non plus mes enfants qui auront à se plaindre.... Une autre, je ne dis pas! »
Personne n’entendit ces derniers mots que mâcha Gervais en soupirant; la Bernarde seule les devina, et fit le signe de la croix en disant :
c Pauvre cher homme!... Brave Gervais!... »
« M. le notaire ici présent, continua le père de famille, 3 tout écrit sur ces papiers-ci, en droiture. Il y a mis la dépense et aussi les rentrées; nous savons compter en Saint-Loup sans être Manceaux ni Normands, mais Bretons par la grâce de Dieu!... Ainsi, pas un mot, qu’on se taise !
a M. le notaire vous fera lecture des papiers quand j’aurai fini de parler. Écoute donc, Pierre-Paul, écoute et tâche de bien comprendre. Me voyant six enfants bien portants, j’ai divisé en moi-même la terre en six parts; j’ai trouvé qu’il y en avait assez pour chacun et je me suis tranquillisé, te donnant en plus k toi, comme au fils de l’aîné, une instruction solide, pour te mettre en état d’être à ton tour un monsieur de même que Joseph. La dépense a marché; j’avais de côté de l’argent pour le remplacement de Brieuc et de Julien, de l’argent pour les noces de mes trois filles; on buvait du cidre^à volonté, j’allais au cabaret quand l’envie m’en prenait sans ce qui s’appelle trop, et je fumais bien deux sous de tabac chaque jour. Mais, quand j’ai eu connaissance de la vérité, mère Bernarde, vous savez k quelle heure, vous?...
— Si je le sais!..', fit la vieille. Jusque-lk, vous n’étiez
LA MKILLEURK TART.
encore qu’un pamin pour moi, et ihi dejmis vous êtes un homme et mon maître.
— Pour lors, je me suis aperçu que mes cinq enfants à moi seraient plus tard dans la gêne, et, dans leur intérêt, j’ai du soir au matin changé de manière. Le bien a doublé par ce moyen, et la part de chacun sera la même. Tu as été soldat, Brieuc; tu as été valet de ferme, Julien; vous avez travaillé dur, mes filles; je t’ai tourmentée pour être économe, ma femme ; tu n’as pas eu de belles noces, Mariette; mais j’ai acheté la Petite-Plorée par pièces et morceaux. J’ai acheté la ürainée-en-Bois et la ferme du Genévrier; j’ai défriché, j’ai bâti; j’ai placé sur hypothèque; j’ai fait argent de tout. A partir de Joseph et de moi, jusqu’au jour d’aujourd’hui , ce que chacun de nous a coûté ou rapporté, je l’ai fait ranger par écrit sur ces papiers. M. le notaire a tenu compte des intérêts de l’argent ' comme du travail d’un chacun. Deux grands lots, Joseph et Gervais, ont été faits d’abord, et puis cinq autres avec le lot Gervais. Voilà, mes gars, pourquoi, depuis sept ans, votre- père n’est qu’un ladre, un pingre, un avare, un grigou....
— Assez! assez! » interrompirent tous les Boverin, taudis que Mathuriu Gillet et Morgan félicitaient le père de famille de son ordre et de son énergique économie.
Mais Pierre-Paul ne pouvait se résigner à accepter tant de sacrifices; aussi, à défaut de bonnes raisons, en fit -il valoir de fort médiocres, qu’il présenta sous un jour as.*ez spécieux. Il dit, par exemple, qu’ayant été traité comne un fils, il ne devait pas accepter la moitié du bien ; il pa la des avantages de la prescription; il demanda le maintim de la communauté sous la direction de son oncle seul, il supposa que son père, au lieu de mourir pauvre, se ût enrichi à Paris ; en ce cas, nul n’aurait songé à lui rem re les comptes que l’on faisait.
« Et nous aurions eu tort! interrompit le tenace G' rvais. Riche ou non, la moitié du Moire revenait à n )n
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frère Joseph! Trop de paroles! mon gars! car, à la fin, faut-il donc que je le dise ici, moi! tu n’as pas le droit d’avoir une volonté ! Pierre-Paul, si tu oublies que tu as une sœur, je ne l’oublie pas!... Tu m’obliges à parler ■■ d’elle, j’en parlerai donc!... »
Gervais soupira, rougit et fit un geste de regret. Le jeune pâtre avait baissé la tête.
« Mes enfants, reprit le paysan avec amertume, j’ai peut-être une grosse faute à me reprocher!... Voici déjà pas mal de temps que mes nuits sont troublées, rapport à sa sœur Clarisse. Elle n’est pas majeure d’aujourd’hui, celle-là! Et Paris! Paris! — Gorentine vous l’a dit assez souvent, l’histoire de Joseph et celle de Jeanne-Marcelle nous l’ont trop prouvé — Paris est un endroit de malheur! Si la fille de mon frère était morte de misère ou vivait misérable à Paris, tenez! je ne m’en consolerais de ma vie! j’en mourrais de chagrin! Je ne voulais dire cela qu’à Pierre-Paul tout seul!... mais.... mais. .. Oh ! je je veux savoir ce qu’elle est devenue; ça me presse!... »
Une émotion extrême s’empara du père Gervais, que le notaire essayait eu vain de calmer, quand Gorentine alla lui prendre la main.
« J’ai vu, dit-elle, avec quelle soin est entretenu le tombeau de sa mère dans un grand cimetière de Paris; je vous ai dit tout cela, Gervais, dans le temps!...
— Oui, dans le temps!... Mais tel est riche aujourd’hui
qui sera pauvre demain et voici plus de cinq ans de
votre dernier voyage à Paris.
— Voisin, ajouta Gorentine, votre nièce ne vous a jamais écrit; c’est là un grand tort à mes yeux. *
A ces mots, repoussant Gorentine avec colère, Gervais proféra un gros juron, contrairement à ses habitudes, et ajouta d’une voix tonnante :
a Voilà une méchante parole, une parole de perdition et de damnation, voisine.... une parole qui m’a rendu injuste encore une fois. Le péché n’en est pas à moi seul ;
VOUS en avez, vous, plus de moitié sur la" conscience. Et tant pis pour vous, Corentine, puisque vous y retombez, je m’en décharge ici, à la fin des fins.... »
Jacques Morgan s’avançait à son tour d’un air menaçant, Tanguy le suivait; la scène, jusqu’alors si digne d’éloges, allait dégénérer en querelle, lorsque Corentine, s’interposant, dit d’une voix émue :
« La paix entre vous, au nom du ciel ! Gervais a raison ! qu’il me fasse ses reproches, si ça peut le soulager!... Laissez-le dire jusqu’au bout; je lui répondrai en femme de bien !... >
Les Morgan s’arrêtèrent.