LES PARTAGES
Le tumulte qui avait suivi la véhémente apostrophe de Gervais prit fin sans que les membres les plus considérables de la réunion, tels que le maire Mathurin Gillet et le notaire de Saint-Loup, eussent eu besoin d’intervenir. L’admirable candeur, la douce fermeté de Corentine, avaient désarmé Gervais, qui lui fit publiquement des excuses.
« Quand je ne voulais point parler ici de ma nièce Clarisse, dit-il ensuite, j’avais une bonne idée; et sans ce petit obstiné de Pierre-Paul, on ne m’aurait pas vu perdre patience comme un vieil enragé que je suis depuis deux ou trois mois.
— N’ayez point de regrets, voisin, car vous venez de me tirer une grosse épine du cœur.
— Moi !... Et comment ça?
— En m’apprenant enfin pourquoi vous m’avez rudoyée dans ces derniers temps, — bien ù tort d’une façon, puisque
vùus avez pu me croire intéressée et capable, par amitié pour ma petite Marcelle, de vous laisser oublier exprès votre nièce Clarisse, afin que la part de Pierre-Paul fût plus grosse. C’était injuste, mon ami; mais je suis contente, car j’avais craint autre chose. »
Gervais rougit d’avoir osé soupçonner Corentine d’un calcul peu généreux, — calcul bien fait, du reste, pour germer dans le cerveau d’un vieux paysan cauteleux, défiant et rusé comme lui.
Le notaire souriait en établissant un parallèle entre la scrupuleuse honnêteté de Gervais et ce qu’il y avait de tortueux dans les pensées qu’il prêtait à Corentine, en dépit de sa propre droiture. Le caractère du paysan se révélait là sous son double aspect : l’on en voyait à la fois la face et le revers, matière intéressante pour un observateur, et, par profession, le notaire devait l’être.
Intérieurement, Pierre-Paul était ravi, malgré la part qu’il prenait aux regrets de son oncle. Il pénétrait à la fois les sentiments de Gervais et ceux de Corentine ; il en concluait q\ie son amour pour Marcelle avait toujours leur ^ adhésion, et il était trop profondément épris pour que cette découverte ne le remplit point de joie.
Morgan, son fils Tanguy et quelques-uns de leurs parents échangeaient cependant des propos assez durs pour le bonhomme Roverin.
« Ah çà! depuis quand ma femme est-elle chargée do la conscience des autres?... De quoi se mêle le voisin, quand il s’en prend à elle de ce qu’il a fait de travers?
— Est-ce la faute à ma mère, s’il a oublié sa nièce?
— Qu’il pense davantage à ses affaires et un peu moins aux nôtres 1 »
Gervais entendit, et loin de se fâcher :
« Oui, oui! fit-il, j’aurais dû êtrè mieux avisé, j’en conviens!... Je m’en confesse, core pus drôle! Et voici! Je voulais avoir le temps de rétablir le bien de mes enfants, à moi ; l’àge de Pierre-Paul me convenait. « Avant qu’il
« soit majeur, j’aurai tout arrangé comme il faut, » me disais-je. Ah! ma pauvre nièce Clarisse! Elle a vécu loin de moi, je ne la connais pas, je ne puis l’aimer.,.. J’aimais Pierre-Paul, au contraire, et mon cœur me menait avant l’amour de la justice.
— Galme-toi, mon Immme, dit la Gervaise, tu n’y mettais pas de malice, pas vrai?...
— Si! sans connaître ma nièce Clarisse, je la traitais de hère et d’ingrate souventes fois! Je lui faisais reproche, k part moi , de rougir de son oncle et de son frère le p.aysan!...
— Vous étiez de bonne foi, dit Corentine venant en aide k la Gervaise ; c’est la coutmue au village d’avoir de semblables idées k l’égard des gens des villes, et l’on ne se trompe pas la moitié du temps.
— Eh dk! l’autre moitié.... hein?
— Voilk pourquoi tout k l’heure j’ai donné raison à votre colère contre moi. Nous devons tous espérer que la sœur de Pierre-Paul n’est ni orgueilleuse ni méprisante.
— A la bonne heure !... dit Gervais en soupirant; dame! quand on est malcontent de soi, on en veut un brin k tout le monde.... Il n’y a de saints qu’en paradis.... J’avais la manie de m’en prendre k vous, Corentine, et k mon pauvre Pierre-Paul, qui avait bien assez do ses chagrins, et ça précisément k cause du cas particulier que je fais de vous deux; et puis, j’y mélangeais la souvenance de \a pliotle Marcelle Durantais, vu que le diable est malin!... »
Cette dernière paienthèse acheva de dissiper la mauvaise humeur des Morgan, et d’autant plus que le vieux fermier ajouta :
« En vraie vérité, voisine, rien au monde ne vous obligeait k me crier : « Prenez-y garde, père Gen’ais, ce n’est « pas k la majorité de Pierre-Paul, c’est k la majorité de « Clarisse qu’il faut rendre vos comptes ! »
— Pardonnez-moi, voisin, l’amitié que j’ai pour vous et pour toute votre famille m’y aurait obligée; et, si j’avais
eu cette pensée, je vous jure, sur ma foi de chrétienne ! , que je vous aurais averti.
— Merci !... je vous crois ; et j’ai tort par une raison de plus.
— Assez I Gervais , assez ! » interrompirent tous les Morgan à la fois.
Mais le tenace paysan ne jugea point h propos d’en finir :
« J’aurais dû aller à Paris, moi, s’écria-t-il, puisque l’homme du cimetière n’écrivait pas!... J’aurais dû tirer au clair par moi-même ce qu’était devenue la fille de mon frère, sans m’en fier tout bêtement à M. de Beauval. J’ai perdu là plus de cinq ans par ma faute! Ma nièce Clarisse ne nous a jamais écrit.... Eh! mon Dieu! sait-elle seulement que nous vivons? sait-elle où nous demeurons? sait-elle qui nous sommes? A qui s’en prendre, à elle ou bien à nous-mêmes? Joseph aurait écrit le premier, sans doute, s’il avait pu vivre ici quelques jours. S’il n’était pas mort avant de s’être suffisamment expliqué, j’aurais écrit, moi. Sa lettre ou la mienne ont été attendues à Paris, et nous autres, à notre tour, on nous traite peut-être bien d’ingrats et d’oublieux dans la famille où la pauvre orpheline a été recueillie par charité !... »
De suppositions en suppositions , le vieux Gervais , comme on le voit, touchait la vérité ; chacun le sentit.
« Oui, ceci est bien possible ! » disaient les indifférents.
Le cœur de Pierre-Paul se serrait; au mot de charité tous les enfants Roverin furent saisis d’une sorte de honte.
« Par charité, répéta la vieille Bernarde d’une voix aigre, et non pas autrement, c’est bien clair! mon doux Jésus! une Roverin! notre fille aînée.... »
L’effet de cette parole de la fidèle servante fut tel que la vague sympathie qu’on portait à la sœur de Pierre-Paul se transforma tout à coup en un sentiment d’intérêt puissant. Il semblait que l’honneur de la maison fût compromis par la situation fausse et précaire où pouvait se trouver à Paris la fille du frère aîné.
LA .MEILLEUnE PART.
O Vous voici tous de mon opinion à cette heure, reprit Gervais avec émotion, vous voici tous éprouvant ce que j’éprouvais dans ces temps-ci en relisant les mémoires du malheureux Joseph ; « Il avait d’abord le projet de nous « amener sa fille. » C’est bien certain, ça! Eh bien, si la protectrice de Clarisse est morte, si Clarisse est là-bas, dans la grande ville, sans parents, sans amis, sans argent, chassée de la maison de sa bienfaitrice par des héritiers jaloux!... elle mendierait sa vie, pendant que nous vivons ici sur son bien....
— O ma sœur! ma pauvre sœur!» s’écria Pierre- Paul.
Plantiau poussa un gémissement plaintif. La Bemarde, du pan de son tablier, essuya des yeux rougis. Alors Corentiue s’avança d’un air inspiré :
« Non ! non ! s’écria-t-elle, jamais la Providence n’abandonne les enfants de l’homme de bien! C’est dans l’Écriture sainte. Reprenez donc courage, Gervais! Ce que vous avez fait depuis seize ans, pour Pierre-Paul, et ce que vous faites aujourd’hui mérite récompense devant Dieu! Ayez confiance! Votre nièce Clarisse vit honnêtement, elle n’est pas misérable et son frère la retrouvera.
— Vous croyez? murmura Gervais avec une crédulité naïve.
— J’en suis sûre! mon cœur me le dit, » s’écria la Bretonne, dont l’accent énergique pénétra toutes les âmes.
Chacun répéta ses paroles, Pierre-Paul plus fort que personne, en sorte que Gervais, redevenu calme, ne tarda pas à retrouver son plus malicieux sourire pour dire à la Bernarde :
a M’est avis, l’ancienne, que, depuis sept ans, j’ai bien gagné le droit de fumer ma vieille pipe. »
La Bernarde s’avança en tremblant. D’une main, elle présentait à son maître le fourneau de terre noire garni de cuivre et déjà bouné de tabac, de l’autre uu petit morceau de braise au bout d’une pince en fil de laiton.
LA MEILLKURE PART.
« Avec voire permission, monsieur le notaire, dit le bonhomme, pendant que vous lirez les paperasses.
— Mon ami, répondit le notaire, fumez, je vous eu prie, je n’aurai de ma vie senti meilleur parfum.
— Voilà, sapredienne ! qui est Lien dit, » s’écria lo maire Mathurin Gillet dit le Bleu.
Et la vieille pipe, après sept ans d’inaction, fut rallumée à la satisfaction générale.
« Moi, dit Biaise Gordon, pour le prix de vertu, je ne me priverais pas de ma tabatière pendant sept jours. »
Sur quoi il se bourra le nez d’une énorme prise qu’il savoura lentement ; puis s’adressant à Jérôme Gillet :
« O /'orlu?iatos nimium!.,. dit-il.
— Je ne sais pas le latin, interrompit le fermier de la Grainée-sur-Coesnon.
— J’allais dire, continua le maître d’écôle, que Bans a bien son bon côté, malgré toutes ces belles histoires. Joseph Roverin n’y a pas eu de chance, c’est vrai; mais qu’est-ce que ça prouve? Comparaison n’est pas raison, un exemple n’est pas une règle.... Et, s’il me fallait citer, moi, des gens du canton qui font très-bien leurs afl’aires à la. ville, je ne serais pas embarrassé. Tenez, parlons des domestiques ; à la campagne, ils vivent à leur aise, côte à côte avec les maîtres, mais quels gages! Qu’est-ce qu’ils amassent? Qu’ont-ils pour leurs vieux jôurs?
— M’est avis, dit Jérôme, que nos serviteurs sont de la famille ; nous ne les chassons pas quand ils ont fini leur temps, nous les faisons servir à leur tour.... Voyez la Bernarde !
— Elle n’a jamais' mis un sou à la caisse d’épargnes, reprit Biaise, tandis que Toinon, la fille au père Gilles Carbonnard....
— Eh bien?
— Elle a cent écus de rente économisés sur ses gages à Paris.
— Dn rente ? répéta Jérôme.
~ J’ai lu sa lettre à son frère.
' — Eh bien! morbleu! s’écria M. le maire, vous avez lu la lettre d’une voleuse. Savez-vous ce que c’est que l’anse du panier?...
— Mais.... fit Biaise Gordon, l’anse, tout le monde en a entendu parler c’est le bénéfice des cuisinières.
— Non! c’est la morale de Paris, repartit le vieux puritain. Cent écus de rente!... A-t-elle soixante ans, votre Toinon?
— Du tout, elle n’en a pas trente.
— Regardez la Bernarde, Biaise, et prenez du tabac, » dit le maire en allant féliciter Gorentine de tout ce qu’elle afvait dit et fait durant la séance.
Quant à la Bernarde, elle ne reprit pas son poste dans la cheminée sans avoir serré entre ses mains décharnées la main de son maître, dont elle avait partagé toutes les émotions :
Gette Gorentine est une bonne et honnête femme, dit-elle, mais elle ne vaut pas mieux que vous, mon petit Gervais. Le jour d’aujourd’hui comptera au Moire, mon doux Seigneur!... et pour ce qui est de notre aînée, Mlle Clarisse, tenez! je n’ai plus peur.... foi de Bernarde, je n’ai plus peur du tout 1
— Merci! » dit Gervais en serrant à son tour les mains de la vieille fille.
Plantiau en grogna de plaisir. La Gervaise, ses fils et ses filles, servaient du cidre à leurs invités. Biaise Cordon, toujours prêt à boire, porta la santé de son cher élève Pierre-Paul, l’espoir du canton, le héros du jour, selon lui. Ce fut à qui trinquerait.
« Buvons à la santé de Gervais ! dit Jacques Morgan, nous aurons bu à celle d’un honnête homme qui mérite l’estime et le respect de tout le bourg de Saint- Loup.
— Approuvé, morbleu 1 approuvé ! disait M. le maire.
— Moi, répondit l’oncle Gervais, je répondrai par vos
santés à vous, Morgan, et li votre brave Coreiilino. Vous êtes de solides amis sans rancune.
— Tout doux, reprit Jacques Morgan, nous avons meilleure mémoire que ça. Je n’ai pas oublié votre proposition à Gorentine, le jour de votre rencontre proche la Petite- Plorée. Vous passiez déjà pour un ladre fieffé, vous ne fumiez déjà plus, vous économisiez déjà liard sur liard, et, nous croyant dans l’embarras, vous nous ouvriez votre sac....
— Assez causé, suffit !
— Non ! sapredié ! c’est le jour aux explications, je veux m’expliquer aussi, core pus drôle ! Et tenez ! si je m’étais fâché trop fort tout à l’heure, j’en aurais le cœur gros à présent.
— Remercions donc votre Gorentine, qui a la sagesse d’un docteur et le parler d’un ange. »
La Gervaise à ces mots embrassa Gorentine sur les deux joues.
'' « Jésus, mon Dieu ! quel beau jour de bénédiction ! »
fit dans son coin la vieille Bernarde.
Tandis que les parents fraternisaient ainsi et serraient plus étroitement les liens d’amitié qui unissaient le Moire à la Plantelle, les jeunes gens entouraient Pierre-Paul. Renée, Tanguy, Périne, Julien, Denise, tous à la fois, sans s’être concertés, s’avançaient le verre plein :
a A Marcelle !... à sa promise ! à sa petite femme qu’il va revoir bientôt !... à notre amie à tous !...
— A Marcelle ! » dit Pierre-Paul avec un accent de bonheur.
Une voix de femme domina la rumeur générale; toutes les conversations partielles furent interrompues :
a A la famille Roverin ! »
Ge fut le toast de Gorentine, et le dernier, mais Gervais le compléta en ajoutant sans tristesse et même avec rondeur :
« Sans excepter Glarisse notre Parisienne, sans excepter
LA MKILLEURR PART.
la lille de Josepli, l’ainée de la maison, l’orpheline, riche ou pauvre, que nous connaîtrons tons bientôt avec la périiiission de Dieu. »
Et, tous les membres de la réunion formant cercle autour de Gervais, Gorentine et Pierre-Paul répétèrent en trinquant ;
« A la famille Roverin et à Clarisse!... »
Le maire Mathurin Gillet, surnommé le Bleu, s’étant approché du notaire, lui avait dit :
« Je crains, monsieur Kermeur, qu’on ne vous fasse perdre un temps précieux ; voulez-vous que je leur crie de se rasseoir?
— Non ! non ! merci, monsieur le maire ; je ressens trop de plaisir k être témoin de ce qui se passe ici. Nos campagnes sont encore bonnes, malgré tout ce qu’on en écrit quelquefois....
— Souvent aussi, en revanche, on en écrit trop de bien, répliqua Mathurin Gillet. Je déteste la centralisation, moi, et je n’aime pas les grandes villes; mais le paysan est homme ; il a ses travers, ses vices, ses préjugés et son orgueil qu’il ne faudrait pas flatter méchamment ; on achèverait de le gâter.... »
Cette grave conversation n’aurait guère été du goût de Biaise Gordon, le maître d’école qui, se rattrapant aux branches, s’avisait encore de vanter à quelques jeunes gens ce merveilleux Paris où Grégoire Gillet lui-même avait trouvé moyen de faire sa fortune.
« Paris, dit Brieuc Roverin, l’ancien soldat, Paris plaît trop aux mauvaises pratiques pour être de mon goût. Ce certain Grégoire Gillet dont vous nous parliez était un mauvais sujet, un fainéant et un voleur, je crois?...
— Chut 1 parlons bas I son frère Jérôme et son oncle Mathurin n’auraient qu’à nous entendre |«ir malheur. »
Le toast de Gorentine mit un terme à tous ces propos et fut suivi de l’invitation de se rasseoir.
On se rassit, on lit silence, et alors enfin le notaire
donna lecture des états et de^ actes dressés par ses soins avec une régularité méticuleuse. En outre, il rendit compte des quinze cents francs de Pierre-Paul confiés à ses soins par Joseph Roverin mourant, lesquels avaient produit une. ' somme totale d’environ quatre mille francs qu’il remit au jeune gars.
« Ceci, dit Gervais, sera pour ton voyage à Paiâs. »
Le Moire et les terrains adjacents d’une part, toutes les nouvelles acquisitions d’autre part, formaient les deux lots principaux qu’il fut inutile de tirer au sort. Gervais, désireux de conserver pour lui et les siens le parcimoine héréditaire avait bien calculé que la Petite-Plorée, ancienne propriété du père de Marcelle, et que la Grainée-en-Bois, limitrophe de la Grainée-sur-Coësnon, seraient ce que préférerait Pierre-Paul : aussi dit-il à Gorentine en lui amenant son neveu :
« Beau garçon ! bien éduqué! plus riche que Marcelle, même quand il aura fait la part de Clarisse ; m’est avis que notre gars vaut bien tous nos jolis messieurs de Paris, et qu’en cherchant sa su'ur il pourrait aussi trouver sa femme.
— Dieu vous entende! > murmura Corentinè en frémissant.
En ce moment, le facteur rural, qui revenait de la Plantelle, ouvrit la porte et dit :
a Une lettre, de Paris pour la mère Morgan, double port !
— Une lettre de Marcelle ! donnez ! donnez !
— Une longue lettre! s’écria Pierre-Paul, avant mon départ ! O mon oncle, voilà du bonheur !
. — DemainJ en route ! dit Gervais, et, à la fin des fins, j’espère, mon pliol, que tu auras la meilleure pari ! »
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LA MKILLEURE PART.^ •
CRISES IVOIJVEIXES.
La si^ance avait été fort longue et le dénoûment en était enfin connu. M. Kenneur le notaire, et son jeune clerc Aubin Gillet, fils de Jérôme, reprirent le chemin de l’étude. Jérôme lui-même, Biaise Gordon et quelques autres mis en belle humeur par le cidre de Gervais, allèrent continuer la soirée au cabaret de la Fourche en attendant l’heure du souper. Le maire rentra chez lui d’un air satisfait. Bref, il ne resta plus au Moire'que les Morgan et les Roverin, tous plus ou moins curieux du contenu de la lettre de Marcelle. Corentine en parcourut la première page, et s’écria ;
« Bonnes nouvelles, mes amis 1 Écoutez ! »
Marcelle s’épanchait enfin librement ; toute joyeuse, toute pleine de douces espérances, elle ne se contraignait plus h cacher ce qu’elle avait souffert depuis son arrivée à Paris ; elle faisait avec amour l’éloge de Clarisse :
« Mal passé n’est que songe ! s’écriait-elle, je suis heureuse, je suis ivre de bonheur. »
Mais, tout à coup, le ton et le style changeaient ;
« Qu’est-il arrivé depuis quelques heures? poursuivaitelle. Mon père m’ordonne de garder encore mes secrets, et je vais être obligée de cacher ces pages, au lieu de les montrer à la bonne Clarisse. Je les écrivais jiour elle autant que pour vous ; elle y eût trouvé la justification de ma conduite ; mais, hélas 1 me voici pins triste que jamais! Le jour de la majorité de Pierre-Paul est prochain ; qu’il se hâte donc de venir, je l’en supplie, qu’il vienne bien vite.
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car j’ai peur!... j’ai le cœur rempli des plus sombres pressentimenls. ... »
Corenline s’arrêta déconcertée, affligée et au regret d’avoir commencé la lecture à haute voix de la lettre de Marcelle.
« Eh bien! après? demanda Pierre-Paul d’une voix tremblante ! ,
— Pauvre pliolle! » murmurait la Bemarde, qui, ayant ' • tout écouté avec une excessive attention, avait été singulièrement frappée du passage où Marcelle comparait le mendiant du pont de la Grainée avec le baron de Minalès.
Gervais faisait la grimace, mais sans partager le décou- • ragement général, car il s’élait toujours attendu à ne point l’emporter sans lutte sur M. Emilien Durantais. U avait d’ailleurs ses idées très-arrètées sur ce que devrait faire Pierre-Paul, quand il l’autorisait à consacrer la somme énorme de quatre mille francs à son voyage de Paris.
« Va toujours, femme, va toujours 1 dit Jacques Moi^an, nous ne sommes plus ici qu’en famille.
■ — Merci ! dirent les Boverin.
— Nos secrets seront les vôtres, ajouta Gorentine.
— Soyez tranquilles, je vous réponds qu’ils seront bien gardés. »
Gorentine lut donc un dernier paragraphe ajouté le lendemain, et conçu en ces termes :
« Mme Durantais sort de ma chambre. Je ne l’ai plus reconnue. Elle m’a traitée avec une dureté qui me déconcerte et augmente mes craintes. Gomme au temps de mon enfance, elle m’a paru méchante, je dirai même farouche :
Elle sait, dit-elle, que j’aime un paysan indigne de mon amour! Elle sait que mon père est justement irrité de ma longue désobéissance à ses ordres. Je suis, à l’entendre, une hypocrite, une enfant de malheur née pour la honte ou le désespoir de mes parents !... Elle s’était promis, hier, de renoncer à me diriger, mais un devoir impérieuxl’oblige, bien malgré elle, à ne plus reculer, s’il le faut, devant le
rôle de marâtre. Voilà ses propres paroles ; elles avaient l’accent de la menace, et même de la haine. La tendresse qu’elle me témoignait, ses larmes, ses caresses, n’étaient donc qu’un jeu 1 Elle voulait obtenir de moi par ruse les secrets dont elle vient d’arracher une partie à mon père, que je n’ose même plus questionner, tant il me parait malheureux et agité de pensées sinistres comme les miennes. Je trouverai un prétexte pour sortir avec la femme de chambre ; je tâcherai d’aller visiter la tombe de ma mère et aussi celle de la mère de Pierre-Paul» En tout cas, je saurai bien jeter secrètement à la poste cette lettre à laquelle je ne retranche pas un mot, pour que vous sachiez par quelles alternatives j’ai passé. Ce sera la dernière que vous recevrez de moi. O Gorentiue I ma bonne nourrice ! si Pierre-Paul ne venait point à Paris, n’oubliez pas que votre fille Marcelle est en danger et qu’elle vous appelle encore à son secours ! »
« Mais je pars demain, grâce à Dieu! s’écria Pierre- Paul frémissant.
— Prudence ! murmura Gorentine, prions Dieu de nous inspirer !
‘ — Mon gars 1 dit Gervais, retrouve ta sœur, voilà mon premier et mon unique conseil ; c’est elle, je te le dis, qui fera entendre raison à M. et à Mme Durantais. »
La Bernarde approuva, comme on le devine.
« Voilà une bonne pensée qui ne m’était pas venue à moi, dit-elle d’un ton admiratif.
— Pierre-Paul, mon fils, poursuivit l’oncle Gervais, tu n’es pas sot; j’ai confiance dans ton adresse. Nous avons ici les lettres et les papiers de ton père ; tu les emporteras. Prends le numéro de sa dernière demeure ; tu iras aux renseignements dans le quartier. Il y a une police à Paris ; tu ne manques pas d’argent ; dépense ce qu’il faudra ; cherche, fais chercher et retrouve ta sœur Clarisse. Encore une fois, voilà le principal, car, une fois ta sœur retrouvée, cora pus drôle! s’il nous faut aller à Paris parler à M. Émi-
lien Durantais, nous irons, moi, ton oncle, et Jacques Morgan, le subrogé tuteur de ta Marcelle, et Goreutine aussi.
— Oui, certainement, Pierre-Paul, ajouta Jacques Morgan, nous irons tous, dès que tu nous appelleras, pour t’aider, toi, et secourir Marcelle. »
Tanguy et Renée, Brieuc, Julien et leurs sœurs, encourageaient maintenant, à l’envi les uns des autres, Pierre- Paul, qui dit enfin :
t Je suis triste, mes chers parents et amis, car Marcelle souffre mille fois plus que je ne souffrais depuis notre séparation; je suis triste, mais plçin de confiance.... Je retrouverai ma sœur Clarisse, je sauverai Marcelle notre anaie à tous! »
Corentine prit peu de part à la fin de cette scène; elle méditait la lettre de Marcelle, qu’elle lut et relut deux fois en entier avant de faire sa prière du soir.
Le lendemain, tous les Hoverin, tous les Morgan et foule d’autres amis de Pierre-Paul, l’accompagnèrent jusqu’à la carriole de Fougères ;. mais elle y prit place à côté de lui. La digne femme avait employé la nuit à réiléchir aux instructions et aux avis qu’il convenait de lui donner. Elle connaissait Paris ; elle savait à fond ce qu’était Emilien Durantais, un parfait honnête homme, mais faible, léger, opiniâtre, et capable de faire le mal par défaut de jugement, a Bon cœur, mais esprit faux, » disait-elle sans détour.
Malgré la lettre de Marcelle, Corentine, en femme de sens, ne pouvait croire encore que la jeune dame Durantais fût méchante et perfide :
« L’enfant se trpmpe, Pierre-Paul, reprenait-elle, ou plutôt elle est trompée et sa belle-mère aussi. M. Emilien aura encore fait là quelqu’une de ses gaucheries ordinaires. Pourquoi ordonne-t-il à Maréelle de garder ses secrets, et pourquoi va-t-il en parler à sa femme? Mme Durantais te croit sincèrement indigne de Marcelle ; à qui la faute ? A M. Émilien, c’est clair. Marcelle a paru sournoise et
hypocrite : à qui la faute? A nous tous un peii. Il y a de l’aigreur et de la colère entre elle et Mme Durantais : qui a tort, qui a raison ?...
— Marcelle est persécutée, injuriée, 'maltraitée, interrompit Pierre-Paul.
— D’accord, mais nous n’avons entendu que ses plaintes k elle. Dne fois déjà, j’ai condamné Mme Durantais sans l’avoir entendue; ne recommençons pas. Montre-toi, parie, tu seras écouté, tu écouteras, tu verras, tu jugefas par toi-même. J’ai vu Mme Clarisse, moi. J’ai lu ses lettres k Marcelle du temps que la petite était k Notre-Dame des Fleurs. Non, cette jeune dame n’est pas méchante. Je connais sa noble mère, Mme la comtesse de Lersant; c’est une âme généreuse, je te le dis. Va la trouver, s’il le faut, tu seras bien accueilli par elle, sois-en certain. »
Gorentine ne se bornait point k parler k Pierre-Paul de ce qu’il devrait faire dans l’intérieur de la famille Durantais; elle l’instruisait sommairement des usages, des inconvénients et des ressources de Paris. Ainsi, prévoyant les détails avec une sollicitude ingénieuse, elle eut soin de lui apprendre ce que c’est qu’une voiture de louage.
« Ne perds pas ton temps k t’égarer dans les rues et k demander ton chemin ; il n’y a pas besoin d’être grand seigneur pour rouler carrosse; prends des fiacres et paye pour te faire conduire tout droit où tu auras besoin d’aller. » ‘ .
Passant brusquement d’une recommandation k une autre :
U A Paris, on fait grand cas de la toilette et de la politesse : sois toujours mis avec soin, ne te présente jamais nulle part sans avoir du linge blanc ; ceci t'est plus nécessaire qu’k un monsieur, puisque tu veux absolument ne rien changer k ton costume. Ne t’emporte jamais, réponds avec calme et convenance même aux propos les plus grossiers. »
Ces conseils, mêlés d’appréciations sur les diverses per-
sonnes qu’allait trouver Pierre-Paul, durèrent jusqu’au moment où il monta dans la grande diligence.
Après quoi, Côrentine, au lieu de reprendre le chemin de la Plantelle, lit, à Fougères même,* une démarche dont elle avait jugé sage de ne parler à personne. ^
Cependant la vieille Bernarde, à la suite d’un court monologue à coups de béquille, sortait de sa cheminée avec colère et s’arrêtait devant la niche du chien Plantiau qui geignait à l’attache :
« Tiens ! sens ! mange, et pars ! dit-elle, rattrape-le sur la route de Paris. »
Le chien flaira les haillons sanglants, dévora sa pâtée, remercia la vieille servante avec une éloquence canine des plus significatives, prit sa course et, moins de deux heures après, arracha par ses aboiements redoublés son jeune maître à la méditation des nombreux avis de Côrentine.
Force fut de lui donner place dans la diligence, en sorte qu’en arrivant à Paris, Pierre-Paul fut suivi par son fidèle chien de berger jusqu’à la petite auberge où il s’installa et commença par faire sa toilette des jours de fête. Il mitson pourpoint de drap brun à larges basques, son gilet de velours bleu, son beau pantalon noir, une chemise de fine toile à grand collet rabattu et ses souUers neufs h boucles d’argent. Il se coiffa d’un chapeau de paysan à larges bords, prit un fiacre à l’heure et se fit conduire rue Richelieu, à l’adresse de M. Émilien Durantais.
Une jeune dame voilée, qui tenait par la main une pe- ^ tite fille et un petit garçon, Clarisse conduisant Gilbert et Léonie, sortait de la maison, quand le fiacre de Pierre- Paul s’arrêta devant la porte. Elle était pâle, tremblante et trop violemment émue pour regarder autour d’elle ; ce fut d’un pas précipité qu’elle se dirigea vers le boulevart.
Pierre-Paul lui-même n’était pas en état d’observer les passants; son cœur battait de crainte et d’amour, une vive rougeur colorait son front :
« M. et Mme Durantais ! dit-il an concierge.
— Ils n’y sont pas; madame vient de ■ sortir à l’instant.
— Mlle Marcelle Duranlais
— Au deuxième, montez!
— Elle est seule! quel bonheur! pensa Pierre-Paul. Ah! si j’avais su, je n’aurais pas laissé Plantiau à l’auberge. »
Marcelle ouvrit elle-même :
« Je suis sauvée ! » s’écria-t-elle en se jetant dans les bras de Pierre-Paul.
De quelques instants ils ne purent échanger une parole; tout entiers îi leur bonheur ils se regardaient, ils se contemplaient, se pressant les mains et s’abandonnant à d’indicibles transports de joie. Mais le premier cri de Marcelle avait profondément retenti dans le cœur de Pierre-Paul :
« Sauvée ! rép(Ha-t-il enfin ; oui , tu seras sauvée ! M. Duranlais va me connaître; il saura ce que je suis, ses préventions contre mes parents se dissiperont. Corentine m’a remis upe lettre pour lui, et Mme Durantais ellemême cessera d’être contraire à nos vœux ! »
La jeune fille hocha la tête en soupirant.
« Ta grande lettre, ajoutait Pierre-Paul, est arrivée h Saint-Loup au moment où mon oncle Gervais me permettait enfin de partir pour Paris. Elle nous a ravis d’abord, puis consternés.... Mais,ô mon Dieu! comme tu as souffert, Marcelle, tu pleures!... Essuie tes larmes!...
— Je pleurais de désespoir tout à l’heure, je pleure de joie k présent!... Et pourtant je viens d’avoir à l’instant avec ma belle-mère une scène terrible. Elle m’a déclaré qu’elle voulait me marier à Paris, cet hiver. Ce soir elle doit me conduire chez Mme la comtese de Lersant, où se trouvera, dit-elle, un jeune homme qui me convient sous tous les rapports. Elle m’a ordonné d’apprêter ma toilette de bal. J’ai refusé ; elle m’a menacé de toute la colère de mon père. Oh 1 j’avais bien raison, dans mon enfance, de redouter instinctivement Clarisse ; elle veut mon malheur!
IJi MEILLEURE PART. 359
— Gorentine ne le ci-oit pas. Gorentine, malgré ta lettre, estime et aime encore Mme Durantais.
— Gorentine est-elle à ma place ? voit-elle ce que je ‘ vois, sent-elle ce que je sens?... Vouloir de gré ou de force me marier à un autre que toi !... »
Pierre-Paul essayait d’exprimer, respectueusement pour le père de Marcelle, l’opinion qu’il avait tous les torts; Marcelle, aveuglée par la prévention, les rejeta sur Glarisse :
c Elle est parvenue à persuader à mon père qu’elle viendrait à bout de mon obstination ; hier encore je lui ai entendu dire : « Secondez-moi, je vous réponds de l’em- « porter, sans qu’il soit nécessaire de l’éloigner de Paris. » Mais elle ne l’emportera jamais, Pierre-Paul, car je t’aime, et n’aimerai que toi ! je veux être ta femme 1 je serai paysanne comme tu es paysan....
— Qu’entends-je ! » s’écria Emilien Durantais qui entrait en ce moment suivi du baron Vincent de Minalès.
Marcelle courut à son père ; il la repoussa sévèrement, puis, s’adressant à Pierre-Paul, il lui ordonna d’un ton courroucé de sortir et de ne jamais se permettre de reparaître chez lui.
Le jeune gars, pénétré des conseils de Gorentine, se contint et dit avec effort :
a G’est vous, monsieur Durantais, que j’ai demandé le premier; j’ai beaucoup de .choses à vous apprendre, écoutez-moi, au nom du ciel !
— J’en ai trop entendu I j’en sais assez! interrompit Émilien.
— Mon père ! ne le chassez pas ainsi 1 ou j’en mourrai! » s’écria Marcelle.
Le baron Vincent de Minalès se tenait prudemment dans l’ombre :
a La situation se -complique, pensait-il avec effroi, les crises se succèdent. Un seul mot, et je suis perdu! Avant, une heure, mille dieux! il faut être en chaise de poste. »
. Marcelle et Pierré-Paul suppliaientencore; Minalèslreinblait et fut tenté de fuir; mais H avait un demi-million *eptre les mains d’Kmilien Durantais qui, fort heureusement, n’écoutait pas, tempêtait,, forçait sa fille à rentrer - dans sa chambre et commandait au jeune Roverin*de se retirer. ' . .
Minalès se rassura dès que Marcelle fut sortie du salon ;
« Très-bien ! tlit-il; j’ai le temps de gagner la partie.
, — Adieu, Marcelle! à bientôt! compte sur moi! cria Pierre-Paul en saluant Êmilien, qui éclata de nouveau en violents reproches.
— Non! non! de votre vie vous ne rentrerez ici! monsieur le paysan ! Et Marcelle, dût-elle en mourir, entendez-vous, ne sera jamais votre femme.
— Monsieur, vous aimez trop votre fille pour penser ce que vous dites, » répondit Pierre-Paul qui fit bonne contenance jusqu’à la fin.
. Mais, une fois en voiture, il ne put retenir ses larmes ; le cocher le ramenait alors à son auberge.
« Mon cher ami, disait le baron à Emilien, l’arrivée de ce malotru rend mon projet plus opportun que jamais ; votre femme aura beau faire maintenant, elle n’obtiendra rien de votre fille, qu’à votre place je ne perdrais plus de vue un seul instant. >
— A' Paris, est-ce possible?
— D’accord! partons donc, et sur-le-champ.
— Sans prévenir Clarisse ? . ,
— Écrivez-lui un mot, faites vos paquets, moi je vais en personne chercher une chaise de poste.
— Mais les comptes que j’allais vous rendre?
— Avisons au plus pressé ! vous avez tous mes titres en portefeuille ? i
— Oui, tous, et ce n’est pas sans peine !
— Je le sais, mon excellent ami : aussi, zèle pour zèle! Nous emporterons mes titres à Florence, et à plus tard vos comptes inutiles. L’essentiel est de trancher définitive-
ment la situation intolérable ou vous vous trouvez. Assez de scènes, points d’explications fâcheuses; votre femme et votre fille ne peuvent plus vivre ensemble; ce petit rustre’ breton reviendra tout à l'heure, n’en*doutez pas!... Il est capable de faire quelque folie; votre Marcelle m’a l’air aussi d’avoir fort mauvaise tête. N’hésitez plus! Soyez ferme, soyez maître! partons! Je cours et je reviens, tenez-vous prêt. »
TOr JOURS A POINT NOMMÉ.
En apparence, la conduite de Clarisse envers Marcelle était, depuis quelques jours, celle d’une marâtre impérieuse et jalouse de son autorité, celle d’une femme irritée qui se venge à plaisir, qui abuse de sa force et ne tolère plus la moindre résistance. En réalité, la conduite de Clarisse était sublime. Elle se dévouait au salut de la triste enfant dont elle s’attirait la haine; elle acceptait un rôle odieux pour l’arracher aux plus affreux périls.
La jeune mère de famille, désespérée de voir ses avances repoussées, avait hâte de se décharger de la pénible mission de veiller sur Marcelle qu’après une parole touchante, dont elle espéra beaucoup, elle laissa en tête à . tête avec son père. Mais, le soir même, en revenant de chez la comtesse de Lersant qui l’avait affermie dans son espoir, elle eut la douleur d’apprendre de la bouche de son mari que Marcelle. avait dans le cœur une passion insensée.
« Ah! mon Dieu! je comprends enfin! » murmura-t-elle.
Clarisse était consternée de l’état dans lequel se trouvait Émilien, qui développait avec une conviction navrante tous les arguments de Minalès et finit en s’écriant :
LA MEirXEÜRE PART.
a M’iihandouneras-tu maintenant? Porterai-je seul le fardeau de ma tâche?
— Non! non! je ne t’abandonnerai pas, Kmilien, dit la jeune femme profondément touchée.
— Ah ! combien de fois j’ai été injuste envers toi, Clarisse ; pardonne-moi toutes mes erreurs, toutes mes violences; l’amour paternel m’aveuglait....
— Émilien, ne mêle pas à ta douleur une autre douleur. Qu’importent tes torts envers moi, lorsque tu souffres?
— Toujours indulgente et généreuse, toujours mécon-
nue!... O Clarisse! je rougis d’avoir pu hésiter entre toi et Marcelle, et d’avoir si souvent fait pencher la balance en sa faveur. Tu es irréprochable, tu ne recules devant aucun sacrifice, lu consens encore à m’accorder ton concours, quand tu aurais tant de droits â me le refuser; et Marcelle, par sa coupable hypocrisie, a été la cause de tous nos chagrins ! ' - >
— Que n’ai-je pu obtenir sa confiance! murmura Clarisse.
— Eh! comment était-ce possible? Elle devait avoir honte de son indigne amour! De là ses hésitations, ses mystères, sa langueur, je dirai plus, son remords. Elle nous a tous trompés, elle le sent ! Elle nous eût tout avoué sans efforts, si son cœur avait fait un choix moins méprisable. »
C’était là un des arguments les plus captieux du baron de Minalès, qui était parvenu à détruire dans l’esprit d’Emilien l’effet des aveux touchants de Marcelle.
<t Dans sou enfamce, Marcelle avait un ridicule penchant pour un petit vacher des environs de Lavignais, et, quoique ce fût sans grande importance âmes yeux; je n’ai pas à me reprocher de n’avoir pris aucune mesure à cet égard. Dès l’origine, au contraire, pour prévenir ce qui arrive, j’exprimai formellement ma volotité à Corentine. Marcelle n’a pu l’ignorer; elle m’a désobéi sciemment. Durant tout le cours de ses études, elle a entretenu des rapports avec son jeune rustre, qu’elle voudrait épouser; c’est
de la folie!... Mais j’aimo encore ma fille, malgré sa faute....
— Je l’aime aussi, s'écria Clarisse, et je suis prête à le seconder de tout mon pouvoir. »
Émilien, pénétré de reconnaissance, ajouta d’un ton affectueux :
« Du reste, ta pénible mission ne durera que peu de jours, j’ai un moyen infaillible de triompher de Marcelle. . . .
— Toi?
— Je vais la miarier.... ’
— A son âge !
— Elle a près de dix-sept ans, tu l’es mariée aussi jeune....
— Mais, si elle a une inclination sérieuse,...
— J’userai d’autorité.
— Prenez-y garde, Émilien, votre fille vous respecte et
vous aime , conservez sa tendresse . . . . ■
— Je lui destine un excëllent parti, un jeune homme charmant ; le mariage une fois fait, Marcelle sera enchantée d’avoir été forcée à m’obéir.
— Mais quel est donc cet autre jeune homme?
— Le neveu de mon meilleur ami
De ton meilleur ami? répéta Clarisse avec inquiétude ; de qui donc parles-tu? ■
— De Minalès, parbleu !
— Ah !... cet homme est de retour ! s’écria la jeune femme, qui ne put se défendre d’un mouvement d’effroi.
— Oui, sans doute ! j’ai passé la soirée avec lui, nous nous quittons; il a reçu mes confidences, il est allé au-devant de mes désirs; toujours bon, toujours dévoué comme autrefois, il m’a déjà rendu le plus grand des services.
— Lequel donc? demanda Clarisse d’un ton glacial.
— Les larmes de Marcelle m’avaient sottement attendri, Minalès m’a mis en garde contre ses ruses de jeune fille. »
Tandis qu’Émilien développant cette dernière pensée,
entrait dans le détail de ses nouveaux rapports avec le prétendu baron, Clarisse l’écoutait à peine. Émilien parlait de sa vive reconnaissance pour un tel ami. Clarisse, de plus^n plus distraite par les rapprochements qui s’offraient à son esprit, méditait sur la situation de Marcelle, tâchant de s’expliquer le passé, cherchant une excuse à la dissimulation persévérante de la jeune fille, ne voulant pas encore admettre qu’elle fût aussi condamnable que la représentait Émilien.
A lavoir ainsi recueillie, on eût pu la comparer à l’ange des miséricordes et de l’amour céleste. Ses grands yeux noirs, dont les paupières étaient encore gonflées par les larmes, avaient une expression d'ineffable douceur. Un vague sourire errait sur ses lèvres, comme si elle eût déjà ■entrevu l’espérance. Belle d’une beauté que le malheur n’avait pu flétrir, la jeune mère était embellie encore par les saintes émotions qu’elle ressentait. Ses traits harmonieux s’illuminèrent d’une clarté soudaine :
« Émilien ! s’écria-t-elle tout à coup, es-tu sûr, bien sûr que ta fille Marcelle ait fait un choix indigne d’elle et de nous ?
— Question bizarre! repartit Émilien fort surpris d’être ainsi interrompu au moment où il parlait .des offres et des ouvertures de Minalès, de la rente que le baron voulait lui constituer pour l’indemniser des pertes d’autrefois et du bonheur de s’allier à la famille d’un si galant homme.
— Ma question est fort naturelle, répondit simplement Clarisse; tu veux marier Marcelle. Eh bien! au lieu de la contrarier, pourquoi ne pas combler ses vœux, si celui qu’elle aime mérite sa constance véritablement digne d’intérêt ?
— Oh! pour le coup, Clarisse! votre indulgence dépasse toutes les bornes !
— Je désire le bonheur de Marcelle.
.. — Et quel est donc mon dé.sir, à moi ?
— Je ne sais si je me trompe, mais le bon sens de la fille l’aura pr(5servée d’une faiblesse vulgaire.
— Celui qu’elle aime si follement est paysan d’abord.
— Mon. aïeul et le tien étaient paysans.
— Nous sommes sortis de cette classe, est-ce pour y retomber? D’ailleurs, mes renseignements sont complets, je ne consentirai jamais à l’union de ma fille avec un vacher brutal, ignorant, mal- appris, qui la battrait.... Bref! la distance fera ce que le temps n'a pu faire. • •
— Que dis- tu?
— Pour vaincre la passion de Marcelle, Minalès et moi nous l’emmenons en Italie.... »
Clarisse poussa un cri d’horreur et, se jetant aux pieds d’Émilien : ,
a En Italie!... avec cet homme!.., non! non! s’écriat-elle, ne partez pas, au nom de Dieu !...
— Pourquoi ces cris? Que crains-tu donc? :
— Je crains M. de Minalès! c’est notre mauvais génie !
— Allons donc ! fit Émilien en haussant les épaules.
— Veux-tu me réduire au désespoir! dit Clarisse fondant en pleurs.
— Non, sans doute! c’est ton repos à toi-même que je i veux assurer.
— Oh ! ne parle plus de mon repos ! reprit Clarisse en se relevant, et d’un ton énergique : tu veux préserver ta fille Marcelle d’un mariage mal assorti, je m’en charge!
— Toi!... mais c’est au-dessus de tes forces, ma pauvre Clarisse !
— Il n’est rien que je ne fasse pour soustrairé Marcelle à l’influence fatale de M. Minalès, qui n’apporte ici que le malheur. Ta fille me hait peut-être, mais je l’aime, je veux la sauver. Il ne faut j)as que cet homme pèse sur sa destinée.
— Mais que crois-tu donc, que crains-tu?... ' •
— Il empoisonnerait sa vie, Émilien ! il la perdrait!...
Je ne raisonne pas ! je supplie!... je n’ai pas d’explica-
lions à donner, je parle sans preuves, mais je demande pitié.... Marcelle a dans le cœur un amour que tu désapproùves, je le combattrai. Je me résigne, puisqu’il le faut, au rôle de marâtre, au rôle de tyran. J’épierai ta fille, je la dompterai, je saurai me faire craindre, si je n’ai pu me faire aimer! Dieu aidant, je remporterai la victoire; mais encore une fois, au nom du ciel, ne pars pas avec M. de Minalès.
— Je ne puis te comprendre, dit Émilien ébranlé par les ardentes supplications de Clarisse.
— Ne t’ai-je pas dit , et depuia longtemps déjk, que cet homme m’inspire une aversion invincible!... Te savoir avec lui, en voyage, hors de France! savoir que l’avenir de Marcelle serait en ses mains.... oh! j’en deviendrais folle de terreur!... Émihenl par pitié pour nos enfants et pour moi, ne pars pas!... Je vais m’occuper activement d’un mariage pour Marcelle, j’y intéresserai la comtesse de Lersant ! Je ne me plaindrai plus, je supporterai tout, pourvu que tu me promettes de ne point partir. >
Depuis cette scène, harcelé d’un côté par le baron, de l’autre côté par Clarisse, Émilien hésitait sans cesse, usait de faux-fuyants, faisait chaque jour, avec une égale bonne foi, des promesses contradictoires, et, constamment irrité de sa propre faiblesse, déchargeait sa mauvaise humeur sur tous ses enfants , comme sur sa malheureuse femme. 11 se repentait aussitôt amèrement de ses colères ; mais s’en accusait-il auprès du haron , il ne recevait d’autre consolation que lé conseil pressant de partir pour l’Italie;
Que le caractère indécis et le jugement faux d’Emilien soient ses excuses. S’il manquait de fermeté, défaut vulgaire qui, dans les circonstances où il se trouva, firent cruellement souffrir ceux qu’il aimait; s’il appréciait mal sa propre situation et ne savait pas en sortir par une ligne de conduite droite, bien tracée, décisive, il avait des qualités assez rares pour se rendre digne de sympathie.
Sa probité, son honneur, son désintéressement, étaient à toute épreuve ; il avait un. cœur sensible et foncièrement bon ; il aimait de toute la. puissance de son âme Clarisse et ses trois enfants. 11 ne fut jamais ni libertin, ni joueur; il n’avait pas de vices, et, si ses actes révèlent l’absence de toute fermeté, ses principes étaient inébranlables. Son absurde opiniâtreté, particulière aux gens de sa trempe molle et sans consistance, avait ceci d’excellent qu’elle le rendait impeccable dès qu’il trouvait devant lui une règle iu3 posée par les lois divines ou humaines. Il ne commit jamais à son escient une faute même légère, quoiqu’il eût évidemment mérité les blâmes sévères du comte de Lersant. £n résumé, laborieux, ponctuel , esclave de ses engagements et de ses devoirs , Émilien eût été le modèle des pères de famille, sans la fatalité qui le plaça sous l’influence d’un misérable dont il fut la première victime. Ses tortures morales pendant les derniers jours le cédèrent à peine à celles de Clarisse, et pourtant la situation de la jeune femme fut véritablement horrible.
Forçant son naturel doux et tendre, elle usait de sévérité envers Marcelle, qui en fut ulcérée. Hélas! il n’en pouvait être autrement.
« On ne lui avait donc arraché l’aveu de son. amour que pour la faire souffrir davantage 1 Clarisse l’obsédait. Qarisse la torturait; elle l’obligeait à paraître dans le monde tous les soirs , on voulait la marier à un autre que Pierre-Paul, on n’avait plus aucune pitié de sa douleur depuis qu’on en connaissait la cause. »
Marcelle j par respect pour son père, attribuait tout le mal à Clarisse seule.
Clarisse se faisait un devoir sacré de ne rejeter aucun blâme sur son mari..
Entre elles avait lieu une lutte de tous les instants qui, le matin de l’arrivée de Pierre-Paul, produisit une dernière scène plus violente que toutes les autres. Clarisse avait reçu de la comtesse de Lersant avis de la présen-
3ti8 LA MEILLEURE PART.
(ation d’un jeune gentilhomme b'i'eto'n dont on lui faisait le plus grand éloge. Il se nommait Eugène de Beauval; Thne de ses sœurs venait de se marier dans les environs de Paris à un jenne cousin du comte de Lersant : de là de récentes relations.
« Je veux ton repos, ma chèrejille, ajoutait Ismène, et je suis bien décidée à ne reculer devant aucun sacrifice pour y parvenir. Que Marcelle sache plaire; la question de dot et de fortune ne sera rien, je m’en charge. Quant à la noblesse, je sais que M. de Beauval père n’y attache pas trop d’importance; une bonne éducation, des principes solides et d’aimables qualités personnelles sont ce qu’il recherche avant tout. Ainsi prépare Marcelle à une entrevue dont j’espère pour nous tous les meilleurs résultats. » ^
.Mais Marcelle n’avait rien voulu entendre, elle avait pleuré ; elle n’irait chez la comtesse que contrainte et forcée, elle annonçait qu’elle s’y montrerait maussade; elle n’avait qu’un cœur qui ne lui appartenait plus ;
« Je veux être paysanne comme l’était ma mère, disaitelle. Je ne me marierai qu’avec celui que j’aime, ou je mourrai de douleur ! Vous me réduisez au désespoir, madame! vous m’obligez à aller dans le monde que je hais; moi, jusqu’au pied de l’autel, si l’on m’y traînait, je refuserais tout autre époux que mon ami d’enfance Pierre- Paul. »
Au nom de Pierre-Paul, Clarisse tressaillit; mais on lui avait autrefois donné la preuve de la mort de son frère, aucun soupçon de la vérité ne pouvait se présenter à son esprit.
« Mademoiselle, dit-elle d’un ton sec, vous m’accusez injustement de vous torturer, quand c’est vous qui me déchirez le cœur 1 Vous me contraignez è user de mon autorité, je me fais de fer, je veux être obéie. Ce que j’ordonne est pour votre bien, pour votre salut peut-être ; vous viendrez ce soir chez Mme la comtesse de Lersant.
— Madame, répondit Marcelle, vous aviez juré à Gorentine d’être une mère pour moi.
— Je suis avant tout 'la femme de votre père, mademoiselle ; c’est en son nom^ que j’exige une soumission , absolue. »
A ces mots, Clarisse désolée , se retira , en s’avouant . qu’elle n’obtiendrait jamais rien de Marcelle par l’intimidation. V -
Peu d’instants après, elle sortit avec ses deux enfants, et, coOime elle faisait toujours lorsque son cœur était trop plein, elle s’en alla pleurer librement sur le tombeau de ‘ .
sa mère. Gilbert et Léonie en connaissaient trop bien le . chemin. Avec l’heureuse insouciance de leur âge, ils couraient gaiement dans l’asile des morts, ils y jouaient, ils riaient et folâtraient, tandis que Clarisse, agenouillée ou assise sur le marbre, se livrait sans contrainte à toute . l’amertume de sa tristesse.
Les enfants, ce jour-là, furent surpris de voir une non- ■ velle couronne appendue au grillage de fer.
a Maman , demanda Gilbert , es-tu donc venue sans nous ?
— Non, répondit Clarisse, et je ne sais qui a mis là cette couronne.
— Ce doit être Marcelle , dit aussitôt Léonie, car elle' . est venue ici l’autre jour, tu sais bien, avec la bonne. »
Léonie disait la vérité. C’était en effet Marcelle qui, suivant son projet, avait rendu à la tombe de la mère de Pierre-Paul une pieuse visite. Mais Clarisse était bien loin de pouvoir le supposer : •
Plût à Dieu, pensa-t-elle, que la fille d’Émilien vînt . ' prier sur cette tombe, comme je vais prier, moi, sur celle de sa mère. » ^
Et, posant un baiser au front de Léonie, elle dit aux' enfants :
« Jouez sons bruit, et surtout ne vous éloignez pas. » , •
Puis, pendant deux heures entières, elle s'oublia de-
MO
vaut le tombeau de sa famille , abîmée dans ses douleurs de mère, de lille et d’épouse, priant avec ferveur, pleurant sans retenir ses larmes et demandant secours à Dieu. Son exaltation s’accrut par degrés ; elle s’était remise à genoux, ses lèvres murmuraient ses pensées ; elle s’offrait en victime, elle implorait le salut de son mari et de ses enfants, celui de Marcelle surtout.
« Seigneur ! disait-elle, daignez accepter comme un sacrifice les tourments que j’endure , mais préservez-nous des pièges de notre ennemi! Inspirez-moi! guidez-moî ! Prenez pitié d’elle! permettez qu’elle soit enfin ma fille ! on, si vous me refusez sa' tendresse, accordez-moi, au moins, de souflrir seule. » ’ ■
Or, pendant que Clarisse priait ainsi, un jeune paysan de Bretagne, qu’accompagnait un beau chien, venait d’être conduit par un gardien dans la grande allée voisine.
« Le tombeau que vous demahdez, lui dit l’employé du cimetière, est celui où vous voyez cette jeune dame.
Merci ! dit Pierre-Paul en donnant, un écu à son
guide ; laissez-moi seul maintenant. »
' Rentré à son auberge, il avait pris le parti d’écrire une lettre àÉmilien, et il lui envoya, sous la même enveloppe que sa lettre, celle de Gorentine que , dans son trouble, il ne lui avait point remise. Après quoi, sans perdre un instant, il s’était fait conduire au cimetière Montmartre, car, d’après la nourrice de Marcelle, c’était là qu’il devait aller se renseigner pour retrouver les traces de sa sœur Clarisse.
a Mais sa sœur, sa sœur Clarisse, n’était-ce point cette jeune dame qui priait et pleurait sur le tombeau de la famille.... Quelle autre que Clarisse eût pu prier et pleurer ainsi?... »
L’émotion de Pierre-Paul était un mélange de joie et de douleur, de piété filiale et de respect. Il s’approcha d’un pas silencieux, suspendit au grillage une autre couronne, plia le genou et récita une courte prière pour sa
[.A MEH.LEURE PART.
mère, ses frères et ses sœurs. Mais ses regards ne purent se détacher de Clarisse. Il entendit ses gémissements • ■ et ses sanglots ; il distingua même quelques-unes des paroles entrecoupées qui lui échappaient. Se relevant alors sans bruit, il se tint appuyé contre la grille en se répétant les imprécations de Corentine, de Joseph son père, de Gervais, et enfin de Marcelle, contre Paris, la ville de malheur.
« Clarisse , ma sœur Clarisse est donc malheureuse aussi !... Elle vous implore, mon Dieu! elle demande secours!... Et dans votre miséricorde, vous m’envoyez vers elle ; ô mon Dieu ! soyez béni !» ^
A moment où le jeune gars rendait au ciel ces ferventes actions de grâces, une chaise de poste, où était attaché déjà le porte-manteau du baron de Minalès, s’arrêtait rue de Richelieu. Ije.baron en descendit lestement. Il allait s’élancer au deuxième étage, quand il vit remettre au concierge par un commissionnaire la double lettre de Pierre- Paul et de Corentine :
« C’est de la part d’un jeune paysan ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Très-bien! inutile de monter; je me charge de
cela! » . '
La lettre fut interceptée.
« Toujours à point nommé ! Je suis en veine de bonheur! » pensa l’aventurier.
Et là-dessus il entra chez Émilien.
a Nous sommes prêts, n’est-ce pas, mon cher ? Allons I ne perdons pas une minute ; nous souperons sur la roule d’Italie. Appelez votre fille et partons. Ah ! mon excellent ami , que ne suis-je mon neveu ! ou plutôt que n’ai-je vingt ans de moins, car votre nnnanesque enfant est bien la plus charmante jeune personne qu’on puisse voir ! »
:’.72 LA MKTf-LKnUK PART.
KIlkllE ET SW.I R.
S’il y a un Irait commun au\ habitants de Paris et à ceu:t de la Bretagne, c’est le culte des morts et la religion des tombeaux.
Le Parisien se découvre toujours devant un convoi qui passe ; il regarderait comme une profanation de marchander sur les onéreux tarifs de l’administration des pompes funèbres et s’obère, pour de longues années parfois, afin dè faire rendre dignement les derniers devoirs à ses proches. Les plus pauvres s’efforcent d’acheter des concessions perpétuelles do terrain , la misère noire peut seule les empêcher d’accomplir ce pieux sacrifice; enfin, nulle part au monde les cimetières ne sont entretenus avec plus de soin et de respect.
■ Quant aux Bretons, personne n’ignore jusqu’où va leur dévotion pour les morts. Les morts sont de toutes les fêtes et de toutes les réunions de famille; ils ont en outre leurs fêtes spéciales que les coutumes locales ont multipliées en Bretagne plus qu’en aucun autre pays de la chrétienté, La place des mbrts est réservée au foyer domestique; les âmes des trépassés sont attendues avec recueillement à certains jours, à certaines heures, et la foi la plus vive ôte tout caractère lugubre à ces croyances populaires. Enfin, si les cimetières ne sont point parés en quelque sorte, comme ceux de Paris, les croix de bois, les branches de buis bénit et les ossuaires témoignent de la sollicitude des populations pour les dépouilles mortelles des défilnts.
La haute Bretagne, terrain d’alluvion qui n’a guère de cachet particulier, et où le j)aysan n’a d’autres mœurs
que les mœurs générales de la campagne, ne le cède pas, en ceci du moins, aux cantons où se sont le mieux conser- \ , vés les us et coutumes caractéristiques du temps d’autrefois. ■ '
Pierre-Paul avait été élevé dans la vénération des ' morts ; Clarisse la Parisienne avait une foi longuement éprouvée par l’infortune. Pierre -Paul contemplait sa sœur, et reconnaissait en elle les traits de la famille Ro- / vérin. Malgré son impatience, il attendit et attendit long- . temps qu’elle eût achevé sa douloureuse prière. Plantiau, avec son admirable instinct, se gardait bien de faire le moindre bruit. De même que son jeune maître, il avait les yeux fixés sur Clarisse, et le frémissement de sa queue indiquait en l’intelligent animal une joie singulière,, comme s’il eût pressenti qu’aux larmes et aux sanglots’ allaient succéder d’inexprimables transports de bonheur.’
Trois heures sonnèrent aux horloges des environs. . Gilbert prit aussitôt la main de sa petite sœur ; les deux enfants vinrent à la fois embrasser leur mère. Plantiau aboya enfin. Clarisse leva la tête ; ses regards rencontrèrent ceux de Pierre-Paul, dont la ressemblance avec Gilbert la frappa soudain. Elle poussa un léger cri :
• Ma sœur Clarisse ! ma chère sœur ! reconnaissez en moi votre frère ! dit le jeune paysan en courant à elle.
— Vous, mon frère!... Non c’est impossible ! murmura la jeune femme en reculant toute tremblante d’espoir, n’osant en croire ni ses yeux ni ses oreilles.
— Je suis votre frère Pierre-Paul, le fils de Joseph Roverin, votre père, le fils de celle qui dort sous ce marbre et leurs âmes doivent se réjouir à cette heure en nous voyant réunis après dix-septlonguesannéesde séparation etd’oùbli.
— Pierre-Paul serait vivant? vous seriez Pierre-Paul ?
— Vous faut-il des preuves? Prenez ces papiers, lisez voyez, croyez-moi !
— Non ! non ! je ne doute plus de mon bonheur 1 O mon frère ! tu es vivant !... » s’écria enfin Clarisse avec ivre.sse.
Plantiau aboyait et bondissait ; il léchait les mains de
IA MEILLEURE l‘ART.
Gilbert, il se roulait aux pieds des enfants qui, tout joyeux de la joie de leur mère, appelaient déjà Pierre- Paul leur oncle et voulaient aussi être embrassés. Pierre- Paul leur demanda leurs noms et les embrassa encore. Ensuite il dit brièvement qu’ayant atteint sa majorité depuis peu de jours, il faisait le voyage de Paris dans le "luit exprès de retrouver sa sœur Clarisse , dont tous les Roverin de Saint-Loup désiraient connaître le sort.
« Ma sœur , ajouta-t-il , tu as des amis et de bons parents plein le bourg ; tu as un frère qui n’a cessé de pensée à toi. Il te trouve malheureuse, il t’a entepdue gémir ; de quoi souffres-tu ? parle ! Racônte-moi ton histoire; dismoi ce que tu es, ce que tu fais, quel nom tu portes, quel est le père de tes enfants? Serais-tu veuve ou maltraitée par ton mari ? serais-tu pauvre? car je çais, moi, depuis ma tendre enfance, ce que c’est que la misère en habit noir et en robe de soie. 11 est une brave et digne femme en notre pays, qui m’a renseigné à ce sujet, avant même que j.’eusse lu les mémoires de notre malheureux père ; mais apprends tout de suite qu’en Saipt-Loup tu es à ton aise et que je te dois compte de l’héritage de Mathieu Roverin notre aïeul. Pourquoi ne nous as-tu jamais écrit ? Gomment a-t-on pu te faire croire que je fusse mort? Je t’écoute, Clarisse ; ensuite je te raconterai ma vie, je te confierai mes secrets et je te supplierai de me servir à ton tour. »
Clarisse, essuyant ses larmes, s’assit sur un banc exposé au soleil et abrité du vent. La température était douce, quoique l’on fût en plein hiver ; les enfants, chaudement vêtus, se placèrent entre leur jeune oncle et leur mère, qui commença naturellement par le récit de la vente à la criée.
Presque aussitôt Pierre-Paul l’interrompit :
Œ On allait vendre le piano de notre mère, dit-il, et tu te précipitas sur ce meuble précieux !
— Tu t’en souviens encore ?
— Oui, ma sœur, je te vois vêtue de noir, maigre, ché-
tive, éplorëe, serrant dans tes petits bras cet instrument , qui te fut arraché sans doute ?
— Non ! tu le verras chez moi ! dit Clarisse. La noble femme qui me recueillit et m’a servi de mère me l’a conservé pieusement.
— Que Dieu la protège k jamais !... Mais bâte-toi de m’apprendre son nom pour que je la vénère et que je la bénisse chaque jour.
— Elle s’appelait alors la marquise de Ponthervé ; elle se nomme aujourd’hui la comtesse de Lersapt.
— La comtesse de Lersant ! » murmura Pierre-Pàul d’une voix étouffée.
Mais à peine Clarisse eut-elle parlé d’Émilien Duran- . tais que, se levant avec indignation :
« Plus de doute , s’écria-t-il , c’est donc toi , Clarisse , qui es la marâtre de Marcelle ! C’est toi qui fais son malheur et le mien! Était-ce donc ainsi que je devais retrouver ma sœur. »
Clarisse resta muette devant ces reproches; heureusement, avant qu’elle eût eu le temps dé les comprendre,' . Pierre-Paul était à ses genoux, lui prenait les mains et lui demandait pardon ; ^
« Je suis injuste et Marcelle est injuste comme moi ! Je t’ai entendue quand tu priais , ô ma sœur 1 je vois que Marcelle ignore même que tu sois une Roverin! je devine (jue vous vous aimez, et vous redoutez k la fois faute de vous connaître!... Si tu savais en quels termes Marcelle nous parlait de son ardente sympathie pour toi ! si lu savais combien elle a été désolée de recevoir l’ordre de te cacher encore ses secrets et les miens!... mais toutes nos douleurs vont avoir un terme. Tu vas me faire rentrer comme ton frère dans cette maison d’où ton mari vient de me chasser comme un laquais....
— Toi, chassé de notre maison, aujourd’hui! tout k l’heure ?
— J’allais dire k M. et k Mme Durantais que par la nais-
376 ‘LA î^lKlLLIiURE PART".
sance> l’éducation et la fortune, je suis l’égal de Marcelle, ' que nous nous aimons depuis notre première enfance....
— Mais où donc vous êtèS-vous connus? interrompit Clarisse.
— A Saint-Loup , notre village à tous deux!
— Votre village à tous deux ! répéta Clarisse; Emilien ni Marcelle ne m’ont jamais parlé que d’un endroit appelé Lavignais qu’habite Corentine. »
Pierre-Paul devint pensif; sa sœur ajouta ;
« Tout à l’heure je songeais à écrire h celte noble femme que j’estime, que j’aime, et que je voulais appeler à mon aide; mais te voici!... je suis heureuse! »
Le jeune Breton reprit avec force ;
« Plus je vais et m’aperçois qu’on n’a cessé de te faire des mystères ou des mensonges, plus je sens qu’un fatal génie a pris à lâche de nous désunir. Lavignais est le hameau principal de notre paroisse. Corentine y habite à la vérité, qu’importe! Tu aurais dû savoir aussi que nous demeurions tous dans le même pays. L’on t’a dit et prouvé que j’étais mort ; l’on t’a laissé ignorer que ton mari est du même village que ton père; à l’époque de votre mariage il te cachait qu’il était veuf et avait une fille; on l’a constamment empêchée de te mettre en relations avec ta famille bretonne, et l'on n’a jamais dit à Marcelle que tu es née Roverin
— J’ai cru qu’elle le savait! s’écria Clarisse; ah! pourquoi ne lui ai-je jamais raconté notre histoire!
^ Elle te croit fille de Mme de Lersant.
--- Ismène n’a pas dix ans de plus que moi !
— Marcelle et Corentine elle-même n’ont pas pris garde à son âge ! Laisse-moi continuer. Lors de la grande maladie de Marcelle, une lettre très-importante de Corentine ne parvint pas à son père.
— Je m’en souviens! je m’en souviendrai toujours! murmura douloureusement Clarisse.
— Je dis , moi , que cette lettre a été soustraite. Enfin,
peu de mois après, il s’èst trouvé un scélérat qui a voulù noyer Marcelle. Et chacun au pays s’est rappelé aussitôt que son subrogé tuteur avait refusé de vendre ses propriétés en Saint-Loup. Dessouirçons horribles ont plané sur le propre père de Marcelle , et plus tard sur sa femme. ..
— O mon Dieu 1 . . . Gorentine, en effet, me l’a donné à enlendre?mais où veux-tu en venir, Pierre-Paul? Achève!...
— Le hasard est aveugle et me calcule pas ses coups; tantôt contraire, tantôt favorable, il détruit le lendemain son œuvre de la veille. Tout ce que je viens de dire se tient par un lien secret ; je reconnais là, ma sœur, la persévérance d'un ennemi....
— Tu as raison, dit la jeune femme avec épouvante.
— Émilien Durantais, ton mari, est un honnête homme ; Gorentiue, qui ne ment jamais, na cessé de l’affirmer. S’il est faible, irrésolu, défiant, opiniâtre, il aime sa fille, il aime sa femme ; il voudrait votre bonheur.
— Oui, Pierre-Paul, il nous aime, mais....
— Tu hésites. Oh! ne crains rien, je serai discret. De quel ennemi parlais-tu dans ta prière? Quel est le misérable qui a capté l’esprit d’Émilien? Apprends-moi, ma sœur, sur qui doivent se porter nos soupçons.
— Sur un homme qui se fait appeler le baron Vincent , de Minalès 1
— Dieux! s’écria Pierre-Paul. Marcelle nous a écrit qu’il ressemble au mendiant du pont de la Grainée!
— Serait-ce donc l’assassin ? » murmura Glarisse avec horreur.
La jeune femme et son frère échangèrent un regard profond.
Puis se levant, ils allèrent visiter ensemble la tombe de la mère de Marcelle , avant d’achever de se renseigner l’un l’autre sur leur histoire passée.
Glarisse tout à coup saisit violemment le bras de sou frère :
« Hâtons-nous! dit-elle. Get homme ta Vu; il le craint
peut-êlre; 11 voulait partir pour l’Italie avec mon mari et Marcelle. Oh ! ne perdons plus un instant ! Si , par malheur, il profitait de mon absence , je désespérerais de les sauver.
— Ton mari ne partira point , répondit Pierre-Paul avec calme , il nous attend , il va m’accueillir à bras ouverts; il sait tout, lui aussi, maintenant, puisqu’il doit avoir lu ma lettre et celle de Gorentine. »
Mais Emilien ne les avait pas reçues, tant le baron de Minalès avait eu la main heureuse, en arrivant à point nommé, plus d’une heure avant que Pierre-Paul, Clarisse et ses enfants, ne fussent sortis du cimetière Montmartre.
Clarisse pourtant s’était rassurée aux paroles de son frère; le cceur rempli de joie, le front radieux, elle s’ap- « puyait au bras du jeune paysan de Bretagne.
Plantiau les suivait en folâtrant; il jappait et bondissait de plaisir. Les passants étaient forcés de remarquer sa souplesse, sa belle mine, son poil noir et lustré sur lequel brillait un beau collier de cuivre aux armes de Beauval, son allure dégagée, sa force musculaire et son air intelligent.
« Sapristi ! voilà un chien de bonne maison ! fit admirativement un fossoyeur dont la remarque arracha un sourire à Pierre-Paul.
— Bourgeois, lui demanda le cocher de fiacre presque au même instant, où allons-nous, s’il vous plaît?
— Rue Richelieu, encore!... Et vite!,., bien vite!
— O mon Dieu ! que de bonheur! disait Clarisse ravie; mon frère, mon mari et Marcelle me sont rendus à la fois !
, Oh ! je veux dès ce soir vous conduire tous chez Ismène, afin qu’elle partage ma joie infinie!
— Moi, me présenter dans ce costume chez une grande dame du faubourg Saint-Germain, un soir de réception; y songes-tu, Clarisse?
— Tu es beau, mon frère ! tu t’exprimes avec distinc- ' tion ; ton costume, bien supéiieur, d’après moi, aux ridi-
LA MEILfJiüHE PART.
cules habits nqirs de nos élégants, est ^n tous cas celui d’un homme de cœur ! Oh ! sois tranquille, tiT seras reçu par le comte et la comtesse avec honneur, comme tu le mérites. Et d’ailleurs, tu es connu, aimé et estimé de la famille de Beauval qui doit s’y trouver,...
— Si Marcelle t’avait écoutée ce matin, dit Pierre-Paul, elle n’eût pas refusé de te suivre, et ce soir, même sans mon arrivée à Paris, vous auriez enfin su l’une et l’autre toute la vérité.
— Marcelle ne Voulait pas venir, répondit Clarisse; au seul nom, d’Eugène de Beauval, Ômilien l’eût autorisée à rester sans me dire pourquoi ; mais, grâce au ciel, Pieri e- Paùl, tu es ressuscité pour nous, te voici! et enfin je suis heureuse!
— Et moi, Clarisse, et moi, comment exprimer ce que
j’éprouve! Tu vis, je te retrouve, tu es la mère de Marcelle, le bonheur de ma vie entière est assuré, je suis au comble de mes vœux. » ^
Le souvenir sinistre du baron de Minalès était bien loin des pensées de Clarisse et de son frère. Ils s’abandonnaient à leurs impressions les plus douces. Gilbert et Léonie les écoutaient en souriant, et Plantiau, couché à leurs pieds, faisait entendre un sourd grognement de plaisir.
Cependant, chez Emilien Durantais, des scènes d’un caractère fort- différent s’étaient rapidement succédé; car, là se trouvait un homme qui avait un intérêt de vie et de mort à briser comme un verre fragile toutes les espérances de Pierre-Paul et de sa sœur.
Alors aussi la comtesse de Lersant, gravement préoccupée de la situation de Clarisse, se proposait, pour y mettre un terme, de se charger de l’avenir de Marcelle.
Noblesse oblige. Le comte de Lersant, qui devait plus que l’opulence à son aimable , compagne approuva noblement des projets dignes de cette devise. Il avait à se reprocher d’avoir autrefois précipité le mariage de Clarisse avec Émilien Durantais; il se regardait comme l’auteur
(les maux dont elle avait tant souffert. Chargé par Ismènc de se renseigner sur le futur mari de sa fille d’adoption, il n’aurait point dû se fier à la légère à M. le baron de Minalès et à quelques jeunes gens sans consistance. C’était à lui de découvrir qu'Émilien avait été marié une première fois et qu’il était père de Marcelle. Et puisque cette Marcelle ne cessait d’être un obstacle au bonheur de la jeune femme, il trouvait juste de l’en délivrer, fût-ce au prix des plus grands sacrifices. D’ailleurS, il s’intéressait vivement k' Clarisse, dont la résignation, la simplicité, le dévouement et le courage l’avaient souvent ému. Son cœur était ainsi d’accord avec sa conscience. Il loua les intentions d’Ismène, promit de les seconder, et fut même cause des premières ouvertures faites à M. de Beauval par la nouvelle famille de Suzanne.
La comtesse de Lersant venait de passer dans le salon lorsque lui fut annoncée la visité du vieux gentilhomme, qu’elle ne connaissait pas encore.
En termes d’une exquise courtoisie, il s’excusa d’abord de devancer de plusieurs heures l’instant où il était attendu. Mais avant une entrevue tout au moins délicate, il désirait avoir quelques renseignements plus précis sur la jeune personne dont on lui parlait comme d’un parti convenable pour son fils Eugène, et dont on n’avait même pu lui dire le nom. Ismène nomma Marcelle Durantais.
«Marcelle Durantais! répéta M. de Beauval fort surpris, la fille de M. Émilien Durantais et d’une simple paysanne appelée Jeanne-Marcelle Faron?
— Oui, monsieur, répondit la comtesse extrêmement
surprise à son tour. v
— Ignorez-vous donc, madame, que cette jeune personne a été éleiiée avec mes deux filles au couvent de Notre-Dame des Fleurs et "qu’elle venait sans cesse au château de Beauval? Sous le rapport de l’éducation, de la grâce, de l’esprit et des principes, Marcelle serait en effet très-convenable; malgré sa naissance un peu vulgaiie, je
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