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PU S DE SECRETS

Marcelle en costume de voyage, ouvrit la porte du salon au moment où le baron de Minâlès, affectant le ton badin, achevait l’éloge de son neveu imaginaire et concluait gaiement par ces mots :

a Vous aurez lù, mon bon ami, le modèle des gendres passés, présents et à venir. En route donc pour Florence? Et Viva l'italia bclla, e scmpre, semprc viva!

— A Florence ! en Italie ! pour me marier au neveu de cet homme! » pensa Marcelle avec effroi. Et au lieu d’entrer, elle se retira sans fermer la porte. ^

Le baron ne 1 avait pas aperçue. Fort inquiet quoique jusqu’à présent il eût été merveilleusement secondé par les

LA MKILLEÜRE PART. 383

circonstances, il craignait nu revers, et pour se donner bonne contenance, il dépassait le but en plaisantant , en fredonnant. , '

Émilien écoutait à peine; il tenait à la main le billet qu’il venait d’écrire à Clarisse ; triste, pensif, mécontent de lui et des autres, il retombait dans ses irrésolutions.

- « Eh bien ! mon aini, à quoi diable réfléchissez-vous ? Dépêchons!...' . ' ' ' •

Il faut se hâter,, le temps presse !

II faut se hâter de.... partir !...

— Je ne vois pas bien pourquoi, ri’-pondit avec lenteur Émilien que choquait le ton léger du baron. Vous riez, vous chantez, vous î Moi, je me demande ce qui peut m’empê-^ cher de faire mes adieux k ma femme et à mes enfants! Clarisse va rentrer, attendons'-la. » <

' Marcelle, en ce moment, plaça son dernier espoir en Clarisse.

Minalès, habitué à l’emporter sur Émilien, -répliqua par des railleries amicales, doht l’effet devait lui paraître infaillible ; mais depuis quelques jours le père de Marcelle était dans un état d’irritation extraordinaire.

« Sottises tant qu’il vous plaira ! mon cher, reprit-il ; mais tenez, à vous parler avec franchise, je suis las de tous les mystères gros ou petits dans lesquels vous me faites vivre depuis mon second mariage. »

Le baron de Minalès sentit un frisson parcourir tous ses membres :

« Voici une scène qui arrive bien mal h propos !... Du calme, ou je suis perdu,! »

Marcelle écoutait en frémissant ; Élmilien ajoutait ;

« Sans revenir sur le passé qui a eu pour conséquence ma déplorable attitude vis-à-vis des Lersant à Paris et des Morgan en Bretagne, e.\aminons le présent avec sangfroid. A l’heure qu’il est ma femme sait à peine le nom du village où son père est mort !... »

^LA MEILLEIIPE PAH?-

'Ce membre Je phrase fut incompréhensible pour Marcelle^ qui croyait Clarisse fille du comte de Lersaut.

«Clai ■isse ipnore, poursuivit Émilien, que le jeune garçon de tout à l’heure, est un Roverin, et qu’il arrive du jMiys de Gorentine. Certes, je ne consentirai jsunais au mariage de ma .fille avec un paysan,- et j’accepte avec joie l’espoirde l’unir à votre neveu.Mais plus de secrets, plus de demi-mensonges; c’est de ma bouche que, Clarisse doit apprendre toute la vérité. Après notre départ, dites-vous, le jeune Roverin reviendra : eh bien 1 je ne veux point qu’il ait à révéler la moindre chose à ma femme.

. — ' Assurément, vous avea raison-,^ dit le baron fort à contre-cœur. Avant de partir de France et quand ce petit rustre de Saint-Loup menace d’assiéger votre logis, il convient que Mme Durantes soit prévenue; mais- votre lettre lui donne toutes les ex])lications nécessaires.... .

— Non, ma lettre ne vaut rien!

^ Ajoutez-y un paragraphe!

— Non! cent fois non! je veux attendi-e ma femme je veux la revoir, lui dire adieu , l’embrasser elle et mes enfants! Je veux que Marcelle elle -même sorte d’ici d’une manière convenable ; tout au moins les apparences seront sauves!

— Il faut avouer, mon cher ami, ditMinalèsay^ amertume, qun vous passez du blanc au noir en bien d’instants. L’arrivée de l’amoureux vous exaspérait, vous deviez le consigner à votre porte, et voici que vous en faites une espèce de confident de votre femme. Votre position vous semble intolérable, vous la prolongez. Vous redoutez de nouvelles scènes, et vous uousmréparez un cinquième acte de mélodrame. Il fallait enle^r l’afl'aire à la baïonnette, nous voici l’arme au bras. J’ai payé au poids de l’or une chaise de poste qui va prendre l acine dans la rue.... C’était bien la peine, ma foi I de tant se presser. *

\ ces mots, changeant de ton, le baron prit affectueusement les mains d’Einilien Durantais : '

a Mais tout cela n’est pas séneux, dit-il d’un accent persuasif, vous êtes trop sage pour ne pas eu revenir k votre premier projet, seul bon, seul prudent, seul raisonnable et qui concilie les intérêts de tous avec votre dignité de père de famille. Prenez-y garde! les bonnes occasions et les instants perdus ne se retrouvent pas, croyez-en votre meilleur ami 1 Peu m’importe à moi un retard de quelques heures ; c’est pour vous, pour votre fille, et surtout pour votre femme, que j’insiste! Voyons donc cette lettre avant tout. «

Kmilien, ébranlé, lui laissa parcourir sa lettre d’adieu.

1 Mais , c’est parfait, tendre, bien dit et du meilleur goût 1 continua l’aventurier. Un post-scriplum de trois lignes suffira pour tout éclaircir; tenez, prenez cette plume! écrivez.... »

Émilien, subjugué, obéit. Marcelle alors se précipita dans le salon.

« Par pitié, mon père ne partons pas ainsi, je vous en prie! Ne craignez plus de scènes fâcheuses, je demanderai pardon à ma mère de lui avoir résisté ce matin; et moi aussi je veux lui faire mes adieux , je veux l’embrasser avant de quitter cette maison !

— Très-bien! chère enfant, dit Émilien enchanté, tu as la tête un peu mauvaise, mais le cœur excellent. Ainsi, cher baron, point de souper sur la route ; nous dînerons ici tous ensemble. Après le dîner, je fais part de nos projets à Clarisse; elle les approuvera, car, en somme, elle est remplie de bon sens, et je ne fuirai pas de chez moi comme un déserteur. »

Sans la couche de bistre qui teignait la figure de Mi- , nalès, sa pâleur livide eût épouvanté Émilien. Son émotion fut si violente que, malgré toute son astuce, il ne parvint plus à se contenir, et dit avec emportement :

« Allons donc!... comédie de petite amoureuse !... Pouvez-vous bien être dupe de cette ruse !... Mademoiselle l’écoulcuse aux portes veut gagner du temps! »

f.A MEILLEURE PART.

Marcello devint pourpre de lionte et, se tournant vers le baron :

« Monsieur ! lui dit-elle avec hauteur, vous êtes inconvenant et grossier !

— J’ai dit ce que je pense, mademoiselle, » repartit Minalès en jetant les yeux sur le volumineux portefeuille qui contenait ses titres et coupons.

En désespoir de cause, il n’aspirait jjlus qu’à s’en emparer et à profiter seul de la chaise de poste; aussi, sans transition aucune, dit-il à Eiuilien :

« Décidément, mon bon ami, je vous retire ma parole. Mademoiselle votre fille a trop mauvais caractère et ne saurait être ma nièce! >

Sans le vouloir cette fois, presque malgré lui, Minalès venait de porter une botte magistrale, car Émilien, toujours faible, le supplia de ne point se dédire si tôt :

« Eh quoi! mon ami, vous m’abandonneriez au dernier moment pour la réplique étourdie d’une enfant !

— Que mademoiselle se rétracte! dit Minalès recouvrant tout espoir , car Marcelle fit un signe de tête qui réveillait de nouveau la méchante humeur d’Émilien.

— M. le baron, mon ami de vingt ans, n’a rien dit de trop 1 s’écriait-il. Peut-il être inconvenant envers la fille de son meilleur ami? Sa familiarité est un droit acquis par de longs et nombreux services.

— Mais, mon père, ses reproches étaient injustes.

— Non! pourquoi nous écoutais-tu?... Non! tu n’es pas sincère. Tu penses à ton jeune paysan, tu voudrais nous retenir.... Eh bien ! nous partirons sur l’heure! je le .veux! je l’exige!... »

La colère aidant, Émilien dépassait l’attente de Minalès, qui crut devoir l'inviter à se calmer un peu.

« Partir sans eux , pensait-il , c’est risquer d’éveiller les soupçons. Les emmener, c’est un coup de fortune! A peine Pierre-Paul aura-t-il revu Clarisse, qu’Émilieii serait le premier à m’accuser, à me faire poursuivre. Qu’il

m’accompagne avec Marcelle, nous atteindrons à temps la frontière »

Marcelle ne savait pas dèsob<^ir è un ordre formel de son père, mais ses larmes avaient le don de l’attendrir.

« Kcoutez-moi, de grAce, disait-elle en pleurant; ne me condamnez plus sans m’entendre ! Au nom de ma mère Jeanne Marcelle, ayez pitié de moi! »

Émilien répondit d’un ton paternel :

« Avant tout, mon enfant, retire les termes dont tu t’es servie à l’égard de mon ami le baron de Minalès. »

Marcelle joignit les mains et dit :

« J’ai eu tort, mon père; je regrette de m’être laissée aller jusqu’à lui répliquer comme je l’ai fait.

— Allons! très-bien! interrompit Minalès. Je suis enchanté de vous, mademoiselle. Partons donc, puisque Duranlais le désire.

— Mais, monsieur le baron, mon père veut rester.

— Du tout. Allons! Émilien, occupez-vous des paquets. Mademoiselle, veuillez prendre mon bras.

— Pardon! monsieur, dit Marcelle, je n’ai pas achevé de parler, vous m’avez interrompue.

— C’est vrai, fit Élmilien ; parle, mon enfant.

— Eh bien ! mon père, si j’ai entendu ce que vous disait M. le baron, c’est sans avoir rien épié. Selon vos ordres, je mesuismise en costumede voyage, j’ai ouvert la porte....

■ — A quoi bon revenir sur cela? interrompit Minalès; en voiture, mon ami!... Tenez, je me charge des valises.

— Attendez donc une minute, que diantre! fit Émilien en souriant, et laissez faire la servante. »

Marcelle ajoutait :

« J’ai surpris sans le chercher des paroles que je m’applaudis d’avoir entendues!.... »

Minalès était sur des épines enflammées. Il essayait d’entraîner Émilien; il faisait emporter les paquets; Marcelle, de son côté, retenait son père. La lutte morale se traduisait en actes matériels. Émilien, indécis, tout en cé-

(lantmollemeut à l’impiilsioii du baron de Minalès, écoutait la jeune fille.

- Oh, mon père ! disait-elle je jure devant Dieu que je suis incapable devons mentir! Non! ce n’est pas'pour gagner du temps, ce n’est même pas pour revoir Pierre- Paul....

— Pierre-Pauli... répéta Émilien.

— Venez donc enfin, venez ! interrompit Minalès avec terreur.

— .... C’est bien réellement pour revoir Clarisse, pour m’excuser auprès d’elle, pour lui promettre d’être sa fille et de lui dire tout ce que j’ai, dans le cœur!... Ce n’est point pour autre chose que je vous suppbe maintenant de retarder notre départ ! Vous ne voulez plus de réticences ni de mystères, Clarisse va èlre heureuse, nous allons nous aimer plus que deux sœurs ! »

Éinilien repoussa le baron :

« Ne me tiraillez donc pas ainsi! s’écria-t-il. Ce que dit Marcelle vaut bien la peine d’être écouté avec calme. Je ne sais, en vérité, ce qui vous presse tant, vous, si moi je trouve convenable d’attendre. Une chaise de poste n’est ])as un fiacre à l’heure.... »

Pour le coup, le baron de Minalès n’y tint plus :

« Corbleu ! Durantais , dit-il , vous êtes bien le pins faible des hommes.

— Moi faible! repartit Émilien blessé au vif. Vous allez voir! Je suis résolu à attendre Clarisse, c’est dit! »

Marcelle poussa un cri de triomphe. Le baron prit une détermination désespérée.

" Et d’abord, ajoutait Emilien , mettons les instants à profit; réglons nos comptes, s’il vous plaît; asseyez-vous. Ce n’est pas à Florence , c’est à Paris que je veux vous mettre au courant de vos affaires.

— Je vous en dispense, dit Minalès d’un ton contraint qu’il n’eut point l’art de rendre mielleux et flatteur. Les titres d’actions, les coupons e lies valeurs de toute nature

sont là, parfaitement!... Et puisque vous retardez notre voyage, réflexions faites, je ne dinerai pas avec vous.... »

Émilien retenait le portefeuille sur lequel Minalès mettait déjà la main.

« Quoi! vous voici piqué, dit-il, quand je devrais l’être, car enfin vous m’avez taxé de faiblesse ! »

Le baron était hors de lui’, ses regards, depuis quelques instants, se détachaient à peine de la pendule, qui marquait déjà trois heures. Clarisse et ses enfants ne pouvaient tarder à rentrer.

« C’est immédiatement après le dîner que nous partons, ajoutait Emilien, et vous ne seriez pas de cette dernière réunion de famille !

— De celle-là ni d’aucune autre, » repartit Minalès qui arracha le portefeuille à Emilien, le mit sous son bras et se dirigea brusquement vers la porte.

L’expédient était une rupture.

« Ou vous êtes encore mon ami, ou vous ne l’êtes plus! s’écria le père de Marcelle, je vous somme de me répondre.

— Je hais les gens irrésolus et je pars , » dit le baron.

D’un bond Emilien l’eut rejoint dans l’antichambre.

1 Soit! brouillons-nous! j’y consens! dit-il en lui barrant le passage; mais si un ami peut jusqu’à un certain point refuser que je lui rende compte du maniement de ses fonds, un indifférent, un ennemi, monsieur le baron, ne peut refuser de même. Nous n’allons plus en Italie, je le vois. Ma fille n’épousera point votre neveu : eh bien! en ce cas, il manque un titre de soixante-dix mille francs dans votre portefeuille. Rentrez donc, monsieur, rentrez, vous m’entendrez jusqu’au bout. »

Malgré son apparence de jeune dandy , Minalès, l’homme postiche, avait plus de cinquante ans, et son effroi diminuait sa force physique. Emilien, au contraire, était jeune, et maintenant la colère triplait sa vigueur.

« Je ne reprends jamais ce que j’ai donné , dit Minalès ramené au salon malgré lui.

— C’est ce que nous allons voir !

— Je vous ai fait envoyer votre démission à Bruny, objecta le baron.

— Bruny me rendra mon emploi ou j’en trouverai un autre; ceci ne vous regarde plus, monsieur I Réglons nos comptes, vous dis-je. Asseyez-vous là 1 écoutez!,.. »

Et Minalès tomba lourdement sur un fauteuil.

Marcelle se mordait les lèvres pour ne point éclater de rii’e. Son père, ouvrant le portefeuille, en retira une note détaillée dont il voulut commencer la lecture.

D’un coté un demi-million en billets de banque , coupons de rente, bons du trésor et autres valeurs non moins solides; ^ — de l’autre, des dangers de mort plus imminents de seconde en seconde ; — au risque de perdre toute sa fortune, Minalès ne balança plus, et, se levant :

« Vous ne me contraindrez pas, j’espère, à rester ici malgré moi! dit-il. Ainsi, de deux choses l’une : rendezmoi mes titres et séparons-nous, ou, suivant l’usage des affaires, envoyez-moi un compte rendu détaillé que je puisse examiner à loisir. »

Marcelle, qui obsen’ait tous les gestes, tous les mouvements du baron, et qui le voyait regarder l’heure sans cesse, lui dit avec un accent ironique ;

«t Vous craignez donc bien, monsieur, que Mme Durantais ne vous surprenne ici?... »

Cette interpellation acheva d’exaspérer Minalès dont Emilien retenait le portefeuille; il proféra une imprécation de damné, une insulte de bouge impur telle qu’il serait inconvenant de la reproduire. Il grinçait des dents, ses yeux roulaient dans leurs orbites, et, sans attendre de réponse , il courait pour la seconde fois vers la porte.

Mais le père de Marcelle se jeta sur lui avec une promptitude terrible.

« Tout à l’heure, monsieur, s’écria-t-il, j’ai obligé ma fille à vous demander pardon d’une répartie un peu vive que vous méritiez.... A genoux, maintenant ! à ge-

noux.... Uemandez-lui pardon à votre tour de lui avoir fait entendre des paroles ignominieuses.

— Vous me brutalisez, monsieur! Vous me rendrez raison de vos voies de fait ! dit le baron deMinalès, car d’une main vigoureuse Emilien le contraignit à plier le genou.

— Après les affaires d’argent, les affaires d’honneur, soit ! mais d’abord des excuses à ma fille, des excuses complètes, ou vous ne sortirez pas d’ici ! »

Marcelle défaillante dit alors :

« A quoi bon , mon père? Je n’ai pas même compris ce qiii vous irrite tant.... Rendez-lui son portefeiiilie, laissezle partir, et point de duel, au nom de Dieu ! »

Pour son voyage le baron de Minalès s’était précautionné d’une pajre de pistolets de poche ; — sur la table il voyait un demi-million, — à la porte une chaise de poste l’attendait : — d’un regard oblique, il calculait ses mouvements, quand tout à coup furent introduits dans le salon Mme la comtesse de Leisant et M. de Beauval, étrangement surpris du spectacle qui s’offrait à leurs yeux.

Ce misérable, leur ditÉmilien, vient d’outrager ma fille, et j’exige une réparation égale à l’offense.

— Très-bien , monsieur Durantais , achevez ! dit la comtesse; j’aurai ensuite l’honneur de vous expliquer le motif de ma visite et de celle de M. de Beauval. »

Déjà Minalès avait les mains sur les crosses de ses armes de voyage ; il n’osa plus s’en servir, et d’une voix tremblante :

« Mille pardons! mademoiselle Durantais, dit-il, je reconnais tous mes torts. »

Émilien le laissa relever et salua M. de Beauval, qui ne lui était pas inconnu.

Minalès voulut s’enfuir, la comtesse elle-même le retint.

ff La présence de monsieur est indispensable ici! » dit-elle.

Émilien et M. de Beauval se montraient prêts à user de contrainte.

LA MlilLLEUUK l'Al'.T.

Minalès ne iit plus un pas. Il était joueur, on le sait : « La déveine! » murmura-t-il avec horreur, et sfes traits se décomposèrent.

La comtesse rçpvenait :

« C’est monsieur, si je ne me trompe, qui s’est occupé autrefois de faire, venir de Saint-Loup tous les papiers nécessaires pour le mariage de Clarisse Roverin , ma fille adoj)live ? »

Emilien fit un signe affirmatif. M. de Beauval ajouta d’un ton menaçant : •

« M. le baron vous aurait aussi fourni la preuve de la mort du jeune Pierre-Paul Roverin, frère de Mme Durantais ! Cette preuve est un faux ! »

Ici trois cris bien distincts, un cri de joie, un cri de rage, im cri de désespoir, se firent entendre à la fois.

Marcelle comprenait enfin; Émilien pénétrait tout le mystère d’infamie; Minalès se voyait perdu sans ressources^

« Pierre-Paul! Pierre-Paul est à Paris! ajouta la jeune fille,

— Malheureux faussaire! disait Emilien au baron, vous êtes cause que j’ai honteusement cha.ssé de chez moi le frère de ma femme! vous êtes l’auteur de tous mes maux,

de toutes les douleurs de ma famille ! »

Au milieu de cette scène la porte s’ouvrit de nouveau; Clarisse et Pierre-Paul entraient.

Emilien et Marcelle coururent à eux avec transport. Gilbert etLéonie allaient embrasser la comtesse de Lersant émue jusqu’aux larmes, M. de Beauval, quoique étranger à la famille, fut touché de cette explosion de bonheur à im tel point, qu’il perdit de vue pour un instant le détestable baron de Minalès,

Les exclamations de joie, les embrassements, les actions de grâces rendues au ciel, les questions et les réponses bruyantes qui se croisaient, les éclats de voix de huit personnes qui, toutes, étaient émues à l’extrême, devaient empêcher d’entendre aucun bruit extérieur.

Ce fut là le comble du malheur pour Minalès.

A la faveur de l’inattention générale, il se glissa dans l’antichambre; un animal, qui rugissait de foreur, le terrassa, le saisit à la gorge et se prit à le déchirer à coups de dents sans que personne pût s’en apercevoir.

Ce n’était pas en vain que laBernarde faisait chaque jour flairer à Plantiaü son petit paquet de haillons sanglants. Dès son entrée dans la maison, le chien devint inquiet, bientôt son poil se hérissa, ses yèux flamboyèrent, il grinça dés dents et hurla. Tandis qu’au salon Marcelle et Pierre-Paul s’embrassaient enfin sous les yeux d’Êmilien et de Clarisse, le chien, qui avait senti la présence de l’ennemi, grattait à la porte en bondissant de rage.

Le baron, se. croyant sauvé, courut à sa perte. Sans Plantiaü il aurait eu le temps de gagner sa chaise de poste. Bien qu’attaqué à l’improviste, il ne poussa pas un cri : une lutte effroyable eut lieu en silence ; Plantiaü arrachait des lambeaux de vêtements et de chairs, Plantiaü s’acharnait sur le meurtrier de la Grainée. Minalès essaya de l’aveugler, le chien détourna la tête; Minalès enfonça le poing dans sa gueule pour lui arracher la langue, Plantiaü lui broya le poignet. Enfin, armant un pistolet, le baron fit feu. Par bonheur la balle s’aplatit sur le collier du vaillant animal.

La détonation fit accourir dans l’antichambre, M. de BeUuval, Émilien et Pierre-Paul, qui ne pamnt pas sans peine à faire lâcher prise à son fidèle Plantiaü.

« Monsieur Durantais, dit alors M. de Beauval, cet homme estévidemment coupable de la tentative d’assassinat commise sur la personne de Marcelle. »

Clarisse, épouvantée, emmena ses jeunes enfants dans leur chambre.

Le chien, haletant, écumantde fureur et aboyant encore fut enchaîné par Pierre-Paul. Minalès complètement évanoui, était transporté sur le canapé du salon.

Marcelle s’empressa d’aller chercher de l’eau et du

LA iMEILI,EURE PART.

linge pour panser les iiorribles blessures de l’homme qui, après avoir voulu la tuer, essayait encore si peu d’instants auparavant de l’enlever à sa famille et de détruire tout son bonheur. Malgré leur répugnance profonde pour un tel scélérat, Clarisse et la comtesse de Lersant ne tardèrent point à la seconder.

Mais le grotesque allait le disputer au tragique, car le sang et la bave du chien avaient fait déteindre la face de Minalès ; sa perruque, ses faux sourcils noirs avaient été arrachés; le pansement même dont il était l’objet compléta la métamorphose.

M. de Beauval le voyant ainsi, s’écria :

« Tout s’explique! C’est Grégoire Gillet! La cicatrice qii’il a au-dessus de l’œil et que- déguisaient ses gros sourcils, date de l’époque où il fut expulsé de Saint-Loup comme voleur.

— Ahl fit Emilien, je le reconnais, moi aussi!... Estil possible, ô mon Dieu! que j’aie été pendant tant d’années la dupe d’un tel misérable !...

— C’est l’homme au piano, dit Clarisse je n’en doute plus maintenant!

— Grégoire Gillet ! dit Pierre-Paul, le frère de l’honnête Jérôme, le neveu de Mathurin le Bleu, notre maire! Quel malheur pour ces braves gens !

— Ne leur en disons rien, monsieur de Beauval, s’écria Marcelle.

— Sera-ce possible? murmura ‘le vieux gentilhomme d’un ton de regret. Du reste, Jérôme seul est ù plaindre, car l’oncle Mathurin est un vrai Spartiate qui se réjouira, j’en suis sûr, de savoir son neveu puni comme il mérite de l’être. »

Grégoire Gillet rouvrit des yeux hagards, mais il n’eut point l’air de comprendre dans quelle situation il était.

Un médecin, mandé par Emilien, acheva de le panser en disant :

« C’est un homme mort.... il ne passera pas la nuit. »

Presque aussitôt des agents de la justice se présentèrent, A la requête de M. le procureur du roi de Fougères, prévenu par Gorentine du retour de l’aventurier à Paris,, ils venaient opérer l’arrestation du baron Vincent de Vlinalès qui, après son pansement, fut emporté sur un brancard.

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