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LES SEMAILLES ET LA MOISSON

GEHVAIS ET COnENTI\E.

Quoiqu’il eût repris toutes ses bonnes vieilles habitudes du temps passé, quoiqu’il ne se refusât plus ni cidre ni tabac, et que, du soir au lendemain, son système d’éco^ nomie excessive eût absolument disparu, le père Gervais Roverin n’avait pas recouvré son calme et son insouciance ordinaires. Il venait d’accomplir sans obstacles des desseins' longuement prémédités, sa conscience était satisfaite, tous les gens du canton le louaient et le félicitaient, il avait le droit d’être fier de la conduite unanime de ses cinq enfants ; eh bien! malgré tout cela et en dépit d’une fort large dose de philosophie pratique, il n’avait pas un instant de repos.

Depuis le départ de Pierre-Paid pour Paris, on ne le • voyait plus s’asseoir d’un air serein, en face de la Bernarde, dans le coin de sa vaste cheminée. Malgré la froidure, il ne tenait plus au logis. Ce n’était pas pourtant qu’il allât visiter ses champs ou ses prés; loin de là, les travaux de la ferme lui devenaient indifférents. Il faisait à grands pas de longues promenades sans but apparent, mais qui le ramenaient toujours à la Plantelle.

Un aimant secret l’y attirail à toute heure; c’est qu’eu

la paroisse Saint-Loup, personne, si ce n’est Corentine, n’avait le don de calmer son impatience.

« On a bien l'ait, voisin, de ne pas nous marier ensemble lui dit-elle, nous n’aurions pu vivre en paix.

— Corepus -pourquoi donc ça, ma commère ï

— Nous nous ressemblons trop.

— M’est avis, voisine, ([ue vous me flattez.

— En vous disant que vous m’auriez rendue malheureuse?

— Si nous ne nous étions pas trop aimés, mère Morgan.

— Trop, père Gervais, c’est toujours plus qu’il ne faut, pas vrai ?

— Ma fine ! vous avez raison....

— ■ Quand on s’aime trop, mon ancien, on est jaloux, et ça. gâte le ménage. Vous avez une femme qui n’en a jamais fait qu’à votre idée ; moi j’aurais voulu faire mieux que vous; nous n’aurions jamais été d’accord.

— C’est pourtant vrai I Morgan, au contraire, est un homme sage qui, vous voyant bonne tête et bon cœur, vous laisse aller lout^de-(jo, et s’en trouve bien.

— Rappelez-vous, voisin, le temps où nous nous disputions à la journée au sujet des études de Pierre-Paul.

— Je ne fais plus que penser à ça, et voilà bien ce qui me tourmente.... Je l’ai peut -être bien trop fait éduquer.... trop, trop, plus qu’il ne faut, comme vous dites! »

Gervais soupira.

. « Calmez-vous, voisin, ça n’a pas mal tourné, il n’y a plus de risques.

— Avant son départ, je me disais aussi : tout est pour le

mieux; mais à cette heure.... Tenez! si le gars, qui est son maître au bout du compte, majeur, libre comme l’air et dans l’aisance, avait fantaisie de ne plus revenir

— Impossible ! je réponds de lui !

— S’il ne nous revenait pas, mère Morgan, j’en ferais une grosse maladie, bien sûr !

— Il reviendra ! Gervais, il reviendra !

— ('ore pus (huile! Je ne suis pourtant pas un mauvais père!

— II s’en faut datoul, voisin ! et vous nous l'avez assez prouvt’’ l’autre soir, dit Corentine eu souriant.

— Eh bien, reprit le bonhomme, pour des idées à moi, comme vous savez, j’ai forcé mon fils aîné Brieuc à partir soldat. II est allé en Afrique; il s’y est battu ; et, dame ! il aurait pu y rester tout de même ! Je n’en ignorais pas, et je doimais, je buvais, je mangeais, en. disant : « A la garde de Dieu! » Mais, depuis l’absence de mon neveu Pierre-Paul, je n’ai plus goût à rien de rien? Est-ce que je le préfère à mes vrais enfants? Est-ce que je ne suis pas juste pour les autres? Il n’y a que vous, mère Morgan, pour me répondre à ça et pour arroser, comme qui dirait, mon pauvre vieux cœur avec de l’huile bénite. »

Corentine continuait de sourire d’un air qui adoucissait déjà l’amertume de ces réflexions.

a Non, Gervais, non, dit-elle, vous n’êtes pas injuste ; l’orphelin à qui, on donne dans sa tendresse une part d’enfant est pareil à ce dernier qui sera le premier, comme c’est écrit dans l’Evangile. Pierre-Paul n’a rien de votre sang, voilà pourquoi il a une meilleure part dans votre âme. Tout ce que vous éprouvez pour lui, je l’ai ressenti, moi, pour ma pauvre petite Marcelle. Ce qui vous tourmente m’a tourmentée aussi autrefois. Tanguy et Renée ont été bien malades, et j’ai failli les perdre, mais je n’ai jaraai.s tremblé pour eux comme pouf la fille de ma sœur de lait. »

Gervais admirait la fermière ; son front soucieux se rassérénait à l’écouter :

« Voisine ! s’écria-t-il, vous parlez mieux que non pas un avocat ou prêcheur.

— Je parle comme une pauvre femme qui prie sans relâche pour le bonheur de sa fille et de votre fils. Quand je suis à genoux, là, devant ces images de saints et de saintes, une voix du ciel, celle de Jeanne-Maicelle peut-être, me

dit ceci, tlervais : — Les orphelins sont sons la protection particulière de Dieu qui, leur ayant pris père et mère, leur doit j)lus de secours et de consolation qu’à ses autres enfants. C’est pourqiioi les cœurs s’ouvriront pour eux; et la charité, tout ce qu’il y a de plus puissant dans le monde surpassera pour les soiffner, même l’amour maternel. Plus ils sont délaissés, les pauvres innocents, plus ils sont favorisés par Dieu, dont ils sont d’abord les enfants d'adoption ; il veille sur leurs pas dans la vie et il envoie ses anges pour les garder.

— Vous avez été l’ange gardien de Marcelle! ditGervais.

— Marcelle n’est pas orpheline ! Elle a des ennemis qui veulent sa perte! Le mendiant du pont de la Drainée est toujours présent à ma mémoire! Malgré cela, Gervais, j’ai conliance, ayant fait d’ailleurs tout ce qui était humainement en mon pouvoir.... »

Corentine faisait allusion à sa récente visite au procureur du roi de Fougères. Le mot de la lettre de Marcelle relatif au baron de Minalès ne cessait d’alarmer la digne femme qui devint triste et ne chercha pas à dissimuler ses impressions.

Gervais dit alors avec amertume :

« On a pourtant vu d’honnêtes gens moutir de chagrin ou de misère comme mon pauvre frère Joseph ou votre chère Jeanne-Marcelle. »

Corentine réplicjua d’une voix grave :

« A force de penser à cela, moi, j’ai fini par en trouver une raison qui m’attriste et me console h la fois.

— Quelle raison, voisine?

— C’est encore dans l’Évangile qu’on la lit en toutes lettres ; « Quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé. » Joseph et Jeanne-Marcelle ont voulu s'élever : ils sont sortis de la conditiôn où ils auraient pu vivre en paix. Ils ont trouvé le" malheur dans la grande ville, et comme ils étaient honnêtes, leur seule punition a été de souffrir eu ce monde.

— Pauvpe Joseph ! murmura Gervais.

— Leurs enfants, aujourd’hui, n’ont d’autre ambition que de redescendre dans notre classe; leur instruction même ne les a pas enorgueillis; voilà ce qui me console, car j’ai foi dans la parole de Dieu.

— C’est un baume que votre raisonnement, Gorentine, dit le fermier du Moire. Chez moi, ils sont pleins de bonne envie de me faire bouillir du lait doux, ils me promettent toutes sortes de chances pour Pierre-Paul, ils s’y prennent de leur mieux, mais ils m’agacent et je me sauve d’eux, car je suis tenté de leur crier : « Qu’en savez-vous, tas d’imbéciles ! M. Dui-antais chassera notre gars! comment le pauvre ptiot se débrouillera-t-il tout seul dans ce grand Paris de malheur? Est-ce qu’il n’y fera pas quelque grosse sottise pour l’amour de Marcelle, quand ça ne serait que de s’habiller et d’essayer de vivre en monsieur ! car il n’y a, comme on dit, que le premier pas qui coûte.... » Vous, Gorentine, même quand vous avez tristesse, vous me faites encore du bien.

— Vous avez été bon et juste, Gervais, s’écria la fermière presque aussitôt. La Providence, qui fait chaque chose en son temps et à son heure, ne vous laissera pas sans récompense. »

Morgan, Tanguy et Renée, qui revenaient des champs, entrèrent sur ces mots. Gervais, les yeux baigilés de douces larmes, prit la main de son voisin et compère :

« Votre femme, lui dit-il, est bien la plus sage et la plus courageuse créature de toute la Bretagne.

— Ah! çà, fit Morgan, croyez-vous m’apprendre quelque chose? L’aurais-je donc épousée malgré son amour pour un autre, si je n’avais bien connu d’avance tout ce qu’elle valait. »

Gorentine rougit à cette réponse de son mari, et s’adressant à Gervais étonné : . ' •

« Morgan vous le dit, voifein, je n’ai pas toxijours été aussi raisonnable que vous le pensez. Tout comme les

LA MEILLKURE PART.

autres! moi, j’ai euvié le sort des gens de la ville? Vous vous ligurfez, vous, que votre l'rère .loseph était le plus heureux de votre famille ; moi, de même, j’étais persuadée que Jeanne -Marcelle avait la meilleure part!

— La meilleure part ! répiHa Gervais, nous savons tous ce que c’est maintenant. Âh ! plaise à Dieu de la donner bientôt à votre Marcelle, mes chers amis, à mon Pierre- Paul et, s’il se peut aussi, à cette pauvre Clarisse Roverin, que son frère cherche là-bas et qu’il n’y trouvera peut-être jamais. >

Gervais retombait dans ses humeurs noires.

« Allons, fit Morgan, vous y reveqez! Coi'e pus drôlel Le curé a bien raison de dire que les plus.forts et les plus solides sont faibles à leur moment. Comment mon vieux, voici tout juste le sixième jour du départ de Pierre-Paul, et vous vous minez d’impatience ? Laissez donc à votre neveu le temps de se retourner là-bas. Il est avisé, bien éduqué, finaud et honnête ; il a vos conseils, il a ceux de Coreutine....

— Ouais, ouais, interrompit le bonhomme, tous les conseils possibles ne feraient pas retrouver un grain de blé dans une meule.... et leur Paris est si grand, et notre Clarisse y est peitiue pour nous depuis tant d’années.

— Ne douiez pas ainsi, Gervais, c’est péché, je vous le dis à la fin. De votre Clarisse, moi, j’ai la meilleure espérance ! s’écria Corentine en levant les mains vers le ciel. Et pourquoi?... Parce que, voyez-vous, elle a été la plus abandonnée par ses parents! >

La chrétienne bretonne faisait passer son ardente conviction dans le cœur de Gémis. Morgan, Tanguy, Renée habitués h l’entendre s’exprimer souvent avec un enthousiasme inspiré, l’approuvaient du regard. Le facteur rural se présenta, une lettre de Paris à la main :

« Rien pour moi? demanda Gervais avec avidité.

— Rien! » répondit le messager en Se retirant.

Gervais soupira, car, d’après ses calculs, il aurait pu recevoir un premier mot de Pierre-Paul.

Corentine, transportéé de joie, dit en joignant les mahis :

< Oh! remercions Dieu!... tout, tout, tout nous est accordé !

— Lis bien vite !...

— Lisez, ma mère !

— Lisez donc, voisine !»

La lettre, ou pour mieux dire le billet, était d’Émilien et conçu en ces termes : '

« Je donne la main de Marcelle à Pierre-Paul, frère de Clarisse Roverin, ma femme.

« L’assassin de la Grainée est découvert et puni.

« Â demain les détails. >

Ce peu de lignes avait pu être jeté à la poste avant la dernière levée.

Il y eut une minute de silence que Corentine rompit la première en se jetant à genoux ; ses enfants l’imitèrent et Jacques Morgan prit part à leur mouvement pieux.

Mais Gervais, immobile et comme frappé de stupeur, les bras pendants, le regard fixe, la bouche à demi béante, restait là, essayant de démêler le chaos de sa joie.

Puis ses yeux se remplirent de larmes qui coulèrent sans efforts sur ses joues ridées. Puis, il s’appuya au mur et dit d’une voix tremblante : « Merci, mon Dieu ! » Puis enfin il éclata en transports de folle joie, prit vivement Corentine par la main, et malgré son âge avancé, sortit en courant et entraînant tous les Morgan après lui.

L’oncle Roverin menait la farandole. Il criait à pleins poumons :

« J’ai retrouvé Clarisse! ma nièce Clarisse!... C’est la mère de Marcelle et la sœur de Pierre-Paul, la femme à Durantais!..., j’ai retrouvé Clarisse! la Clarisse de mon frère Joseph!... »

Pour aller par le plus court de la Plantelle au Moire, il 404 26

fallait traverser la Grainée-snr-Coësnon et le pont Pierre- Paul, trajet d’environ cinq minutes.

Pendant ces cinq minutes, Gervais Roverin ne cessa de courir et de crier ;

«J’ai retrouvé Clarisse!... le brigand est puni! Victoire!... Jésus Seigneur!... Pierre -Paul épouse Marcelle, qui est deux fois ma nièce à moi, la fille à. Clarisse, la femme à Pierre-Paul. »

Mathurin, Jérôme et Aubin Gillet, voyant de loin courir le bonhomme du Moire, le crurent pris de frénésie. Dès qu’ils eurent distingué quelques mots, ils pressèrent le |)as et arrivèrent k la ferme au moment où Gervais épuisé se laissa tomber sur un escabeau, en murmurant encore :

« Clarisse,... Pierre-Paul.... Marcelle.... mariés!... le brigand est puni.... »

Corentine, la seule qui connût personnellement Clari.sse, donna chaleureusement quelques explications dont furent ravis la Gervaise, ses fils et ses filles.

« Core pus drôle ! fit la Bernarde en branlant la tête, m’est avis que j’ai finement eu raison quand j ai lâché Plantiau!... »

Après quoi, grommelant encore, elle joignit les mains et retomba dans sa somnolence, qui augmentait de jour en jour d’une manière alarmante pour les bons habitants de la métairie.

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