II
FIANÇAIIXES.
A l’hôtel de Ponthervé, qu’habitaient le comte et la comtesse de Lersant , il devait y avoir bal le soir de la grande journée qui dénouait enfin toutes' les fausses situations de la famille DuranUis. Clarisse , comme l’on s’eu
souvient, comptait y conduire Marcelle. Mais, tandis qu’Émilien écrivait son laconique billet à Corentine, Ismène manda un exprès à son mari afin qu’il fit décommander toutes les invitations, excepté celle de la famille de Beauval; elle le priait de venir immédiatement la rojoindre chez M. Durantais pour les causes les plus sérieuses, les plus pressantes et les plus heureuses à la fois. Le comte de Lersant se hâta d’accourir..
L’horrible épisode relatif au baron de Minalès comprimait la joie commune; l’on était encore sur le théâtre de ' cette scène sanglante ; aussi , dès que le comte eut une connaissance sommaire des faits, Ismène lui dit tout bas :
« C’est k l’hôtel de Ponthervé, je crois, qu’il convient de nous réunir tous. »
Ce fut k l’hôtel de Ponthervé qu’on dîna.
Ëmilien Durantais avait voulu confesser hautement ses torts ; le comte l’interrompit en lui tendant la main avec noblesse.
c Mon ami, lui dit-il, ne parlons plus du passé; occu'» pons-nous de l’avenir. »
Et, se penchant k son oreille :
a Vous êtes père de famille, Durantais; vos enfants pourraient vous entendre.
^ Monsieur le comte , murmura Emilien , pénétré de reconnaissance, voilà une parole que je n’oublierai de ma vie. Un misérable nous avait désunis; mais vous me pardonnez mes erreurs et mes fautes, voilà le plus grand de vos bienfaits. »
Marcelle, de son côté, reconnaissait avec confusion qu’elle avait mis au supplice la meilleure et la plus généreuse des femmes. Déjà plusieurs fois Clarisse l’avait serrée dans ses bras avec transports. Trop heureuse pour songer à ce que la fille de son mari lui avait fait souffrir, elle ne parlait d’elle à Pierre-Paul qu’en termes tendrement élogieux, disant le bien avec effusion, oubliant le reste. Mais Marcelle, esprit droit, cœur sensible, nature
loyale, profita d’un moment de silence pour lui dire, avec l’accent du repentir et de l’amour filial :
« Vous m’aimiez d’un cœur de mère, malgré toutes mes fautes, et, loin de m'en demander l’aveu, vous me comblez de louanges; j’en serais indigne si je ne me reprochais mob aveuglement, mon obstination et toutes mes préventions injustes....
— Assez, Marcelle, assez! interrompit Clarisse.
— Non, jamais assez! reprit la jeune fille d’un ton suppliant.
— Laisse-la parler, Clarisse, dit Pierre-Paul, elle se décharge le cœur d’un poids qui l’oppresse....
— Parlez, chère enfant, ajouta Ismène. Clarisse vous a pardonné cent fois, mais dites-nous vos regrets et votre peine, puisque vous êtes encore affligée.
Clarisse, ma mère chérie.... s’écria Marcelle, j’ai pu écrire, moi, que vous étiez méchante!... mais écoutez : Ma propre méchanceté n’est que de ces derniers jours! Jusque-là, j’étais attirée vers vous par un charme puissant. Tandis que vous me reprochiez mon manque de confiance et ma froideur, je ressentais pour vous une tendresse inexprimable ; je n'avais qu’un désir et qu’une crainte, je n’aspirais qu’à vous parler à cœiu* ouvert, mais je croyais que je commettrais une faute grave en cédant à cette tentation de tous les instants; je semblais vous fuir, je vous cherchais. Je vous guettais, je vous regardais à la dérobée avec bonheur, et je ne me lassais pas de vous contempler. J’avais peur, le dirai-je, de trop vous aimer et de n’avoir plus la force de me roidir contre vous I Quand j'embrassais .Gilbert ou Léonie, je leur disais souvent :
« Allez, allez bien vite embrasser votre mère et revenez à moi! » Et lorsque vous leur aviez rendu leurs caresses, moi je les embrassais avec ivresse comme pour leur reprendre ma part de vos baisers.
— Chère enfant, ma fille et ma sœur! dit Clarisse en lui rouvrant les bras.
— Oh! j’ai été bien rebelle envers Mme Duranlais, dit encore Marcelle avec un mélange d’émotion et de finesse, mais ma consolation sera d’avoir toujours ardemment aimé Clarisse Roverin, la sœur de Pierre-Paul.
— Ah! pourquoi Gorentine n’est- elle pas ici! » s’écria Clarisse la première'.
Et Pierre-Paul ajouta :
« Ma chère sœur, si tu connaissais notre vieil oncle Gervais, tu le nommerais aussi, tu voudrais qu’il fût là présent et pleurant de joie. »
Alors Pierre-Paul raconta la scène du Moire, et, s’exaltant à mesure qu’il parlait, il fit battre les cœurs, il fit couler de tous les yeux des larmes d’attendrissement.
« Émilien, s’écria Clarisse, nous irons bientôt, n’est -ce pas, voir et embrasser les généreux parents qui nous aiment ainsi.
— Allez leur porter la joie, dit le comte de Lersant ; c’est demain, dès demain qu’il faut partir.
— A ce soir, chez moi, les fiançailles! ajouta Ismène, et à demain le départ! »
Le soir, en effet, dans le grand salon de l’hôtel de Ponthervé , eurent lieu les fiançailles de Pierre -Paul avec Marcelle, en présence de Mme de Beauval, d’Eugène et Louis, ses fils, de çes deux gendres, de Laure et de Suzanne.
Émilien et Clarisse leur mirent la main dans la main en leur adressant tour à tour quelques paroles touchantes.
Ainsi le simple paysan Pierre-Paul, revêtu de son mo^ deste costume de cultivateur, vit ses vœux comblés par une promesse solennelle, dans l’un des plus somptueux salons du grand monde de Paris.
Si la fiancée portait encore le costume élégant d’une personne de la classe supérieure, chacun savait qu’elle y renoncerait bientôt pour celui de paysanne, car Émilien Durantais y avait enfin consenti. Aussi, avec sa légèreté souvent charmante, l’appelait-il déjà ; «Ma fille, la ber-
LA MEir.LElIRE PART.
gère, la pastourelle, la bachelette, Âiuaryllis ou Sylvie, > ce qui faisait rire et bondir Léonie, Gilbert et les enfants d’Ismène.
Pierre-Paul, qui avait eu un moment d’éloquence entraînante chez Émilien Dnrantais, quand il parla des familles Roverin et Morgan, de Gervais et de Gorentine, fut intimidé d’abord dans l’aristocratique salon de l’hôlel Ponthervé ; mais , par leur gracieuse bienveillance , le comte et la comtesse de Lersant parvinrent assez vite à le remettre à son aise. Il s’exprimait purement et en termes choisis. Il avait tant lu, tant étudié, il faisait preuve de connaissances si variées et si approfondies à la fois, que le comte de Lersant ne put s’empêcher d’exprimer son admiration en félicitant Émilien et Clarisse.
« Il a tout appris seul, dit M. de Beauval.
— Pardon! répondit Pierre-Paul, je dois à monsieur de Beauval et à ses fils, MM. Eugène et Louis, mes leçons les plus fructueuses.
— Ne diminuez pas votre mérite, mon ami, dit vivement le seigneur châtelain.
— Je n’en ai aucun, moi, reprit le jeune cultivateur, tout le mérite en revient à Marcelle, puisque c’est pou:* l’amour d’elle que j’ai appris le peu que je sais. »
Clarisse, à ces mots, dit à la fiancéfe de son frère :
« Je te dois donc, chère enfant, de retrouver mon frèr i Pierre-Paul instruit et distingué tel que tu l’as rendu. »
Laure et Suzanne , émancipées maintenant par leur i mariages, avaient à faire vingt récits piquants; à Tenu l’une de l’autre, elles racontèrent les anecdotes du couver t de Notre-Dame des Fleurs ; elles firent bien parfois roug ■ Marcelle ou même Pierre-Paul, mais leurs charmants br ■ dinages divertirent tout le monde et terminèrent gaiemei t la soirée des fiançailles.
LE PROCLHECn DU ROL
Le lendemain, la même chaise de poste qui devait emporter en Italie Émilien Durantais et sa fille prit la. route de Bretagne; elle ne la prit point seule.
Le comte, la comtesse de Lersant ainsi que leurs enfants, d’une part; la nombreuse famille de Beauval de l’autre, furent du voyage.
A Fougères, où l’on relaya pour la dernière fois, Émilien Durantais, le comte de Lersant, M. de Beauval et Pierre-Paul, accompagné do son fidèle Plantiau, se présentèrent chez le procureur du roi. Ils lui apportaient la nouvelle de la mort du baron de Minalès qui, selon les prévisions du médecin, n’avait point passé la nuit.
« Parfaitement, messieurs, dit le magistrat en caressant Plantiau; grâce à l’instinct de ce vaillant animal, la justice de Dieu a donc devancé la nôtre. Tant mieux, car ce doit être pour le plus grand bien de quelque honnête famille du canton, dont le misérable devait être natif, pour en connaître si bien les sentiers. »
Quelques regards silencieux furent échangés entre les quatre visiteurs, qui n’eurent garde de donner une certitude au procureur du roi.
• En règle générale, ajoutait le magistrat, quand, obéissant à une impulsion déplorable, nos paysans vont se fixer dans les villes, de deux choses l’une : ou ils tombent dans une misère affreuse, ou ils se pervertissent. Et trop souvent, hélas! leur dégradation est la conséquence directe de leur détresse. Pour ne pas mourir de faim ou pour faire la fortune qu’ils ont rêvée, ils ont recours au crime. »
Sur ces mots, s’adressant à "Pierre-Paul :
« Aussi, jeune homme, je ne saurais assez vous féliciter de votre dessein. Vous voulez fermement continuer à être agriculteur. C’est la condition la plus heureuse, après tout ; vous avez choisi la meilleure part. »
BF.RNABDE.
A Lavignais, Beauval, aux ûames-PIorées , sur les deux rives du Goësnon, en tout Saint-Loup, la grande et heureuse nouvelle s’était répandue avec la rapidité du vent. •
Les Roverin, les Morgan, leurs nombreux amis, le maire Mathurin Gillet dit le Bleu, son neveu Jérôme, fermier de la Grainée, et le maître d’école Biaise Cordon, attendaient tous avec la plus vive impatience l'arrivée du courrier.
« A demain les détails! » écrivait Émilien. Les plus indifférents étaient curieux de les connaître.
Il faisait un temps magnifique, et l’auberge de la Fourche, située au centre* de la commune, en étant aussi le bureau de poste, Gervais et Cor^BÉine, suivis d’une véritable multitude, s’y portèrent vers l’heure où le facteur rural commençait sa distribution. La vieille Bernarde ellemême avait déserté le logis; elle se traînait sur ses béquilles, soutenue d’ailleurs par les deux hls de son maître Brieuc l’Africain et Julien, qui négligea pour cette fois la gentille Renée Morgan.
« Nous allons en apprendre I nous allons en savoir ! disait-on dans les deux familles. Marcelle, Pierre-Paul, M. Émilien et Mme Clarisse aussi auront écrit chacun de son côté. »
La déception fut complète. Aucune lettre n’était à l’a-
dresse ni des Roverin, ni des Morgan. Gervais et même Corentine étaient découragés. Ils échangèrent un regard empreint de tristesse, et ressentirent quelques vagues inquiétudes : c Un malheur est si vite arrivé! »
Les simples curieux murmuraient :
« Allons-nous-en ! c’est une attrape !... »
Traduisant librement une citation latine, Biaise Cordon dit :
c L’amour est un petit vaurien qui aime mieux aiguiser ses flèches que tailler sa plume !
— L’animal avec son latin ! fit Gervais.
— Allons ! Jérôme, continua le maître d’école, un coup de cidre à la santé des amoureux !
— De grand cœur, mon vieux camarade I »
Et ils s’assirent à l’entrée du cabaret.
« Ohé! mon oncle!...
— Ohé! monsieur le maire!... vous ne trinquez pas ‘ avec nous?
— Non! riposta le vieux girondin avec rudesse. Je suis étonné de la négligence de Pierre-Paul! Ça me vexe de sa part. »
• Les plus indifférents se dispersaient déjà, quand une voix criarde et cassée domina la rumeur générale :
€ Tenez, Gervais! disait-elle avec aigreur, j’ai bonne envie de vous dire des sottises comme du temps où vous ne saviez même pas ficeler votre toupie.... »
Cet exorde réjouissant retint la foule, a Votre parrain a eu grand tort de vous appeler Gervais, continuait la Bernarde,' c’est Thomas qui devrait être votre nom, douteux que vous êtes!... »
Les paysans riaient .sans y rien comprendre.
Biaise Gordon se prit à chanter à demi-voix sur l'air : O fil a et filiæ ;
« Vide pedes, vide manus,
€ Noli esse incredulus ! »
« Videz, videz, videz votre verre, vous, interrompit Jérome, et ne nous parlez plus latin.
— Allez-vous-en tous! Allez-vous-en dono, poursuivait la vieille servante du Moire. La Bernarde restera seule, je vous le dis, et la pauvre dernière des dernières sera la première à embrasser nos chers enfants du bon Dieu ! >
Gorentine poussa un cri de joie :
X Pas de lettres! C’est qu'ils viennent! Oh! ma bonne Bernarde, vous avez raison !... »
Et la foule d’applaudir.
« Oui!... bravo!... Core pus drôle!... Fameux tout de même!
— Ah ! vous espérez, maintenant ! reprit la vieille femme avec un sentiment d’orgueil mélangé de tristesse, et je vas être la dernière à les embrasser, pour la peine de vous avoir ouvert le bon sens!...
— Non! non! s’écria Gervais, je veux....
— Si! ça sera! interrompit la Bernarde, parce que c’est la justice!... Mais, soyez tranquille, on ne me prend pas sans vert! Il y en a un qui me fêtera la première.... et que vous oubliez encore, vous autres, tas d’ingrats que vous êtes!...
— Qui donc? » demandait-on de tous côtés.
Mais cent exclamations éclatèrent au même instant. Une chaise de poste apparaissait entre la Petite et la Double- Plorée sur la hauteur.
« C’est eux!... c’est eux!... Marcelle!... Pierre-Paul!... Mme Clarisse!... Tous!.. »
Corentine et Gênais se serraient la main en frémissant d’espoir, Morgan, la Genaise et leurs enfants n’étaient guère moins émus. •
Une seconde, une troisième, ime quatrième voiture se montrèrent successivement.
« Ceci doit être quelque noce du haut pays, dit Gorentine en soupirant. Ceux que nous attendons arriveront tout simplement par la carriole,' pas avant une grande heure. »
Elle n’avait pas fini de parler que deux mouchoirs blancs s’alitèrent aux deux portières de la première chaise de poste.
Un animal noir, qui fTt un bond prodigieux, en sauta dehors, devança les chevaux, et vint se rouler aux pieds de la Bemarde, qui eut encore le temps de dire :
« Eh bien! est-ce que je me trompe, moi!... Tu as fait prendre l’assassin, pas vrai, ma bonne bête? Tu l’as peutêtre étranglé, hein?... Paix, Plantiaul paix,!... Couché là, que je regarde ton collier.... Holà, Brieuc, toi qui as été soldat, connais-tu ceci?
— La trace d’une balle! s’écria l’Africain.
— G’est-il clair, maintenant! reprit la Bernarde; ah! mon pauvre Plantiau!... »
La vieille était assise à côté du maître d’école Biaise Gordon et en face de Jérôme Gillet. Le chien allait caresser d’autres amis. Les voitures s’arrêtèrent.
Marcelle courut à Gorentine.
Pierre-Paul présenta à Clarisse l’oncle Gervais, qui les serra tous deux en même temps sur son cœur en s’écriant :
«Mon frère! mon frère Joseph! tu nous vois, n’est-ce pas? Remercie , pour nous aussi , le bon Dieu qui t’a exaucé ! »
Gorentine, montrant le ciel, dit à Clarisse en lui ramenant Marcelle :
« C’estr d’aujourd’hui, madame, que vous êtes tout à fait sa mère.... Celle de là-haut vous le dit!
— Sa mère!.., etde plus sa sœur.... et la vôtre, >• ajouta Clarisse.
Puis elle embrassa la paysanne bretonne.
RÈGI.KMENT8 DE COMPTES.
En atlendanl que fiU meublée l’habitation de la Petite- Plorée, ancienne propriété des Durantais, échue en partage k Clarisse, le comte et la comtesse de Lei-sant reçurent l’hospitalité à Beauval, Émilien et sa femme au Moire, Marcelle chez Gorentine.
Une grave question, agitée déjà sommairement k Paris, et l’une des causes déterminantes du voyage du comte de Lersant , ne tarda pas k être débattue dans un conseil composé du comte lui-même, du châtelain de Beauval et du maire Mathurin Gillet dit le Bleu, oncle de Grégoire.
M. de Beauval exposa les faits ; il déclara que le baron Vincent de Minalès, le mendiant du pont de la Grainée, reconnu par Plantiau et mort des suites de ses hideuses ble.ssures, n’était autre que Grégoire Gillet.
« Je l’avais toujours craint, s’écria le vieux républicain breton, et je suis content de savoir ce coquin-là puni. Tant mieux !
— Moi, mon brave ami, dit le seigneur châtelain, j’ai fermement espéré que vous accueilleriez ainsi cette triste nouvelle.
— A la bonne heure! fit Mathurin le Bleu.
— Et pourtant, par respect pour votre estimable famille, ajouta le gentilhomme, nous vous l’aurions cachéq comme nous comptons bien la cacher k Jérôme et k tous les gens du bourg, si Grégoire ne laissait une immense fortune dont les circonstances nous rendent dépositaires.
— Aident volé, interrompit le maire de Saint-Loup, je ne souffrirai pas que Jérôme en accepte un centime !
— Pardon! reprit M. de Beauval, la majeure partie de
l’héritage de M. Grégoire est le fruit de spéculations irréprochables.
— J’écoute, dit Mathurin le Bleu.
— Cent trente mille francs seulement ont une origine inconnue. Le faux baron de Minalès les a gagnés, nous ne savons comment, en courant les aventures dans les quatre })arties du monde. M. Émilien Durantais, qui les a reçus par à-comptes, s’est occupé de les faire valoir; il a réussi au delà de toute espérance, et nous avons à disposer de près d’un demi-million. D’autre part, c’est le soi-disant baron qui à escroqué et dévoré la fortune entière de M. Durantais, lequel refuse d’assister à ce débat et ne consent à notre intervention qu’à regret; mais enlin, M. le comte de Lersant et moi nous l’avons décidé, vu l’urgence, à souscrire d’avance à tout ce que nous allons arrêter et régler à l’amiable. Ici M. le comte représente les intérêts de M. Durantais, dont il a promis de sauvegarder la dignité; vous, monsieur le maire, vous représentez Jérôme et sa famille; moi, troisième arbitre, j’ai mission de vous départager. >
Après des discussions fort animées, la somme totale fut divisée en trois portions inégales en vertu de la décision définitive du conseU :
« Sur la proposition de M. ,de Beauval, et à l’unanimité, cent trente mille francs, portés à deux cent mille en vertu d’un calcul d’intérêts très-largement comptés, furent avant tout mis en réserve, pour être employés à quelque œuvre d’utilité publique, faute de pouvoir être restitués à qui de droit.
« En second lieu, malgré les objections du comte de Lersant, qui ne négligea rien pour accomplir son mandat, cent cinquante mille francs furent attribués à titre de restitution à Êmilien Durantais, attendu que, s’il n’avait pas été dépouillé par Grégoire dit Minalès, il eût été possesseur au minimum de cette somme, en opérant avec ses propres capitaux.
« Le reste enlin, quoi que pût dire l’intègre Mathuriu Gillet, devait, 'au bout d’un laps de temps assez considérable, être remis à Jérôme comme l’héritage de son frère; et M. de Beauval se chargeait de prendre toutes les mesures nécessaires pour que nul au monde ne pût soupçonner Grégoire d’avoir été le prétendu baron de Minalès. »
Émilien Durantais, contraint et forcé par le conseil arbitral, fut remis en ])ossession de sa fortune. Aussitôt il se dégagea de ses nombreuses obligations Bnancières envers le comte de Lersant, qui eut le tact de consentir à ce remboursement sans opposer la moindre objection.
« Monsieur le comte, lui dit Émilien à ce sujet, en acceptant comme vous le faites, vous mettez le comble à ma reconnaissance. »
Isinène, qui était présente, sourit en regardant son mari.
Ensuite, cédant sans efforts à la prière de Clarisse, Émilien promit de se fixer à Saint-Loup où il habiterait la maisonnette de son père. L’hiver, cependant, on irait passer quelque temps à Paris pour s’y retrouver avec le comte et la comtesse qui, charmés d’aUleurs de la beauté du pays, préméditaient d’y acheter une terré et d’y venir, de leur coté, passer une partie de la belle saison.
La sœur de Pierre-Paul, la nièce de Gervais, devait se faire chérir dans le canton à l’égal de Gorentiné, devenue sa plus intime amie avant même que ne fût conclu le mariage des deux fiancés, objets d’un intérêt général et qüi ne cessait de s’accroître, « Ils voulaient être paysans, quoique leur éducation,' leurs alliances et leur fortune leur pefmisseflt de vivre comme des bourgeois 1... » Voilà ce qu’on se répétait, avec une admiration bien susceptible d’être critiquée, dans les trois quarts des fermes d’alentour. Mais tels qui ne cessaient d’ambitionner tout bas l’eldorado de l’habit noir et de la robe de soie, l’état de monsieur et de dame, la vio de la ville, celle de Paris surtout, n’en criaient pas moins haut les louanges de Pierre-Paul et de Marcelle.
tA MEILLEURE PART.
tA RÉCOl.TE.
S’il est des descriptions qui amoindrissent le sujet à décrire, c’est, personne ne Tignore, celles qui ont pour objet la peinture du bonheur. On se bornera donc à dire que, le 15 février, un mois exactement après la mémorable réunion provoquée par Gervais lors de la majorité de son neveu, une cérémonie, dont Saint-Loup a conservé la mémoire, fut célébrée dans l’église paroissiale avec toute la pompe et toute la ferveur des meilleurs jours.
L’union de Pierre-Paul et de Marcelle, vêtus des plus élégants et des plus riches costumes de paysan et de paysanne dont on ait souvenance dans le canton, y fut une fête pour tous les gens de bien.
Gervais Roverin se montra prodigue ; Émilien ne voulut lui céder en aucun point.
La comtesse de Lersant revendiqua le droit de doter Marcelle, ce qui explique son sourire lors du règlement des comptes d’finilien avec son mari.
Enfin, le maire Mathurin Gillet s’étant concerné avec ses deux adjoints, M. de Beauval et Morgan, le conseil municipal décida qu’une école d’agriculture serait fondée en Saint-Loup et dirigée par le jeune Pierre-Paul Roverin.
Tel fut l’emploi des deux cent mille francs réservés à une œuvre d’utilité publique.
Si l’objet spécial de l’institution était de jtropager les meilleures méthodes agricoles, et de former des sujets aptes à les faire adopter dans tous les cantons d’alentour, le but moral était d’un ordre plus élevé. Les fondateurs voidaient que, par des préceptes et des exemples conti-
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nuels, on s’altachât à démontrer à tous les élèves les avantages innombrables du travail et de la vie des champs, les bienfaits de l’agriculture, les dangers de l’abandon des campagnes pour les villes.
« Au point de vue patriotique, disait le maire, le paysan est le premier citoyen. Rome et Lacédémone faisaient peu de cas des gens d'intra muros, Gincinnatus était laboureur!...
— Au point de vue philosophique, dit M. de Beauval, l’homme des champs est celui dont la vie est la plus conforme aux lois de la nature.
— Au point de vue chrétien, ajouta* Morgan imbu des pensées de Gorentine, puisque c’est aux champs qu’on rencontre le moins de tentations et d’occasions de pécher, le paysan n’est-il point aussi celui qui ala meilleure part?...
Assurément, dit M. de Beauval, pourvu toutefois qu’il soit exempt d’envie! L’envie est la principale cause du dépeuplement de nos campagnes. Effor(,-ons-nous donc de prouver à ceux qui ont le bonheur d’y naître et d’y vivre que c’est leur sort à eux qui mérite d’être envié ! »
En entendant ces paroles. Biaise Gordon, qui, depuis les succès de Pierre-Paul, s’était repris d’une tardive passion pour la belle latinité, proposa d’inscrire sur la porte de la future école le fameux vers de Virgile :
« O fortunatos nimium!.... »
Mais une devise moins païenne fut préférée, et on lit sur le frontispice, en langue française, cette parole évan gélique :
« Ghacun récoltera selon qu’il aura semé. »
Sauf par Biaise Gordon, cette inscription fut généralement approuvée.
Ge fut Marcelle qui la trouva, et Pierre-Paul lui dit alors avec amour :
« Moi, j’ai semé de la tendresse, Marcelle, et je moissonne du bonheur. »