VII
Le rO>'T DE LA chaînée.
Pierre-Paul, le héros de la matinée , et sa chère petite Marcelle, ouvrirent le bal villageois. L’on vit figurer avec eux tous les enfknts du Moire ou de la Plantelle, et même les jeunes messieurs et demoiselles de Beauval.
Eugène eut pour danseuse Renée Morgan, Louis, Mariette Roverin ; Brieuc Roveriû fut le cavalier de Laure, Tanguy Morgan celui de Suzanne. Les enfants de Jérômë Gillet, petits-nevéüx et petites-nièces du maire Mathurin Lebleu, entre autres Aubin le prix d’honneur, prirent part à ce premier quadrille, auquel succédèrent bientôt des danses moins enfantine^.
Les grands gars et les jeunes filles de Saint-Loup réduisaient les enfants au rôle de spectateurs. Des nuages de poussière s’élevaient sous les pas moins légers des couples rustiques qui rivalisaient de grâces ou de gambades. La famille de Beauval se réfugia au presbytère, et profitant en-
suite de sa présence au bourg, 6t quelques visites aux habitants les plus notables.
Gorentine Morgan avait repris avec Marcelle et ses enfants le chemin de la Plantelle, où Pierre-Paul la suivit, comme de raison. Qu’auraitril fait à l’assemblée, puisque sa chère petite amie n’y était plus? Il courut donc au Moire pour y déposer sa couronne, et suivi de son chien Plantiau, passa gaiement le Coësnon sur le pont de la Grainée.
Plantiau k l’attache depuis le matin, ce qui ne lui arrivait guère, bondissait et japait avec des transports de joie. Dix fois il rattrapa Gorentine et Marcelle, qui avaient pris les devants ; dix fois il rejoignit son maître , qui courait pourtant, lui aussi, et de bon cœur.
Plantiau était un chien de berger, presque noir, qui avait reçu le jour à la Plantelle — de là son nom — et que Marcelle voulut donner à son jeune ami, un 29 juin, jour de saint Pierre et saint Paul. Dès que Pierre -PauWut d’âge à garder les bestiaux, Plantiau fut son compagnon dans les bois et les landes ; si le petit pâtre étudiait ou dormait, le chien redoublait de vigilance ; aux heures de classe, le troupeau se rapprochait du bourg, et Plantiau restait seul. Après la classe, on passait inévitablement sur la rive gauche, et plus tard l’heureux chien était admis en tiers dans les jeux de Marcelle et de Pierre-Paul. Les vaches une fois à l’étable c’était bien autre chose; Pierre- Paul faisait un paquet de ses vêtements qu’il nouait sur la tête de Plântiau, puis ils traversaient ensemble à la nage le rapide couraut du Goësnon. Pierre-Paul fut sévèrement grondé d'abord; mais plus il grandit, moins il devait courir de danger. Dans l’une et l’autre ferme on finit par trouver tout simple l’habitude qu’il avait prise; du reste , Plantiau étant toujours de la partie, on pouvait raisonnablement être sans craintes.
« Oh ! ma tante, dit Marcelle, voyez donc comme Plantiau est gai. Gomprend-il que les trois plus beaux prix ont été pour Pierre-Paul ?
— Je n’en sais trop rien, tant la bonne bête a de finesse ; mais il voit, bien sûr, que son maître est content. , . .
— Et nous aussi I » fit Marcelle.
D’après Pierre-Paul , le chien avait compris tout aussi bien que Biaise Gordon en personne. Au lieu d'aller droit h la rivière, il était entré dans la ferme où il avait flairé, en aboyant de plaisir, les trois livres et la couronne. — Pareille preuve était sans réplique.
Vers sept heures du soir, la foule attirée par la fête se dispersa dans toutes les directions ; les gens de Fougères et des communes avoisinantes prirent la route qui passe au milieu des Dames-Plorées , les Manceaux celle qui les longe ; les Normands se dirigèrent ù travers les landes de Saint-Loup; les gars d’Hédée ou de Gombourg passèrent le pont de Lavignais, mais les habitants de Lavignais même, ceux d’Antrain, de Dol et même de Pontorson, coupant au plus court, profitèrent du léger pont de la Grainée qui devait abréger les châtelains de Beau val.
La gaieté générale était excitée par des libations trop abondantes sans doute, bien qu’aucun désordre grave n’eût • troublé la fête ; mais il était grand temps qu’elle prît fin. Une troupe assez nombreuse de jeunes paysans des deux sexes, se tenant par la main, précédait de quelques pas la famille de Beauval. On y chantait à l'unisson, — car on ne soupçonne pas, dans la contrée, l’art de chanter' en parties,
~ une des chansons les plus populaires :
Piârre mon ami Piârre,
L’an tire-lire, l’an lire, l’an tire-lire, l’an là!
Piârre, mon ami Piârre,
N’as-tu pas veu le loup ? (bis).
Une voix de fausset avait entonné; le refrain fut clamé par tout le monde; les^gars reprirent ensemble :
Hiâr au soâr, j’en vis quatre (l’an tire-lire, etc.).
Et des plus hauts mâtés!.,..
Les jeunes filles répliquèrent :
Piârre, mon amiPiârre (l’an tire-lire, etc.},
Veux-tu teuer le loup ?
La tête de colonne allait en cadence , tous les pieds posaient et levaient à la fois; des éclats de rire accompagnaient les refrains durant lesque^ on tapait plus fort des deux talons.
La bande qui suivait la famille de Beauval s’était mise Il l’unisson; de tous côtés, les gars répétaient
Que me baillerez-vous, la belle (l’an tire-lire , etc.), Pour vous teuer le loup ?
En ce moment, les hôtes du château se trouvaient au milieu du fragile pont de la Grainée, Cent voix de paysannes faisaient chorus sur ces paroles ;
Je vous baillerai, mon Pierre, l’an tire-lire, etc.).
Un biau petit bijou.
Un cri de terreur interrompit les rires , le chant et la marche. Le pont craquait , le pont s*'était affaissé en aval du côté de la rive gauche. Le pas trop régulier des chanteurs avait peu à peu fait glisser l’un des madriers dont lé bout tomba tout h coup dans l’eau. Le tabliér, composé de planches à peine assujetties, se développa en éventail. Vingt-cinq’personnes roulèrent à la rivière, quelques autres furent blessées. Il y eut un moment de désordre inexprimable.
La masse des gens qui s’en venaient recula en s’écrasant. Ceux qui étaient en avant sautèrent ou, s’accrochant les uns aux autres, parvinrent à se hisser sur le bord, Eugène et Louis entre autres.
M. et Mme de Beauval furent brusquement entraînés en arrière, tandis que leurs deux filles couraient les plus grands dangers.
Laure, l’aînée, se cramponna de toutes ses forces à l’une
des planches avec le secours d’une main inconnue, elle put rejoindre sa mère glacée d’épouvante.
La jeune Suzanne était emportée par le courant. ,
De l’une et l’autre rive, on tendait des perches aux autres victimes de l’accident,' qui furent toutes sauvées presque aussitôt.
Suzanne seule ne put être secourue ; elle était tombée juste au milieu du petit fleuve, à l’endroit le plus rapide ; avant qu’onsût qu’elleétaiten péril, on l’apercevait à peine.
M. de Beauval la découvrit tout à coup, poussa un cri de désespoir et voulut se précipiter à l’eau ; son gardechasse le retint :
« Madame ! empêchez un autre malheur!,.. J’y cours, moi. i
Dix persoMies arrêtèrent le père de Suzanne.
Au même instant, on entendit deux masses tomber bruyamment en aval. Une jeune voix cria :
« Nous la sauverons!...
—C’est Pierre-Paul et son chien Plantiau ! » dirent cent personnes à la fois.
Le garde-chasse courait sur la berge, du côté du moulin ; la foule^rimita , et bientôt, à la faveur du crépuscule, les plus rapprochés purent voir plonger Plantiau, qui ramenait par l’épaule la jeune enfant, déjà sans connaissance. Pierre-Paul lui souleva la tête en cfiant :
« Holàl quelqu’un à l’écluse, avec une corde!,..
— J’y suis! » répondit le garde-chasse.
Aux applaudissements de la multitude, la famille de Beauval comprit que Suzanne était sauvée.
Le madrier qui avait si malheureusement fléchi fut relevé alors; on put, avec quelques précautions, pâsser de l’une à l’autre rive. Eugène et Louis étaient à côté de leurs • parents, lorsque le garde-chasse revint portant la petite ’ demoiselle.
Pierre-Paul et Plantiau suivaient.
« Au Moire ! au Moire !. Il y aura bon feu ! » ‘s’écria le
jeune gars que M. de Beauval n’eul pas naême le temps de reuierrier.
Gênais Roverin, sa femme, ses deux fils Brieuc et Julien, ses trois filles Mariette, Denise ét Périno, allaient se mettre à table pour souper.
« Pierre-Paul préfère la Plautelle au Moire, dit l’oncle Gervais, je ne lui en veux point pour ça, mùs ce soir j.’au> rais voulu l’avoir à table; maîtres et serviteurs, nous aurions, de bon cœur, bu un coup à sa santé.
— Il m’a bien dit qu’il souperait ici, pourtant, fit Julien.
— Et à moi aussi, ajouta Denise.
— Si le gars a promis, il va rentrer, j’en jurerais ma croix de Dieu , dit le valet de charrue.
— Bien sûr, ajouta Bernarde, vieille servante de soixantecinq ans, un peu plus maîtresse au Moire que tous les maîtres ensemble, y compris le gros Gervais. Attendons encore avant de dire le bénédicité ! »
Les cris d’effroi de la multitude retentirent au dehors; la Bernarde se signa, les Roverin sortirent en masse; ils couraient vers la Grainée par le plus court.
Pierre-Paul et Plantiau, franchissant le fossé de séparation, leur apparurent soudain.
« Bon feu, chez nous, vite! vite! dit le jeune gars, Mlle Suzanne est tombée à l’eau. On nous l'apporte ! »
La Gervaise u’en écoula pas davantage.
« Mariette! Denise! Périnel allons! venez!... •s’écriat-elle.
Mais le père Ger\ais, tout en rebroussant chemin, ques- .tionna son neveu :
« Oomme je revenais de la Plantelle, le pont a chuté, répondit Pierre- Paul, et Mlle Suzanne se serait noyée, bien sûr, sans mon brave Plantiau.
— Et sans toi , car tu es tout mouillé , s’écrièrent à la fois Brieuc et .Tulien.
— Ah! mon chep petit gars! dit Gervais en l’embrassant, j’anrais dû deviner le premier.
— Dame.! fit Pierre-Paul, vous m’avez assez souvent grondé pour ma manie de passer le Goësnon à la nage ; il pai-ait, mou oncle , que ça peut être bon à quelque chose, tout de même.
— Petit malicieux, va! Vous verrez que j’aurai toujours tort avec lui!... »
Sur ces propos, la famille de Beauval entra au Moire. Suzanne avait déjà rouvert les yeux; sa mère la pressait sur son cœur avec tr|nsport.
Plantiau, étendu en travers -de la vaste cheminée se séchait en remuant la queue,- non sans montrer ses dents blanches aux' étrangers qui envahissaient le logis.
< Sot animal ! fit la Bemarde^ place à mademoiselle. >
Le chien grogna, regarda de travers la vieille servante,
et se recula tout juste assez pour lui laisser avancer une chaise.
« Madame, disait abrs M. de Beauval , vous oubliez de remercier le sauveur de notre enfant !
— Moi! » s’écria la mère de Suzanne.
Gourant à Pierre-Paul , elle le serra dans ses bras et le bénit en pleurant de reconnaissance :
< Je n’oublierai jamais que tu m’as rendu ma fille ! Courageux enfant! je voudrais être ta mère! J’en serai une pour toi! M’entends-tu bien , Pierre-Paul?... »
Plantiau s’était levé d’un bond, il aboyait, il léchait les mains de la châtelaine , il sautait, tournait et aboyait encore.
Marcelle, Corentine, son mari èt ses enfants regrettèrent toujours de n’avoir pas été présents lors de cette scène touchante. La Bernarde elle -même avait des larmes aux yeux.
( Messieurs, disait le garde-chasse à Eugène et à Louis, sans ce vaillant petit garçon, il pouvait arriver pire que la mort de Mlle. Suzanne,
LA MEIUÆURR PART.
— Gomment cela ? - ■
— Je ne sais, mes jennes messieurs, si l’on eût pu retenir M. votre père un instant de plus; et le courant est mauvais , surtout à l’approche du moulin. »
Eugène, Louis et Laure comblèrent de remercîments fraternels l’heureux Pierre-Paul que M, de Beauval félicita enfin avec effusion. '
a Plaise à Dieu, mon petit ami, lui disait-il, que je puisse un jour vous prouver toute ma gratitude. »'
Pierre-J’aul prit un air sérieux; il rougit, ses grands yeux noirs se fixèrent avec quelque tigaidité sur le seigneur châtelain ; il voulait évidemment lui adresser une prière.
« Parlez, mon cher enfant, parlez, et, si ce que vous désirez est possible, ce sera fait, soyez-en sûr!
— C’est que c’est bien difficile, » je crois, dit Pierre-Paul.
La curiosité redoubla. La Gervaise , qui apportait à
Mme de Beauval des vêtements secs pour Suzanne , ses filles, et les valets du Moire restèrent ébahis.
« Expliquez-vous toujours I nous verrons! dit M. de Beauval avec bonté.
— Eh bien I répondit Pierre-Paul , ça serait de demander au roi la permission de rebâtir en bonnes pierres le pont de la Grainée. »
La surprise générale fut telle qu’un moment de silence s’ensuivit. La vieille Bernarde le rompit la première :
« Queu fier paysan ça donnera ! s’écria-t-elle admirativement. Ah! t’es ben lé fiston à M. Joseph, l’aîné dé la famille 1 II vous sait déjà, le drôlct, que ce pont-là doublerait la valeu du bien à sa petite femme! »
Les Roverin se répandirent en exclamations laudatives.
« Est-il donc malicieux!... Voilà ce que c’est que d’apprendre le latin!..; La fameuse idée!... Oh! quel fûté garçonnet!...» . ' -
Le fait est qu’à la Plantelle* chez les Morgan, il ne se passait guère de semaine sans qu’on déplorât, dans l’intérêt de Marcelle, les retards sans fin de l’administration.
. IA MEILLEDRE PART. ' 75
A propos du pont improvisé pour la fête, la même doléance s’était reproduite devant Pierre-Paul. En s’en retournant au Moire pour ^ souper selon sa promesse k Julien et à Denise , le jeune garçon pensait déjà fort sérieusement à s’adresser au roi .Charles X. Est-ce que Jacques Morgan et l’oncle Gervais, et tant d'autres, ne disaient pas à propos de tout ce qui allait mal : « Âh t si le roi le savait ! »
Lorsqu’on peut réciter sans fautes la nomenclature des rois de France, et qu’on est capable de définir le triangle, le cercle ou le carré , il n'est pas difficile de conclure d’uit tel regret que le miepx est de faire savoir au roi ce que le roi ne sait pas. Mais comment s'y prendre? Ici commençait l’embarras de Pierre-Paul, une occasion excellente se présentait tout à coup , il en profita. Sa grande malice ne fut donc que de la présence d’esprit.
« Mon petit ami, dit M. de Beauval en souriant, je ferai ce que vous désirez, et, s’il le faut, j'irai tout exprès jusqu’à Paris. Mais, dites-jnoi, n’auriez-vous pas autre chose à me demander ?
— Dame ! fit le jeune gars après avoir réfléchi un instant.
Les chiens de Beauval ont de beaux colliers de cuivre jaune ; je serais bien aise tout de même d’avoir le pareil pour PlantiaUi »
Le chien entendant son nom se mit à bondir et k folâtrer; M. de Beauval le caressa.
« Nous lui devons le plus beau collier, et il l’aura; mais pour vous-même, encore une fois, que désirez-vous?
— Mon oncle Gervais me donne tout ce qu’il me faut; • ma tante, mes cousins, mes cousines et la vieille Bemarde ne me refusent rien; Gorentine et les Morgan font de même; si j’avais bien envie de quelque chose, je l’aurais tout de suite, et voilà pourquoi je n’ai envie de rien. »
Enchanté des reparties de Pierre-Paul, M. de Beauval prenait plaisir à le ‘faire causer, lorsque là châtelaine et Gervaise reparurent avec Suzanne, qui, costumée en petite villageoise , vint enfin embrasser son sauveteur.
76 LA MEn.LEURE PART.
« Mais il est tout nu>uilli^ , lui ! et il s’enrhumera , (lit-elle. .
— J’en serais cause, ma foi , dit le vieux gentilhomme ; ne lui ferai-je donc cadeau que d’un gros rhume. De grâce, mère Gervais, occupez-vous de loi on peu. »
Pierre-Paul fut emmené par sa tante.
L’oncle Gervais s’approcha du châtelain, et d’un ton confidentiel :
• Sauf votre respect, notre maître, si vous avez tant bonne envie de donner quelque chose de mieux au vaillant petit gars, je tiens, je crois, la bonne idée....
— Parlez, Gervais, parlez ! dit vivement M.de Beauval.
— Ça serait donc de moyenner un moyen de lui retrouver
sa sœur Clarisse, puisque, rapport au pont , monsieur ira peut-être bien à Paris. Les marquises s'y doivent connaître l’une et l’autre, et, de marquise en marquise, à force de chercher. . . . vous comprenez, monsieur de Beauval !
— A merveille, répondit le gentilhomme.
— Si je ne parle jamais plus à mon neveu de sa sœur, Ot si personne ici n’en parle davantage , c’est qu’il a du cœur, le brave gars, et qu’on lui ferait chagrin.... mais, entre nous autres, nous voyons bien les jours où il a eu souvenance d’elle, vu qu’ils s’en reviennent tout tristes du bois Plantiau et lui!... Âli! monsieur de Beauval, si vous la lui rendiez sa sœur Clarisse, vous lui payeriez votre fille Suzanne dans la monnaie de sa pièce! Voilà le vrail »
Ce colloque avait eu lieu dans un coin et n’avait été entendu de personne; mais tout le monde vit M. de Beauval tendre uné main reconnaissante à Gervais, en s’écriant :
« A la bonne heure !... et grand merci de votre excellente idée ! »
Mais le chien Plantiau eut le plus beau des colliers de cuivre, -
Mais l’autorisation de reconstruire le pont de la Grainée fut enfin obtenue, — ce qui, par parenthèse, charma fort M. Émilien Durantais, ^ .
Et Clarisse Hoverin ne fut pas retrouvée.
Malgré tous les efforts de M. de Beauval et de ses amis de Paris, l’on ne parvint jamais à découvrir la marquise qui l’avait recueillie. À la vérité, par une erreur assez naturelle, puisqu’il s’agissait d’une sorte d’adoption, l’on ne s’était enquis que de marquises d’un âge mûr, et, d’un antre côté, quand les recherches commencèrent, la jeune veuve du marquis de Ponthervé, Ismène de Lersant , remariée à son cousin le çhef d’escadrons, portait désormais le titre de comtesse. Cependant, plus le petit pâtre avaor (ait en âge , plus il songeait à cette sœur unique dont la silhouette en deuil lui apparaissait, les mains étendues vers un objet. qu’il ne parvenait point à se représenter. Souvent alors il s’en allait réver sur la tombe de son père. - < J’aime bien Marcelle , et Corentine , et mon oncle . Gervais, leurs faipilles, et notre bourg de Saint-Loup, mais j’ai une sœiir dans le monde. M’ a-t-elle donc oublié? Ne la reverrai-je de ma vie ? »
Plan tiau gémissait tout le temps que son jeune maître évoquait ces tristes pensées. Se dirigement-ils vers la Plantelle, le bon chien tout joyeux se remettait à bondir. U n’aboyait et ne sautait en nul endroit si gaiement que sur le nouveau pont de la Grainée, plus souvent appelé, — ^.ce qui était justice, —le pont de Pierre-Paul. . .
l'héritage OE CLARISSE. i
C’était un bourru bienfaisant que le vieux marquis de Ponthervé, bourru du meilleur ton, il est vrai. Quant à sa bienfaisance, son mariage avec Ismène, sa noble conduite envers Mme de Lersant la ûière, son juste courroux contre les collatéraux qu’il déshérita, ses bontés pour
Digilized by Goc^le
Ismène , et enûa ses craintes pour l'avenir de la jeane Clarisse , démontreraient au besoin qn’il savait allier la ' générosité, le dévouement même, à une misanthropie invétérée, — mal commun parmi les gentilshommes de sa génération proscrite et décimée sur l’échafaud.
ISméne s’étonna de ne recevoir aucune lettre de Joseph Rover in.
« Ingrat 1 c’est tout simple! je m’y attendais! dit le marquis. Il s’est débarrassé de sa fille Clarisse, et ne vous remercie point....
— Le pauvre homme est presque aveugle et fort malade; je suis vraiment inquiète de lui, objecta Ismène.
. — Trop de bontés, madame!... N’y a-t-il pas an village un curé, dix bourgeois, vingt paysans lettrés, capables de tenir la plume à la place de votre M. Roverinî Ingrat, vous dis-je, ingrat!.... Du reste, à mon sens, * c’est fort heureux....
— Fort heureux? murmura Ismène étonnée.
' Oui, reprit le vieillard, parce qu’une rupture, trèsdésirable en fait ', aura lieu ainsi sans qn’il y ait aucunement de notre faute. Vous savez que le père et le frère de Clarisse sont en Bretagne ; mais vous ignorez le nom de leur village.
— Je pourrais l’apprendre aujourd’hui même.
— Ne vous en informez point; c’est à M. Roverin d’écrire le premier; il n’écrira pas, tant mieux! Les liens dti passé seront brisés par cela seul.
— Comment ! vous voudriez que Clarisse restât à jamais sans nouvelles de sa famille?
— Oui , assurément.
— Monsieur le marquis, je ne puis vous comprendre.
— Écoutez-moi, Ismène; vous comptez faire de cette enfant une espèce de demoiselle....
— Une demoisdDe tout à fait! s’écria vivement la jeune
marquise. '
Plus vdus l’élèverez, plus inee arguments seront
justes. Sou petit frère va devenir un gros paysan, nu rustre, illettré selon tonte apparence. Laissez le frère et la sœur étrangers l’un à l’autre, dans leur intérêt à tous deux, p Ismène avait la plus grande confiance en son vieux mari, . qui insista longuement. 11 développa son opinion avec une conviction profonde^ avec une habilité spécieuse, de nature à persuader une tête moins jeune. Ismène se résigna donc à suivre son misanthropique conseil.
Pendant un an, Clarisse demanda souvent des nouvelles de son père et de son petit frère; Ismène lui répondait fort sincèrement qu’elle était elle-même bien affligée de n’en pas recevoir. '
• S’ils avai^t péri en voyage? dit un jour Clarisse en pleurant. ' '
— Hélas I je commence à le craindre, murmura la marquise vivement émue ; mais tu as en moi une seconde mère, mon enfant; arme-moi bien, Clarisse, je remplacerai tous ceux que tu as perdus. *
La petite fille se précipita dans les bras ouverts de sa bienfaitrice ; elles pleurèrent ensemble , et ensuite ne reparlèrent jamais de Joseph ni de Pierre-Paul Roverin que comme de parents qui ne sont plus.
Les années se succédèrent ; Clarisse grandit;- elle était la plus tendre amie.d’Ismène,' sa soeur, sa fille, sa compagne inséparable. Le vieux marquis n’avait pas tardé à se prendre pour elle d’une affection dont elle sut se rendre digne par une tendresse filiale pleine de charmes. En mourant, il lui légua soixante mille francs destinés à être sadot. ' '
Clarisse le pleura- comme s’il eût été son aïeul.
Ismène, à l’âge de vingt-sir ans, se trouvait veuve. Unique héritière d’une immense fortune, elle devait être fort recherchée, mais elle se ressouvint de ses premières amours pour lé comte de Lersant qui, de sous-lieutenant devenu chef d’escadrons, n’avait point cessé pour cela d’être le plus aimable des hommes. ' ' .
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Clarisse venait d’atteindre sa seizième année ; l’on n’aurait pu trouver fleur de beauté plus sereine, grâces plus naturelles, cœur plus tendre, âme plus candide ni plus reconnaissante; mais la jeune veuve l’aimait trop sans doute au gré du comte de Lersant. Avec tous les ménagements-, convenables, il déclara que Clarisse Roverin lui semblerait fort gênante dans son intérieur.
Ismène bouda un instant.
< Il faut la marier, ma chère amie, se hâta d’ajouter le cousin et futur époux, assurons son avenir, n’est-ce point là votre vœu le plus cher?
— Je n’ai jamais songé à me séparer de Clarisse.
— La condamneriez-vous à un célibat perpétuel? Chère Ismène, votre tendresse serait de la cruauté. >
La jeune veuve sourit;
• « Allons ! Édouard, je souscris à vos ^jets.
— De tout cœur?
— De tout cœur.
— Sans arrière-pensée, sans me traiter de vilain jaloux qu’inquiète une amitié maternelle?
— Oh ! je ne vous promets pas cela, monsieur! Je suis trop sincère; et tenez, je vous en voudrai toujours un peu, mais je me rends à mon seigneur et maître. »
Ismène le prenait déjà sur le ton léger; le comte ne put être badin.
« Je vous donne mon cœur tout entier; Clarisse a, je le vois, une grosse part du vôtre....
— Oui, je l’aime, et je veux qu’elle soit heureuse, re-r partit vivement la j eune veuve .
— Je ne négligerai rien pour cela, je vous le jure! Aussi, malgré toutes mes répugnances , vaisrje vous prier d’ouvrir vos salons à une ibule de gens qu’entre nous je n’aime guère.
— Quelles gens, mon ami? demanda Ismène fort surprise.
— Yotre jeune protégée est sans naissance, ma clière
cousine. Ses soixante mille francs et ses beaux yeux ne lui feront pas épouser un duc et pair, n’est-il point vrai? Il faudra donc attirer ici des jeunes gens de sa classe, des bourgeois, des parvenus .... »
Ismène soupira.
« Nécessité n’a pas^e loi, ajouta le comte de Lersant, et je suis trôp heureux, aujourd’hui, pour ne pas me féliciter de faire un léger sacrifice d’amour-propre S celle qui consent au bonheur de mia vie. Votre charmante compagne m’est dière, Ismèpe; je partage l’intérêt que vous lui portez; et si, par raison, plus que par un ridicule caprice, je trouve qu’elle ne saurait être en tiers dans notre existence, croyez que je lui souhaite h elle aussi un avenir embelli par l’amour d’un époux digne d'elle »
Le jour de la signature du contrat, le barreau, la finance et l’industrie S6' coudoyaient avec l’aristocratie dans les salons de l’hôtel Ponthervé.
« M. le comte de Lersant fait un beau rêvel disaient les gens d’argent.
— Les neveux et nièces de feu le marquis de Ponthervé en font un fort désagréable, par compensation, réplicpiaient les gens d’affaires.
— A coups de procès, ils ont anéanti le patrimoine des Lersant; les Lersant prennent leur revanche : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
— Charmant mariage!.... Fête admirable!
— Où sommes-nous? où allons-nous? Mais c’est un gâchis, un pêle-mêle, tna chère baronne !
— Plus bas, vicomtesse! Ne blessons personne, s’il se peut.
— Les blessées, c’est nous! L’on aurait dû nous prévenir, je serais venue en fiacre.
— Moi, j’aurais envoyé quelqu’un à ma place.
— L’étrange macédoine! C’est une gageure!...
-Plaignons-nous!... Les sorbeté^ seuls opt un parfum
distingué. »
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A2 LA MEn^LEURE PART.
L’imperlinenle critique des douairières qui murmuraient ainsi choqua la jeune Clarisse, égarée' d’aveu lu re non loin de leur groupe ultra-blasonné ; elle prit la fuite, et se trouva bientôt au milieu de femmes qui minaudaient en se déchirant le plus délicatement, le plus spirituellement, le plus diaboliquement qu’on puisse imaginer. On parlait à mots couverts, toutes les phrases étaient aiguisées en moqueries ; (îlarisse s’aperçut qu’on se vengeait par de cruelles épigrammes de l’orgueil des douairières. On immolait avec un acharnement moins excusable les rares jolies femmes (Je la réunion.
Il y avait k peine dix jeunes filles k la soirée ; Clarisse n’en connaissait aucune, et Ismène, accablée de. banalités, n’était pas abordable.
Les jeunes gens auraient voulu être au club on k l’Opéra. En somme, l’on s’ennuyait magnifiquement.
Deux hommes, l’un d’un i\ge mûr, l’autre fort jeune encore, circulaient dans les saloûs. ‘ ' ■
<t Voici, mon cher Durantais, dit le premier, la gracieuse enfant sur laquelle je tiens k fixer votre attention.
— Elle est ravissante, baron ! adorable....
— Eh bien ! adorez-la. '
— Plaisantez-vous ?
— Jamais. » '
La cohue en habits noirs et gants paille, emporta lotn de Clarisse Émilien Durantais et son interlocuteur qui
ajouta ; , . p • , • j •
« De toutes les affaires que je vous ai fait faire depuis
six ans, mon excellent ami, celle-ci, croyez-moi, sera la meilleure....»
Il n’était pas difficile de réaliser un pareil programme, car depuis six ans M. le baron Vincent de Minalès n’avait engagé Émilien que dans des spéculations déplorables.
« Certesl dit-ibencore, si j’avais votre âge et votre nom, je n’iiésiterais pasponr ma quote-part k me mettre sur les rangs.
— Mon nom, dites •‘•Vous? Oubliez-vous donc que je m’appelle Durantais sans particule, que je suis petit-fils de paysan, et que....
' — Je n’oublie rien, mon bon, et je maintiens à la lettre chacun de mes moindres mots, d
Émilien se retourna, regarda Clarisse avec ime attention e.xtrème ; puis, secouant violemment le bras du baron : .
«Je devine! dit-il, et, malgré sa splendide beauté, eût-elle une dot royale, je ne ferais point un pas vers elle.
— Toujours ombrageux !. , .. Que diable devineZ-vous?
— Une naissan6e mystérieuse....
— Vous voilà bien ! interrompit Minalès. Cette jeune
personne est la fiHe très-légitime d’un pauvre diable de ; précepteur, fils très-légitime lui-même de très-honnêtes paysans bretons. ' . •
— Et par quel hasard?....
— Attendez donc l Soixante mille francs de dot ou plut&t
de fortune, sans compter les libéralités sûres et certaines, du comte de Lersant et de sa future, également désireux de se débarrasser de Mlle Clarisse Roverîn. ' ' ,
— Roverin ! répéta Durantais, je crois connaître ce nom- ,là!.... Roverin.... parbleu! »
M.. le baron Vincent de Minalès tenait à ne point par rallre trop bien informé de certains détails,
• Qu’importe ! vous êtes Breton ; le nom de Roverin est peut-être fort commun en Bretagne; laissons cela. Mais sachez que tout ce qu’il y a de financiers, d’avocats, de gens d’affaires, de roturiers, en un mot, dans ce salon, n’y est qu’à cause de cette jeune fille, vous y compris, mon cher Durantais. Pourquoi me regarder avec des yeux effarés? L’on attire à l’iiôtel Pontbervé des maris possibles pour Mlle Roverin. A bon entendeur, salut! »
En deux phrases, le baron de Minalès-acheva de mettre Émilien au courant. Aprè.s quelques minutes de réflexion , après avoir de nouveau pas.sé devant Clarisse, dont la
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beauté l'éblouiasaU, Émilien s’arrêta dans une embrasure de fenêtre :
« Mon cher baron, dit-il, mon père était chirurgien- . major -d’infanterie ; je suis né à Besançon, où il était en garnison alors ; mais, peu après ma naissance, il prit sa retraite et vint se fixer dans son patrimoine, la Petite- Ploi'ée, que vous m’avez fait vendre l’an dernier....
— Commune de Saint-Loup, arrondissement de Fougères (Ille-et-Vilaine), parfaitement!... £h bien?
— Eh bien ! je suis sûr qu’il y a dans ce pays-là des Roverin à foison.
— Diable I tant pis ! fit le baron de Minalès.
— Pourquoi tant pis?
— Parce qu’on ne doit guère aimer en ce noble séjour les souvenirs delà nature des vôtres. Il serait fâcheux pour vous, je crois, que la jeune Clarisse fût précisément de la famille de vos Roverin de Saint-Loup. Kn tout cas, soyez circonspect, l’affaire en vaut la peine. Vous êtes de Besançon, bravo! Ne parlez jamais do votre maudite Bretagne, et surtout ne dites pas que vous êtes veuf. C'est .sottise à votre âge d’avoir été marié une première fois....
— Mais ma fille Marcelle?
— Qu’elle reste où elle est. Être veuf n’est encore qu’une peccadille; être père est un péché capital!...
— Je ne sais pas mentir, baron.
— Sachez vous taire. Songera-t-on à vous questionner? Vous avez l’air de sortir du collège.
— Mais la loyauté....
— Bien!.... Patatra!.... votre manie de scrupules vous reprend ! La blanche Clarisse et sa ronde dot valent bien quelques soupirs, un petit silence et de la mesure dans l’expression.
' — Vous faites de l’esprit. ’ •
— Faites votre cour. ;
— Mais....
' — Au dernier moment, il. sera toujours temps de dire la