‹ La meilleure partChapitre 7 sur 33 · I-A' MlilLLlîüRK PART · texte numérisé non relu

I-A' MlilLLlîüRK PART

vérité, toute la vérité, l’archi-vérité ! quitte à perdre le fruit (le vus soius comme dans la malheureuse affaire des actions de la Dordogne.

— J’ai perdu là trente mille francs que je ne regretterai de ma vie, car il y allait de mon honneur.

— Et vos concurrents ont gagné deux cents pour cent, car l’affaire de fictive est devenue réelle, comme je vous le disais bien.

• — Il y a en un moment où tout actionnaire fondateur mis dans le secret n'était qu’un fripon.

— Je me repentirais toute ma vie d’avoir éveillé votre défiance, ce n’est pas trente mille francs, c’est cent mille francs que je vous ai fait perdre....

— Je vous en aurai une reconnaissance éternelle I dit Emilien avec chaleur. Vous m’avez préservé d’être complice d’effrontés vauriens qui spéculaient sur la crédulité publiqpie.

— Revenons -en à Mlle Clarisse: vo'us convient-elle ?

— Je l’aime déjà passionnément:

— C’est fâeheux! Dans votre position, il faut du sangfroid, et la passion est toujours imprudente.... mais, pardon, mon cher, j’ai quelques mots à dire à mon ami le vicomte du Haut-Parc. Courage! lancez-vous! et bonne chance! »

 ces mots, le baron Vincent de Minalès se pe’rdit dans la foule. Émilien demeura en contemplation devant Clarisse qui, pour sa part, s’ennuyait horriblement.: •

Émilien Dnrantais était homme dans toute l’étendue du mot, c’est-à-dire qu’il n’était point ce qu’on appelle un type, un caractère ou un portrait; c’était un homme, rien de moins, rien de plus. Il avait été coulé dans le moule ordinaire de notre incomplète humanité qui, — mélange de bon et de mauvais, — n’est jamais absolument bonne' ni absolument mauvaise.

Bien de plus rare dans la nature qu’une cpuleur franche, que du blanc qui soit blanc,' que du bleu qui soit

LA MLILLEURL PART.

bleu; tout y est nuance et nuance relative; les peintres lu savent bien, eux qui ne cessent d’amalgamer les tons de leur palette. Rien de plus rare dans la vie réelle que ces caractères, de convention au théâtre, invariablement semblables à eux-mêmes el dont la conduite à venir ne dément jamais la conduite passée. Posant l'exception en règle, craignant la règle plus qu’une invraisemblance, les romanciers comme les diamaturges alleclionnent les tons crus. Procédant par la voie la plus simple, ils chérissent la ligne droite à l’égal des géomètres. Leurs braves sont toujours braves en dépit du proverbe espagnol ; leurs coquettes, invariablement coquettes, ne s’aviseront jamais d'être sentimentales; leurs justes sont et demeurent impeccables; leurs méchants ne coramettroiit guère une pauvre petite bonne action. Les distraits et les irrésolus sont toujours irrésolus et distraits. La physionomie une fois dessinée ne change plus, cinq actes ou six volumes durant, à moins d’un de ces événements énormes qui constituent rinlérèl capital ou la moralité de l’œuvre. <

L’homme, au contraire, tel qu’il est en ce monde (et tel était Lmilien Durantais), n’a point de caractère absolu; à chaque instant, il sera son propre contraste. Tissu de contradictions èt d’inconséquences, d’entêtement et de mobilité de vouloirs, sérieux et frivole, sage et fou, fort et faible, Émilien était rempli de nobles sentiments etde bonnes qualités, fragiles comme tout ce qui est humain. Orgueilleux et modeste, ambitieux et simple de goûts, vaniteux très-souvent, humble parfois, changeant de projets avec une légèreté singulière, il se croyait très-ferme dans ses déterminations, parce qu’il repoussait volontiers les conseils d’autrui. Pâte molle que le baron de Minalès pétrisr sait à son gré, il était capable de se faire bronze et marbre contre cette funeste influence.

Rien dé moins original que Emilien Durantais ; ce n’est point un Ujpe ou c’est le type vulgaire par excellence : c’est votre voisin, c’est vous, c!est moi, c’est chacun de

nous, du plus nu moins. Être illogique et par conséquent vrai, il mérite toute l’indulgence qu’on a généralement pour soi-même.

-- Physiquement , au contraire , Émilien était remarquable et remarqué partout, tandis qu’un homme de génie, ün homme à caractère passe inaperçu le plus souvent. Front large, grands yeux noirs pleins de feu, chevelure fine et soyeuse qui encadrait à merveille sa figure aqniline sans maigreur et plutôt pâle que colorée , sourire d'une finesse charmante, geste peur ainsi dire onctueux, attitude gracieuse, sans être efféminée, démarche virile, belle prestance, taille bien prise, — le petit-fils du bonhomme Durantais, domamer de la Petite-Plorée , -Émilien réunissait en lui tous les genres de distinction. Sa voix de médium était mélodieuse; il parlait sàns accent, sans purisme. U avait jusqu’à ces mains modèles qui passent pour un indice de race aristocratique.

En contemplant Clarisse avec une admiration déjà passionnée , coname il venait de le dire , Émilien se prit à songer à ses premières amours, à ses amours d’écolier pour la pauvre Jeanne-Marcelle. Un trouble nouveau s’empara de lui. Les plus tumultueuses pensées se livrèrent combat dàns son esprit et dans son cœur ; puis, tout à coup> sans transitions , il se trouva de sang-froid , traversa le salon et vint se' placer auprès de la jeune fille.

Les futurs époux passèrent presque au même instant.

' tM. le comte de Lersantest un heureux mortel, disaient quelques cavaliers; jamais la marquise de Ponthervé n’a été si belle ni si brillante!... >

Une petite brune qui portait le nom d’un des princes de la finance se retourna vivement ; un cavalier se détacha du groupe des admirateurs :

« Eh bien I moi, lui dit-elle à demi-voix , si j-’étais homme , je ne voudrais jamais épouser une veuve. »

Que répliqua le cavalier ? Quelque compliment par trop en deuil du mari financier, c’est fort à craindre; mais ni

Émilien oi Clarisse u’entendirent : leurs regards s'étaient rencontrés , et le jeune veuf , saisissant l’occasion, dit avec son plus aimable sourire :

• J'aurais cru, mademoiselle, qu’il n’y aurait qu’éloges pour l’union de votre noble amie avec M. le comte de Lersant. >

Emilien traduisait tout haut les secrètes réflexions de la jeune fille. Elle en fut leconnaissante , elle releva sur lui ses grands yeux bleus. ■ ■ , >

« Je suis heureux, mademoiselle, poursuivit-il , d’avoir su mériter votre approbation.

— Mais, monsieur , je n'ai rien dit, moi ! murmura-t-elle en rougissant.

— En vérité , je jurerais le contiaire , reprit Émilien. J’ai cru entendre un mol gracieux qui m’autorisait à blâmer les blâmes injustes et les médisances du monde.

— Auriez-vous donc, monsieur, l’art de lire dans les pensées?

— A travers le cristal , on aperçoit aisément les perles et les fleurs ; sans avoir le don de double vue , on peut dans vos regards limpides lire vos impressions.

— Vous êtes un redoutable observateur , monsieur , répond Clarisse dont l’ennui se dissipait à vue d’œil.

— A la bonne heure ! pensa le baron Vincent de Minalès, l’action s’engage. Émilien ne manque pas d’esprit; la petite ne demande qu’à mordre à l’hameçon ; nous aurons les soixante mille francs avant peu!... Allons relancer notre cher comte de Lersant. >

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