J'\ HOMME POSTICHE
Trois ou quatre ans après le mariage d’Émilien Durantais avec Clarisse Roverin, une gène trop évidente pe.sait sur leur intérieur. Ils occupaient un étroit appartement au cinquième étage d’une maison située à l’extrémité de la rue des Martyrs, et leur élégant mobilier disait à tous venants que le luxe y côtoyait la misère.
Faute d’une indispensable réparation, la pendule, surmontihî d’un fort beau sujet en Inonze, n’indiquait plu^ l’heure; par le même motif, deux riches lampes qui l’ac--
compagnaient no servaient plus qu’à orner la cheminée. Le velours des fauteuils était râpé et reprisé eu vingt endroits ; plusieurs croisées manquaient de rideaux, mais on pouvait admirer l’étoflé de ceux qui, raccourcis d’un tiers par un énorme ourlet, avaient été rais en place dans le salon. Un tableau de prix fort singulièrement accroché dissimulait tant bien que mal une glace étoilée par maladresse, et qu'on ne pouvait même supprimer, car elle appartenait au propriétaire. Cabarets, verre d’eau, bobèches de chandeliers ou de candélabres, flacons ou cristaux, tout était dépareillé. De même , plusieurs meubles avaient changé de destination; c’est ainsi qu’une jardinière, à jamais privée de fleurs, remplaçait la table à ouvrage de madame, brisée lors du dernier déménagement : enfin, le grand piano de Clarisse — meuble fort embarrassant qu’on avait failli vingt fois mettre eu pièce pour le hisser où il était — ayant perdu plus de la moitié de ses cordes, n’était pas moins inutile qu’incommode :
« Vendez donc cet insupportable outil, dit le baron à Émilien.
— Ma femme n’y consentirait pas pour un empire : c’est l’unique objet qui lui vienne de ses pa^-ents; sans ce piano, elle n’aurait pas été recueillie par Mme la marquise de Ponihervé ; elle n’aurait pas reçu sa brillante éducation, et, au lieu d’être ma femme, elle végéterait au village.
— Que diable me chantez-vous donc là, mon cher? repartit le baron en jouant de sa délicieuse badine, montée en nacre de perle dans le dernier goût; mais c’e.st donc toute une histoire que ce piano à queue....
— Toute une histoire, mon ami, dit Kmilien d’un ton grave.
I — Un talisman, une merveille rare, un souvenir, poursuivait légèrement le baron ; en fait de souvenirs, moi, je n’estime que les bijoux assez petits pour tenir dans le creux de Iq main. Deux mètres de médaillon, de souvenir, veux-je dire, c’est, par ma foi, beaucoup trop !
lui
Émilien Durantais avait froncé les 'sourcils, ses lèvres pâlissaient, ses yeux lançaient des éclairs de colère ; le baron s’en aperçut à temps :
« Pardonnez-moi, mon ami, dit-il; je viens encore de commettre une de mes éternelles maladresses. Racontezmoi donc, je vous en supplie, Thistoire touchante de ce piano. » •
Émilien, d’après sa jeune femme, fit aussitôt un récit qui ne devait rien apprendre au baron de Minalès, mais qui eut au moins l’avantage de calmer son irritation trop légitime .
A l’époque où le soi-disant hidalgo proposa trois cent un francs du piano de Mme Roverin, le brocantage, après avoir été son industrie, était encore sa ressource en temps de crise.
, Vincent de Minalès, né avec le génie des affaires, n’eu fit, bien longtemps, qu’à coup sûr. Risquer très-peu -rien autant que possible, — pour gagner beaucoup, tel fut son système dès l’origine. Il n’achetait que les objets dont personne n’offrait que la valeur vénale, et l’occasion se 1 présentant sans cesse à qui sait bien la chercher, il doubla très-vite le capital de cinquante écus qui fut — on doit le dire — son unique mise de fonds et son point de départ sur le pavé de Paris.
Il logeait alors en garni dans le faubourg Saint-Marceau à raison de cinq sous par jour, vivait pour quiu^e, et portait, comme Bias, tout son avoir sur lui. Or, sa mansarde étant dépourvue de chandeliers, il en acheta, au coin d’une borne, pour cinquante centimes, une paire dont son hôtesse lui offrit un franc le soir même. Cette circonstance fut pour lui toute une révélation ; il comptait se faire laquais, et, faute de bous certificats, il ne trouvait pas d’emploi; il se fit négociant.
L’acquisition d’une antique médaille espagnole qu’il acheta au poids du cuivre fut une de ses chances les plus heureuses, car l’ayant portée, pour se renseigner, chez le
102 I,A MKILLI-URK PART.
l'ameu.\ usurier Mathias, il liii arracha le secret d’en tirer un excellent parti. ,
Mathias en proposait jusqu’à cent francs; le futur baron, qui s’appelait alors Vincent tout court, refusa net :
«A aucun prix, cher maître, dit-il, mais cinquante pour cent, pour vous, si vous m’envoyez tout droit chez l’amatéur.
— Belle réponse I s’écria Mathias. Jeune homme, vous avez de l’avenir 1 mais je veux qualre-vinyt-ijuinze pour cent, à prendre ou à laisser; car, d'un mot, je vais vous ouvrir la carrière; vous ne reviendrez plus chez moi; balance faite, j’y perds peut-être des sommes énormes.,
— Non ! parce que j’aurais fini par dénicher les amateurs à moi seul.
— Oh! malheureux! vous auriez gâté le métier! Cette médaille, vendue par un stupide chiffonnier, vaut six sous; par un ignorant comme vous, mon garçon, de cinq à cinquante francs; mais, par un homme comme ijioi 1 .. . devinez !...
— Deux cents ‘1 trois cents? quatre cents?... mille! »
Mathias, impassible, haussait les épaules en souriant.
« Mille, n’est-ce donc point assez? répéta Vincent ayec • inquiétude.
— Me prenez-vous pour un niais? demanda l’usurier.
— Pourquoi cela?
— Sachez qu’eu principe j’exploite les autres et ne me laisse jamjiis exploiter. Allez donc, mon petit; allez carotter une misérable cinquantaine de francs, et i emportez votre médaille à tous les diables!...
— Mais....
. — Ou signez-moi à baise-mains que j’aurai mes quatrevinijl-dix-^ieuf pour cent.
— Quatre-vingt-dix-neuf? s’écria Vincent atterré.
— Un mot de plus ; j’exige du retour.
— Je signe !... je signe!... je signe!...
— Je vais votjs adresser à un amateur à qui vous ferez cette médaille trois mille francs; vous la laisserez pour
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quinze cents, ci : Pour moi, mille quatre cent quatrevingt-cinq, que vous allez* reconnaître me devoir; pour vous, quinze francs et la clef de l’avenir.
— Moi, reconnaître .vous devoir. .:.
— A demain, dit Mathias en montrant la porte, vous n’étes qu’un sotl... J’irai démolir \olre médaille chez le seul acheteur possible !
— Mais si je ne la lui vendais pas...,
— Doutez-vous de ma probité ? s’écria l’usurier avec indignation. Rapportez ici la médaille, nous déchirerons votre reconnaissance, et nous aviserons. »
Vincent signa de confiance. Que risquait-il, insolvable comme il l’était encore? Il fit mieux : il exprima au savant usurier sa profonde admiration. En revanche, celui-ci lui donna une leçon impayable sur l’art de vendre les raretés en général, et spécialement la médaille dont il était détenteur; après quoi, il l’envoya chez le duc de las Hermaduras y Famarotes, ambassadeur d’Espagne et numismate pa^ sionné. '
L’afl'aire réussit à souhait. Vincent, d’ignorant et de paresseux qu’il était, devint studieux pour apprendre à se connaître en objets d’art. En même temps il mit tous ses soins à découvrir dans Paris les originaux excentriques, maniaques et collectionneurs de tous genres qui s’y trouvent ou qui y viennent de temps en temps.
Livres et manuscrits rares, tableaux, armes et meubles antiques, échantillons d’histoire naturelle, vases on monnaies, Vincent achetait — à vil prix — tout ce qui pouvait en peu de temps décupler de valeur. Il n’ouvrit jamais boutiqué; il portait ou plutôt faisait porter à domicile , traitant volontiers par correspondance sous toutes sortes de noms d’emprunt, se montrant le moins possible, et, en ce cas, sous des déguisements qu’il variait à l’infini ; car son ambition était de spéculer un jour sur une large échelle, de mener la vie élégante, et de vivre en parfait gentleman.
Dix ans s’écoulèrent dans l’attente d’un si beau rêve ; il entassait sous sur sous; il plaçait de fortes sommes et continuait à subsister de rien. En vue de l’avenir, il ne se prodiguait point, il se cachait et n’en faisait que mieux son petit négoce. Une importante trouvaille numismatique le conduisit en Espagne à la recherche du duc de las Hermaduras y Famarotes. Par cette excellente occasion, il vit Madrid, Barcelone, Séville et cent autres cités où il brocanta chemin faisant. Il en rapporta en France tin accent espagnol postiche, un âge et des papiers postiches, des sourcils, un teint, une chevelure postiches, un nom et un titre non moins postiches, avec des espèces sonnantes du meilleur aloi.
Il eut alors un délicieux appariement Chaussée-d’Antin, il fréquenta l’Opéra et les coulisses de la Bourse, se fit admettre au même cercle que M. le comte de Lersant et ne brocanta plus qu’en gants Jaunes. Il avouait à ses innombrables amis qu’il avait la ruineuse manie d’acheter fort cher et de revendre pour rien toutes sortes d’inutilités. Cela posé, il eût fait des affaires d’or, s’il s’en fût tenu à son industrie ; mais il se crut de force k lutter de pair avec les grands capitalistes qui dictaient leurs lois au monde financier. Quelques succès augmentèrent son audace. Dérogeant k ses règles de conduite, il cessa de risquer trèspeu, joua très-gros et perdit.
Toutes ses économies de brocanteur se fondirent en différences ; il se revit en face d’un actif de cinquante écus. Ne se sentant pas le courage de renoncer à ses nouvelles habitudes de luxe, il les conserva audacieusement, fréquenta le monde plus que jamais, et, k la faveur de ses relations, vécut de roueries.
Autrefois économe et cupide, il ne visait qu’à se créer un capital; peu soucieux désormais d’un passif effrayant, il ne tenait qu’à augmenter son crédit. Jadis il opérait par addition et multiplication ; maintenant il cultivait la division cl la soustraction, ou, en bon français, l’escrotjuerie.
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De sorte que, su fortune, n’éllant pas moins postiche que son titre, son nom, son teint, son ^e et le reste, il fut de pied en cap un homme postiche.
Dans les grandes villes, c’est une position que les habiles du genre savent faire durer toute leur vie et que même parfois ils lèguent à leur progéniture.
Un malheureux coup du sort devait faire d’Émilieu Durantais l’une des principales victimes du baron Vincent, qui, s’il avait eu le choix de ses dupes, l’aurait assurément laissé en repos. Mais l’occasion força la main au baron, liinilien se trouva là tout justement dans la' cour des Messageries au moment où y passait Minalès, désolé d’avoir manqué l’affaire du piano.
« Morbleu ! j’ai plus d’argent qu’il n’en faut pour exploiter ce petit imbécile , pensa charitablement l’ex-brocanteur, et j’ai assez d’adresse pour parer aux inconvénients que je lui trouve ! »
Depuis lors durait l’exploitation.
La petite fortune d’ÉmiUen devint l’enjeu d’une partie qui se soutint jusqu’à la signature du contrat de mariage des Lersant.
Si Minalès ne put faire aliéner la GrainéeTSur-Coësnon, propriété de Marcelle mineure, il fit vendre laPelite- Plorée, qui s’évapora en actions de la Dordogne. Le coup de filet fut beau, mais le passif de l’agioteur était un gouffre.
Kmilien, qui lui avait confié la gestion de toutes ses affaires, se croyait encore très .à son aise, et de fait avait tout perdu, lorsque les soixante mille francs de Clarisse et la générosité bien connue de la comtesse de Lersant suggérèrent au baron la triomphante idée de recommencer l’exploitation sur nouveaux frais. Âu lieu d’annoncer àÉmilien sa ruine complète, il le lança.
Ce ne fut pas sans regrets, ce ne fut même pas sans craintes, qu’il se mêla ainsi du mariage d’un Durantais avec une Roverin ; mais, pour la seconde fois, il n’était pas libre de choisir.
LA MKILLEUUE PART.
D'une main ii emprunta* de l’autre il dunna largement les sommes nécessaires pour la corbeille et le mariage. Les soixante mille francs de Clarisse furent doublés par un don de la comtesse de Lersant. Minalès eut bientôt le maniement du tout; on en devine l’emploi.
Enfin vint le jour où l’homme postiche apparut désespéré, annonçant une catastrophe et conseillant desréformes devenues indispensables :
« Je perds moi-même les trois quarts de mon avoir, poursuivit- il; mais ceci soit dit entre nous, confidetUiellement, car j’ai besoin de crédit pour rétablir ma fortune et la votre....
— La mienne, c’est impossilde, dit Emilien avec amertume, puisque je n’ai plus de capitaux à risquer.
— La comtesse de Lersant ne laissera pas votre femme dans la gêne.
— J’ai ruiné Clarisse une première fois, et si jamais sa bienfaitrice daigne venir à son secours, je jure bien de ne plus commettre la même faute. >
Le baron de Minalès se mordit les lèvres.
« Je conçois, à la rigueur, cette résolution, dit-il, mais il peut vous rentrer des capitaux à vous-même.
— A moil... Et d’où me viendraient-ils Y Je renonce pour toujours aux spéculations, et je vais, de ce pas, solliciter une place.
— J’y ai pensé déjà, mon pauvre ami, dit le baron d’un ton affectueux. Accepteriez-vous deux mille francs chez Bruny l’agent d'affaires?
— Il le faut bien!... Je vous remercie de cette offre mon cher Minalès, Vous êtes un véritable ami !...
— Je vous ai toujours chéri comme un frère ! dit le loupcervier en lui serrant les deux mains. »
La Grainée et quelques autres terres du patrimoine de Marcelle représentaient un revenu net de mille francs, dont Emilien avait la jouissance; les émoluments de sa place chez Bruny complétaient ses ressources.
Malgré tous les miracles d’économie que faisait Clarisse, on ne vivait pas avec cette somme. Le mobilier dépérissait faute d’entretien ; il fallait de temps en temps vendre de l’argenterie ou des bijoux. De là cette conversation relative au piano, dont Minalès parut écouter l’histoire avec attendrissement.
Il s’en approcha, l’ouvrit, et s’apercevant du manque de cordes :
«Eh! mon Dieul s’écria-t-il, on ne peut même plus en jouer. , •
— Sans cela, Clarisse, qui a un fort joli talent, pourrait l’utiliser, comme faisait sa mère. Hier encore, elle m’en parlait..,.
— Je veux, interrompit le baron, que votre piano soit en état dès demain; j’enverrai ici mon accordeur,...
“ Pardon, mon ami ; nous ne saurions faire cette.dépense.
— Je la ferai, moi l pour qui me prenez-vous?
— Mais vous êtes gêné vous-même !
— Entre nous, oui, mon cher, car mes dépenses forcées sont de beaucoup supérieures à mon revenu; mais on l’ignore, et tant que vous garderez mes secrets, comme moi je garde les vôtres, j’aurai un crédit illimité. Ne l’oubliez pas, usez-en à votre aise, mon excellent ami. Mes fausses combinaisons sont cause de votre ruine, je sais cela, moi; oh! c’est mon plus grand chagrin! Puisez donc à deux mains dans ma bourse, ne vous gênez pas, surtout pour des bagatelles comme ce malheureux piano. »
Emilien Durantais était pénétré de reconnaissance.
Quant au baron, il avait une foule de bons motifs pour se montrer généreux. D’abord, n’ignorant pas la scrupuleose délicatesse de sa dupe, il se découvrait à peine; ensuite, en argot technique, il arrosait. '
Tôt ou tard, la comtesse de Lersant surprendrait Clarisse donnant des leçons de piano, s’apercevrait de la pénurie du jeune ménage et viendrait au secours de sa
LA MEII.LIiUUh; PART.
chère protégée. 11 faudrait bien placer quelque part les sommes qu’elle donnerait ; et qui serait chargé du placement, sinon lui , baron Vincent de Minalès? Mais ceci n’était rien auprès des valeurs à tirer du patrimoine de Marcelle, qui, à deux et demi, représentait net quarante mille francs, mais qui, dépecé par lots, en rapporterait bien le double.
Vendre la Grainée-sur-Coësnon était devenu l’idée fixe du baron de Minalès, qui, comptant sur la mort de Marcelle, voyait son père hériter et se lancer de nouveau dans les spéculations.
Par malheur, l’enfant se portait à merveille. Toutes les lettres de Corentine, invariablement reçues par le baron, l’attestaient.
€ Qui diable me débarrassera de cette petite pécore ?» se disait chaque fois Minalès en recachetant très-adroitement les lettres du pays avant de les remettre au naïf Emilien.
Tout à coup il tressaillit de joie. Corentine annonçait en termes alarmants que Marcelle, atteinte d’une fluxion de poitrine, était gravement malade. Elle invitait son père à venir la voir en toute hâte.
« Lettre égarée à la poste 1 » dit le baron de Minalès, qui, l’ayant lue et relue, la jeta au feu.
Émilien, ce même jour, étant fort gêné pour acquitter son terme de loyer, le baron s’empressa de lui offrir un billet de cinq cents francs. — C’est ainsi qu’on arrose, qu’on entretient la confiance et qu’on mérite à jamais la gratitude d’un ami.
Chose étrange, sinon ine.xplicable , Clarisse, le même jour, ressentit, à l’aspect de M. le baron, une impression plus répulsive que jamais. Il venait spontanément prêter une somn;e, dans un moment d’extrême embarras ; il encourageait Émilien démoralisé; il apportait, en outre, la üouvelle qu’à sa sollicitation Bruny le portait à deux cents francs par mois ; il était gracieux et charmant; il éinnonçait enfin qu’une affaire colossale, dont il avait longtemps
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.LA MEILLEURK PART. 10!)
(lésfispéré, prenait nne excellente lournnre. « Sans courir aucun risque, ajoutait-il, Émilien y trouverait l’occasion (le réaliser d’énormes bénéfices, car il recevrait au pair deux cents actions qui, dés le lendemain, doubleraient de valeur. »
Eh bien ! malgré tout cela, Clarisse trouva faux et cruel le sourire du baron. Elle crut y voir le présage de quelque malheur nouveau.
« Cet homme nous paraît dévoué, pensait-elle, il nous .accable de soins, il ne nous a point délaissés depuis notre changement de fortune; — j’ai tort peut-être de le craindre et de le détester malgré moi; mais, à la veille de nos plus grandes pertes, je lui ai toujours vu son sourire d’aujourd’hui. »
Clarisse, deux fois mère, et qui nourrissait encore, n’avait pour la servir qu’une femme de ménage fort avare de ses instants. Elle travaillait dix fois plus que la mercenaire, et trouvait encore le temps, de donner quelques leçons de piano à des enfants du voisinage. Elle ne se plaignait pas, elle ne murmurait point, elle n’écrivait à Ismène lien qui pût lui faire soupçonner ses souffrances; seulement elle s’indignait de voir le baron de Minalès continuer à venir, plusieurs fois par semaine, prendre ses repas chez elle.
« Il sait bien que nous sommes gênés; il devrait comprendre que son indiscrétion augmente nos dépenses ; je veux bien servir mon mari , moi ! mais être obligée de servir cet homme, cela me révolte!... Il nous a ruinés, eufinl... Ne dirait-on pas qu’il prend plaisir au spectacle (le son ouvrage ! »
Les plus douloureux pressentiments de Clarisse ne tardèrent point à se réaliser. Après une soirée passée avec le liaron, Émilien rentra tout bouleversé, pâle, brisé do fatigue et de douleur.
» Qu’as-tu, mon ami? Tu souffres! dit-elle avec inquiétude.
LA MKU.LKURE PART.
IJO
— Ce n’esl rien, un li^ger malaise.
— Ce doit être un malheur!... je m’y attendais!... Parle, Émilien!... Je suis forte', va!...
J’ai un peu de lièvre, voilh tout!... »
A ces mots péniblement articulés, Émilien devint cramoisi; le sang l’étouffait; il tomba frappé d’apoplexie. On le saigna; mais sa nuit fut épouvantable. Au milieu d’un accès de fièvre furieux, il criait avec désespoir :
« Marcelle!... Marcelle !... morte!... Marcelle, ma bile, 0 mon Dieu !... »
Clarisse défaillante joignit les mains en pleurant.
« Marcelle!... une bile!... morte!... » répétait-elle avec un égarement égal à celui d’Kmilien.
FORCE ET FAIBI.KSSE.
Une .seconde lettre de Goreutine annonçait que Marcelle ne passerait peut-être pas les vingt-quatre heures. Éloquente de colère, empreinte d’amertume, sombre, menaçante et tendre tour à tour, cette lettre, imprégnée de poésie bretonne, avait été écrite, la nuit, par fragments, — par strophes en quelque sorte, — h la lueur d’une chandelle de résine, prè.s de la couchette de l’enfant qui râlait, tandis que Pierre-Paul la veillait en pleurant, et qu’au dehors le chien Plantiau poussait des gémissements plaintifs.
La paysanne reprochait en termes véhéments, h Émilien, de n’être point accouru à son premier appel.
« Que faites-vous là-bas, dans votre Paris, quand ici la fille de Jeanne-Marcelle se meurt? N’est-ce donc pas votre fille à vous aussi? ou bien courtisez-vous quelque belle dame habillée de velours?
« L’enfant a dix fins passés ; elle ne connaît pas son père ; elle veut l’embrasser avant de mourir ; mais elle sera morte avant qu’il soit venu.
« Si vous oubliez de même l’enfant qui va mourir, vous n’allez pas souvent visiter la tombe de la mère qui est morte. . ,
« Heureux ceux qui meurent au pays! ils sont enterrés autour de l’église, et leurs parents chrétiens prient tous les dimanches sur leurs fosses! Pauvre Jeanne-Marcelle, ma sœurl II t’en préfère une autre, ton monsieur de la ville. Va ! tu fais bien de reprendre ton enfant : il ne l’aime pas !
« Je t’aimais, moi ! J’ai quitté le village pour aller le soigner et te fermer les yeux, là-bas, dans cette grande prison de pierre qu’on appelle Paris.
« Oh! Paris! je le leur dis tous les jours, mais ils ne veulent pas me croire, Paris, c'est la mort du corps ou celle de l’âme! Votre âme est morte, monsieur Émilien!
« Si vous n’aviez pas mené à Paris votre pauvre femme, elle vivrait encore!... Et notre ange qui va monter au ciel, un baiser de son père la letiendrait peut-être; mais elle n’a plus de père, il s’amuse à Paris!
« On lui écrit : « Venez! venez, au nom de Dieu! votre « .Marcelle chérie est malade; elle vous appelle, elle vous « vous tend ses beaux petits bras, elle nous demande son • père. « — Monsieur ne bouge pas, il ne répond même pas aux cris de son enfant !
« Elle a donc des yeux bien forts et la langue bien dorée, la fille du démon qui vous retient là-bas! Est-ce sa danse? est-ce sa jolie voix qui vous a jeté le sort, ou bien ses caresses' qui vous ont séché le cœur?...
« Mais non ! il n’y a pas, même à Paris, de femme assez méchante pour ôter à une enfant l’amour de son père ; — c’est l’argent, c’est l’argent qui a fait tout le mal !
« Réjouissez-vous donc!.,. Vous allez pouvoir vendre la rainée; vous héritez de votre fille!