‹ La mélancolieChapitre 13 sur 153 · Symptômes constants · texte numérisé non relu

Symptômes constants

A. Symptômes psychiques. — Nous avons déjà dit plus haut ce que nous entendons sous le nom de « mélancolie » : c’est un état de tristesse sans motif suffisant avec tendance à la résignation, état dont la douleur morale est le symptôme fondamental. A ce signe vient s’en ajouter un autre non moins important : le ralentissement des processus psychiques , pouvant aller dans certains cas jusqu’à l’arrêt complet. Examinons maintenant chacun de ces deux symptômes.

a. La douleur morale du mélancolique est une émotion pénible chronique, qui, dans les cas graves, envahit peu à peu tout le champ de la conscience. Existe-t-il une différence entre cette douleur morale

et celle qui survient chez un individu normal sous l’influence d’un motif raisonnable? En apparence, non. Et pourtant, chez l’individu normal ayant un chagrin excessif, la possibilité de recevoir des perceptions agréables subsiste encore, et il reste un certain espoir de sortir de la phase pénible qu'il traverse. Le vrai mélancolique a complètement perdu la faculté d’éprouver des sensations qui puissent faire diversion à son chagrin; et il est per-, suadé qu’il ne pourra jamais se débarrasser de sa douleur morale. Il n’entrevoit plus aucune solution favorable, il y a entre lui et le monde extérieur un véritable mur contre lequel vient se briser toute espérance.

L’intensité de cette souffrance ne la rend semblable à aucune autre. Les mélancoliques guéris que nous avons interrogés nous ont toujours affirmé que la douleur qu’ils avaient éprouvée ne pouvait se comparer à aucune douleur physique. Ce qui parfois ajoute encore à eette souffrance c’est que les malades se rappellent avec une netteté remarquable toute leur vie psychique antérieure. Ils se souviennent alors qu'auparavant, même quand ils avaient un chagrin, ils étaient sensibles à ce qui se passait autour d’eux. Ils pouvaient avoir des sensations joyeuses, compatissaient à la douleur d’autrui, consolaient les autres, aimaient; en un mot, leur affectivité était normale. Tandis que, une fois malades, ils sont devenus comme sourds à tous les appels

SYMPTOMATOLOGIE

venant du inonde extérieur; rien ne les touche plus, ‘ rien ne les émeut. Et de cette comparaison entre leur état psychique antérieur et leur état actuel ils concluent qu’ils sont devenus des êtres indignes, des monstres ayant perdu tout sentiment humain.

D’ailleurs dans certains cas, assez fréquents même, la douleur morale absorbe tellement le mélancolique qu’il n’hésite pas à se détruire. Il arrive, grâce à la solidarité qui unit étroitement toutes les manifestations de la vie psychique, que tout ce qui se passe autour de lui, toutes les idées qui surgissent dans sa conscience, tous les actes qu’il accomplit exagèrent la souffrance qu’il éprouve. Ainsi, s’il lui arrive de songer à une personne de sa connaissance, immédiatement il lui semble qu’il a sur elle 'de mauvaises pensées. Essaie-t-il d’écrire une lettre, aussitôt il est convaincu qu’il est impossible de s’exprimer d’une façon plus inintelligible. En regardant sa photographie, l’idée lui vient qu’on n’a jamais vu une physionomie plus désagréable que la sienne.

Cette dépendance étroite entre toutes ses pensées et la douleur morale fait que le mélancolique se croit souvent un être abject n’ayant pas de semblable dans le monde. Nous parlons, bien entendu, des cas où la douleur morale a atteint son plus haut développement.

Certes, il y a des états mélancoliques dans lesquels tout se borne à une douleur légère. Ce qui

permet alors de la considérer comme pathologique, c’est l’absence de motifs suffisants et aussi la croyance du malade qu’il n’a plus la même sensibilité affective qu’auparavant. D’ailleurs l’intensité de cette douleur morale n’est pas toujours égale chez le même individu. Il existe des oscillations; et, dans la même journée, le mélancolique peut se sentir plus affligé le matin que le soir; quelquefois plusieurs jours se passent dans un calme relatif.

En outre, on peut observer des exacerbations de la douleur morale qui prend les proportions d’un véritable accès : c’est alors l’anxiété, qui, lorsqu’elle est continue, constitue une variété clinique qui sera étudiée plus loin. Ce paroxysme de la souffrance, véritable hyperesthésie affective, s’accompagne souvent de névralgie intercostale, de sensation de compression thoracique, en un mot de symptômes d’angoisse. L’accès dure un temps plus ou moins long ; puis il disparaît pour revenir. Pendant la crise on peut constater une asthénie caractéristique ; le pouls devient rapide et quelquefois faible, la respiration est courte, superficielle, la force musculaire diminue au point de ne pouvoir plus permettre le moindre pas. La forme des accès varie d’ailleurs avec chaque individu.

Parfois la tristesse est remplacée par la terreur. Le malade a la sensation d’un terrible danger imminent et inévitable ; et cette peur est capable, si elle est très intense, de plonger le sujet dans la stupeur.

SYMPTOMATOLOGIE

Mais que le malade reste déprimé, anxieux ou stupide, la souffrance morale a toujours ce caractère de s’accompagner d’un sentiment de résignation, d’impuissance. Au lieu que le persécuté — qui souffre lui aussi — n’accepte pas son mauvais sort et devient agressif, plein de haine et animé d’un profond ressentiment envers les autres, le mélancolique au contraire se sent accablé sous ses maux. « Le fardeau est trop lourd pour ses épaules », disait M. Joffroy dans une de ses leçons cliniques, et il se laisse écraser par lui. En outre le persécuté accuse vite autrui d’être la cause de ses souffrances; il se pose en victime et ne rêve que la vengeance; — tandis que le mélancolique pense qu’il a mérité ses maux et, pour expliquer son chagrin et ses remords, se persuade même qu’il a commis des fautes et des crimes.

Essayons maintenant de montrer comment naît et se développe la souffrance morale du lypémaniaque et sur quoi elle repose. Nous avons déjà dit qu’il fallait supposer à l’origine d’un état mélancolique une altération des fonctions de la nutrition, une modification dans la vie intime des cellules. Les mille sensations, qui continuellement viennent de tous les organes, ne sont plus les mêmes. Le sens eœnesthétique — c’est-à-dire la sensibilité organique — est vraisemblablement altéré. Le malade ne reconnaît plus ses sensations habituelles; il ne se sent plus vivre comme auparavant. Quelquefois ces

modifications cœnesthétiques engendrent des idées de transformation et même de négation des organes. Il faut noter que la conscience de notre vie végétative est ordinairement obscure. Dès que nous sentons notre cœur,- nos poumons, nos muscles, nous souffrons. On peut de la sorte s’expliquer comment de simples altérations de la coenesthésie peuvent provoquer un malaise plus ou moins grave.

En outre les sensibilités sensorielles (vision, audition, etc.) subissent dans leurs fonctionnements des altérations analogues. C’est alors que les malades disent qu’ils se sentent transformés et qu’ils ne voient plus le monde extérieur de la même manière. Griesinger 1 a bien analysé cette dysesthésie psychique. « Il me semble, disent les mélancoliques, que tout ce qui est autour de moi est encore comme jadis, cependant il doit aussi s’être fait quelques changements ; les choses ont encore leurs anciennes formes, je les vois bien, et cependant elles ont aussi beaucoup changé. » Le malade s’isole, puisque toutes les impressions extérieures éveillent et entretiennent sa souffrance. Ces modifications dans les perceptions internes et externes ne se font pas impunément; et le malade s’étonne et souffre de cette altération de ses sensations. Le mélancolique a toujours sa pensée concentrée sur des représentations mentales désagréables. « Tout au dedans », comme

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